L'HISTOIRE POUR TOUS
La Restauration ' .
L'éditeur (Tune bibliothèque libérale déjà composée d'oeuvres remarquables, a eu l'idée de publier par livraisons hebdomadaires Y Histoire de la Restauration, de Dulaure. C'est une chose à noter, que le mouvement du goût public vers ces publications populaires qui nous enseignent notre histoire, l'histoire d'hier, la plus poignante et aussi la plus saignante, l'histoire de nos efforts généreux, de nos déceptions et de nos indomptables espérances. J'aime cette librairie vraiment faite pour les petits et pour les pauvres. L'orgueiileux in-8°, l'in-18 du lecteur pressé, ne vont pas droit au peuple comme ces feuillets illustrés, ces livraisons à
1. His'oirc de la Restauration , par Dulaure (chez Degorce- Cadot).
deux sous, qui sont pour ainsi dire une autre forme du journal.
La livraison, c'est le livre démocratisé. Il coûte moins cher, il va partout. Je voudrais le voir ainsi transformé dans le ballot de chaque colporteur. C'est fort beau d'éditer pour les lettrés des livres de prix, des ouvrages de luxe, de remtttre au jour, avec des caractères superbes, chaque édition princeps de nos classiques; ce qui est mieux, c'est de répandre par milliers, dans les campagnes, dans les ate'iers, dans les fabriques, les ouvrages d'éducation politique et morale. Et voilà bien pourquoi nous ne voulons pas que l'estampille d'une commission salisse les feuillets de ces livres d'histoire. Gomme ils sont des armes entre les mains des porteurs de lumières, ou, pour mieux dire, cornue ils font la lumière, ces livres sont les malvenus aux yeux de Geux que les ténèbres n'effarouchent pas. On les consigne donc, on les interne dans les librairies, on les chasse et on les condamnerait s'ils montraient le bout de leur feuillet sur la voie publique. Aussi bien quelle force on leur enlève* Le paysan ne lit point ou ne lit guère, parce qu'il n'a point pour habitude de pousser la porte d'une librairie et d'entrer. Ce serait là, pour lui, toute une affaire. Le livre ea trop loin pour lui. Aux jours de marché, le fermier vient sur la place, regarde les boutiques, cause, fait ses affaires et entre au café. [Niais s'il voyait, était s sur le pavé, devant lui, à côté des oignons ou des terrines, parmi les almanachs à couvertures bleues, les doubles et les triples liégeois, des volumes, des histoires, des livraisons à dix cen-
tinies, à coup sûr il achèterait ces choses inconnues, et, par curiosité* d'abord, par passion ensuite, il les emporterait et les lirait chez lui.
Il faut connaître l'humeur du campagnard pour savoir le prix de ces menus détails, et quelle importance ils ont. Avec le suffrage universel, le paysan est le souverain, le maître sinon par la valeur, au moins par •le nombre. Tant que fonctionnera ce système abusif des élections par commune, où parfois dix ou douze électeurs, les seuls électeurs de la commune, votent sous l'œil de surveillants tout dévoués; I art que le vote motivé de la ville, le vote des ouvriers et des bourgeois, sera étouffé par le vote instinctif, ignorant ou peureux de la campagne; tant que la grande masse des paysans n'aura point conscience de ses droits et de ses devoirs; tant qu'elle obéira à la pression d'un maire ou au coup d'éperon d'un garde champêtre, nous n'aurons qu'une représentation na ionaJe factice et qui ne pourra exprimer dans toute leur netteté les vœux, les volontés du pays.
