LE JOUR DES MORTS
M. le. préfet de la Seine et M. le Maire de Franconville ne pouvaient vraiment choisir une semaine meilleure que celle-ci pour entamer leur polémique a propos du cimetière futur de Àléry-sur-Oise. A la veille de la Toussaint, cette discussion est ce qu'on appelle une actualité.
Tous les ans, pendant quarante-huit heures au moins, ces pauvres morts reviennent, en effet, non pas au jour, — ce qui serait indiscret de leur part, — mais à Tordre du jour. Ou va leur faire visite et leur souhaiter leur fête. La Toussaint, c'est leur Jour de Tan. On leur apporte des immortelles en guise de bonbons. Puis, en toute hâte, on. s'éloigne, on se croit quitte envers eux et l'on oublie bien vite le chemin— assez boueux — qui conduit à leurs tombes.
Quelle ironie cependant que cette fête des morts soit justement aussi une fête pour les vivants! ,
Ce jour-là — qui sera là dans trois jours — les boulevards extérieurs voisins des cimetières ont une physionomie nouvelle toute spéciale, leur physionomie des jours de foire et des jours de liesse. Les trottoirs sont encombrés. Les marchands de douleur, vendeurs de regrets, de fleurs, de couronnes, ont tout envahi, étalant les plaques de verre, les petites images entourées de jais, les petites vierges de plâtre blanc, les bouquets d'immortelles jaunes.
Leurs boutiques sont construites en hâte, avec des planches reposant sur ces balustrades de bois qui, d'ordinaire, entourent le terrain des morts pauvres ; cohue d'acheteurs et de débitants. Tous les cris se mêlent:
— Voyez, mesdames, la couronne de fer avec violettes. Achetez-moi ça. C'est très-gentil!
Les passants vont, s'arrêtent, encombrent la chaussée, montent lentement la petite allée qui conduit au cimetière. C'est une foule bourdonnante en habits de gala, point recueillie, presque joyeuse. Ceux qui entrent affectent encore une certaine hâte, gardent une quasi-gravité; mais ceux qui sortent, hommes boutonnant leur paletot, femmes ramenant leurs fourrures sur leur cou, ont sur le visage cette expression satisfaite des visiteurs du 1er janvier qui vont déposer leur carte chez un ami et sont tout aises de ne pas le rencontrer chez lui.
Au fond, au bout de la petite avenue bordée de couronnes jaunes et de pierres tombales toutes neuves, à peines dégrossies, les portes du cimetière sont ouvertes, les pans de murailles apparaissent, et, à travers le flot qui entre et qui sort et se heurte, audessus du tricorne du gardien, les cyprès noirs montrent leurs cimes se découpant sur un bout de ciel d'un bleu d'automne, timide et gris.
Foule pressée, défilé bizarre , Gourtille de la douleur !
Douleur banale et regrets de commande ! Les uns viennent ici en équipages, font porter les couronnes par leurs laquais, d'autres s'avancent à pied, doucement. Peu d'habits de deuil. Les morts pour la plupart sont morts depuis longtemps déjà. Çà et là, pourtant, parmi ces inconscients ou ces oublieux, passe un désespéré dont l'œil rouge attriste, une pauvre femme en noir qui traîne un enfant tout petit portant avec un sourire fier, épanoui sur sa grosse figure ronde, une couronne plus haute que lui et qu'il a peine à tenir de ses petites mains.
Et la foule circule dans les allées du cimetière comme dans les allées d'une galerie de tableaux, indifférente à ces rues tapissées de morts, chacun allant droit aux siens, par habitude, presque par contenance. Visages sans angoisses, à demi souriants. C'est à peine si quelque robe noiie apparaît à travers la blancheur des tombes. Des cierges brûlent au fond de quelques chapelles. Non pas que les défunts qu'on illumine
ainsi soient les plus aimés. Non. A l'entrée du Champ de mort, au pied de la croix de pierre, les couronnes entassées, amas de douleurs et de souvenirs, disent assez que les moins oubliés ici sont les plus misérables. Là s'agenouillent, côte à côte et sans se connaître, des femmes et des enfants. Il y en a qui pleurent. Leurs morts sont loin cependant, les pauvres morts de la fosse commune!
