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Lettres, tome II, p. 255 (2« édition

Et puis il y avait aussi, dans cette correspoHdance, je ne sais quelle allure cavalière, quel ton vraiment français d'impertinence et aussi quelle mélancolie irritée qui donnèrent le change. L'auteur des Lettres publiées en 1857 nous apparut comme un d'Artagnan doublé d'Eamlet et — quoi qu'on en eût — assez sympathique. On ne pourra jamais se défendre d'un mouvement de compassion généreuse pour certaines natures toujours prêtes à avouer leurs fautes. Les troubles de la jeunesse, les soucis de l'âge mûr, les impatiences ambitieuses de celui qui devait mourir maréchal, tous ces sentiments exprimés avec une vivacité claire, donnèrent à M. Leroy de Saint-Arnaud un regain de popularité posthume. Encore un peu on lui eût accordé l'absolution.

Mais le temps passe, et le pays a adopté d'autres héros que ceux qui mènent les soldats aux grandes équipées. La traversée de l'Océan a singulièrement détrempé les lauriers de l'Aima, que le feu du Mexique devait roussir ensuite. On a voulu regarder de plus près ces médailles, et après là face on s'est plu à examiner le revers. L'histoire commence aujourd'hui son œuvre. On peut déjà tracer au crayon, sinon au pinceau, ces portraits de contemporains, e. l'engouement, ou l'ignorance, ou la terreur, a fait place à la justice.

Le morali.-te qui voudra se rendre un compte exact des troubles d'une conscience moderne n'aura qu'à ouvrir les volumes de lettres dont je viens de parler. Grand mérite, je l'avoue : l'homme s'y montre à nu. Ou le voit avec toutes les ardeurs démesurées d'un ap-

petit que lien ne rassasie, avec tous les amers retours que laisse une jeunesse tristement dépensée, gâchée, et, comme si la douleur matérielle voulait compléter toutes ces douleurs morales, avec les souffrances continuelles d'un corps affaibli, miné et dès longtemps usé. Les lettres les plus curieuses, les plus importantes pour le psychologue, manquent, il est vrai, à la collection. Nous n'avtns guère là que les vicgt-cinq dernières années (incomplètes encore) de Saint-Arnaud, qui mourut à cinquante-six ans. Il nous manque l'instructive période des débuts, celle ces fautes et des scandales, celle à laquelle il fait allusion lui-même en disant : a La sagesse n'est pas donnée à tout le monde.» Quel dommage! Et comme le romancier . — puisqu'il s'agit du roman de l'histoire — y eût gsgné I Quoi! toutes les tribulations du commencement de la vie, ces historiettes de caserne, ces souvenirs de garnison, les orages de la puberté, les fièvres des vingt ans, les grades conquis et perdus, les batailles en Grèce (dans cette Grèce où couraient en 1822 les chercheurs d'aventures), quoi! le passage du jeune Leroy dans les garde? du corps de Louis XVIII, dans un régiment d'artillerie à Lyon et dans le 49e de ligne, tout cela nous échappe! La curiosité est indiscrète, mais nous-eussions voulu posséder encore après tant de légendes le Saint-Arnaud véritable, le jeune homme de Salonique et de Brighton, l'impatient et fougueux adversaire des forbans, l'ami des Grecs, et qui, plus tard, officier supérieur, commandant de province, verra tout ce passé se dresser impertinemment devant

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lui sous la forme de billets de tailleurs encore impayés.

C'est cet inconnu qui nous tente. Saurons-nous jamais comment, à trente-trois ans, lassé, écœuré, après tant de traverses et de désastres, cet homme intelligent et ambitieux se retrouva simple sous-lieutenant, le corps épuisé et l'âme harassée? Voilà ce que l'on voudrait connaître, voilà ce qui vous donnerait le secret des tempêtes, des soubresauts, des impatiences de cette nature énergique et altière l.

