LA STATUE DE HOCHE
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Tout compte fuit, et quoi qu'en dise Voltaire, „ a quelque chote de plus agréable et souvent de' plus profitable que de cultiver son jardin, c'estde s'exercer à jeter des pierres dans le jardin des autres. Et que de fois même n'érrouverait-on pas— surtout lorsqu'il s'agit de certains jardins priviligiés — l'envie d'y lancer des pavés !
Il faut avouer aussi que ce temps bizarre donnerait sur les nerfs aux plus patients. Telle affiche de la préfecture constatait l'autre jour, une notable augmenta • tion des cas d'hydrophobie chez les chiens. Je m'étonne simplement que les cas de rage ne soient pa^ p:us fréquents chez les hommes. Les meilleures o:casions de devenir enragé, et les plus plausibles, vous attendent et vous arrivent à toute heure du jour.
Pour un homme qui aime les lettres, par exemple, et qui les voudrait voir honorées et respectées, est-il rien de plus irritant que l'écœurant spectacle des petites et grosses infamies que le premier ou le dernier venu s'amuse aujourd'hui à mettre en vente pour amuser la galerie? Encore un peu, je vous le j re, on en aurait le tétanos. La galerie d'ailleurs ne prend pas à tous ces scandales un plaisir extrême, mais il faut bien avouer qu'elle y prend un extrême dégoût. El le est stupéfaite et révoltée.
Il faut être bien connu aujourd'hui et avoir bravement vécu sa vie au grand jour et en pleine lumière pour n'être pas confondu avec la tourbe des tapageurs et des aventuriers. Gomme il monte, comme il monte le flot de la boue ! C'est pourtant la seule loi sur les signatures quinous vaut cette inondation. La loi qui contraint tout journaliste à signer ses articles devait, en effet, fatalement, en donnant une notoriété soudaine à l'écrivain, porter atteinte à la dignité du journal. Lorsque nul ne signait, lorsque la publication d'une gazette était une œuvre collective, chacun s'attelait, sans so'.ci d'amourpropre, à l'œuvre commune, et ajoutait sans prétention son anonymat à l'anonymat du voisin. A l'œuvre et de tout cœur! Il ne s'agissait que de soutenir l'honneur du titre qu'on avait choisi, comme on tient à défendre l'honneur du drapeau !
On combattait pour une idée, on avait un but, on était un bataillon serré et carré — dans le double sens du mot — et l'on se reconnaissait à la pression du
coude moins encore qu'aux battements du cœur. Quel intérêt avait alors le journaliste à se mettre en scène, à s'imposer et à parader devant le public? Il valait surtout par ses idées, par la façon dont il les exprimait, point du tout par ses gentillesses ou ses rodomontades, ses crispations de lèvres ou ses froncements de sourcils.
Il était "l'ouvrier d'une œuvre commune. Il (.'lait ce que sont encore lesjournalistes anglais qui, sans signer, remuent le monde, et, soucieux d'être utiles au pays, ne cherchent guère à être connus de leurs compatriotes.
Ce que les Garrel, les Marrast, les Fonfrède ont écrit sans signer, ferait la fortune de dix, de cent écrivains de nos jours. Ceux-ci, les nouveaux, les bruyants, tiennent à la signature. Ils se moquent bien du rôle qu'ils vont jouer, ils veulent seulement être en scène. Siffles ou applaudis, peu leur importe! Mais il faut qu'on les voie et qu'on les entende. Et, comme il est plus facile de forcer les indifférents à se retourner ou d'arriver à l'oreille des sourds en se servant du tamtam ou en tapant sur un gong qu'en jouant du violon ou de la flûte, ils frappent, frappent encore, ils s'essoufflent, ils se mettent en nage, ils s'époumonnent, ils font un bruit de tonnerre — de tonnerre en zinc — et, vive Dieu ! les badauds auraient l'ouïe et l'indifférence dures s'ils ne les entendaient pas.
Oui, tout est là et nous souffrons tous de cet état de choses. Un journal est un théâtre. Chacun y veut son nom en vedette. Si l'on ne peut jouer les héros, on
y joue les valet-, mais pour un empire — et que ne fait-oo pas pour un empire ! — on ne demeurerait point dans les coulisses. L'âpre envie de se faire remarquer, la folie de la notoriété, le vertige ou le vertigo de la gloriole remuent j'usqu'aux entrailles cette foule qui s'agite, s'insulte, se calomnie, imprime des brochures, invente des mensonges, salit, souille, Lave et compte dans son tohu-bohu des gens exotiques qui, si on a le malheur de les heurter du pied, vous éjaculent un jet de venin au visage, comme les batraciens que vous savez.
Pour moi qui tiens surtout à affirmer ici non pas ma personcalité, mais mes idées et qui imprimerai, chaque samedi, jusqu'à nouvel ordre mes opinions sur les hommes et sur les choses, j'ai pris, je ne dirai pas un masque, mais un évar.tail, et, comm? Célirnène bavarde derrière le sien, je causerai à l'abri de celui-ci, m'en servant contre la chaleur, les cousins et les mouches. Et que vous importe qu je suis ! Ce que dit un un homme est la chose gravt de sa vie, car s'il vit pour lui, c'est pour les autres qu'il parle.1
Au surplus, ne craignez rien, j'ai les mains nettes, et la seule tache qu'on pourrait y trouver, c'est cette petite tache d'encre que laisse la plume au médius droit et qui faisait dire à Balzac que la vraie décoraiion d'un écrivain est ceUe trace de gouttelet e auprès de l'ongle.