Dissous par la chaux, mêlés à la glaise du cimetière, leur chair, leurs os, ont été comme pompés et bus par la terre. La matière n'est plus. Elle a disparu, cette bouillie humaine ; mais ceux qui demeurent se souviennent, et n'ayant plus dans cette vaste ville, dans ce monde entier, un seul coin où retrouver ceux qu'ils ont perdus, une place où s'arrêter en disant: c'est là — ces déshérités s'inclinent et devant cette pierre qui ne recouvre aucun cadavre, ils parlent comme si les morts étaient exacts au rendez-vous.
Parfois, aussi, effrayés par la foule qui monte, on voit bondir, s'échapper, sauter de tombe en tombe des chats à demi-sauvages que ce bruit inaccoutumé vient troubler. Ce sont les hôtes habituels du lieu. La superstition populaire veut qu'ils tiennent compagnie aux morts; le peuple apporte ainsi à celui qui n'est plus un chat et le dépose sur la prerre froide. Abandonné dans le cimetière, le chat vit comme il peut et demeure ; il trouve là une colonie entière, une famille de chats à demi-sauvages, les chats de cimetières. Souvent, les femmes du quartier, les commères lui apportent à manger, le nourrissent. Croyance niaisement
sublime: « Au moins, se disent-elles, notre mort n'est pas seul ! »
Ce sont là des mœurs qui vont disparaître. Paris maintenant a peur de ses morts. « Ils sont trop! » comme disait ce soldat tombant criblé déballes. L'immense cité, enveloppée de cimetières, se débarrasse comme elle peut de ces détritus humains. Elle exporte ceux qui tombent. Dans ce Paris qui se surmène, qui grossit, qui grandit, que la névrose secoue et qu'envahit à la fois 1k pléthore, il n'y a plus de place pour les morts.
Allons , vite une rue à travers les mausolées ! Rangez-vous! C'est la pioche du démolisseur qui passe! Des squares, encore des squares! Au vent, les os de nos aïeux ! De leur poussière mêlée à la terre qu'on lasse en hâte des terrassements ! Des boulevards quand même et toujours! Ces coins de terre à la fin sont gênants. Arrachons ces cyprès au feuillage triste et que des cafés — ou des casernes — s'élèvent àla place de ces tombeaux!
Exproprier les morts ! Mieux vaudrait les brûler.
Mais c'est la nécessité de cette vie moderne qui attire vers Paris toutes les ambitions et tous les désœuvrements. Quelle invasion! Cette immense hôtellerie, où le monde entier loge à la nuit, s'agrandit et craque de partout. La taille de Paris s'évase.
Quand on rejette hors barrière les vivants incapables de trouver un gîte dans ces colossales maisons neuves, on peut bien exiler les autres dans quelque vallée de la banlieue, subitement transformée en vallée de Jo-
224 LA EÉBÂCLE.
saphat. Eh oui! le monde marche! On eLterrera demain les gens à la vapeur. Le chauffeur de ces trains, qui seront vraiment des convois, prendra peut-être, lui aus?i, l'uniforme du croque-mort. Pourquoi pas? C'est le progrès, et la ballade de Bûrger sera une vérité :
a Train express , messieurs ! Hurrah ! les morts vont vite.' >
En attendant, ce serait beaucoup se presser, assurément, que de fermer, comme certaines personnes paraissent le craindre vivement, les cimetières de Paris, pour le Jour des morts prochain. Quoi ! dimanche et lundi, lorsque ce peuple parisien se présenterait à Montmartre ou au Montparnasse pour voir si lescouroEnes de i'an dernier sont tombées, il trouverait, cette fois, porte close? Les cimetières parisiens ressembleraient à ces campi-santi abandonnes, où partout, l'herbe pousse, où partout, sotveraice maîtresse, la mousse efface k*s noms et s'enguirlande la ronce? Ordre e circuler et de ne point sta^oncer devant le Père- Lacha-se ! D'ïense de pleurer devant les mausolées des mères!
