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PARIS A LA FIÈVRE

Élections de mai 1869.)

Il ne faut jurer de rien, dit le proverbe.

Il ne faut non plus désespérer de rien. .

A-t-il assez longtemps, ce Paris, titubé de tous côtés et zigzagué comme un homme ivre ! Savait- on ce qu'il aimait, ce qu'il souhaitait, ce qu'il voulr.it? Il passait, comme pris d'une danse de Saint- Guy, de l'atonie à la névrose, il applaudissait toutes les folies, il s'amusait de toutes les vilenies, il prenait pour Marseillaise tous les refrains du ruisseau, il acclamait toutes les inepties, il adorait tous les veaux d'or, il encensait toutes les idoles véreuses, il riait, il dormait, il digérait, il engraissait, il bâillait, — il abdiquait.

Jadis on l'avait vue, la ville frondeuse et batailleuse comme un coq de combat, prendre les bastilles,

faire les 10 août, brûler les trônes et donner en 1830, à ses maîtres, non leurs huit jours, mais leurs trois jours ! On retrouvait une immense auberge, le débarcadère gigantesque du monde, quelque chose de colossal et d'imprévu, de charmant et de gai, sentant non plus la poudre, mais la poudre de riz, un champ de bataille transformé en guinguette, à la porte duquel on eût pu écrire :

— Ci-git Paris !

Paris semblait mort. Paris n'était point mort. Mais Paris dormait. Paris mutilé, triangulê, aéré, défiguré, avait été pris comme d'une léthargie après tant de mutilations. Il sommeillait. Vous lui tâtiez le pouls. Le sang se coagulait. C'est à peine s'il restait des nerfs au colosse. De temps à autre il se redressait sur son séant, il regardait devant lui quelqu'un ou quelque chose, et, content de ce qu'il voyait, il criait du ton d'un idiot : Vive Léotard! vive Batty! vive la féerie l yive le paillon ! vivent les courses ! vive la Femme à barbe ! vivent les emprunts à primes! Puis il se recouchait et se rendormait.

Bien des gens, entendant Paris ronfler, se disaient : Maintenant nous ne l'entendrons plus rugir!

Ces gens-là se trompaient.

Paris est réveillé et Paris a la fièvre. Il s'est redressé, un beau matin, quand un coup de clairon a jeté dans l'air un cri que Paris connaissait bien : Liberté! Il s'est réveillé et son sang bout. Il élève ses bras et s'agite par ce beau temps de mai, sous les arbres verts et sous le ciel bleu. Il faisait ce temps en

89, alors que les cahiers de doléances se dépliaient sous des yeux qui ne voulaient pas voir. C'est le printemps qui fait monter la sève aux arbres, réchauffe les veines des hommes, et semble ranimer les maisons des villes.

Paris, aujourd'hui, est curieux à voir. Ses rues, le soir, appartiennent à la foule. On se presse aux portes des réunions, on entend courir dans tout ce monde des mots redevenus français et qui étaient hier de l'hébreu : responsabilité du candidat, droits du citoyen, réunion libre, devoir, civisme, liberté. Cette liberté, tous la comprennent, la demandent et la respectent. Point de désordre dans la foule. Chacun à son rang, à son poste. Et voilà ce peuple que vous voudriez traiter en enfant, — en enfant pourri ! C'est bel et bien un homme, digne des droits de l'homme. Il se rend aux réunions avec passion, il écoute avec ardeur, il juge avec justice* On ne pourra plus nier la conscience politique de la nation.

Parmi les candidats que le peuple parisien écoute aux réunions et dont il va jeter les noms dans l'urne, il est deux nouveaux venus (Bancel revient de loin) qui ont trouvé et fait vibrer la corde vive.

Bancel et Gambetta parlent. C'est l'éloquence forte et mâle d'un autre temps qui, soudain, fait frissonner les auditoires. Voilà bien les tribuns aux paroles de flamme et qui électrisent, transportent et passionnent les foules.

L'un a pendant longtemps, aux lourdes heures d'exil, jeté au vent étranger ses harangues viriles. Il nous en parvenait de la Belgique comme de lointains échos. Il parlait de nous à nos voisins, il leur disait nos gloires, nos douleurs, nos espérances. Et les universités belges retentissaient d'acclamations. Les cœurs flamands battaient à ce verbe gaulois, libre et fier.

Il disait le droit méconnu, la justice violée ; il conviait les philosophes, les penseurs, les poètes, à revendiquer avec lui les libertés humaines, et il se con solait de l'écroulement passager de ses rêves avec Corneille, avec Voltaire, avec Rabelais, avec Molière.

