UN CITOYEN DU MONDE
Alexandre Herzen.
Est-il trop tard pour parler de lui? Sa mort ne remonte pas à une semaine, mais les événements vont vite comme les trépassés de la ballade, et dans ce pays-ci, huit jours, huit pauvres jours
Font d'une mort récente une vieille nouvelle.
Au lieu de parler cependant de M. le duc de Broglie qui sort de l'Académie, et de M. Emile OUivier qui a l'audace d'y entrer, j'aime mieux payer à Alexandre Herizen, au grand patriote russe dont la Russie délivrée nous réclamera, un jour, la dépouille, la dette de la reconnaissance et du souvenir.
Nous ne connaissons pas assez, en France, ces personnalités militantes, ces soldats du droit et de la liberté ces acharnés adversaires du despotisme qui,
combattant pour leur pays opprimé , combattent pour l'humanité tout entière, qui servant la cause d'une nationalité travaillent à l'émancipation de tous les peuples et répondraient volontiers, si on leur demandait le nom de leur patrie, non pas : * Je suis Italien, je suis Espagnol, je suis Allemand, je suis Russe, » mais, comme le marquis de Posa de Schiller : « Je suis citoyen du monde. »
J'ai eu cette bonne fortune de connaître Alexandre Herzen et cet honneur de lui inspirer quelque sympathie.
C'était l'homme le plus gai, le plus ardent, le mieux taillé pour la résistance. Qui se serait douté de cette maladie soudaine, de cette mort rapide? Vigoureux à cinquante-quatre ans comme à quarante, solide, trapu, l'existence dévorante et douloureuse qu'il avait menée n'avait pu l'affaiblir. Il était demeuré, dans l'exil comme dans la prison, le lutteur infatigable et robuste. Arrivé à une période nouvelle de sa vie, prêt à s'élablir en France où il n'avait que depuis peu de temps ses libres entrées (la Belgique l'avait congédié au mois d'août dernier), Hertzen se disposait à reprendre ici même son poste de combat.
Le Kololiol, la Cloche russe, allait reparaître.
Il me parlait même, en ces derniers temps, d'un journal nouveau que ses amis créaient en Russie et qui paraîtrait là-bas, lithographie ou imprimé clandestinement. Un jour, comme je lui demandais des nouvelles de cette feuille armée en guerre ;
« Elle ne paraîtra pas, » me dit-il assez tristement. Le comité tout entier de rédaction a été arrêté, avant même la publication du premier numéro et expédié je ne sais où vers une forteresse ou en Sibérie.
Il semblait habitué à de tels dénoûments. Dans le duel incessant qu'il soutenait avec ses compagnons contre la police du czar, il avait tant de fois compté des victimes, vu tomber ou disparaître des amis de jeunesse et des soldats de sa cause! Depuis plus de trente ans, la bataille était engagée, et c'est ce nom d'Alexandre Herzen que la Russie nouvelle saluera un jour comme celui du libérateur.
Herzen aimait à conter et il contait bien, spirituellement, d'une façon à la fois convaincue et narquoise, avec un petit rire guttural, d'une raillerie singulière.
Toute sa physionomie parlait; son œil surtout était éloquent : un œil plein de flammes , perçant, vivant ; un œil-vrille, qui brillait d'un éclat superbe, puis dont la paupière s'abaissait, couvrant cette prunelle de feu, lorsque, tout à coup, au milieu d'une conversation, Herzen se mettait à rêver.
C'était ce regard qu'on apercevait tout d'abord. La tête était belle, colorée ; Herzen portait sa barbe entière, une barbe grise qui, avec ses longs cheveux rejetés derrière un front vaste, sinueux, chargé de pensées, lui donnait un faux air de Garibaldi, dont la physionomie se rapproche d'ailleurs beaucoup plus du type slave que du type italien.
Cette personnalité tout entière était faite d'activité et de vigueur.
Cette face, haute en couleur, mâle et hère, avait des rayonnements hardis. On sentait que rien ne pouvait courber, atteindre cette résolution et cette foi.
