LES SATISFAITS
Bon appétit, messieurs 1 — La nappe est mise. Les ministres de la deuxième manière (l'empire a une deuxième manière, comme Raphaël), sont entrés en fonctions. A votre santé!
On a, ce me semble, assez ri du nouveau ministère, et de cette opérette de l'empire libéral qu'on nous donne, à grand renfort d'orchestre, après le drame de l'empire autoritaire déportant et fusillant. Le Français cherche des sujets de plaisanterie un peu partout. Il en a besoin par le temps qui court.
J'ai le malheur d'avoir l'humeur plus noire et le tempérament plus mal fait. La joie que font éclater, sans réserve, des gens que j'ai connus plus maussades me cause, au lieu de m'attirer, une certaine tristesse.
Ceux-là é:aient hier nos compagnons de route qui maintenant chantent victoire et prétendent que le monde est sauvé. Le monde attendait M. Buffet pour être remis sur ses gonds. Je sais tel de mes compagnons du temps jadis que je suppliais autrefois, par amour du gothique, de ne point brûler Notre-Dame, qu'il voulait, lui, passer au feu sans rémission, à la prochaine : je l'ai rencontré tout à l'heure. Il a maintenant mis à son bonnet jadis rouge une branche d'Emile Ollivier.
1869 aura vu naître te mot irréconciliable , 1870 nous donEe pour ses débuts le groupe des réconciliés.
A tort ou à raison , l'opinion publique a choisi ces réconciliés-là parmi les normaliens, ces opposants que j'ai toujours soupçonnés d'avoir plus de rancunes que de convictions, et que Proudhon a fort nettement caractérisés, me dit-on, dans un écrit posthume, qui paraîtra.
Je parle ici de la génération normalienne de 1850. Depuis, fort heureusement, il s'en est formé une plus militante , plus ardente, point mordue de l'acide sceptique, et qui préfère Camille Desmoulins à Stendhal.
Toujours est-il que, durant trois jours au moins, les porteurs et reporteurs de nouvelles ont inondé ces bons normaliens — Assollant excepté — de préfectures ou de chaires au collège de France. Le seul Journal de Paris comptait à lui seul, au dire des bien infor-
mes, deux ou trois préfets. On s'attendait à trouver en tête de sa première page une meDtion quelconque : /. J. Weiss, professeur, préparateur au préfectoral es empire '
Je me rappelle (ceci remonte à mes débuts dans le journalisme) qu'un jour, causant avec Gustave Bourdin, qui vient de mourir et que je regrette de n'avoir pu accompagner jusqu'à sa tombe, je me laissais aller à ma très-vive sympathie pour tous ces gens de talent, de style aiguisé, d'esprit et de science que nous a donnés l'École normale. J'étais alors fort jeune, prompt à l'admiration et je regardais ces brillantes recrues du journalisme comme des chefs de file.
« Prenez garde , dit Bourdin , esprit droit, doucement mais fermement républicain, et honnête homme. Dans tout normalien il y a un pion qui veut revêtir la peau d'un préfet. *
Je n'en croyais pas un mot. Je savourais avec un infini plaisir les impertinences savamment littéraires de Weiss, les docies pages d Ed. Hervé, les méchancetés voltairiennes d'About. Je me disais : Gomment la préfecture de Bordeaux, de Marseille ou de Strasbourg pourrait-elle induire des lettrés en tentation? Un journaliste, dans son pauvre logis à Paris, est plus puissant, la plume à la main, que ce que Figaro appelait les puissances! Est-ce qu'on aspire à descendre?
1. M. Weiss est d'ailleurs un des esprits les plus fins, les plus distingués et les plus sympathiques. Qu'allait-t-il faire dans ces haras?
Certes oui, paraît-il, et tôt ou tard, nous verrons bien ces orléanistes passera l'empire1.
Ainsi, l'ambition de liberté que ces mécontents portaient dans leur âme n'était pas bien grande et il leur a fallu peu de chose pour passer de la grimace ironique de l'opposant au sourire aimable du satisfait. A quoi tenaient toute cette belle humeur frondeuse, et cet esprit narquois, et cette verve incisive? On fait danser devant la plume mordante une place de sous-secrétaire ou d'inspecteur d'Académie; on montre au bout d'un fil d'or, une préfecture et un habit brodé, et soudain l'irritation la plus accusée se calme, la bouderie la plus marquée se fond en politesse. Gomment donc! on passe gaiement à l'ennemi par amour de cette liberté dont les uns se font un idéal et les autres une cocarde, — cocarde un peu semblable au bouchon de paille que portent à l'oreille les moutons de la foire, et qui veut dire : Achetez-moi.