A partir de 1831, Saint-Arnaud se jette dans la mêlée humaine avec l'âpre violence d'un joueur qui, après avoir perdu la partie, veut prendre sa revanche ou se faire sauter la cervelle. Son mot, son mot éternel sera ce programme des impatients : « Arriver ou mourir. »

Il arrivera. Il se fera à travers la foule sa trouée, une large trouée, à la pointe de son épée. Sa première campagne est une guerre civile. Il pousse à outrance les Vendéens insurgés : il voudrait exterminer en un coup toute cette chouannerie. Son seul adversaire est un adversaire terrible : la légalité. « La légalité nous tue, disait M. Viennet. » La légalité empêche le lieutenant Saint-Arnaud de tuer les gens de Gourgé. « Tant qu'on ne pourra pas entrer dans les maisons, on ne prendra rien. » (Lettre du 15 avril 1832^. Il n'a qu'à prendre patience. Il fera cela un jour, décembre venu.

1. Saint-Arnaud fut, dit-on, acteur, joua le? Utilités à l'Ambigu. C'est bien là une mture de cabotin bravache. A l'Aima, il tombe en comédien.

En attendant il a déjà pris en haine deux choses inutiles, il est vrai, pour réussir : cette légalité et la tolérance (T. Ier, p. 56).

Il y a malheureusement un dieu pour ces audacieux.

La fortune jette Leroy de Saint-Arnaud sur le passage du général Meunier qui distribue des drapeaux aux soldats. Il faut bien profiter de tout. Saint-Arnaud, à ses heures, tourne le couplet : il n'est pas Français pour rien. Il y a du vaudevilliste dans ce mousquetaire. Au dessert, il décoche sur l'air de Ten souvienstu, des rondeaux au guerrier attendri. Il pastiche Emile Debraux et rivalise avec Scribe :

Rappelons-nous que Meunier, qui les donne, Sous la mitraille autrefois les prenait.

« C'est détestable, dit-il, mais le général pleurait et il est venu m'embrasser. Courtisan en culotte rouge! » Et c'est ainsi qu'on monte en grade. Soyons juste pourtant. Tout à l'heure, dans les guerres d'Afrique, le fougueux officier n'épargnera point sa vie. « Allons, carcasse, devait-il répéter comme Henri IV à Coutras, en forçant son corps épuisé à marcher. » Je l'ai dit, il a la fièvre de l'avancement, la folie de l'épaulette et de la gloire.

Il est partout, en Algérie, où l'on se bat, partout où pleuvent les balles kabyles, à Constantine où les hommes sautent, au Chélif où les hommes meurent. Il les décrit, ces combats, avec une ardeur électrique, et pourtant avec le saDg-froid d'un pousseur d'échecs. Il a donné pour enjeu son existence. Déshabitué de

l'idée de vivre, il n'a plus d'émotion à voir mourir. Il écrit, avec une netteté cruelle qu'envierait Prosper Mérimée, qu'après telle rencontre les chasseurs d'Afrique reviennent au camp avec une ou deux têtes d'Arabes à l'arçon de leur selle. Ces sanglants et journaliers massacres algériens qui stupéfiaient les plus intrépides lui font ouvrir la narine et arquer la lèvre. Le danger, il le méprise. Une blessure, une bataille, des morts, c'est de l'avancement. Ce flegme-là donne le frisson.

Quelle frénésie que ce désir de pouvoir , et que ce sentiment embrasé est bien le sentiment général, au temps où nous vivons! La Révolution française a jeté, toute palpitante, la féerie dans le monde. En ouvrant toutes les avenues, elle a aiguisé tous les désirs. Son cri d'égalité a retenti plus haut aux oreilles de quelques-uns que son appel de liberté et de justice. Elle a montré, au feu de son magique éblouissement, plus d'un but que pas un, dans la nuit du monde ancien, n'eût osé envisager. Et, chose cruelle, elle semble avoir surtout ouvert les yeux de ceux dont le tempérament altier ou l'humeur dominatrice ne peuvent comprendre ni sa grandeur ni sa majesté.

Il la haïssait, la Révolution française, ce fils d'un préfet du consulat à qui la Révolution a permis de grandir et de la frapper. Toutes ses lettres témoignent de son ignorance stupide de cette grande époque. On ne saurait la détester que si on ne la comprend pas. Savez-vous quel est le héros que Saint -Arnaud, lisant la Révolution de Thiers ou les Girondins de Lamar-

tine, choisit parmi ces grandes et fîères figures? Danton, Romme, Cambon, Robert Lindet? Point du tout. Il est soldat. C'est donc Hoche? Non, ce n'est pas Hoche ; c'est Dumouriez. Dumouriez, l'ambitieux vulgaire, qui, ballotte d'aventuies en aventures, mourra misérablement, tendant la main ou ressassant tristement ses justifi ations stériles ou ses projets impies.