« Combien de gens, disait Herzen, qui exilés à Londres, se sentaient dépérir dans ce brouillard, dan3 cette foule indifférente , égoïste et qui laisserait défaillir un mourant sans se retourner pour le secourir! Moi, j'aimais à m'y sentir seul, inconnu, oublié, noyé dans ce flot anonyme. Pour l'homme fort, la vraie liberté, c'est la solitude. »
Il ajoutait :
« Ce qui m'a fait aimer cette solitude, c'est peutêtre la compagnie forcée de certains captifs qu'on m'avait imposée, à Novgorod, quand j'étais jeune. »
Condamné avec plusieurs de ses compagnons de l'Université de Moscou, coupables comme lui d'aimer la liberté, Herzen avait été emprisonné, puis interné à Viatka et à Novgorod. Il eût préféré le cachot.
Du matin au soir, dans la chancellerie de petite ville, où, sous une lumière fumeuse allumée dès le matin (car ce ciel de plomb répandait l'ombre), il lui fallait aligner des chiffres, couvrir machinalement des feuilles de papier ; il était assis, côte à côte, coude à coude, avec quatre voleurs, quatre drôles vulgaires dont il devait subir durant des jours entiers, durant des annôes, l'atroce voisinage.
La haine qu'inspirent de tels compagnons qui vous coudoient, qui s'imposent à vous et vous tyrannisent,
n'a d'égale que celle qu'on peut éprouver dans le navire où la fatalité de la vie vous met face à face, à toute heure, avec votre ennemi.
Tous les compagnons d'étude d'Alexandre Herzen n'étaient pas condamnés à ce labeur qui poussait à la folie, à ce supplice de l'honnête homme lié, garrotté à des bandits comme certains condamnés à mort de l'antiquité étaient liés à des cadavres. Herzen avait eu pour camarade d'uDiversité, Lermontoff, le poëte, et Tourguéneff, le romancier.
Il n'avait pour les doctrines de Tourguéneff, dont il admirait fort, en revanche , le talent hors de pair, qu'une médiocre estime. Le manque de foi politique du Mérimée russe ne l'irritait pas, mais plutôt l'affligeait. Il raillait, d'ailleurs, fort agréablemeDt ces hommes dédaigneux de l'enthousiasme et qu'il appelait des gamins de marbre.
« Ce pauvre Tourguéneff, disait-il, il fait des livres contre les nihilistes! Mais qui donc sur la terre est plus nihiliste que lui qui ne croit à rien, qui prend pour des dupes tous ceux qui se dévouent pour une idée, et dont l'admirable talent se réduit à ciseler de petites nouvelles sèches qui charment les seuls délicats et les blasés? »
Il ne fallait point demander à Herzen d'approuver, en effet, la doctrine de Yart pour Vart. Il gardait son admiration exclusive, refusée aux ciseleurs de mots, pour les servants de l'idée. Je ne crois pas qu'on ait mieux
et plus ardemment rendu justice à Gar baldi, l'hommepeuple, que ne l'a fait Herzen dans un travail imprimé à Londres, Camicia Rossa, une brochure dont les feuillets semblent éclater, pleins de poudre.
On ne la trouverait point facilement. Herzen l'imprima en Belgique et la signa de son pseudonyme, Iskender (Alexandre).
C'est le récit de ces journées heureuses où le peuple anglais, fêtant le centenaire de Shakespeare, salua en même temps la venue de Garibaldi. Un banquet réunit, alors, autour de la même table, l'homme de Caprera, Mazzini et Alexandre Herzen.
« A la nouvelle Russie, à Herzen, avait bu Mazzini. »
Garibaldi, tenant à la main un verre de marsala, porta ce toast :
c A mon ami, à mon maître, à Joseph Mazzini! »
Puis, devant ce Russe qui voulait sa patrie libre et sans tache, devant cet adversaire de la Russie du czar, on but à la Pologne égorgée.
Et Herzen leva son verre.
C'est Herzen qui disait :
c Chaque fois que le palais d'hiver se laisse aUer aux horreurs et aux carnages, il y a un reflet de sang qui tombe sur nous. »
Il fallait entendre Herzen conter ces choses.