Disons-le bien haut.
On aura beau masquer, défigurer sous un pseudonyme (amour du bien public, adhésion loyale à un essai de parlementarisme, dévouement au pays, etc.), la satisfaction d'une ambition vraiment très-mince, on aura beau montrer, comme une excuse ou comme un précédent, à la France chevaleresque l'exemple de l'Angleterre calculatrice et citer M. Gladstone accep-
1. L'article date de janvier. Depuis, M. Hervé et d'autres ont loyalement constaté qu'il se cachait quelques serpenteaux sous les fleurs de l'empire libéral.
tant un ministère d'un gouvernement qu'il a combattu l'humble bon sens des braves gens n'accueillera jamais chez nous ces compromis sans un petit hochement de tète. Et, que voulez-vous faire, vous n'empêcherez pas les méchants esprits, les refrognés et les misanthropes de se demander, je suppose, par quel travail intime, par quelle suite de mouvements cérébraux, M. Daru, qui protestait si fort et si bien, il y a dix-neuf ans, contre Louis- Bonaparte, M. Daru, arrêté par les argousins du coup d'État, a pu accepter de se trouver un beau matin, son chapeau à la main, dans l'antichambre de l'empereur?
Les bonnes gens qui ont encore des préjugés dans un temps où le préjugé n'est plus qu'un lest dont on se débarrasse après l'ascension, les naïfs porteurs de scrupules ne sont pas tous partis, qu'on le sache bien. Et j'en connais beaucoup qui ont la naïveté de rêver pour eux-mêmes une existence droite, sans concessions, sans capitulations, et de s'étonner avec une certaine tristesse lorsqu'ils rencontrent chez les autres ces concessions et ces déviations de conduite.
Ne regardons les choses, s'il vous plaît, pour un moment , qu'au point de vue de l'histoire. Laissons de côté l'actualité et voyons plus haut. Je veux me renseigner, supposez, sur M. Daru et sur M. de Talhouët. Je vois qu'ils ont, au jour où la liberté fut étranglée, protesté contre l'attentat. J'apprends que M. de Talhouët eut ses vêtements déchirés par les baïonnettes
de Décembre. Je vois que son collègue offrit son hôtel, en ouvrit — à deux pas des fusils chargés — les portes toutes grandes pour y réunir les représentants du peuple décidés à faire respecter leur mandat. Puis, comme le droit se brise trop souvent contre la force, comme la justice à de certaines heures a ses défaites, — tôt ou tard suivies de revanches, — je vois encore, dans cette histoire d'hier dont on se souviendra, demain, je vois que, la résolution et l'énergie de cet homme devenues inutiles, il rentra dans la vie privée, fier de sa conduite et fort de sa conscience.
Et quand la biographie de M. Daru se serait arrêtée là ? Et quand il ne serait point devenu le ministre de l'empire libéral? Et quand il suivrait encore, un peu impatient de tant de fautes accumulées, la marche des événements du fond de son cabinet de travail? En serait-il moins honorable et moins excellent sans titre d'Excellence?
J'ai lu, dans les menus propos des nouvellistes, que lors de la première entrevue de Napoléon III avec M. Daru, il se fit tout d'abord entre ces deux hommes un moment de silence. L'empereur baissait ses yeux pâles, et M. Daru à coup air devait se sentir mal à l'aise. Entre le souverain et le sujet (la veille M. Daru était citoyen) se dressait le souvenir du 2 Décembre. Enfin, l'empereur sourit et tendit la main au ministre, qui s'inclina en la prenant.
L'homme qu: entrait avait décrite d'accusation l'homme qui était assis.
De tels saluts valent un acte de contrition. Gela n'est rien, diront les politiques. Mais j'y vois pourtant ce que d'autres, des entêtés, y verront aussi: j'y vois le coup d'État faisant des politesses à l'adversaire lassé, qui répond par des salutations dévouées; j'y vois l'abdication d'une haine; j'y vois un passé qu'on défigure, une page d'histoire qu'on déchire, et je songe que c'est peu de chose d'être ministre et que c'est beaucoup lorsqu'on a été, dans sa vie, durant une heure seule, la protestation et la résistance, lorsqu'on a eu l'honneur d'abriter sous son toit la représentation nationale violée, je songe que c'est beaucoup d'être celui qui répond à toute usurpation : Je défends le droit! et que cela eût été beau de demeurer, jusqu'à la mort, le vice-président de 1851 et l'hôte de la liberté.