Prendre Dumouriez quand on a Championnet! C'est se condamner soi-même. Mais Championnet aimait la République et le généreux Hoche est mort pour elle.

Or, voici ce qu'à cette époque (novembre 1850) écrivait à son frèie Leroy de Saint-Arnaud :

« As-tu lu Y Ere des Césars, par Romieu? - Livre « spirituel, érudit, bien écrit, audacieux, et qui a du « vrai. Il est certain que moi, homme loyal, homme « de cœur, je ne me laisserai jamais dominer par la « rue. Plutôt mille fois' lever l'itendo.rd du chef de « bande! Et de là à devenir César, où donc est l'iin- « possible ? »

Chef de bandes, condottieri, partisans! Voilà leur profession.

Toute la clef du caractère est là. Quels rêves s'agilaient dans les têtes en des heures troublées comme celles que traversait la France au lendemain de la Révolution de 1848! Quel déchaînement effréné des appétits, quelles inextinguibles soifs! C'est la boulimie de la puissance. Être César! Pourquoi pas? Toutarrive, M. de Talleyrcnd l'a dit, lui qui a tout fait

arriver. Il ne suffit, se disait sans doute le commandant supérieur de Gonstantine, que de mépriser la vie et les hommes et de tout oser. Oser, c'était son habitude. Et pour mépriser, il méprisait. Il nourrissait d'ailleurs contre Paris, les députés, les avocats, une sourde haine. Toutes ses lettres sont pleines de menaces. Il fourbit son sabre pour la guerre des rues, et il la fera, on le sent bien, comme aux Kabyles.

Il avait commandé au Ghélif la colonne infernale que lui avait confiée son maître, le duc d'Isly, dont il avait iait la rencontre à Blaye, à la porte de la duchesse de Berry. Il avait organisé le pénitencier de Lambessa, ce sinistre bagne où il s'étonnait d'entendre les condamnés réclamer des juges, et où il n'avait d'émotion que pour les ruines. Il avait, dans les cavernes de Shelas, fait murer cinq cents Arabes en un « vaste tombeau, » et, les laissant là, il avait passé outre. Dévorez-vous les uns les autres, pauvres Africains enterrés ainsi ! La colonne du général passe, a Du 8 au 12, je fus malade, dit Saint-Arnaud, mais ma conscience ne me fait pas de reproches. » La guerre habitue l'homme à une philosophie toute particulière. C'est horrible.

Le général d'Afrique avait conservé du 24 février un souvenir assez amer. Ii avait battu en retraite à la préfecture de police devant le peuple victorieux, et ses chasseurs, au surplus, n'avaient pas eu la moindre égratignure. Ces choses ne se pardonnent pas. Il avait hâte de répondre, comme il disait, par des balles aux discours des démocrates qui parlaient de liberté, les insensés, et caressaient leurs pures chimères.

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Kinglake prétend que ce fut M. Fleury qui recommanda le général Saint-Arnaud au président de la République.

Le 2 décembre 1851, à quatre heures du matin, M. de Saint-Arnaui écrivait à sa mère :

a Nous sauvons le pays, et la République reste. »

La République reste ! Il venait de la frapper au cœur. Gs que fut le ministre du coup d'État pendant les journées de décembre, les livres de ces temps derniers nous l'ont dit. Quelques mois après, aux environs d* Vichy, des paysans jetaient à Saint-Arnaud des pierres. Il était blessé, et son sang coulait. « Mais ce n'est pas, écrivait-il, au ministre que les pierres ont été lancées. » En était il bien sûr? Il devait savoir, il savait déjà combien la douleur de perdre ceux qu'on aime rend furieux ceux qui demeurent ou les accable. Deux mois après le coup d'État, le maréchal perdait son fils. Je l'avais connu, ce jeune homme, j'avais même, au collège, rompu le pain avec lui. Il n'était plus à Paris, s'il m'en souvient, au 2 décembre, tandis que les canons roulaient dans les rues. Le maréchal l'aimait. Il dut pleurer. Six semaines après la mort de son fils, M. de Saint-Arnaud perdait sa mère, cette mère qu'il adorait. Il y a des sanctions en ce monde.

