LES CONSCRITS
Nous avons eu une surprise agréable. Le printemps retardataire a fait son entrée, le 1" mai au matin, et cette banalité qui consiste à déclarer que les boulevards deviennent inhabitables dès que le thermomètre commence son mouvement ascensionnel ne durera point toujours. Les matinées ont des douceurs toutes particulières, l'air frais souffle avec des caresses dans la longue avenue des Champs-Elysées, les masses vertes des marronniers font ressortir la blancheur des quais, et les Tuileries blanchissantes aussi sous ce ciel bleu d'une tendresse florentine, ont soudain l'air d'être construites en marbre.
Il est curieux aussi, s'il est séduisant, le printemps parisien.
C'est l'heure où les boulevards, transformés en deux
immenses brasseries, parallèle?, voient les tables de café envahir le devant des boutiques et le pale aie s'installer en maître sur la voie publique. C'est Je moment où les voitures découvertes sont prises d'assaut par les promeneurs, et où les cochers de fiacre demeurent immobiles à leurs stations, avec leurs boîtes trop étroites où nul ne veut plus s'enfermer. C'est l'instant où l'on voit les premiers pantalons blancs sortir, et frissonner les robes claires, où les wagons sont pleins de gens qui tiennent sur leurs genoux, avec sollicitude, le bouquet de lilas qu'ils ont cueilli tout à l'heure, où les oiseaux font gaiement concurrence aux divas à la mode, tandis que les hannetons hardis pénètrent sans effraction dans les salles de spectacle et volent, étonnés de tant de lumières, autour de la victime persécutée que quelque Lacressonnière voue impitoyablement à la mort.
C'est aussi l'époque officielle où les conscrits courent les rues chantant des chœurs, achetant par petits verres l'enthousiasme sur les comptoirs des marchands devin, et agitent des drapeaux qui signifient: Nous avons pa-sé devant le conseil de révision, et nous sommes soldats !
La révision! Savez-vous ce que c'est? Et vous en souvenez-vous? On entre, en rang, par dix ou douze silencieusement. On se sent déjà militaire. « Ne parlez pas, ne riez pas, ne poussez pas. » Le gendarme est là, le sargent. Il vous tient déjà sous sa coupe. La main de fer de la discipline vous serre à la gorge ; on dirait vraiment qu'on étouffe. Et, parmi ces pauvres diables,
combien vont subir cette discipline sept ans durant. Sept ans!
Vous voilà appelé. C'est votre nom, ou plutôt votre numéro. Allons, qu'on se déshabille ! Les souliers sont jetés à terre, les culottes tombent. La chemise enlevée, les maigreurs civilisées se montrent : torses étriqués, poitrines de poulets, muscles mous, saillies gibbeuses de colonnes vertébrales, genoux cagneux, difformes ossatures. Ces nudités parisiennes sentent l'abâtardissement. Il y a je ne sais quoi de rachitique dans les corps. La lymphe y coule au lieu de sang, le scrofule s'y promène marquant les cous comme d'un fer rouge. Pauvre race ! On nous apprend que la vie moyenne augmente tous les ans de quelques jours, d'autres disent de quelques mois. Ce sont ces demi-cadavres qui, se traînant, ajoutent au total le nombre de leurs anémies et de leurs agonies — et font croire à la durée supérieure de la vie. Une vie qui, perdant en qualité, se rattrape sur la quantité.
Sur la place, tandis que les fils sont enfermés dans la salle Saint-Jean, les mères attendent. Elles sont pâles et inquiètes, parfois prêtes à s'élancer vers la porte. « Eh ! là ! la petite mère ! » C'est le sergent de ville qui les retient par le bras. * Mais, sergent.... » Il n'y a pas de mais. Les pauvres femmes restent là, comptant tout bas les cas d'exemption, souriant aux maladies passées qui pouvaient emporter le petit et qui l'ont fait si faible. « Des bras comme ça. U ne pourrait pas tenir un fusil ! » La fièvre typhoïde l'a rendu presque aveugle. Qui lui eût dit, quand elle
allait le voir à l'hôpital, que cette fièvre serait un jour bénie? D'autres, avec un mélange de fierté et de regrets hochent la tête et disent : « Oh ! le mien est fort ! on le prendra. » Quand un des jeunes apparaît sur le seuil de la porte, tout pâle ou tout rouge, la mère va à lui, ou le père mordant sa moustache, tous deux inquiets. S'il est décidément bon, le soldat, bonpour le service, on s'en va tète basse. S'il est réformé, vive la charte 1 Allons trinquer à la santé de la liberté ! Et ce sont des embrassades et de grands cris, la gambade reparaît, la vraie gaieté, la blague parisienne. On blague le conseil, le chirurgien poussif, le major qui se mouche avec des accords de trombone, on blague le voisin qui s'est fait prendre, le colonel, le gendarme qui faisait le malin, Fépaulette, les galons, la musique, le diable et son train. Ouf! comme on va retrouver avec plaisir l'atelier, la banquette, le pinceau ou la varlope ! c Mes enfants, quelle suée ! » Pauvre diable, il a la joie de l'innocent condamné à sept ans de prison et qui sortirait du tribunal de cassation le jugement annulé, — acquitté !
Ah I le plaisir d'être soldat!
Il y a des gens qui se lèvent avec le jour, et partent dans la buée du matin, se courbent, se cassent en deux pour retourner la terre, cette terre aimée qui les nourrit. Us sont jeunes et forts, ils ont leur ambition à eux, bien légitime: améliorer leur bien, l'agrandir, semer leur sueur et moissonner. Ils vont se marier, avoir des enfants qui seront des associés « et bûcheront dur, » comme ils disent, en commun, quand
les jeunes seront les vieux. Ce sont de braves gens qui n'ont rien fait de mal, qui ont leurs défauts comme les autres et leurs vices, mais aussi des vertus robustes, l'âpreté dans le travail, la confiance en soi, l'amour et l'habitule du labeur. On va les arracher à la terre, à la fille déjà séduite peut-être, qui va être leur femme. On va leur mettre un fusil sur l'épaule et les pousser par le dos en leur disant : Va ! — Où cela? Partout. En Algérie, au Mexique, en Chine, en Prusse, dans les Iles. Et pourquoi ? Qu'est-ce que ça leur fait, ces voyages et ces aventures? Et le pays, leur village normand caché par les pommiers, les pics des montagnes, ou encore leur Jura, ou les châtaigniers limousins, ou les bois berrichons, ou les ratoubîes périgourdins, qui leur rendra cela? Ils y songent toujours ou qui pis est ils l'oublient. Le garnisaire pousse sur le laboureur comme une verrue et le déforme. Il n'y a plus de paysan, il y a le soldat Le petit fermier laborieux devient le tourlourou flâneur. Il boit, il raille, il courtise le tablier blanc. Tout s'amalgame en lui, fait un composé bizarre d'ignorance et de suffisance ; il parle le patois ignare du village uni à l'argot visqueux de la ville. L'individu se déforme, s'uniformise, et quand on le rend au pays, il y promène galamment sa moustache en croc et sa pipe noire, son képi fendant et ses couplets de garnison. A moins que pris dans l'engrenage militaire, affamé de galons ou effrayé de la bêche qu'il fau-lra reprendre, il ne préfère vieillir sous îe sac pesant et aller se faire asser la tête n'importe où, derrière quelque buisson.