Après tout, les membres du comité de la rue de Poitiers font comme ils l'entendent. La République ne pactise avec l'empire que sous le nom d'Emile Ollivier, et d'avance encore le père proscrit et le frère mort avaient payé à la France républicaine la dette de cette famille. J'entends d'ailleurs, je le répète, les bien pensants et les bien portants, les gais compagnons du succès sous toutes les formes, s'écrier déjà :
« N'allez-vous pas nous laisser en paix? Quoi! vous êtes donc des incorrigibles ? Gomment, après vous avoir octroyé les libertés, on vous les offre et vous vous plaignez! Gomment! Morny vous en avait comblés, Ollivier vous en veut accabler, et vous protestez encore ! Vous songez peut-être au passé, radoteurs que vous
êtes! Vous épelez proscription où nous lisons prescription. Tout est oublié, cependant, qu'on s'embrasse et que ça commence! L'empire libéral est fondé — vive la vie! — et vous, les acharnés et les mécontents, sachez-le, sachez-le bien, qu'on vous le dise et qu'on vous le répète : vous nous ennuyez!
Vous nous ennuyez! Le mot a été dit. Soyez sûr qu'il sera redit encore. On les ennuie parce qu'on ne désarme pas, on les ennuie parce qu'on reste, sans orgueil et sans phrase, a son poste de combat, on les ennuie parce qu'à l'heure où leur saiisfaction digère, notre désespoir veille encore et parce qu'on demeure dans le droit ce que les émigrés étaient dans l'erreur : impassibles, n'ayant rien appris des amnisties , rien oublié des heures sombres.
Comment ! Lorsque tout ce qu'il y a d'énergie en nous, de colère et d'amour pour la justice, proteste, non pas seulement contre les fautes d'aujourd'hui, non pas seulement contre les crimes d'hier, mais contre toute cette longue suite d'infamies, d'iniquités, de supplices qui s'appelle ïhistoire; lorsque la vie d'un Néron et la mort d'un Thraséas nous font palpiter encore d'indignation et de pitié; lorsque nous portons sur nos épaules le poids de cette accumulation d'injustices, dans notre âme la douleur amère de toutes les douleurs du passé; lorsque la plainte des généra'ions sacrifiées, lorsque les gémissements de ces millions de morts oubliés, les Yaudois, les Albigeois, les Juifs d'Espagne, les protestants de France, les morts de l'Inquisition et
des dragonnades, nous font frissonner encore ; lorsqu en lisant les hauts faits des tyrannies; lorsqu'en tournant les sanglants feuillets des jours néfastes; lorsqu'en jugeant les couronnes et les tiares; lorsqu'à la contemplation de ces misères des autres siècles, tout notre être s'émeut, s'indigne et se révolte, on voudrait passer lestement l'éponge sur l'histoire d'hier, on voudrait que la force triomphante eût le privilège que n'a pas l'iniquité morte, — le privilège de l'oubli, — on nous demanderait non pas même d'amnistier, mais de négligerle souvenir des fusillades, et cela lorsque les blessures ne sont pas fermées, lorsque l'herbe n'a pas effacé les noms sur les pierres, lorsque les orphelins pleurent encore les morts?
Eh! bien, non! Et que les insouciants et les impatients haussent les épaules à leur guise, qu'ils s'ennuient de ces rabâchages du glas, qu'ils sourient de nos entêtements, qu'ils servent à leur gré, sous les costumes qui leur plairont, sénateurs ou préfets, administrateurs ou professeurs, la liberté renaissante, — nous resterons fidèle à la liberté morte.
^ Octave, dans la tragédie de Corneille, a beau devenir Auguste, et sa clémence fameuse naître de la lassitude de son forfait comme un papillon d'une chrysalide, nous détournons nos regards de la scène lorsque Ginna s'agenouille, au dénouement, devant l'empe-
reur.
« Je ferai mon devoir, disait un jour Emile Ollivier ;
je ne regarde la Chambre des députés que comme l'antichambre de Cayenne ! »
Quelle erreur! Il s'appelait aussi le spectre du 2 dé cembre. Or, le spectre aujourd'hui porte des bas de soie, et s'il entre au festin, ce n'est pas comme Banquo, c'est pour y choisir sa place et manger!
Prends un siège, Cinna!
Et vous, raillez, si bon vous semble, maintenant, compagnons, raillez Victor Hugo, à Guernesey, donnant à manger aux enfants pauvres, ou Barbes, dans sa petite chambre de La Haye, rêvant à la mort, qu'il défia si souvent jadis, et lui souriant de son fier sourire.
Il est bien, il est réchauffant, il est sain pour la conscience humaine que ces chênes se dressent à côté de nos roseaux.
Janvier 1870.