LE DOCTEUR VERON
Charles Monselet, qui publia dans le Constitutionnel son étude sur Frêron et d'autres articles de ce genre, m'a conté souvent que lorsqu'il voulait obtenir une avance de Louis Yéron, il s'informait auprès des garçons si le docteur était seul ou si quelqu'un était en'ré dans son bureau. M. Yéron était-il seul, Monselet n'insistait pas. M. Yéron avait-il avec lui bonne compagnie, le littérateur forçait la porte, se présentait, demandait son avance. Devant témoins , le docteur Véron n'eût jamais refusé d'argent. Et que serait devenu son vieux renom de libéralité princière? Ce trait suffirait, je pense, à peindre un homme. Le baron de Fœneste avait raison, et le paraître tire les gens par le bout du nez.
Donc, le docteur Yéron a disparu. C'était un per-
sonnage considérable, engraissé par le succès et rebondi comme un sac d'écus bien bourré. Tour à tour médecin, entrepreneur, journaliste, député, il joua avec une certaine bonhomie son rôle d'important. Le docteur Véron était, comme on dit « un honnête homme », j'entends que sa probité bourgeoise et sa rondeur joyeuse ne l'empêchaient point de se joindre aux audacieux et aux ambitieux, à l'heure de la lutte. Il était sans façon, ne s'irritant point, se laissant vivre, acceptant bonnement le fait accompli, et devant lui courbant l'échiné , mais sans conviction , sans adoration « pour rien, pour le plaisir. » Et comme il eût commandé un coulis, il eût voté un exil, sans être ému le moins du monde et sans déranger un pli de sa cravate. C'est une noble race que celle de ces aimables gens qui prennent ainsi la vie par le côté égoïste et facile, et, par amour de leur repos, souscrivent, sybarites gras, à toutes les réactions et à toutes les répressions. Ils vivent vieux et n'ont de comptes à rendre qu'au lendemain. Ils ont Apicius pour dieu caché , quand d'autres ont Gaton. Ils ont Sophie pour philosophie, et pour déesse, la danse. Ils ont un conseiller qui est l'appétit, une bibliothèque qui est le restaurant, un idéal qui est le maillot. Ils sont gais et faciles, et honorent à la fois les poètes et les danseuses. Ces bons vivants savent encore être de bons mourants. Ils commandent et envoient des bouquets et des bonbons au foyer de la danse. Ils s'informent du spectacle qu'on donne à l'Opéra et se font, sur le piano, à deux pas de leur lit d'agonie, jouer la pièce du soir après s'être
confessés. Ils remplissent bien leur vie et la finissent logiquement. C'est alors qu'un musicien de rencontre et un joueur de flûte qui suivait Trimalcion vainqueur, change la chanson de triomphe en sifflement de merle.
Louis Véron fat aussi un protecteur des lettres. Ce' Lucullus voulut, à son moment, se donner des airs de Mécène. Il protégea et encouragea les lettres, mais sans parvenir à les honorer. C'est encore une punition que ce résultat obtenu par les faiseurs de cette sorte qui, tout au contraire du personnage de la fable qui changeait en or tout ce qu'il touchait, couvrent d'or tout ce qu'ils touchent et ne gardent aux doigts que de la lie.
Yéron croyait aussi peut-être assurer sa réputation d'homme de lettres en offrant, pour des concours de Nouvelles et de Poésies, des sommes d'argent qu'on ne lui demandait pas. Il s'agissait de se faire accepter de ses confrères et de s'imposer sinon par son talent, du moins par ses e c i s . En réalité, il trouva des flatteurs et put savourer la vapeur douce de l'encens. Cet homme devait avoir des moments heureux !
Riche et bien portant, buvant bien, mangeant mieux, sûr du présent, comptant un peu sur l'avenir, il jouissait de tout, absorbant la satisfaction partous les pores. Il avait des amis puissants qui reconnaissaient sa puissance, il avait des amis spirituels qui lui donnaient de l'esprit. Je l'ai vu pour la dernière fois, sortant d'une première représentation, descendant, le bras appuyé sur l'épaule de son domestique, l'escalier du
théâtre du Pal ai s -Roy al. Immense et développant son ventre et son torse, sa masse superbe enfermée dans un large paletot qui semblait près de craquer, la tête enfouie, perdue entre le col relevé et un chapeau à larges bords, disparaissant et ne laissant voir que quelques lisières de graisse qui débordaient sur le drap, l'illustre docteur était bien tel que l'avait fait la caricature, cette histoire au jour le jour, à becs et à ongles, si souvent injuste, parfois si hardie et définitive. Je me rangeai contre le mur pour laisser passer le dessin de Daumier.
Il allait lentement, du pas d'un sénateur romain descendant, confit en digestion, les marches du Capitule. Il pressait, en triomphateur, l'épaule du laquais. Il y avait en toute son allure je ne sais quelle triomphante autorité et toute la majesté de la masse qui s'impose. Pauvres diables d'affamés, chercheurs aux espoirs déçus, vous tous, les méconnus, les battus et les bafoués, il vous eût fallu contempler le docteur Véron dans sa gloire, pour comprendre tout ce qui peut tenir de bouffonnerie, d'ironie et d'amertume dausla destinée! Mais une chose vient tout rétablir à la fin et remet la balance en place, c'est que ces conservateurs ne conservent rien. Que laisse après lui le docteur qui vient de mourir? L'exemple de la fortune. C'est peu de chose. Ses livres, ce n'est rien. Il sont en effet illisibles, ces Mémoires d'un bourgeois de Paris, qui, sur tant d'hommes, tant d'événements et si divers, ne vous apportent aucun jugement, aucun apeiçu nouveau, aucune éîincelle de cette lumière, que d'un trait, d'un
éclair, le talent fait jaillir sur un fait ou sur un front. Des dates, des notes, les renseignements que pourrait prendre un statisticien, et pas autre chose. Et pourtant il se considéra lui-même comme un littérateur ! Il écrivit un roman, un beau jourl Exegi monumenium. La seule page du roman qu'on puisse relire, c'est le menu d'un dîner; n'en cherchez pas une seconde. Le docteur Yéron fut un écrivain à la façon du haron Brisse.
Ce fut un Veau d'Or qui se crut un Aigle.