Et c'est pourquoi nous devons des rcmerciments à tous ceux qui essayent de secouer l'ignorance, de populariser la vérité, de mettre à la portée de tous la connaissance de l'histoire, cette grande et tragique institutrice.- Il en est beaucoup, d'ailleurs, qui s'attachent à combattre lff fléau, la noire sottise, et qui le font avec courage. Nulle œuvre littéraire n'est, en ce sens, plus utile que celle qu'ont entreprise, par exemple, MM. Erckmann et Ghatrian, l'Histoire d'un Homme du Peuple, l'histoire de la Révolution française ra-
contée par un paysan et iour les paysans. Cet épouvantai], ce sceptre effrayant agité par tous les partis rétrogrades, la Révolution, les auteurs l'éclaiient. Ils montrent tout ce qui se cache de fraternel et de doux, tout ce qu'il y a de juste et de pacifique sous ce coin terrible. La Révolution, doi t on veut vous faire un monstre, vous a émancipés, affranchis et faits hommes. Vous lui devez la terre que vols cultivez, le pain que vous mangez, le droit de marcher tète haute et de vous proclamer citoyen libre.
On ne saurait dire vraiment que la Révolution ait donné tout ce qu'elle promettait et tout ce qu'elle pouvait tenir. La faute en est aux ambitieux et aux trait: es, non aux révolutionnaires, qui ont fait leur œuvre et qui, pour la République, ont donné leur sang. Mais que de biens elle a prodigués pourtant de sa main généreuse.' De quelle pitié et de quelle joie aussi on se sent saisi en lisant les coléances des campagnes, à la veille des états généraux! Comme en moins décent ans tout a changé, comme ce passé douloureux est loin 1 Des serfs de 1788, des bêtes à faces humaines de la Bruyère, la Révolution a fait, je le répète, des hommes. Et que dis-je cent ans? Elle avait accompli le miracle en un jour, en quelques heures de fièvre généreuse, et par la seule force, par l'irrésistible force de la liberté.
Les pauvres paysans chargés d'impôts, misérables, haletants, pris entre la taille principale, les six deniers pour livre, les droits accessoires, la capitation, les
LA DÉBÂCLF. 177
droits de quittance, la corvée, le coffre, etc., les paysans qui s'écriaient en mai 89 (Doléances de la paroisse de Chaillevois) : « Nous ne pouvons plus vivre, nous mourons lentement, l'impôt nous mine, le travail nous tue;» les pauvres diables qui répéiaient: «Voilà comment le petit peuple est heureux dans un siècle où l'on ne parle que d'humanilé ! Ah! si les rois savaient ce que valent trois sous et que bien des gens, en travaillant du matin au soir, n'ont pas trois sous pour vivre! » .ces humbles martyrs récoltent aujourd'hui leur blé et boivent le vin de leur vigne ; la misère, l'atroce misère, n'est point étoufiée, mais elle est combattue pourtant. Et à qui les laboureurs et les fermiers doivent-ils cette réparation et ce bien-être ? A la Révolution, leur mère.
Il faut le dire et le redire, et rendre banale la vérité. C'est la tâche de tous les esprits sérieux et de tous les patriotes à cette heure. Enseigm z au peuple son histoire, faites-lui mesurer à leur hauteur les hommes qu'il a adorés injustement et ceux qu'il a méconnus, la leçon enfin sera profitable, et la France, cette nation si troublée durant de longues années et si hésitante, reprendra la conscience de son rôle et de son droit.
Après la Révolution française, c'est une idée excellente d'avoir publié l'histoire de la Restauration. La Restauration, c'est la convalescence de la j atrie au lendemain de la névrose impériale. Épuisée, fatiguée, saignée à Hanc, la France, irritée du soufflet de l'invasion
et dégoûtée du despotisme, se redresse peu à peu sur son lit de malade et demande à respirer un air plus libre. Elle est repue de la gloire, celte gloire ambitieuse que suit de si près la défaite. Elle n'a plus qu'un désir et qu'un amour : la liberté. Elle veut la conquérir, cette liberté sainte, légalement, lentement, par la voix des orateurs de la revendication. Le canon s'est tu, le monde n'écoute plus que la tribune. Manuel parle et Foy avec lui. La jeunesse frémissante sent son cœur battre. De ne sont que sept à la Chambre, sept tribuns dont l'histoire a <.ardé les noms, mais ils ont derrière eux, impatiente et résolue, la France entière, toute la France. Et lorsque la royauté, qui ne veut ni voir ni entendre, et lorsque les réacteurs, qui n'ont rien appris et rien oublié, veulent arrêter le 'orrtnt qui bondit et qui gron le, le fleuve de liberté les engloutit, et les Parisiens de Juillet 1830 décrochent les vieux fusils et reprennent les vieilles cocardes du 10 août 92.
