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NAPOLÉON JUGÉ PAR LUI-MÊME

La publication de la Correspondance de Napoléon Ier vient d'être achevée. Le tome vingt- huitième a paru. Il nous raconte la crise suprême du premier empire, la tragi-comédie qui s'est jouée depuis le débarquement au golfe Juan, au retour de l'île d'Elbe, jusqu'à la protestation de l'empereur à bord du Bellérophon.

Drame de cinq mois, rapide, foudroyant, attristant, inutile, et qui donne peut-être mieux que toute autre période du règne de Napoléon l'idée de l'ambition et de la frénésie de cet homme.

Elle aura porté, on peut le dire, le dernier coup à la légende napoléonienne, cette Correspondance officiellement entreprise pour la glorification du César français. Elle aura mis à nu le personnage. Elle nous l'aura montré dans le déshabillé du règne et dans la

coulisse de ses victoires. Napoléon était assez nerveux, assez violent pour se livrer, la plume à la main, à ses accès de brusquerie épileptique. Ses lettres ont fréquemment l'accent irrité et affolé de ses fureurs devant le coDseil d'Etat. La colère, chez lui, va jusqu'à la névrose. Il est bon de le surprendre ainsi, secoué par sa maladie accoutumée, et en proie à ses humeurs noires. On le connaît enfin. On le voit tel qu'il fut. Le masque tombe et l'homme apparaît dans la vérité de sa ph}s;oQomie, pâle, furieux et petit.

C'est une belle chose que l'histoire. Elle remet tout en place et partout porte la lumière. Chaque jour elle marche et voit plus avant. Elle a raison des calomnies, elle crève et dégonfle les engouements, ces outres vides. E le oppose au maigre héros de brumaire les fiers décapités de 93, les révolutionnaires tombés pour le droit, la liberté et la patrie. C'est de ce coté qu'elle a fait son œuvre en ces dernières années, et puisqu'on ne pouvait en toute franchise juger le présent, elle a jugé le passé froidement, sévèrement et pour jamais. Elle a frappé de la main la colonne et montré qu'elle sonnait creux. Elle a réduit à ses proportions vraies ia gigantesque figure, le demi-dieu impérial, l'homme du destin et des poètes. Qu'on vienDe le chanter encore après Quinet, après Charras, après Barni, après Lanfrey. Tout est dit. E finita la musica. Les lauriers sanglants sont coupés.

Certes les historiens ont fait leur œuvre ; mais mieux qu'eux cette Correspondance a fait la sienne. Elle nous montre Napoléon, non plus galopant à cheval, en re-

dingote grise, devant le front de bataille, non plus en culottes collantes, aux jours de réception, accueillant avec un air de hauteur les souverains vaincus , non plus entrant, sous le soleil , dans les capitales conquises, mais assis à sa table de travail, traçant quelque billet d'une main crispée, donnant des ordres, dictant des lois, ou debout, tout en marchant, avec ses mouvements fébriles, jetant à son secrétaire des mots entrecoupés : bataille, révolte, fusillade, compression. Il faut lire ces vingt-huit volumes pour bien savoir quel bouillonnement échauffait cette cervelle énorme. Il s'occupe de tout, il voit tout d'un coup d'oeil, de ce terrible coup d'oeil d'aigle dont on a tant parlé, et sa brève parole laisse à chaque moment tomber de ces phrases nettes, coupantes, froides comme des sentences.

C'est une ville révoltée, insurgée, patriote par conséquent, qu'il faut réduire par le canon, foudroyer, arroser de sang. C'est un peuple qu'il faut décimer, une nation qu'il faut étouffer. C'est, après les capitales, un pauvre diable de libraire, — car cet homme pense au cèdre et à l'hysope, — c'est le brave Palm à qui il faut loger des balles dans la tête. Que de sang à travers ces pages instructives ! Parfois l'homme qui conseille à ses lieutenants de fomenter des émeutes dans les pays conquis, afin d'entraîner les mécontents, de vaincre et de s'imposer par la terreur, ce même homme a des accès de bienveillance qui étonnent et qui font sourire.

Il est naïf dans ses façons de pardonner. « Je suis

entré dans Madrid, écrit-il le 7 décembre 1808, dans sa proclamation au peuple espagnol : les droits de la guerre m'autorisaient à donner un grand exemple et à laver dans le sang les outrages faits à moi et à ma nation : je n'ai écouté que la clémence : quelques hommes seront seuls frappés. » Singulière clémence qui ne fait grâce que d'une main et se contente d'une demi-ration de fusillades !