1. Quelques-uns de ces articles (celui-ci entr<> au!re?; daté de de juin 1868) ont été sigeés Candide.
Ces taches-là ne sont pas terribles. Mais, au fait, at-on à s'en faire gloire? Point du tout, grand Dieu! Pour un écrivain, l'honnêteté est plus utile et plus indispensable que l'orthographe.
Il y a bien peu de nouveautés sur le tapis.. Pour en trouver une, il faut aller jusqu'au tapis vert.
Versailles célébrera, mercredi, le centième anniversaire de Lazare Hoche. Il y aura cantates et illuminations, spectacle gratis et messe en musique. On distribuera de l'argent aux pauvres, aux pieds même de cette statue dont M. Yillemain a composé l'inscription.
Il eût été piquant de donner aux gens de 1868 une édition nouvelle de la cérémonie funèbre que le Directoire décréta pour le 10 vendémiaire an VI. et dont le Moniteur nous a laissé la description. LeGhamp-de- Mars était, ce jour-là, plein de monde. La foule regardait avec admiration passer le vieux père de Hoche qui suivait, muet et les yeux rouges de larmes, le glorieux convoi de son fils. Marie-Joseph Cbénier avait écrit un hymne dont Ghérubini avait composé la musique, et des jeunes filles, élèves du Conservatoire, vêtues de blanc et portant des écharpes de crêpe, chantaient les strophes en déposant des branches de laurier sur le mausolée du général.
Puis venaient des vieillards; les soldats suivaient. L'hymne de Ghérubini éclatait avec une sonorité grave. « On chanta ensuite la Marseillaise . Au moment où * le cœur entonna la strophe : Amour sacré de la patrie,
a le Directoire se leva et se découvrit ; les citoyens pla- « ces sur les tertres environnants imitèrent ce mouvea ment. Quand on en fut à ce vers: Aux armes, ci- « toyens! tous agitèrent leurs chapeaux, l'artillerie fit c une décharge, les troupes exécutèrent un feu de pe- « loton qu'elles répétèrent différentes fois, et le corps « de musique termina par le Chant du départ. »
J'ose assurer au conseil municipal de Versailles que son jubilé aurait beaucoup plus de succès avec cette mise en scène qu'avec la cérémonie, annoncée. L'hymne de Chénier et la Marseillaise sont plutôt, il faut l'avouer, dans le sens du personnage que la représentation gratuite de Mademoiselle de Belle-Isle ou de Madame de Chamblay.
Je sais bien que le théâtre de Versailles se tirera de la difficulté, en offrant le Lion Amoureux de Ponsard, où le général Hoche, sous le prétexte qu'il a pacifié la Vendée, joue le rôle de pacificateur éternel, et s'occupe — ce qui n'était pas tout à fait dans ses goûts — à donner aux couleurs rouges des Jacobins et à la cocarde blanche des émigrés une uniforme couleur rose; mais je ne suis pas certain que le général eu fût bien flatté s'il revenait au monde.
L'important d'ailleurs est de ne pas célébrer sa gloire nationale sur l'air tout intime de la Reine Horl-:ï>se, et de ne pas faire brusquement, du commandant de Sarnbre-et-Meuse, un maréchal posthume de
l'empire, ce qui pourrait fort bien arriver, par le temps d'histoire qui court, où les petits- fils de conventionnels tiennent absolument à nous persuader que si leurs grands-pères ont voté la mort de Louis Gapei, c'était par une ruse adroite, et simplement pour sauver les jours menacés de Louis XVI.
Hoche assurément ne s'attendait pas à des honneurs semblables. Je crois même que s'il était mort à quarante ans au lieu de succomber à vingt-neuf, on ne célébrerait pas aujourd'hui cet anniversaire ou on le fêterait d'uûe toute autre façon. C'était un répjblicain intègre que Lazare Hoche , et celui-là n'eût pas hésité à mettre la main au collet de Bonaparte lorsque le maigre conspirateur, effaré et tremblant, s'avisa de faire son coup d'Etat où il perdit moralement la tête et où physiquement il manqua bien la perdre tout à fait.
J'y songe. On a dit à ce propos que Bonaparte avait fait empoisonner Hoche. Pure calomnie, soyons juste. Le général de l'armée d'Italie détestait et enviait le général de l'armée du Rhin. Mais entre l'envie et le poison il y a a^sez loin encore — heureusement pour les gens enviés. — Bonaparte ne tua point ce mandarin, mais il fut enchanté de le voir mourir : Joubert. Marceau, Hoche, autant de mauvais caractères qui eussent peut-être épouvanté les abeilles futures du manteau impérial projeté.
Il y a donc un certain libéralisme de la part de ce
qi'on nomme, avec une majuscule, l'Administration, à laisser tirer un feu d'artifice en l'honneur de Hoche1. Illuminer une ville en l'honneur d'un honnête homme est déjà une chose fort originale, mais l'illuminer pour un général républicain, en vérité, on prendrait volontiers cela pour un paradoxe.
La poudre des fusées est ordinairement plus courtisane— (féminin de courtisan).
1. Réparation d'honneur. Le jubile de Hochese réduisit à une démonstration assez modeste. Rien de national, comme on dit, et, par conséquent, de compromettant. En revanche, des vers éloquents signés de M. Ém;le Deschamps, ce fut tout. Fêter Hoche , comme il eût mérité d'être fêté, c'eût été trop beau.