LA MORT DE MARTIN BIDOURE
(Décembre 1851.)
A monsieur le rédacteur en chef de la Tribune. Cher monsieur Pelletan,
J'ai relu attentivement dans la Tribune, après l'avoir lue dans l'Union libérale de Tours, la lettre que vous adresse M. le préfet Pastoureau; j'ai relu aussi, avec un autre sentiment, votre éloquente réponse.
Voilà donc qui est convenu : M. le préfet, indigné autant que nous de la double exécution de Martin, 3e défend d'avoir commis ou fait commettre* cet acte odieux. J'avoue que sa lettre a fait sur moi plus d'impression que le procès qu'il m'avait intenté et que l'amende à laquelle il m'a fait condamner.
J'y vois cependant que M. Pastoureau ne nie point ce fait tragique : la double fusillade de Martin. Ainsi donc un homme, un insurgé, comme dit le style officiel, un pauvre diable de paysan fidèle à sa foi politique, d'abord blessé (par les sabres des dragons, disent les journaux du temps, par un coup de pistolet tiré dans l'oreille, dit M. Maquan;, a été repris dans sa retraite, conduit à l'hôpital et fusillé, relue comme m'écrit son frère.
Voilà le fait et, en somme, personne ne le contredit.
En lisant le livre de M; Ténot, où il se trouvait ra-
conté, j'ai été saisi d'une colère légitime et que tout homme de cœur eût ressentie comme moi; j'ai pris la plume et j'ai écrit l'article. Je suivais tout d'abord ligne par ligne le récit de l'historien, ce récit que M. Pastoureau a mis trois ans à démentir; — puis, où je trouvais ce fameux On, j'ai mis un nom. Toute la question est là encore : On a fait fusiller deux fois Martin ; en lui a brûlé la cervelle le 10 et on lui a logé plusieurs balles dans le cœur le 14. Qui est ce On? Qui se cache à présent sous ce pseudonyme? Il faut enfin qu'on réponde. Vraiment je suis heureux d'avoir soulevé cette question terrible ; elle n'est pas résolue, la vérité n'est faite qu'à demi, mais avant peu nous la connaîtrons, je veux dire nous la connaîtrons tout entière.
Et d'abord, je n'ai pas besoin, je }:ense, de m'excuser de cette persistance à parler du pauvre mort. J'ai pourtant lu, dans un journal, il n'y a pas longtemps, que le public était las d'entendre répéter toujours ce nom de Martin. « Il est mort, il a été fusillé « deux fois, c'est possible, c'est regrettable si Ton « veut, — mais pour Dieu, n'en parlons plus, — car « ce martyr devient insupportable ! » Eh! sans d ute, et le vse victis n'est pas inventé d'hier. Mais, quitte à fatiguer les oreilles de ceux qui ne veulent ni troublecantates ni trouble-fêtes, il faut les répéter, ces noms de vaincus et de victimes; il faut les évoquer, ces souvenirs sanglants, spectacles du passé qui sont la leçon de l'avenir.
Martin (de Barjols) ne s'appelait point Martin Bi-
douré, niais Ferdinand Martin. Bidouré n'était qu'un sobriquet qu'on lui donnait au village, daus les moments de gaîté. « J'ai donné le prénom de mon cher « frère regretté — dit dans une lettre le frère du fu- « sillé — à mon fils aîné, et, comme je désire qu'il « lui ressemble le plus possible, je ne voudrais pas « qu'on défigurât son nom. » Un matin de décembre, Ferdinand Martin prit une dépêche des mains du maire de son village : « Ta porteras cela au bourg voisin; c'est ton devoir, Martin ! » Gomment le paysaa, simple et rude, eût-il compris que cette dépêche du maire était la leire d'un chef d'insurgés? Le maire représentait la loi, le maire disait d'obéir, il obéit. On sait le reste.
M. Maquan, avant M. Ténot, avait conté cette double agonie. Je ne connaissais pas le livre de M. Maquan; je l'ai vu l'autre jour pour la première fois entre les mains de M. lé substitut, qui le tenait, sans doute, de la Bibliothèque impériale; pour la première fois, à l'audience, j'ai entrniu lire le passage du livre relatif à Martin1. D'après M. Maquan, Martin, je le répète, arrêté par une colonne de cavaljrie, aurait Teçu J-:s coups de sabre et, d'un gendarme ou d'un