Encore la présente édition de la Correspondance n'est-elle pas, on le sait, tout à fait complète. La commission chargée de donner à l'imprimerie les autographes de Napoléon Ie' a eu fort à faire et a dû trier sur le volet ces lettres et ces documents. L'encre est mauvaise courtisane et le papier souffre tout, dit le proverbe. Parfois les billets tirés des archives avaient une éloquence et une signification dangereuses pour la mémoire du grand homme. On n'a pas retrouvé dans les volumes certaines pièces qui, cependant, existaient dans les cartons de la rue du Chaume, mais dont, fort heureusement, des maiDs curieuses ont pris copie pour l'indiscret avenir.

Peu importe. Ne nous plaignons guère. La Correspondance édiiée par Pion contient assez de documents remarquables, et c'est encore, je le répète, le meilleur réquisitoire qu'on ait prononcé contre le premier empire.

On va nous donner bientôt les Mémoires de Napo léon, ces fragments dictés à Montholon, à Bertrand et au comte Marchand pendant la captivité de Sainte- Hélène; mais ces écrits, trop vantés par M. Thiers,

.n'ont point la valeur historique de lettres souvent imprudentes échappées à la plume de l'empereur. Les ennemis de la liberté, comme les amoureux, ne devraient jamais écrire. Les lettres restent. Dans ces Mémoires, Napoléon peut à son aise se modeler, se tailler un rôle aimable, se grimer, accuser ses lieutenants, exprimer de ces vœux doucement philanthropiques comme : Hélas! f aurais dû brûler Vienne! il est devant sa glace, à Longwood, et, tout en dictant, il s'y mire avec complaisance. L'acteur est en scène. Il adresse sa missive à la postérité. Mais dans un bidet tracé à la-hâte, dans une lettre écrite au bivouac ou sur une table des Tuileries, dans ces lignes rapides griffonnées nerveusement, l'état de l'âme et de la pensée est visible. L'émotion du moment rend sincère le comédien couronné qui posera plus tard pour l'histoire. Avec ces Mémoires, nous n'avons qu'une plaidoirie d'avocat. Avec la Correspondance, nous tenons la confession du despote.

Je ne veux m'occuper que de ce tome vingt-huitième qui termine brutalement l'ouvrage : le débarquement au golfe Juan, la promenade sentimentale à travers la France, la rentrée à Paris, l'acte additionnel, le Ghamp-de-Mai, la guerre, Waterloo. C'est le râle dernier du régime. Napoléon, vaincu, n'a plus de refuge que sur un bateau de cette vieille Angleterre dont il voulait tarir et boire les veines. Il écrit cette lettre au Prince Régent, où il se plaint des factions auxquelles il est en butte, et où il évoque le souvenir de Thémistocle , pour donner à sa chute je ne sais quelle grandeur antique qu'elle n'avait pas.

Jamais, en effet, Napoléon ne fut plus effaré que* dans ces Cent-Jours. Il se montra à toute heure inférieur à sa destinée. D'ailleurs, poli avec tout le monde et calmé, bien différent de l'épistolaire brutal, âpre, cassant, impératif des premiers volumes; rongé d'ambition et de regrets , étouffant, manquant d'air dans son île d'Elbe, il s'embarque, il essaye de tenter de nouveau l'aventure, il redent en France sous le prétexte d'y apporter la paix , et pourtant il sait bien qu'il va faire fondre sur notre malheureuse patrie les désastres nouveaux de la guerre. Il proclame tout haut qu'il vient assurer la tranquillité intérieure du pays, et il écrit pourtant au maréchal Davoust : « Je suis seul en face de l'Europe, et je m'attends à la trouver unie et implacable [20 mars^. » Il n'ignore pas qu'i va rejeter le pays dans le terrible inconnu et réclamer à la France ce qu'il lui a réclamé déjà et si souvent : du sang et du sang encore.

Mais cette fois, les mères ne laisseront point partir leurs fils comme au temps passé. Sur la route de Grenoble, une femme, une aïeule, s'est avancée vers l'empereur, s'est jetée au mors de son cheval, menaçante, et, devant tout l'état-major, elle a crié : « Tourne bride, tyran, tourne, nous n'avons plus d'enfants à te donner ! » Il sait qne la nation ne servira son ambition que s'il rend à ce peuple accablé ce que le peuple avait conquis : la liberté ! Pour la première fois, l'homme de brumaire comprend que les nations libres seules sont les nations fortes, et qu'on ne confisque pas impunément cette liberté vivifiante !