Dulaure, l'historien de Paris, l'auteur des Esquisses de la Révolution, a conté aussi cette histoire. Je viens de la lire, et dans les livraisons illustrées dont je parlais. Cela est foit bien fait et très-curieux. Mais cela a le défaut de Dulaure, et surtout de l'époque où il écrivit ce livre. Dulaure était un esprit évidemment libéral, ennemi des rois, adversaire violent du clergé, républicain sincère, mais timide pourtant dans ses conclusions et pusillanime dans ses actes. Conventionnel, ami de la Gironde, après s'être réfugié en Suisse pour éviter le décret d'accusation d'Arnar, il fit, le
9 thermiior, partie de cette assemblée effarée qui proscrivit avec tant de fureur les plus purs et les meilleurs de la Montagne. On le retrouve au conseil des Cinq-Cents, puis au Corps législatif. Je lui sais gré d'avoir renoncé à la politique après le 18 brumaire; Dulaure pouvait, comme tant d'autres, avoir une place au Sénat. Il se contenta de reprendre la pmme et d'écriredes livres. Mais, p^r un étrange éblouissement il suivait d'un œil évidemment favorable l'.épop 'e impériale et n'éprouvait [on le verra par son histoire), aucune colère contre le régime imposé à la France. Les victoires du dehors lui faisaient oublier le silence glacial et l'atonie du dedans.
Merlin (Je Thionville) avait plus de courroux, lui qui, possédant une propriété du côté de B -ugival la veniit à perte, afin de ne plus voir les toits de la Malmaison, qu'il apercevait du haut de ses fenêtres. Et le banquier montagnard Cimbon, qui demeurait à Bruxelles, volontairement exilé! Un jour, il revient à Paris, appelé peut erre par ses affaires, qu'il avait fort négligées pour celles de la patrie. Il descend de voiture et sort. Le Paris impérial n'était plus son Paris révolutionnaire! Cambon arrive surla place Vendôme. Il voit des illuminations, des pots à feu, des aigles illuminés en couleur.— Qu'est-ce ceia? demande-t-il. — C'est la tète de l'empereur! » La fête de l'empereur! L'ex -conventionnel ne répondit pas, mais avaiit que la mèche des lampions fût éteinte, il avait repris, le. cœur serré, la route.de Bruxelles.
180 IA DÉBÂGIE.
Les premiers chapitres de Dulaure nous content la chute de l'Empire, l'invasion des alliés, les Cent- Jours et Waterloo. L'historien commence son livre avec l'année 1814 et le mènera jusqu'en 1830. On trouvera sans doute bien pâle et bien froid le tableau de Ces dernières convulsions du régime impérial comparé aux peintures plus récentes des Yaulabelle et des Quinet. Dulaure a pourtant sa valeur. Et tout d'abord il fut en quelque sorte le témoin des faits dont il parle. Son récit a toute la valeur d'une déposition. Il nous rend bien, il nous fait intimement connaître le sentiment qui agitait alors le peuple. En comparant ces premières pages de YHistoire de la Restauration de Dulaure avec les souvenirs de Chateaubriand, dans ses Mémoires d'outre-tombe (je ne parle pas de ses brochures au lendemain de la chute de Napoléon), on aura le double aspect de l'émotion publique à cette date : l'angoisse et la colère du patriote avec Dulaure, la joie assez irritante du royaliste avec Chateaubriand.
