‹ La débacleChapitre 28 sur 46 · LAMARTINE · texte numérisé non relu

LAMARTINE

Lamartine est mort.

J'avais toujours voulu, — pourquoi ne l'ai-je pas fait ? — commencer ainsi un article de critique littéraire :

« Je viens de découvrir un grand poëte, c'est M. de Lamartine.... »

Découvrir! c'était bien le mot. De la génération présente, Lamartine était oublié et méconnu. A ce grand homme tombé et qu'on avait traité de Bélisaire, on marchandait à la fois et les oboles et les lauriers. On passait dédaigneux devant cette gloire, et le grand Lamartine râlait dans un coin, le corps lassé par le travail, loin de l'ingratitude des foules.

Il est mort. On va maintenant s'apercevoir que la France possédait un homme de génie qu'elle a perdu aujourd'hui.

Pour raconter cette existence agitée, traversée, héroïque et triste, il faudrait un volume entier. Histoire littéraire, histoire politique, Lamartine appartient à ces deux muses superbes qui ne pourront jamais oublier son nom. Il a charmé des générations entières par ses vers, il en a enthousiasmé par sa parole.

lisez dans la France parlementaire, recueil en six volumes des Œuvres oratoires et des Écrits politiques de Lamartine, la vie du poète racontée éloquemment et expliquée par M. Louis Uibach. A coté de bien des fautes, quelles heures de superbe courage l'histoire aura à enregistrer ! Les figures aussi hères et aussi loyales que celles de Lamartine sont rares. Que de fois, il s'est trompé ! Que de fois, entraîné par son imagination ou par son cœur, il nous a montré que les natures les plus choisies sont humaines et faibles par quelques côtés. Eh î n'est-ce point son excuse et peut-être sa gloire? « Je suis homme et je puis faiblir, mais je grandirai demain de cent coudées dans la tempête ! »

Poëte, Lamartine a fait entendre le premier une voix nouvelle, une langue inconnue au début de ce siècle. Il avait alors pour le saluer un critique sans égal, jeune, ardent, et qui, lui aussi, apportait une Amérique littéraire à son siècle, celui qui signait dans le Conservateur littéraire : Victor-Marie Hugo. Tout le monde a lu les Méditations. Tout le monde a pleuré sur les strophes immortelles du Lac. Tout le monde a dans l'oreille et comme dans le cœur cette musique éternellement touchante et superbe.

Poëte, il apporta la poésie dans l'histoire, il l'apporta à la tribune. « Et n'est-ce pas, disait-il au lendemain de février, de la poésie en action que nous faisons? » Il fut aussi devin alors. Celui qui avait été élevé dans la haine du despotisme militaire et dans le mépris du 18 brumaire, M. de Lamartine, essaya de sauver, comme Cicéron, la République, et comme Cicérou, il assista à sa perte. Mais il avait du moins prévu le danger, et comme, parlant de Mouk, on lui demandait, dès 1850, ce que c'était que Àlonk :

« Prenez garde, répondit-il, que vous ne me demandiez plus dans un an ce que c'était que Monk! »

La gloire de M. de Lamartine, qui, sur les marches de l'Hôtel de Ville, avait proclamé la République, est d'être tombé avec la République. Sa vie s'arrête au 2 décembre 1851.

Il avait pourtant déjà été déçu et bien avant comme tant d'autres!

Après tant de popularité et d'acclamations, du jour au lendemain, il s'était vu comme abandonné et délaissé.

Quelles amertumes devaient alors emplir ce cœur toujours embrasé de l'ardent amour de la liberté, mais naguère plein d'espoir, et battant de joie à l'approche de la réalisation de son rêve ! La réaction commençait, la calomnié dressait la tête, le mensonge sifflait ses pamphlets odieux. Ce fut alors que Lamartine écrivit au rédacteur du journal la Presse cette lettre, qui est une page d'histoire :

« Monsieur,

« Au lendemain des révolutions, la calomnie peut aller jusqu'à l'odieux ; mais dans l'intérêt de la calomnie même il faut l'empêcher d'aller jusqu'au ridicule.

« J'apprends , par le compte rendu du procès de M. Marrast, qu'il y avait à l'Hôtel de Ville une table du Gouvernement provisoire. Je lis, dans les journaux et dans les débats, que cette table imaginaire était l'objet d'une dépense onéreuse à la ville de Paris.

« J'ai entendu parler comme tout le monde de ces orgies épicuriennes d'un gouvernement attablé aux frais du peuple. Il faut enfin révéler, en mon nom et au nom de mon vénérable ami, M. Dupont (de l'Eure}, dont j'ai consulté ce matin les souvenirs, le banquet qui a servi sans doute de fondement à cette rumeur. On verra comment se font de nos jours ces nouveaux miracles de la multiplication des pains.