Nul causeur n'eut, comme lui, l'imprévu dans le trait, l'esprit plus aiguisé, plus élégant, plus incisif. Il parlait cette langue superbe du dernier siècle que nous
irons redemander anx étrangers lorsque nous l'aurons désapprise. Et de l'air le plus simple, c'était tout un monde inconnu pour nous qu'il nous ouvrait, il levait le voile de brume qui nous cache ce grand univers russe, encore mystérieux.
Il fallait l'entendre conter comment, avant un an, la fièvre, une fièvre inévitable secouera le colosse du Nord. C'est dans un an que doit être payé par les serfs émancipés le premier quartier qu'ils doivent à leurs seigneurs. Dans un an, la redevance sera versée, et d'un bout à l'autre de la Russie, les serfs devenus libres opposeront à l'ennemi commun cette résistance passive que Grambon vient de tenter en France.
Ils ne payeront pas.
Contre eux alors, quel recours aura le maître ? On fera vendre leurs bestiaux, leurs instruments de travail. Mais pratiquement, comment opérer cette vente? Comment mettre à la criée ces millions de moutons, de bœufs, ces innombrables charrues? Qui les achètera ? Où trouver seulement un nombre suffisant d'employés gouvernementaux pour surveiller cette vente impossible? L'immensité de la Russie réserve la victoire à ces masses résolues à ne point reconnaître une dette imposée et les seigneurs seront bien forcés de se rendre à la volonté de ces millions de serfs devenus aujourd'hui les maîtres en fait et qui sont les maîtres en droit.
Les rieurs de Gaule eussent été certainement moins gais si la fameuse vache à Gambon eût ainsi fait des
petits — comme la vache des serfs en fera du côté du Nord.
Herzen d'ailleurs, qui était communiste, comme Bakounine, reconnaissait lui-même que son système était applicable à la seule Russie. Le communisme pour la France où la propriété est si morcelée lui paraissait ce qu'il est en effet, uue utopie, une irréalisable rêverie.
Mais la fameuse formule terre et liberté, qui réclame pour le serf la liberté, c'est-à-dire le droit de penser, et une part du sol, c'est-à-dire le droit de vivre, est absolument applicable en Russie à cause de l'immensité du grand empire. La terre y est plus vaste que les habitants n'y sont nombreux.
On peut donner à chaque citoyen russe une subdivision du sol, tout le monde aura sa part, et la société nouvelle pourra fonctionner sans encombre.
Il en est des peuples comme des êtres qui demandent un traitement spécial selon leur tempérament particulier.
Herzen, riche, avait l'amour du pauvre et combattait pour lui. Il sonna bien des fois, avec sa Cloche, le glas des tyrannies. C'était aussi le tocsin qui appelait les serviteurs du droit à l'œuvre commune.
Sa fortune lui permettait de lutter avec l'empereur presque à armes égales. Il avait, contre la police du czar, une police spéciale qui lui dévoilait les projets impériaux, lui désignait les espions et les démas-
quait1. Herzen s'amusa à nourrir chez lui, à Londres, un général russe, astronome, membre de l'Académie des sciences de PétersLourg qui lui était signalé comme un espion de Nicolas, et qui portait, de par son grade, le titre d'Excellence.
Un jour, en plein visage, Herzen lui jeta ce mot, cette terrible flétrissure:
« Excellence, vous êtes un mouchard ! »
Le général devint pâle.
« Ne me perdez pas. Ne déshonorez pas le nom que je porte et que portera ma fille !
— Eh! pardieu, Excellence, fit Herzen railleur, ce n'est pas le nom que je vous donne, mais le métier que vous faites qui déshonore la fille de Votre Excellence. »
Son Excellence ne reparut plus chez Herzen.
Mon ami Siebecker me donne un autre trait de la police d'Herzen. On avertit Herzen que le czar va confisquer ses biens. Le décret sera rendu dans huit jours. Hertzen le connaît une semaine d'avance. Il ne dit mot, vend ses propriétés à M. de Rothschild et quand la saisie impériale s'abat sur eux, le banquier répond à l'empereur: Je suis chez moi2.