11 n'est ni vrai ni vraisemblable qu'un tel ordre soit donné.
Il y en 3, ce jour-là, qui vont là-bas par habitude, par désœuvrement — et pour prendre l'air. Il y en a d'autres qui y vont par devoir. Il y a des amis fidèles qui vont dire à l'ami absent ; — Je suis là toujours et toujours je sais ton nom! Il y a des fils qui n'oublient point, il y a des mères meurtries qui n'oublie-
LA Di'BÀCLt!. 225
ront jamais. Il y a des vieux dont les souvenirs gisent là, tous les souvenirs, toute la vie. Il y a des jeunes qui ont enseveli dans ces coins de terre toutes leurs espérances I
Il y en a qui aiment, qui attendent ce jour, qui travaillent plus ferme et qui veillent plus tard pour acheter les couronnes d'usage et pour que la part des enfants qui ont faim ne soit pas diminuée par le don promis à l'aïeule.
Et vous les chasseriez ceux-là? Vous leur diriez :
« Passez votre chemin ! Cette terre ne vous appartient plus! On n'enterre plus ici! Le cimetière de Paris, c'est Méry-sur-Oise ; ces cimetières-là ne sont plus que des musées qu'on ne visite pas à toute heure !
On leur avait pourtant vendu, à quelques-uns de ceux qui viendront là, une tombe à perpétuité pour leurs morts. On leur avait laissé espérer qu'ils se coucheraient, l'heure une fois venue, côte à côte avec ceux qui ne sont plus. Fatalité des choses! Paris s'étend et ronge. Et cette perpétuité ironique, quelqu'un pourrait-il d'ailleurs l'assurera quelqu'un?
Ils seront donc ouverts, le jour des morts, les cimetières de Paris. Ils seront ouverts ou l'on dirait tout haut (ce que l'on murmure tout bas) que c'est pour qu'on laisse dans leur solitude et leur ombre ces grands vaincus dont on sait les noms et dont ces jourslà le peuple cherche les tombes — Godefroy Gavaignac ou Baudio, — que pareille défense serait fa'te.
Certes, on dirait cela,, car la Toussaint est surtout la fête de ceux-là 1
En ces journées de deuil, on aperçoit parfois — réparation annuelle d'une éternelle injustice — quelque fleur, quelque bouquet mortuaire, déposé comme un hommage, comme un souvenir, comme une protestation, sur la pierre de quelque martyr du droit, de quelque défenseur de la liberté méconnue, et cela console, et cela empêche qu'on ne sorte las et le cœur vide de re pèlerinage à travers la mort.
Croyez-moi, laissez librement ces souvenirs aller à ceux qu'on vénère et qu'on aime.
Avez-vous peur que la maigre figure de bronze, couchée en son linceul, ne se redresse soudain et, saisissant sa plume, ne s'anime encore et ne marche?
Allez ! Les morts sont morts. Ne craignez rien, mes maîtres !
Et puis à quoi vraiment servirait la défense ? On peut nous confisquer les dépouilles des morts. Mais peut-on arrêter l'épanouissement des idées qu'ils ont semées — et nous faire oublier tout ce qu'ils nous ont légué d'exemples?
Quand il arrive, ce jour des morts, il est un livre parmi les miens, que j'ouvre et que je relis avec une émotion toujours nouvelle, ce volume de José de Larra, le satirique espagnol, où l'amer jeune homme a enfermé toutes ses douleurs, a raconté tous ses désespoirs. Celui qui signait Figaro et qui devait, à vingthuit ans, accablé par la trahison d'une femme et par le deuil de sa patrie, se tirer un coup de pistolet au
cœur, celui-là, le railleur et le plaisant Larra, fit une fois entendre comme un glas funèbre aux oreilles de l'Espagne. C'était le jour des morts, el dia de defuntos de 1836, et l'article qu'il écrivit, ce jour-là peut passer pour le Requiem d'une nation.