Malheureusement Dulaure n'a pas eu à sa disposition les documents dont les historiens postérieurs à lui, les historiens de la nouvelle génération entre autres, ont pu faire usage. Il lui manque bien des renseignements, bien des traits. Et, par exemple, il prend un peu trop au tragique le cinquième acte du
drame de l'Empire. Napoléon, pendant la campagne de France, déploie un étonnant génie militaire, une activité prodigieuse et, pour un moment, l'empereur gras et alourdi, malade d'ailleurs, retrouve la flamme et les éclairs du général Bonaparte en Italie, mais la défaite 'venue, la partie une fois perdue, il n'a plus l'attitude altière et résolue que lui prête la légende. Il est furieux, emporté; il donne des coups de canif dans les tables comme autrefois il brisait les services de porcelaine devant les généraux autrichiens; il demande du poison à Cabanis et ne peut arriver à mourir; il endossera tout à l'heure l'habit détesté d'un général. anglais pour éviter la fureur méridionale et il passera à travers les foules, pâle sous cette livrée rouge.
Le dénoùment tourne à la comédie. L'épopée a son côté burlesque et Scarron se mêle à Lucain. L'empereur d'Autriche, celui que Napoléon, son gendre, appelait tout haut une ganache, s'écrie, apprenant la chute de l'homme à qui il a donné sa fille : « J'avais toujours dit qu'il finirait mal i 11 a une si vilaine écriture! » N'est-ce pas Miot de Melito qui conte l'anecdote, celte bouffonne exclamation de vaudeville soulignant d'un éclat de rire niais la catastrophe de Waterloo?
Mais ces côtés curieux et narquois, Dulaure ne les a pas vus et n'a pas pu les voir. Peut-être ne les voulait-il point regarder. Il avait conservé un souvenir douloureux de l'invasion, et la chute de l'empereur, pour lui, c'était l'humiliation de la France. La plupart
des hommes de son temps ont pensé et senti comme lui. On retrouvera cette oppression, ce courroux du fils qui voit insulter sa mère dans les pages que l'historien a écrites sur l'entrée des alliés et le séjour des Cosaques à Paris. Mais j'aurais voulu que l'historien nous dît plus nettement à qui la patrie pouvait reprocher tous ces malheurs, quelle ambition effrénée avait déchaîné sur nos campagnes l'Europe entière, lasse enfin d'être humiliée, et, cette fois, marchant avec le droit qu'elle attaquait en 92.
J'aurais voulu que Dulaure nous fît connaître tout entier cet insatiable et cet incorrigible, qui, vaincu, nommé souverain de l'île d'Elbe, allait encore livrer le pays et le monde au carnage, et pourquoi? Parce qu'il étouffait à Porto-Ferrajo. En vérité, on a usé assez d'encre pour exprimer et peindre les tortures de l'empereur détrôné. Gomme il devait souffrir 1
On cédait à Marie-Louise, sa femme, les duchés de Parme, de Plaisance et de Guastaila. Le roi de Rome devait en hériter et y régner paisiblement. On distribuait des millions aux frères, sœurs, cousins, beauxfrères, domestiques et serviteurs de Napoléon, 2 500 000 francs sur le grand livre pour la famille impériale, 2 millions aux employés , une garde de 400 grognards pour l'empereur et un revenu annuel de 2 millions de francs : 2 millions et l'île d'Elbe au fils de Lœtitia. Le pauvre homme ! On en fit bien vite une épigramme, et quelque Martainville railla doucement l'avarice de l'empereur Alexandre, ce brave souverain russe, fort amoureux de la gloire napoléo-
nienne, moralement ébloui par le Corse, et qui, deux mois auparavant, apprenant que Napoléon marchait sur lui, disait : « J'ai peur que la moitié de ma tête n'en grisonne ! •
L'épigramme courait les rues à propos de ces 2 millions de rente :
Alexandre bien peu j'estime !
Suis-je donc un obscur tyran?
M'offrir deux millions par an?
Ce n'est pas un franc par victime.
