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LA STATUE DE NAPOLEON

On va élever, à Grenoble, une statue à l'empereur Napoléon Ier. L'Union s'en plaint, mais Napoléon ne se plaindra pas. Il figure en bronze sur toutes les p^ces publiques de la France, ou à peu près. On ne peut prendre le train pour s'aller reposer quelque part sans rencontrer, à pied ou à cheval, l'homme du destin avec sa rediDgote grise — que M. Thiers appelle une enveloppe grise — et son petit chapeau. Ce petit chapeau, entre parenthèses, était, comme on peut s'en convaincre par la précieuse relique du musée des souverains, un feutre immense auprès duquel le tricorne de nos gendarmes ne serait qu'un joujou minuscule. On l'a appelé petit par amour de l'antithèse. Les chapeaux les plus énormes ne pouvaient que devenir petits sur la tête d'un homme aussi grand.

Petit ou non, ce chapeau fait partie intégrante de

toutes les statues passées et à venir de Napoléon Ier. On le voit à Cherbourg, on le voit à Lyon, on le voyait à Paris sur la colonne ; mais la statue revêtue du péplum romain a fait exiler jusqu'à Gourbevoie la statue légendaire en redingote grise. On le verra sans doute à Grenoble.

Je ne crois pas que le besoin d'une nouvelle statue de Napoléon se fit précisément sentir; mais les Grenoblois sont, après tout, parfaitement libre? de dépenser leur argent à leur fantaisie. Les caisses municipales de province sont, en général, comme les caisses de la ville de Pari*, si peu obérées, qu'elles peuvent bien se passer la fantaisie de grands hommes en bronze. Je recherche seulement dans mes souvenirs pourquoi Grenoble, plus qu'une autre ville, tient à s'offrir un Napoléon Ier.

L'histoire de Grenoble ne se lie guère à l'histoire du premier Empire que par l'épisode du retour de l'île d'Elbe. On sait que les Grenoblois ont arraché les portes de leur ville pour venir les offrir à Napoléon Ier. C'était fort généreux. En ce cas, si l'on voulait perpétuer le souvenir de cette anecdote, il fallait élever un monument à ceux qui ont fait cette besogne, car en la faisant, ils risquaient tout bonnement leur vie et par pur dévouement, tandis que Napoléon, en revenant de l'île d'Elbe, ne songeait pas seulement au bonheur de la France, mais à la volupté qu'il aurait à coucher encore dans son lit des Tuileries et à reconquérir les millions de la liste civile pour les convertir en bataillons carrés.

Si les Grenoblois veulent marquer par cette statue un péril très inconnu qu'a couru l'Empereur, près de Grenoble, ils ont eu raison. Aucun historien n'a parlé de ce trait ignoré, et c'est Stendhal qui nous l'a fait connaître. Napoléon était en route pour Grenoble. Il prenait le chemin de la Mare. Un paysan, un ancien soldat, propriétaire d'une petite ferme située près de là, et tout dévoué aux Bourbons, apprend que Napoléon approche.

« L'Empereur arrive, lui dit-on.

— L'Empereur? Il n'y a plus d'empereur en France. Il y a le roi. Tous ceux qui marchent contre le roi sont des rebelles,

— Le roi ne restera pas longtemps ici si l'autre marche de ce train làl Entendez-vous les cris? C'est lui qu'on acclame I

— Vraiment! » fit le paysan.

Il prend son fusil, le charge, monte dans son grenier et regarde sur la route. Napoléon approchait en effet, entouré de ses soldats. Le paysan le couche en joue; le canon était dirigé droit sur la poitrine; une détente poussée et Napoléon tombait foudroyé.

A ce moment, et comme si un éclair eut traversé son cerveau, l'homme qui visait songea que sa femme et ses enfants étaient demeurés, ignorants de ce qui arrivait, au rez-de-chaussée de la ferme. Une vision soudaine lui montra l'Empereur mort, les grenadiers furieux et s'élançant sur la maison d'où était parti le coup, brisant les portes et égorgeant tout, enfants et femme.

« Pauvres petits ! » fit l'homme.

Il releva brusquement son fusil et laissa passer l'Empereur.

C'est lui-même qui a conté l'histoire, dix ans plus tard, et il avait coutume d'ajouter :

« Cela n'empêche pas que si j'avais tiré j'aurais sauvé la vie à bien des gens et que tous ceux qui sont allés tomber à Waterloo bêtement, inutilement, — des milliers d'hommes, de pauvres diables de Français, d'Écossais et de Prussiens — seraient encore debout 1 »

Il y aurait à refaire de cette sorte, par les petits côtés curieux ou inconnus, une histoire entière du premier empire. M. Thiers l'a écrite avec trop de pompe. Il se grise de poudre, il s'enivre de fumée, il adore MM. les généraux et MM. les militaires. Il raconte les batailles comme il les livrerait, avec une ardeur de soldat. C'est d'un exemple assez malsain et d'une philosophie quelque peu médiocre.

M. Thiers pardonne tout à Napoléon, — et il a fort à faire — à cause de ses victoires. Sa morale est celle de la chaDson :

Ce n'est pas sur un canapé Qu'il usa cette redingote !

Et si le drap en est râpé, . st qu'il l'avait à Montenotte!

Austerlitz, pour M. Thiers, efface Brumaire. Son ouvrage est une vaste pièce du Cirque-Olympique en vingt tomes au lieu de vingt tableaux. — Les historiens à venir réagiront et réagissent déjà contre l'his-

toire de M. Thiers; mais la tâche sera rude. Le gros du public a adopté les vingt volumes de M. Thiers comme mots d'Évangile. Il n'y a décidément, pour rétablir la vérité, qu'à faire l'histoire de l'Empire par le théâtre. Le théâtre a encore de l'influence ; mais comme le drame et la pièce militaire sont décidément usés, on traiterait avec succès celte histoire en opérette.

Offenbach, je n'en doute pas, y trouverait même ses plus brillants succès.

Le seul danger de ces opérettes, c'est leur côté nécessairement historique. L'histoire est une chose brûlante. C'e^t un peu le fer rouge qui marque au front ceux qu'il atteint, mais qui peut échauder les mains qui le manient. Pour peu que les amours-propres et les intérêts individuels continuent, il sera d'ailleurs bien difficile d'y porter le s doigts : « Ne touchez pas à la hache ! »

Ce -t dommage. En descendant ainsi dans le passé, comme dans des catacombes inexplorées, on fait souvent de précieuses découvertes. Je me délecte, pour ma part, à ces sortes d'excursions, et l'anecdote de l'autre jour n'est pas5 je l'espère, la dernière que je conterai1. Je ne suis point de l'avis de ceux qui prétendent qu'on doit laisser tranquillement dormir [es menus faits de la veille et qui vont répétant : Heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire!

Après le déplaisir de la subir, cette histoire, vient

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