Larra est dans sa chambre seul, tandis que les rues fourmillent, turbulentes; il écoute le son lent des cloches qni semblent dire: Au cimetière!
Et cette pensée l'arrête et le tient haletant.
« Voyons, dis-je en moi-même, le cimetière où est-il? Dedans ou dehors ? Ici ou là-bas ? Le vertige alors s'empara de moi; je commençai à voir clairement les choses. Le cimetière est dans Madrid, Madrid est le cimetière! Un cimetière ou chaque maison est la tombe d'une famille, chaque rue le cercueil d'une espérance ou d'une illusion. »
« ... Insensés! vous vous agitez pour voir des morts?... Regardez-vous et vous lirez sur votre front votre propre épitaphe! Vous allez saluer vos pères, vos aïeux, vos mort?, et c'est vous qui êtes les morts ! »
Il passe alors en revue Madrid entier, et ses monuments, et ses souvenirs. Partout des tombes, un sépulcre immense.
« Le palais ? Ici gît la royauté !
— La prison? Ici gît la liberté de la presse !
— La Bourse? Ici repose le crédit espagnol !
— La victoire ? Point de monument. Jetée àJa fosse commune.
— Les théâtres? Ici reposent les génies espagnols. • Et se tournant ensuite vers lui-même, et déchiffrant
228 LA DKBACLE.
pour ainsi dire, a travers ses larmes l'inscription funéraire de son âme, Larra lit enfin, il lit : Ici gil l'espérance!
Pauvre âme troublée et endolorie 1 Homme de génie tombé suicide ! Fils aimant qui n'a pu assister à l'agonie de sa mère! Une fois par an, au moins, je relis cette page saignante et me retrempe en cette amertume. Que les satisfaits fassent comme moi, qu'ils s'arrêtent et qu'ils songent.
Où sont les morts? Ici ou là bas? Lesquels sont les plus glacés de ceux qui s'agitent ou de ceux qui dorment?
Et qae répondrait Paris à un Larra français qui interrogerait les tombes de nos rurs et les épitaphes de nos fronts?
L'ANNÈt DE L'EXPOSITION.— SOUVENIRS.
Il paraît que j'ai vu passer, l'autre samedi, sur le boulevard, une page de la future histoire de France. Quand je songe qu'à cette heure même où les deux empereurs, au galop d'une voiture fermée, nous filaient devant les yeux, des milliers de gens à Berlin, à Pétersbourg, à New-York et plus loin encore souhaitaient — avec toute l'ardeur que donne l'impossible — d'être là, sur le bitume, de pouvoir contempler de près cette pompe souveraine, je ne puis m'empêcher d^ sourire un peu. Que les exilés de ce spectacle se consolent! Il y a des choses plus belles au monde que ces réceptions de gala, et d'ailleurs, la r?ce des chroniqueurs officiels est assez nombreuse, pour que l'univers entier trouve, en quelque coin, la description de ces merveilles, et, à défaut du décor lui-
même, la photographie exacte de ce décor des souverains que l'on vient de poser.
Pour moi, qui ne suis qu'un passant, je vais dire simplement ce que j'ai vu l'autre jour, et je n'ai pu apercevoir grand'chose.