Dulaure met bien le quatrain, mais en note et pour l'effacer aussitôt par une page qui montre quelle fascination l'empereur avait exercée sur les imaginations et même sur les intelligences. Rien de moins radical que le jugement définitif porté par l'historien sur son héros : « Il fut un despote ; mais le moyen de faire la « guerre comme il la faisait sans être chez lui maître « absolu? » Assurément; la question est de savoir s'il avait raison de faire la guerre. « Où aurait-il « trouvé des soldats et de V argent, s il lui avait fallu « consulter d autres volontés que la sienne? » Nulle part, sans doute. Mais le droit de guerre et de paix doit-il appartenir à une nation ou à un homme? Ah! triste façon de plaider une cause, façon d'autant plus triste qu'il avait siégé, ce Dulaure, sur les bancs de la Convention, et qu'il devait savoir la signification de certains mots : Liberté, droit et souveraineté populaire.
Comment s'étonner, après tout, que Dulaure ait
suivi le courant qui entraînait, en 1830, les meilleurs esprits, bien imprévoyants, il est vrai, vers l'admiration? Il avait confondu la gloire et les revers de l'empereur avec les victoires et les malheurs de la patrie. Et puis, durant cette période souvent attristante de la Restauration , le libéralisme et le bonapartisme s'étaient amalgamés d'une façon bizarre. Bien peu de libéraux résistaient et se montraient réfractaires à ce culte improvisé en haine des Bourbons. Je ne rencontre guères que Paul-Louis Courier qui ait vu juste depuis Mme de Staël. Les victimes des tribunaux de la Restauration, les martyrs confondaient, hélas! la liberté, pour laquelle ils mouraient, avec leurs regrets pour le vaincu de Mont-Saint-Jean. Béranger chantait à la fois le peuple qui avait fait le 14 juillet et l'homme qui avait fait le 18 brumaire, Armand Garel subissait, quoi qu'il en eût, l'influence de Napoléon. Dans ses écrits , on ne trouverait point, malheureusement, une page semblable à celle que Godefroy Cavaignac écrivait, comparant Bonaparte à Kléber (Une Tuerie de cosaques}. Mais pourquoi parler des morts? L'historien du Consulat et de V Empire, M. Thiers lui-même, ne s'est-il pas laissé aveugler par l'homme dont il racontait les aventures? Lui, qui n'a point les excuses de Dulaure, ne partage-t-il pas ses erreurs?
En vérité, ces tueurs d'hommes fascinent jusqu'à la postérité et jusqu'à leurs juges. La conscience publique, cependant, je le dis bien vite, prononce en dernier ressort et condamne. La morale y trouve son
compte. C'est alors la grande réparation, c'est le verdict suprême et c'est la revanche du droit.
« Il y avait deux êtres, voilà trente an?, me disait un jour un homme qui voit jutte et de façon originale, deux êtres que les populations admiraient, pour ne pas dire adoraient, avec une sorte de fanatisme : c'étaient les deux héros d'Épinal, les deux éternels personnages de l'imagerie populaire, le Juif-Errant et Napoléon. Mais, heureusement, tout s'efface, les légendes et les images coloriées. Des deux compagnons inévitables qu'on rencontrait collés aux manteaux des cheminées et aux murailles des chaumières, le Juif- Errant est le seul maintenant qui ait gardé sa popularité. L'autre est discrédité. On a beau fêter son centenaire, diviniser à demi sa mémoire, le sculpter en marbre et le couler en bronze, c'en est fait. On y voit clair. La redingote grise a moins de fidèles, et on commence à sourire en regardant le petit chapeau. Épinal fabrique plus de Juifs-Errants que de Napoléons. L'histoire et la vérité ont fait leur œuvre. »
Et quelles que soient les objections, les observations qu'aient fait naître sous notre plume les récits et les jugements de Dulaure, il faut bien dire que cette Histoire ie la Restauration mérite d'être lue et relue par tous et fera d'avantage aimer la liberté. Ce n'est pas impunément qu'on traverse une fournaise semblable à celle dans laquelle Dulaure était entré. Le feu des révolutions trempe les hommes comme la braise cémente le fer. On reconnaît plus d'une fois, dans les pages de l'historien, l'écho de la grandevoix de^ tribuns de l'an il.