1. Un ami et admirateur d'Herzen, M. B. Bocquet, m'écrit de Londres : « Cela est inexact. Sans doute beaucoup de fonctionce naires russes se plaisaient à lui donner des renseignements « fort précieux pour sa polémique journalière. C'était là ce qu'il « appelait sa police. Elle ne lui coûtait, au plus, qu'un port de « lettre. »
2. '•! y a encore exagération, Herzen vendit à Rothschild tout
Le czar Nicolas ne pardonnait pas à Hertzen ses saillies et aussi certaines attaques directes à sa personne. C'était d'ailleurs ce que le despote pardonnait le moins. Il y a toujours plus de vanité que d'orgueil dans ces cervelles souveraines.
Herzen me contait que Nicolas avait une haine quasi personnelle contre M. de Custine, l'auteur de ce tableau de la Russie qui a si bien caractérisé l'empire moscovite, avec ses apparences de splendeur et ses plaies cachées, par ce mot: empire de façade.
Le crime de M. de Custine, aux yeux de Nicolas, était d'avoir dit, en traçant le portrait du czar, que Nicolas n'avait point la poitrine développée et qu'il commandait à son tailleur des plastrons spéciaux, bombés avec des baleines, pour élargir ses épaules et faire valoir son torse.
« Calomniateur! » disait très-souvent le czar.
Le bellâtre couronné était atteint au vif.
Aussi bien, un matin, quelle fut la surprise des aides de camp de Sa Majesté! Ils aperçoivent le czar. qui s'avance vêtu de son seul pantalon et qui. la poitrine absolument nue, développant ses pectoraux et faisant jouer à l'aise ses vastes poumons dans son thorax puissant, leur dit:
ce qu'il pouvait vendre sans éveiller l'attention de l'autorité russe. Il y perdit quelque 20 u 0. Mais les urnes qu'il possédait ne se pouvaient transférer comme des coupons de rente ou des actions au porteur. Elles furent séquestrées par Nicolas. Les revenus de ces âmes (l'Obrok probablement) se sont accumulés depuis 1848 ou 49 et forment un capital disponible que pourrait aller recevoir celle des filles d'Herzen qui n'est pas âgée de 21 ans.
« Eh bien, messieurs, que prétendait donc ce méchant Français barbouilleur de papier que je n'ai pas de poitrine? Regardez-moi. Qu'en dites-vous? »
Sottise éternelle des Shahabaham. Ces colosses de pouvoir vus de près ont des attitudes piteuses et risibles.
Avec quelle verve, encore une fois, Herzen contait tout cela, il fallait l'entendre. Mais on peut le lire, et ses Mémoires ont l'intérêt romanesque des plus incroyables récits. La vie lui avait, au surplus, à la tin, été clémente. Il adorait sa femme, ses enfants: son fils, médecin, professeur déjà presque illustre à l'Académie de Bologne; sa fille, qui était venue le rejoindre à Paris. Il faisait le projet d'aller passer cette fin d'hiver à Nice; puis à Genève au printemps, il ferait reparaître le Kolokol. Notre froid malsain l'a abattu, l'a tué net. Ce fils du Nord, robuste, habitué an vent de Sibérie et qui meurt chez nous, d'une lluxion de poitrine!
Il aura dans notre France qu'il aimait (cest la guerre de Crimée qui nous a sauvés, disait-il: il faut battre les tyrans, comme les habits pour en faire sortir la poussière), — il aura l'hospitalité de la tombe, en attendant que la Russie affranchie, fécondée par ses idées, lui donne une place à côté de Grolovine — ou de Pestel, le martyr, — dans le Panthéon futur de ses grands citoyens.
Qu'importe que ce temps soit loin ! L'heure est inévitable. La révolution fera son œuvre à travers les steppes comme elle la fit jadis à travers nos provinces,
et ces misérables serfs, troupeaux hier, hommes demain, ces ignorants, ces êlres courbés sous la loi tyrannique, eux ou leurs fils, béniront un jour ce nom d'Herzen, qu'à cette heure ils ne connaissent même pas.
Terre et liberté!
Le cri est jeté, et c'esUui qui l'a poussé le premier.
Il est cruel, mais il est bon que les précurseurs tombent frappés avant le triomphe, meurent ainsi dans l'exil, et n'entrevoient que de loin la terre promise.
On éprouve, à contempler ces destinées, une admiration plus profonde du sacrifice et un plus profond dédain du triomphe facile et de l'insolente fortune.