Un temps superbe, le ciel d'un bleu tendre, à la Corrége; les boulevards envahis. De l'entre-sol au faîte des maisous, les fenêtres garnies, les balcons pleins, des robes claires, gris de perle, violet tendre, de jolis visages impatients et caressés par le vent, frissonnant, bavardant, des milliers de ces drapeaux de toutes les couleurs qui sont de toutes les fêtes, de toutes les entrées et de toutes les sorties des rois. Les drapeaux russes faisaient d'ailleurs un peu défaut dans ce pavoisement général. On ne les connaît guère, et puis le Parisien patriote croit bravement que c'est bien assez de fêter un czar avec des drapeaux tricolores. Le trottoir est encombré. Une quadruple rangée de curieux forme, le long de la grande voie, comme une double croûte bruyante, remuante, que le cordon des sergents de ville force à demeurer rectiligne. C'est la même foule qui, attendant aujourd'hui l'empereur de Russie, attendait, il y a douze ans, la reine d'Angleterre, et justement pendant qu'on tuait des soldats russes. C'est la foule que j'ai vue frémissante à l'arrivée des soldats de Crimée, au retour des soldats d'Italie; la même foule qui accourait vers le prince-président, sur ces mêmes boulevards, après son voyage en province; la même foule qui défilait, enthousiaste, pendant de longues heures, devant le gouvernement provisoire de la
République Française. Gela fait rêver qu'un même peuple puisse aimer autant les spectacles de si diverses colorations.
Tout ce monde attend, la tête tournée vers le boulevard Poissonnière, par où Ton doit apercevoir le cortège. Le bruissement des foules continu, mais Leurté, qui enfle, gonfle, puis diminue, pour croître encore, emplit cette immense veine de Paris où, à cette heure, le sang afflue.
Les femmes paraissent enchantées. J'entends une fort honnête bourgeoise dire à son mari, tout haut : a II paraît qu'Alexandre II est un fort bel homme. » Elles aiment à voir, et surtout à être vues. S'il allait tout particulièrement saluer l'une d'entre elles, en passant! J'en vois qui ont de gros bouquets à la main. Une femme qui oserait jeter des fleurs dans la voiture d'un homme qu'elle ne connaîtrait pas semblerait vaguement exaltée, mais la calèche d'un czar n'est pas une calèche ordinaire. Mesdames, apprêtez vos roses !
Le malheur est que les souverains vont arriver en voiture close. Un frémissement profond, un vaste remous, l'ondulation et le tassement de la croûte de curieux. Ce sont Eux! Les sabots des chevaux battent le macadam comme des marteaux d'enclume. Des lanciers passent, le soleil pailietant leurs épaulettes, frappant droit sur la blancheur de l'uniforme et faisant jaillir mille éclairs des visières, des galons, des pompons, des boutons et des sabres. Puis les centgardes, colosses bleus, blancs, piqués de rouge, crinières éparses, éblouissants. La voiture qui porte deux
empereurs et leur fortune, sans compter un empereur futur, un futur czar, passe rapidement. Le temps de saisir l'attitude rai îe, l'air froid, les grandes moustaches, la tête altière, sur un torse splendide du czar qui s'enfonce dans l'angle de la voiture, et les regards curieux, impatients de voir, presque joyeux, du czarewich et de son frère ; tout est fini dans un coup d'oeil.
Maintenant, c'est l'escorte, c'est l'état-major, ce sont les généraux, les ministres, les colonels, les secrétaires, les conseillers: des épaulettes blanches et large?, des poitrines criblées de croix, des rubans et des grands cordons, dss têtes blondes, de race slave, énergiques et Gères. La même expression sur les visages. Sourire de gala chez ceux qui reçoivent, remerciement calme et diplomatique chez ceux qui sont reçus. Puis le brouhaha des soldats, des piqueurs, de la cavalerie. A la fin, une voiture découverte, et, magnifique dans son costume, un officier russe, immobile, avec une poignée de plumes blanches qui flottent, au sommet de son casque, comme un duvet de cygne.
Les curieux n'ont plus rien à voir et suivent, un moment encore, le cortège qui disparaît dans la lumière, cavaliers, écuyers verts galonnés d'or, équipages étincelants que semblent emprisonner les escadrons au-^^sus desquels se dresse la grêle forêt des lances 0 se sépare ensuite, le trottoir se répand sur la chausse, une mer de chapeaux noirs, de chapeaux gris où s'agitenr, comme de petites vagues les chapeaux féminins bleus ou roses, ondule, se mêle et se heurte. Les observations vont leur train. — « J'aime l'uniforme
blanc des grands-ducs. — Ils sont donc décorés de la Légion d'honneur? — Enfin, ils ont une qualité ; après tout, ils sont exacts ! » 0 triomphe de la démocratie ! Les souverains auront beau faire, dorénavant, c'est toujours le peuple qui dira, comme jadis Louis XIV : — J'ai failli attendre !