Il parle de cette lutte des députés, de la jeunesse et des patriotes de 1816, en homme qui a vu, connu et aimé les patriotes, les députés et les jeunes gens de 92. Les quatre sergents de La Rochelle, après tout, valent les volontaires républicains, et Georges Farcy, tombant sous les balles des Suisses, Farcy, le philosophe doux et résolu, prenant le fusil du soldat après une lecture de Dugalt-Stewart, est digne de donner la main aux Goujon et aux Hérault qui lisaient Montaigne ou Jean-Jacques avant de gravir les marches de l'échafaud.
Ce qui me frappe surtout dans cette Histoire où Dulaure expose avec une passion qui conquiert les luttes de la tribune, le courage des électeurs, — de ceux qui étaient alors, comme on Fa dit, les privilégiés du cens électoral, — la fermeté des journalistes, la bravoure des carbonari et des sociétés secrètes, de tous ces conspirateurs généreux qui donnaient leur sang à la cause commune; ce qui me frappe, c'est la préface où l'auteur expose fortement l'idée dominante du livre. Là, du moins, Duiaure est radical et absolu. Pour lui, acteur dans ces drames divers, comme pour nous spectateurs et critiques, les événements qu'il raconte ne sont que les diverses phases du mouvement superbe qui s'appelle la Révolution française. «La Révolution française, dit -il, nous apparaît « comme un immense drame dont le dénoûment « restera suspendu aussi longtemps que le principe « égalitaire, en vertu et au profit duquel cette Révo- « lution a commencé et se prolonge, n'aura pas triom-
« phé de toutes les résistances, et ne dominera point « le système pratique de notre organisation nationale, « politique et civile. » C'est bien aussi notre avis. Et peut-on dire que l'égalité entrée, je l'avoue, dans nos mœurs, existe réellement dans nos lois? Certes, non. Et les résistances dont parle Dulaure, ne sem- * blent pas bien près de disparaître. Dulaure réclamait la souveraineté populaire. Nous avons le suffrage universel, mais ce n'est pas là une souveraineté. Les citoyens ne sont point les dépositaires de la puissance publique. Ils n'ont point même le droit de nommer le plus humble de leurs magistrats municipaux , le maire qui, investi de son autorité par le pouvoir exécutif, se trouve diriger à son gré les volontés et les votes de ses administrés. On le voit, Dulaure, en 1870 comme au lendemain de 1830, déclarerait qu'il ne croit point « la Révolution française accomplie. »
Mais, quoi qu'on fasse, la démocratie marche et les idées de nos pères font du chemin. Il n'y a pour la vérité ni douanes ni barrières. Elle va. A ses côtés tombent les erreurs et les paradoxes. « Disc rectoire, Consulat, Empire et Restauration, dit ence core Dulaure, tout cela s'est, l'un après l'autre, et « peut-être avec une égaie confiance en soi-même, - « proclamé définitif, inébranlable et éternel. Tout « cela pourtant n'a été que transitoire, chancelant et a « disparu au bout de quelques années d'une existence * mal assurée et presque toujours convulsive. »
C'est qu'il n'y a ni sainte alliance, ni conjurations du despotisme, ni audaces dès réactions, ni condam-
nations, ni procès, ni juges, ni bourreaux qui puissent rendre durable ce qui est, comme la Restauration, condamné d'avance par son origine. Les gouvernements ne se fondent point dans le sang fiançais. Ce qui tuait dès l'abord le régime de la Restauration, ce n'était point, pour le peuple, la vue de M. Maubreuil caracolant sur les boulevards avec son brassard blanc fleurdelisé et Ja croix d'honneur attachée à la queue de son cheval; ce n'était point la corde passée autour du cou de la statue de Napoléon sur la place Yendôme; c'était le défilé triomphant des princes sur ces pavés rouges la veille du sang de ceux des patriotes qui étaient tombés en défendant contre l'ennemi Paris et notre indépendance. Malheur aux gouvernements qui ont de telles taches à la première page de leur histoire ! Un orage les apporte, un ouragan les emporte.
Il n'y a de durable, il n'y a d'éternel que le droit, la liberté, la vérité et la justice.