‹ La débacleChapitre 25 sur 46 · LETTRE A UN CLERICAL · texte numérisé non relu

LETTRE A UN CLERICAL

A propos de la statue de Voltaire, de la maison de Ferney. et d'autres choses encore.

Monsieur,

Il me vient une idée, c'est que vous n'avez peut-être entamé une série de Lettres cléricales, factums tapageurs qui vous ont fait remarquer du premier coup, que pour dire votre mot, comme tout le monde, dans cette question, soulevée depuis quinze jours, de la statue de Voltaire. Voltaire, si ce que l'on m'a dit est vrai et si ce pseudonyme de Pierre Syllabus recouvre un rédacteur à soutane, Voltaire doit vous tenir au cœur. Vous devez, j'en suis persuadé, dans votre troisième lettre vous proposer de tirer un peu les oreilles à celui que vous ne manquerez pas de nommer M. Arouet. Appeler Voltaire M. Aiouet, il paraît que c'est déjà une jolie victoire. Vous n'allez point man-

quer, n'est-ce pas, de crier haro sur cette statue que l'on prétend élever à l'auteur de Candide? Une statue à Voltaire, quelle idée subversive! quelle invention diabolique ! quelle profanation 1

Monsieur, le journal où vous écrivez est, fort heureusement, un terrain neutre. On y peut être à son aise blanc ou bleu, légitimiste ou républicain, on y peut s'asseoir à droite ou siéger à gauche. Vous avez le droit d'y faire imprimer vos Lettres cléricales, et j'ai celui de vous adresser ces menus propos. Or, peutêtre vous étonnerais-je si je vous disais que sans être de votre parti je suis de votre avis en ce qui touche à la statue de Voltaire? Une statue à lui, à quoi bon? Qu'y pourra donc gagner sa gloire? Qu'on élève des statues aux gens de second ordre, lesquels ont besoin, pour n'être pas oubliés, de ces réclames en marbre ou en bronze. Mais Voltaire ! il est de ceux qui ont sculpté leur statue eux-mêmes, quoiqu'il n'aimât point les statues. Diderot l'appelait le démolisseur de piédestaux, et Diderot avait raison. Ah! quelle charmante épigramme il eût aiguisée, ce Voltaire, si on lui eût appris à brûle-pourpoint que M. Havin, un beau jour, se ferai: le prophète de l'auteur de Mahomet!

Il y a, au nouveau Louvre, non loin des gouttières et tout près des toits , uue assez jolie collection de grands hommes en pierre. Rousseau en est-il plus illustre? La statue de Voltaire par Houdon, sous le péristyle du Théâtre-Français, pourra difficilement être égalée. En supposant que la souscription ouverte par

le Siècle soit largement couverte (ce dont je ne doute pas, car la France est voltairienne), quel sculpteur rendra maintenant ce regard perçant qui va jusqu'au fond de l'avenir et cet incomparable sourire qu'Alfred de Musset s'est avisé de trouver hideux?

On me dira que ce projet de statue est une protestation contre la violation, par exemple, des cendres de Voltaire, soit. Je me souviens qu'il y a deux ans déjà, M. Michelet et M. Littré devaient faire en ce sens des conférences au profit de l'œuvre de la statue de Voltaire. D'Alembert ne s'était-il point autrefois mis à la tête d'une semblable entreprise, et J. J. Rousseau n'y avait-il pas apporté son obole? L'idée de Mb Havin n'est donc pas neuve. Mais j'ai bien peur que les admirateurs présents de Voltaire ne comprennent pas tout à fait son œuvre. Il y a deux choses dans Voltaire: l'ironie et Y amour. Son esprit lui a fait commettre souvent des fautes: tout au contraire, son cœur, son amour de l'humanité, sa haine de l'injuste, lui ont dicté les plus grandes choses. Or, j'ai bien peur que tels voftairiens que je pourrais citer ne voient en lui que l'irascible ami du roi de Prusse et le diseur de bons mots, — injustes ou non, — point du tout le défenseur de Calas et de Sirven, des serfs bâillonnés, le plus ardent et le plus éclairé des champions de la liberté humaine.