« Jamais, ni M. Dupont (de l'Eure), ni moi, ni, je crois, aucun des membres du gouvernement, n'a pris aucun repas à l'Hôtel de Ville. Je me trompe, il y a eu, en effet, un rafraîchissement pris debout par moi et par ceux qui étaient avec moi pendant la permanence des trois journées et des trois nuits de la révolution.

« Ce repas consistait en six bouchées de pain bis et rassis de trois jours, dont nous avions peine à rompre les morceaux, et en une bouteille de mauvais vin bu sans verre, dans un tesson de faïence cassée, trouvé parmi les débris de la préfecture de Paris. C'est ainsi

que nous retrempâmes nos forces et que nous soutînmes nos voix épuise'es par soixante -douze heures de paroles et de luttes avec la multitude.

« Voilà, monsieur, la seule orgie que j'aie sur la conscience, et le seul repas que je doive à la République.

« Et voilà justement comment on écrit l'histoire.

« Lamartine.

Représentant du peuple.

Paris, 4 mai 1849.

La fin de Lamartine aura été tragique. Épuisé par ses écrasants labeurs, écœuré aussi par l'injustice universelle, il est tombé dans un état d'accablement maladif. Les nouvelles qu'on nous en apportait étaient lugubres. Ceux qui approchaient lepoëtenous racontaient d'un air navré que, devenu faible comme un enfant, il descendait les escaliers en se laissant glisser, ses jarrets n'ayant plus la force de le soutenir. Son Cours de Littérature était fait d'avance et les papiers entassés dans son cabinet de travail expliquaient bien ce qui avait amené chez lui cette espèce d'anémie cérébrale.

Mais dans son abattement, Lamartine conservait encore sa grandeur. Il voulait bien mourir. Comme les conversations le fatiguaient, il ne recevait plus personne. On faisait passer devant sa fenêtre ceux qui désiraient le voir; ils apercevaient alors, assis dans un grand fauteuil, cet homme amaigri, épuisé, qui avait

été si grand et si beau. C'était en avril dernier. Lamartine ne parlait déjà plus.

Courage suprême, effort de la volonté ! Comme il se sentait défaillir, il se contraignait au silence, il se rendait muet pour ne point laisser tomber de ses lèvres quelque parole indigne de lui, de celui que le peuple parisien, en son pittoresque langage, avait appelé Saint-Jean Bouche d'or.

Il meurt — chose bizarre — à quelques heures de distance de M. Troplong, dont la vie aura été si différente de la sienne. L'avocat de toutes les causes meurt comblé d'honneurs et riche, après avoir été tour à tour pair de France sous Louis -Philippe, premier président de la Cour de Paris sous la République, président du Sénat sous l'Empire. Le poëte s'en va pauvre et quasi oublié, après avoir été fidèle à ses amours et à ses haines. Un jour, dans les Champs-Elysées, M. de Lamartine rencontra un ancien républicano-légitimiste qui, le voyant, s'arrêta et alla à lui. C'était après la fondation de l'empire. Le descendant des Vendéens s'était rallié depuis peu. En apercevant le poëte, le poëte tombé du haut de son rêve, le sénateur alla à lui :

« Mon cher Lamartine, dit-il, il y a dans la vie, et surtout dans la vie politique, bien des malentendus; j'éprouve le besoin de vous expliquer ma conduite.

— Votre conduite 1

— Oui, vous pourriez, après m'avoir vu tel que j'étais en 1848, croire.... »

Lamartine regarda son interlocuteur et l'interrompit :

c Oh! fit-il, je ne crois rien. Vous avez fait ce que bon vous a semblé. Je ne vous blâme point. Mais je me demande seulement comment maintenant vous allez vous appeler....

— Moi?

— El! parbleu, oui, dit le poète avec hauteur. Voilà la seule difficulté de la situation. A votre place, je rejetterais rapidement le nom de mon aïeul. »

L'homme heureux, lorsqu'il rencontra l'homme tombé, prit, depuis lors, grand soin de l'éviter.

Et maintenant de tout ce qui fit, au début de ce siècle, la France rayonnante et grande, de tout ce qui sera sa gloire, de tout ce qui a été notre admiration et notre orgueil, de tout ce dont une nation et un siècle pourront se parer avec fierté, que reste-t-il? Victor Hugo exilé, jNIichelet luttant toujours, Quinet songeant encore. Oui, mais après? Cherche, demande, interroge, pauvre pays sans lumière et qui n'as plus de vivants pour remplacer ces grands -morts!

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