L'autre, plus jeune et qui n'avait point encore comme Bancel respiré l'odeur de poudre de la mêlée, Gambetta, presque eafant en 1848, jeune homme en 1851, demeurait pendant ce temps les bras croisés et attendait. Qu'attendait-il? Comme nous tous qui avons grandi dans le silence, qui avons fait nos premiers pas dans un brouillard, qui, lorsque nos yeux se sont ouverts pour contempler la lumière, n'avons trouvé que la nuit, Gambetta, représentant d'une génération ardente et forte, sentait grandir en lui l'amour violent d'une liberté qu'il avait à peine entrevue à l'aurore de ses vingt ans, pour la voir bientôt disparaître; — et avec cet amour grondait la bouillante colère d'un homme qui veut à tout prix vivre, respirer, agir, être libre !

Il avait bien souvent réclamé ce droit pour les autres, il avait éloquemmeût défendu des amis accu-

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ses, des journalistes poursuivis, des soldats du droit blessés durant le bon combat; un jour il poussa un cri plus fort ; il laissa déborder tout ce qu'il amassait en lui de regrets et d'amertumes. L'écluse ouverte, on sait quel fut le torrent. Le défenseur s'était fait accusateur; le ministère public pâlit devant ce tribun déchaîné qui, les cheveux épars, les vêtements en désordre, le poing fermé, menaçait avec la vigueur d'un Michel (de Bourges) et l'aspect terrible d'un O'Gonnell.

Il y a des taureaux qui, tête baissée, se précipitent avec fureur sur l'ennemi. Gambetta fut ce taureau-là. Il le sera encore. Seu^ment ce n'est point le lambeau rouge du drapeau qui lui fait peur.

Quand j'écoute Bancel ou Gambetta, il me semble entendre la grande voix d'un de ces hommes de la Convention qui nous ont fait ce que nous sommes, et dont les discours imprimés, — lave de volcan refroidie, croirait-on, depuis quatre-vingts ans, — brûleraient encore les doigts de ceux qui voudraient y toucher, et réchauffent tous ceux qui en respirent l'odeur de salpêtre. « Tant pis! s'écriait a ce propos quel- « qu'un l'autre jour, car nous sommes en 1869, il ne « faut plus dater de 1792. Il faut être de son temps. »

Être de son temps 1 Mais la grande voix de Danton est toujours vivante et bat la charge. Les appels héroïques de ces aïeux de notre liberté future retentissent encore et notre ardeur est faite de leurs enthousiasmes. Leurs cendres sont chaudes toujours et

palpitantes. Leurs exemples sont là, debout comme leur mémoire. Dans toute discussion poignante leurs discours fourniraient des arguments sans nombre et sans réplique. Ce que nous réclamons, ils l'ont réclamé, d'un ton plus vibrant et plus dur. Ce que nous aimons, ils l'ont aimé, d'un amour plus âpre et plus entier. Ils l'ont aimé jusqu'à se méconnaître et à se frapper les uns les autres. Ils ont -donné leur existence pour assurer ce qui fait notre vie, l'égalité et la liberté.

Pauvres aïeux encombrants dont on voudrait débarrasser notre histoire ! Eh ! sans doute, nous ne leur ressemblons pas. Les plus fous d'entre eux étaient grands. Les plus terribles suivaient leur voie avec une logique farouche, sans faiblesse et sans préoccupations égoïstes. Et quand, au bout de la route, ils trouvaient l'échafaud pour récompense, ils criaient : « Vive la République ! » et ils embrassaient leur ennemi dans le panier du bourreau.

Car ils n'ont tous, voyez-les, qu'une pensée en montant d'un pas ferme les marches de la guillotine : la grandeur de la patrie et l'affranchissement de la France. Il y a dans tous ces yeux qui vont se fermer le rayonnement du libre avenir. Du haut de l'échafaud, ils aperçoivent la grande aurore.

Us n'eussent pas gardé pourtant, girondins au jeune front, dantonistes ardents, pâles et fermes jacobins, philosophes de la commune, ils n'eussent point gardé leur sourire confiant si l'avenir s'était ouvert, un moment devant eux, et s'ils avaient pn voir.... Quoi! Marchangy après Vergniaud, le duc d'Otrante

après Danton, Ouvrard après Gambon, le sabre de Murât après le rêve printanier de Glootz, les chamarrures officielles après le vêtement du citoyen.... quoi ! Waterloo après Yalmy et le 19 brumaire après le 14 juillet!... Ils sont morts heureux, le cœur plein d'espoir, touchant du doigt leurs belles chimères.

Ne les imitons pas dans leurs erreurs, mais, en dépit des politiques de notre temps, souhaitons que la patrie retrouve une telle pléiade de citoyens superbes, et, cette fois, — car c'est l'amour qui rend fort et non la haine, — cette fois, une telle moisson de courage et de génie mûrirait sous le ciel libre et ne tomberait ni sur la planche de l'échafaud, ni sur les marches de Saint-Roch.

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