C'est qu'il était tout cela, monsieur, celui qu'on a bien voulu nommer un singe de génie. Il était tout cela et bien d'autres choses encore. Je n'en finirais pas si j'énumérais tout ce que nous lui devons, tout ce que vous lui devez.

Ce Voltaire, entre autres qualités, avait une vertu qui vous manque, sinon à vous, mon voisin, du moins à vos frères. Gela s'appelle la tolérance. Il y a dans ce seul mot tout un programme que les rédacteurs du Monde et ses lecteurs peut-être feraient bien de pratiquer. Remarquez, monsieur, que vous et les vôtres, ou vous ou les vôtres, si vous l'aimez mieux, il faut que vous soyez, quoique excellents catholiques, de bien mauvais chrétiens. Dars cet énorme Dictionnaire de la langue française, qui vous offre tant d'excellents adjectifs, sans compter ceux qu'on forge tous les jours, vous allez choisir de préférence les plus pesants et les plus menaçants. Vous ressemblez à des gens mnsculeux qui dédaigneraient la pointe de l'épée pour se servir de quelque massue , pis que cela, du premier pavé ramassé dans la rue.

Je ne lis pas souvent le journal le Monde. Je ne l'ai même lu assidûment que pendant mon séjour à Rome. C'était le seul journal français qu'on voulût bien laisser traîner sur les tables du salon de lecture de l'hôtel. H m'était donc permis d'ignorer l'existence de M. Glau" dius Lavergne, un bon auteur peut-être, mais dont la prose m'était encore inconnue avant-hier matin. Nous avons fait connaissance. M. Glaudius Lavergne, sous le prétexte qu'il est peintre, me dit-on, et élève de M. Ingres, a mis dans un article dirigé contre nous une couleur, un pittoresque, une allure qu'il se garderait bien, sans aucun doute, de donner à ses vitraux (car, parait-il, ce rédacteur peint des vitraux).

Votre coreligionnaire me fait à moi, monsieur, de

graves reproches . Il paraît que j'ai porté atteinte à la considération de la future statue de M. Icgres. Toujours des statues! J'ai osé dire que M. Ingres n'avait été baptisé qu'à l'âge de quatre-vingts ans. Vous concevez bien le scandale. J'étais accusé de blasphème simplement. Or, il est bien permis de se tromper. M. Ingres, en effet, avait été baptisé, bien et dûment baptisé; il était chrétien comme vous. C'est sa première communion àoiA je voulais parler, et il l'a faite à l'âge de quatre-vingts ans. Voilà la vérité. Jai interverti l'ordre des sacrements et pris l'ondoiement pour l'hostie. Ces messieurs du Monde voudront-ils m'excuser? J'espère, du moins, qu'ils ne me démentiront pas. Quelqu'un en qui j'ai confiance m'assure avoir assisté à cette première communion de l'illustre octogénaire, il n'y a pas plus de sept ans. Les registres de la paroisse de Saint-Thomas d'Aquin prouveraient, au besoin, si je me trompe ou si Ton se trompe.

Mais, di'es-moi, Pierre Syllabus, était-il nécessaire à M.Lavergne de nous appeler croque-morts pour nous faire payer cette erreur de plume ? Encore un coup voilà de bien gros mots. Ce païen de Voliaire les employait plus menus d'ordinaire, ou du moins, lorsqu'il les choisissait de ce volume, c'est que la chose en valait la peine.

Je reviens à sa statue. Un peu de marbre dégrossi par un ciseau de sculpteur ne fera pas plus ^ras l'auteur de Micromègas. Mais, après tout, comme je ne

trouve point mauvais qu'on rende hommage aux grands hommes, même après leur mort, je m'associe a un projet dont mon excellent ami, M. Jules Levallois, le critique délicat et profond, l'auteur d'un maîtrelivre, tout plein de sentiment, de pensée et de poésie naturelle et vraie, l'Année d'un ermite, donna le premier l'idée voilà cinq ans. Pourquoi ne rachèterail-on pas Ferney, la fameuse maison de Ferney que messieurs les Autrichiens voulaient brûler en 1814? Pourquoi ne ferait-on pas de cette demeure désormais historique une sorte de musée voltairien? Gela ne coûterait pas des sommes énormes, je crois, et vaudrait certes mieux pour Voltaire et pour nous qu'une statue sur un socle.