Et maintenant Paris est en liesse. La ville capitale est aujourd'hui la grande hôtellerie des rois, et je ne m'étonne pas qu'elle erusoit fière. J'ai logé, à Ravenne, dans une auberge où pendant quelques semaines demeura Byron. Je voulusme faire montrer sa chambre, mais l'hôte me regarda d'un air étonné. Il avait à me faire voirie lit du prince de Galles, le dortoir du prince de Prusse, les cabinets de je ne sais combien d'altesses allemandes dont il avait pieusement accroché dans sa grande salle les armoiries, avec dates de séjour, mais du souvenir de l'homme de génie il n'était pas question le moins du monde. Si Gcë he existait encore et qu'il vînt ici à la suite de Frédéric-Guillaume, ce n'est pas Goethe que Paris regarderait.
On n'a point fait passer la voilure du czar par le boulevard Sébastopol, ce qui eût été fort impoli, mais on a cependant permis à S. M. de contempler la colonne de la place Vendôme. Ah! qu'on est fier d'être Français ! Du haut de la plate-forme de bronze, le jour de l'entrée des alliés et de l'empereur Alexandre Ier à Paris, le fils de Gracchus Babeuf se précipita de rage, tête baissée, sur le pavé.
Il y avait un coin, dans cette Exposition défunte, —
234 LA DÉBÂ-CLE.
ce sont là déjà choses rétrospectives, — qui méritait d'arrêter l'attention. C'était dans le parc, et en Suisse. Tout à côté de l'artillerie française s'élevait un bâtiment de bois, au fronton duquel brillait la croix rouge helvétique. Tandis qu'à deux pas de là, la France, cette France de l'idée et de la liberté, rivalisait avec la Prusse, exposait des canons, des obusiers, de lourds caissons gardés par un soldat en sentinelle, la République suisse montrait des appareils pour secourir les blessés. Voitures d'ambulances, lits portatifs pour les opérations, instruments pour couper les jambes, pioches et bêches pour enterrer les morts. La guerre était éloquemment honnie par ces objets muets.
On entrait. Le bâtiment avait comme un aspect d'hôpital. La chirurgie faisait étinceler ses trocards, ses scies, ses sondes. Des jambes de bois articulées reluisaient dans les coins. Des lits de malades se profilaient le long des murailles. La photographie accrochait au-dessus des images de blessés, blessés prussiens ou autrichiens de la derinère guerre, les yeux arrachés, le front brisé, sans bras, sans pieds, sans mâchoires. Et vive la bataille 1 On se sentait le cœur serré. Un registre était ouvert, un tronc était suspendu, tout prêts à recevoir les dons volontaires, c Jeune soldat, où vastu ? disait Lamennais. » Et le soldat répondait, joyeux, brandissant son sabre : « Je m'en vais vers les grandes gnerres ! »
Les guerres? Regardez-les. En voici le bilan : des bras de bois, des poignets de fer, des faces de métal. Tout cela pour les blessés. Quant aux mor's, des trous
profonds quelque part, dans une terre qui ne les a point nourris. Et lorsqu'on songe que l'humanité in vente des pâtes pharmaceutiques pour éviter la toux des semelles hygiéniques pour se garantir du rhume des sparadraps à bobos, des remèdes à e'gratignures des mélanges digestifs, des médicaments par milliers des pilules, des globules ; quand on réfléchit à l'émotion qui vous saisit lorsqu'on vous apprend qu'un passant vient d'être écrasé, qu'un chauffeur de locomotive a été tué, qu'un homme, un seul, a souffert, — on se demande, effaré, ce que l'on doit penser de ces journées formidables où la mort abat du matin au soir cinquante, cent mille hommes.
Humanité, guéris-toi de ces maladies monstrueuses: les tyrannies et les égorgements,