Il promet donc d'obéir à ces vœux. Obéir, lui, qui déchirait les Constitutions à coups d'éperons et cravachait les rois sur les trônes I Obéir? Oui, car la nation parle, la nation veut. Il donnera la liberté : il va la donner. Mais c'est la logique implacable, c'est la nature même du despotisme qu'il ne peut engendrer que le despotisme. D'ailleurs, Napoléon pouvait-il sincèrement donner la liberté, lui} l'adversaire armé des idéologues et des bavards ? L'acte additionnel, qui, selon lui, doit cimenter une alliance nouvelle entre sa dynastie et le peuple , glace d'un seul coup ceux des patriotes qui, en haine des Bourbons et par amour de l'indépendance du sol, avaient pu songer à accepter cet empereur faisant amende honorable à la liberté ! Miot de Mélito raconte comment on accueillit cet acte à Nantes. Mme de Staël écrit que c'était « une niaisérie de vouloir masquer un tel homme en roi constitutionnel. » Benjamin Constant lui-même, qui, pour rédiger ce document, avait tenu la plume sous l'inspiration de l'empereur, ne croyait pas sérieusement à la sincérité de Bonaparte.

Vainement celui-ci s'entoure-t-il de quelques hommes qui peuvent avoir gardé aux yeux du peuple le prestige dont la Révolution les avait entourés, vainement écrit-il à Carnot de nommer Quinette préfet de la Somme, André Dumont, préfet du Pas-de-Calais. Ce ne sont point là des changements radicaux. Ces conventionnels oublieux de la Convention n'en imposent plus aux citoyens. Carnot, l'organisateur de la victoire, est le comte Carnot, et l'empereur a bien

soin de lui donner toujours ce titre : Mon cher comte Cainot. Napoléon n'a même point la connaissance exacte des hommes de la Révolution. Il ne connaît que les généraux et les sabreurs. Il nomme Alexandre de Lameth conseiller d'État et l'appelle Charles Lameth.

Mais que faisaient à la nation avide d'air libre, lasse enfin des somptuosités du régime monarchique, que faisaient toutes ces réformes sans importance? Elle voulait, fatiguée de l'oppression et du carnage, une Constitution libre, démocratique, un gouvernement vraiment populaire et pacifique. Napoléon pouvait, devait appeler à lui une Assemblée nationale librement élue, et qui eût souverainement discuté les besoins et nettement articulé les vœux, disons mieux et plus juste, les volontés de la nation. Que fait-il? Il octroie bien une Constitution nouvelle, mais il l'octroie, et toute sa pensée est dans ce mot. Il n'abandonne rien de ses prérogatives, rien de son système de formidable centralisation de pouvoirs, il proclame dans l'acte constitutionnel même, à la face de la France entière, la France de 92 devenue la France de 18 15, il proclame qu'il veut, tout en modifiant les Constitutions de l'empire « conserver du passé ce qu'il y a de bon et de salutaire. *

Le passé! Ah! voilà bien ce qu'il aime et ce qu'il ne veut point abandonner ! Renoncer au passé, lui 1 Quelle idée ! Et voilà comment il institue une Chambra des pairs héréditaire, comment il garde soigneusement tout ce qui avait compromis son pouvoir et tout ce qui

des constitutions anciennes allait à jamais le perdre. Il a beau essayer de galvaniser l'enthousiasme naiional avec ce Ghamp-de-Mai qui devait, croyait-il , rappeler au peuple la fédération joyeuse de 1790 et lui faire monter au cerveau les mêmes ivresses. Peine inutile. Le cœur de la patrie ne battait plus. Et vraiment qu'espérait-il de cette fête théâtrale où, revêtu de ses habits d'empereur, de cette toge dorée que Talma lui enseignait à porter, de ces oripeaux dont le clinquant n'éblouissait plus personne, il se présenta souriant, d'un pâle sourire? Le peuple hocha la tête, les électeurs plissèrent les lèvres en apercevant sur l'estrade ces habits sacerdotaux, ces broderies, ces chamarrure?, ces plumets et ces panaches, les frères de l'empereur vêtus de blanc et dorés sur tranches, défroques usées, spectres du passé, revêtus de soie et de paillon fané.