A Ferney — à Fernex pour mieux dire — Voltaire semble vivant encore. Il règne toujours par le souvenir sur cette petite ville qu'il a créée. Les maisons, les hôtels, sont ses contemporains. Les auberges prennent pour enseigne: Au grand Voltaire. J'ai trouvé, dans une pauvre demeure d'artisans, un volume dépareillé du Dictionnaire philosophique , édition du temps. C'était la lecture habituelle d'une fillette aux grands yeux noirs et aux dents blanches, qui nous indiqua le chemin de la maison de Voltaire, qu'elle eût, pour un peu, appelé M. de Voltaire.

Maison sans caractère d'ailleurs, d'apparence bourgeoise, blanche, ou plutôt blanchie, quelque chose cornue e un cottage anglais poussé aux pieds des montagnes. Au bout d'une allée de tilleuls et de frênes,

entre le Jura qui bleuit, à droite, sous des flots de nuages, et les Alpes que Voltaire contemplait pourtant avec admiration, lui qui n'aimait pas la nature, cependant. Voici l'église avec l'inscription connue-, tra cée en lettres d'or sur une plaque de marbre noir: Deoerexit Voltaire. Voltaire l'éleva à Dieu. Les petits cadeaux entretiennent Famitié !

A proprement parler, l'église n'est qu'une façade, un pigeonnier, une chapelle tout au plus, grise, temple sans style aucun, avec un clocheton carré couvert d'ardoises où perche un coq au-dessus de la rose des vents. L'église est pleine de foin ; elle sert de magasin à fourrage comme ces cathédrales de Mayence, où Custine logeait ses cavaliers. On y a remisé (c'est le mot), comme dans un hangar ou dans une écurie, les pierres dégrossies de la pyramide qui devait servir au monument funéraire de Voltaire. — Ah! monsieur Havin, il est bien question de statue! Voltaire n'a pas même un tombeau !

L'intérieur delà maison vise au musée; c'est une façon de -boutique de bric-à-brac où pêle-mêle, sans ordre, sans contrôle, on a accumulé les reliquix du vieillard. Dans le salon aux lambris couverts d'or en feuilles, un buste du philosophe, une cheminée donnée par Frédéric (cheminée à la prussienne, assurément) : à droite, je ne sais quel cénotaphe de mauvais goût où l'on avait enfermé le cœur de Voltaire. « Mes mânes sont consolés, dit l'inscription, puisque mon cœur est au milieu de vous! »

Un vers s'écrie :

Son esprit est partout et son cœur est ici.

Mais non, ce cœur n'y est plus. Mme la marquise de Villette, un beau jour, l'enleva, l'emporta, et l'on sait quelles aventures attendaient ce reste de Voltaire qu'on a appelé uue vertèbre.

De cette pièce, à fond vert d'eau, ornée de peintures d'un goût douteux, on passe à gauche, dans la chambre à coucher. Jamais Voltaire n'y coucha ; mais vous savez, monsieur, qu'il n'est que la foi qui sauve. Voilà son lit en bois de hêtre, — authentique, — les rideaux de soie jaune que coupaillent les Anglais qui veulent rapporter des souvenirs de leurs voyages, la table de nuit, les chaises, un portrait de la grande Catherine, donné par elle à Voltaire le 15 juillet 1770, des dessins du temps, des gravnres, les portraits d'Helvétius, de Milton, de Alarmontel, un barbouillage informe qui veut être un tableau, le Triomphe d& Voltaire, où un Apollon musclé en garçon boucher introduit le patriarche de Ferney au « Temple de Mémoire, » tandis qu'il jette au feu Nonnotte, Patouillet et Fréron, dotés par le peintre de têtes de chien.