Caractère bizarre, résolu dans sa mobilité, accessible à la pitié, farouche à ses heures, soldat à la façon des capitaines du siècle passé ou des guerroyeurs italiens, écrivain élégant, homme de goût, assez sceptique pour rire de tout, assez humain parfois pour pleurer de plus d'une chose, patriote à la condition de gou-

verrier la patrie et de lui donner le root d'ordre de la caserne, affectueux pour les siens, inconscient de la grandeur de ses adversaire?, soldat d'audace, d'imprévu, de fièvre, de coups de collier et de coups d^ main, Parisien de naissance, Méridional d'allures, don Quichotte de la force et de la compression, le maréchal Leroy de Saint-Ar aud nous représente après tout un héros d'Alexandre Dtirmas plutôt qu'un héros de Balzac, d'humeur disparate, fait pour arriver au premier rang en temps de guerre, guerre civile ou guerre extérieure, parfaitement d-.sùné à s'user dans des vœux irrités et des combinaisons diverses aux époques souhaitées — et bien éloignées encore, — où la paix laissera régner ces deux vertu- que n'aimait point le sous* lieutenant du 6ie régiment de ligne, guerroyant à Parthenay et à Amailho'.i : la légalité et la tolérance.

J'ignore comment le page Ler y avait commencé, le maréchal de Saint-Arnaud devait bien finir.

Le dessin, la légende allaient le populariser sur son cheval Nador, au ch?mp de bataille de l'Aima. Pâle, maigre, la moustache retroussée, la tête hautaine d'un raffiné, la face animée d'un inalale, les cheveux en coup de vent, il s'était tenu douze heures en selle et non loin des boulets. Il semblait, dirait-on, comprendre que sa mort allait avoir une influence grande sur sa biographie. Il voulait finir comme certains acteurs sur l'air de bravoure et ne laisser à l'histoire que le souvenir du cinquième acte et du dénoûment. Le narrateur de la campagne de Grimée,- Kinglake,lui a quelque peu contesté son triomphe. Il juge avec un©

certaine morgue anglaise et Une implacable honnêteté le vainqueur de l'Aima, dans lequel, involontairement et avec raison, il voit toujours le vainqueur des boulevards. Mais le maréchal de Saint-Arnaud a pour se consoler l'oraison funèbre de M. Veuillot, ce Bossuet macaronique qui se donnait alors la tâche de célébrer les hommes du second empire.

Au lycée Napoléon, où Leroy de Saint-Arnaud fut pendant trop peu de temps élève, dans la grande cour du lycée, on a placé les bustes de ces deux gloires de rétablissement : Casimir Delavigne et le maréchal de Saint-Arnaud. Les enfants, paraît-il, n'aiment plus la guerre, ces collégiens qui s'étaient mis des brassards en crêpe noir au 2 décembre dernier. Ils saluent respectueusement, quand ils passent, le buste de l'auteur des Messèniennes et au buste du maréchal ils jettent parfois ces pierres dont les paysans de Yichy voulaient lapiier l'homme du 2 décembre *.

1. Je me relis. J'ai été presque indulgent pour cet homme. Cette franchise. dans la confession de ses fautes m'avait un moment étonné. Comme si on ne devait pas être plus sévère justement pour ceux qui ont un peu de fhmme au cœ r et qui l'éteignejt et qui Fétouffent, pour ces comédiens de sentiment, pour ces crocheteurs de succès, pour ces exécuteurs de hautes et Lasses œuvres. En bien! oui, il se méprisait lui-même. Mais en est il absous devant l'histoire ? Non. Histrion bot'.é et éperonné, Saint-Arnaud n'est en somme qu'un maître d'armes, un bretteur q à a frappé la patrie au cœur d'un fleuret démouchetA Mais les nations heureusement ne meurent pas aussi vite que les maréchaux.

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