Et puis l'empereur parlait encore comme autrefois. Mon Sénat, ma capitale, mon peuple. L'accent sonnait faux. Le Sénat n'était pins à lui, la capitale allait lui échapper, le peuple n'appartenait maintenant à personne.

M. Guvier seul, qui voulait rentrer au conseil d'État, la garde et quelques fédérés des faubourgs criaient encore : Vive l'empereur!

Ce n'était plus 90, la grande joie patriotique, le cantique de liberté chanté par la nation entière, le grand cri de délivrance, le rayonnement heureux d'un pays qui respire libre et fier sous ses drapeaux sans tache. La France était déçue, accablée, assombrie. Lassée, dégoûtée de la gloire , elle avait besoin de repos.

Napoléon lui apportait la guerre. Il lui donna la défaite.

On sait aujourd'hui, grâce aux récents travaux, par quelles s-'ries de faute l'incorrigible alla se bris r contre les enfants rouges du duc de fer sur le plateau de Mont-Saint-Jean. Ce ne fut point la timidité de Grouchy, ce ne fut point la rage irréfléchie de Ney, qui perdit la bataille de Waterloo. Ce fut l'imprévoyance de l'empereur. Les enfants de France y furent sub imes. Le Corse abandonna, sans essayer de la rallier cette héroïque et malheureuse armée nombreuse, résolue encore et qui allait se défendre dans Liège. Il s'enfuit, gagna Paris en laissant là ses bataillons décimés, comme il avait laissé ses républicains d'Egypte el ses grognards de Moscou.

Son Sénat l'attendait en France. Lorsqu'il rentra à Paris il vit bien que ce n'était plus lui qui y régnait, mais Fouché. L'empereur battit en retraite encore, et cette ibis devant le duc d'Oirante. Alors Waterloo eut son épilogue qui s'appela Sainte-Hélène ; et la légende se fit.

La légende n'existe plus. On peut écrire en toute justice le nom d'Hudson Lowe. Les papiers du British Muséum diront un jour si le captif souffrit davantage des duretés de son geôlier, ou le geôlier, soldat cloué à sa consigne, des caprices et des insolences de son prisonnier. « A chacun sa nature, disait Napoléon au conseil d'État. La mienne n'est pas d'être un ange. » Le roide commodore put s'en apercevoir. En tout cas, Hudson Lowe fut plus clément que Blûcher, le farou-

che Prussien, enragé des défaites et rendu plus furieux contre l'empereur par sa victoire même de Waterloo Le baron Von Mùffling, dont les Mémoires ont paru récemment , conte (et le témoignage du général Von Guisenau appuie son dire), que le vieux Blùcher était bien résolu à faire * exécuter Bonaparte dans les fossés de Vincennes, sur le terrain même où le duc d'Enghien a été fusillé. » (Mémoires du comte Mùffling, page 274, note officielle du général Von Guisenau, en date du 29 juin 1815). Ce fut Wellington qui détourna de ce projet le terrible feld-maréchal.

Ainsi finit cette incroyable histoire, épopée, drame, roman , la plus invraisemblable des aventures. La France perdait ses frontières et le Cosaque tenait garnison chez nous. Les grands gars aux yeux bleus de la Lorraine, les paysans résolus des forêts d'Alsace savent encore ce que' leur a coûté l'invasion. Qui calculera le nombre d'hommes tués de 1800 à 1815? J'ai lu je ne sais où, ou l'on m'a conté qu'une vieille femme, sœur ou parente d'un conventionnel (n'était-elle point de la famille de Lebas), allait tous les ans, place Vendôme, à une certaine heure d'un ceriain jour où le soleil projette sur les pavés l'ombre de la grande colonne.

La pauvre vieille était veuve. Mère, elle avait eu trois fils tués : l'un était tombé a Eylau, l'autre à Borodino, le demie à Leipsick. Alors, à peu près folle, folle de douleur, elle se rendait là-bas, et, murmurant à travers ses larmes des paroles qu'on n'entendait pas, mais qu'on devinait, elle marchait, souriant

d'un amer sourire, sur l'ombre de l'homme qui lui avait pris ses fils.

Eh bien! oui, tout fiait, non par des chansons, mais par des légendes, en France. Et quand à la légende de l'homme-Prométhée cloué là-bas sur son rocher, nous opposerions, nous, la légende (mais pourquoi la légende? ceci n'est pas un conte) de la mère doulou-' reine, de la Rachel inconsolée qui pleure et qui se souvient?...

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