Le malheur est que oe salon et cette chambre n'ont jamais été ni la chambre, ni le salon de Voltaire. Sa chambre à coucher, située de l'autre côté de la maison donnait sur le lac de Genève, sur les Alpes. Voltaire parle souvent des quarante lieues de terrain qu'il pouvait voir de son lit. Si sa chambre avait été placée où l'on veut bien nous la montrer, il aurait eu pour

2! 6 LA DÉBÂCLF.

tout horizon une haie, deux plates-bandes et trois ou quatre arbres. Voici ce qui est arrivé. Le propriétaire de Ferney est M. Durand, Dupin ou Duval, bijoutier à Paris, mais Ferney sien ou plutôt Fernexien de naissance. Ce propriétaire voulait avoir à Ferney, qu'il appelle probablement sa campagne — et certes il en a bien le droit — une salle de bal. Qu'a-t'il fait? Il a démoli la cloison qui séparait la véritable chambre de Voltaire de la chambre contiguë qu'habitait Mme Denis, et voilà, avec les deux pièces, une salle où l'on peut danser les Lanciers tout à son aise. Quant aux meubles de Voltaire, on les a transportés o/un autre côté, et la chambre Eouvelle est dite chambre à coucher de Voltaire, pour ne point désobliger les visiteurs étrangers qui d'ailleurs, ne se plaignent pas.

Même à Genève on répète tout bas une h'g-mde sur le propriétaire de la maison de Voltaire, honnête et excellent homme, et fort riche, mais qui a son idéal lui aussi. Lorsque M. Dupin ou Durand est seul avec sa famille, il n'a d'autre bonheur, m'a-t-on dit, que de renvoyer ses domestiques, et vive Dieu, une fois libre, de parler patois, le patois du pays, oui, patois, tout à son aise. Où est le crime ?

Mais que dirait Voltaire, boneDeus! s'il entendait parler patois chez lai?

Comme partout, il y a à Ferney un album, l'Album des voyageurs qu'on rencontre à la Chartreuse comme au Righi ou à GhenoDceaux, partout, et qui vous tend ses feuilles banales où le premier et surtout le der-

nier venu dépose son nom escorté de quelque sottise ambitieuse. Je ne parlerai point des sottises. Qu'elles dorment en p^ix! Mais j'ai en parcourant les feuillets du bout des doigts et au courant des yeux, rencontré les noms qui suivent : Jules Sandeau, Paule Sandeau, M. Lafrrrière, artiste dramatique, 3 septembre 1862. Théophile Gautier. M. et Mme Cuvillier-Fleury. M. Ed. André, de Paris, avectouleson admiration. Jean Macé. Glais-Bizoin. Louise Coin, 30 avril 1864, regrette Voltaire qui devrait vivre aujourd'hui pour combattre contre V hypocrisie, française.

Et autres choses. Et ce quatrain:

Si la raison nous éclaire Nous le devons à Voltaire, Si l'homme est libre au berceau, Nous le devons à Rousseau.

M. MlLLAUD.

Une autre habitation, les Délices, situées près de Ferney et que Voltaire a rendues célèbres, ont moins changé que celte maison ainsi transformée, défigurée. Aux Délices on retrouverait le papier du temps dans la chambre qu'il habitait. Si l'on a coupé la charmille qui menait de sa porte au fond de son jardin, on montre encore les arbres sous lesquels il prenait ses repas, regardant au loin les deux tours de la Métropole de Genève. C'est une habitation carrée, élégante, avec le chiffre de Tronchin, qui la louait à Voltaire. Elle était fort étendue alors; elle donnait jusqu'aux bords du lac. On Ta morcelée depuis, découpée, louée en détail.

Les Délices aujourd'hui (dors-tu content, Voltaire?) sont une pension de jeunes filles.

Voilà deux logis qui pourraient facilement devenir des propriétés nationales. L*avis est donné. Qu'on s'en inquiète. Mais je suis persuadé que, pour me servir encore d'une expression de M- Jules Levallois, on trouverait pour le rachat de Ferney, plus encore que pour la statue, de quoi compléter le denier de Voltaire,

Je termine cette lettre, monsieur, en vous priant, si vous voulez dire son fait à Voltaire, de ne point aller chercher, comme on l'a fait, des armes dans les écrits de Marat. Voltaire vivant avait traité Marat assez durement et Marat s'en souvenait devant Voltaire mort. Si vous voulez avoir l'avis exact des hommes de ce temps sur Voltaire, il faut le demander, devinez à qui? je vous le donne en cent! au fils de Fréron luimême, au fils de la victime de Voltaire.

Dans son journal, le fils s'incline — et complètement — devant celui que le père avait insulté. Et c'est ainsi, monsieur l'abbé (dites-le bien à M. Veuillot) que finissent les querelles littéraires.

Page 1