COSAS DE ESPANA
La chère et chevaleresque Espagne n'est malheureusement pas la patrie du seul don Quichotte : elle est aussi le pays de Gil Blas. C'est là son malheur. Don Quichotte, c'est le peuple qu'on berne et qu'on frappe, qui reçoit les horions, qui attaque les moulins à vent, et les prend d'assaut, qui adore la liberté Dulcinée, et qui envoie par delà les monts l'enchanteur Glaret et l'enchanteresse Isabelle avec son mari et son Marfori. Gil Blas, c'est le général habile et narquois, spirituel endiablé, brave comme son épée de bataille, ambitieux autant qu'audacieux, qui voudrait bien croquer les marrons rôtis au feu de la guerre civile.
Il est évident que les Espagnols — quelques Espagnols— demandent un roi. Le général Prim et la générale Prim, dit-on, réclament même un empereur.
Mais si on ne poussait pas un peu les Castillans, je crois bien qu'ils ne songeraient guère à se mettre martel ou couronne en tête. Ils n'ont point, m'est avis, tant à se plaindre de la façon dont vont les choses depuis qu'on a donné à Sa Majesté un château de France pour lui tenir lieu, à l'avenir, de ses châteaux qui sont bien véritablement pour elle des châteaux en Espagne.
On est gai, là-bas, les couvents s'ouvrent, les nonnes se lancent dans le fandango, les cloîtres deviennent musées, et l'Espagne danse sur des fleurs, elle qui était habituée à danser sur un volcan.
Mais, hélas .' le peuple — ceci n'est pas nouveau — est un grand enfant. On lui crie : Peuple, on te trompe, et il se croit trompé, ce généreux et pauvre Sganarelle.
On lui dit : Peuple, ton humeur est monarchique, et la preuve c'est que lu viens de chasser ta reine!
— C'est juste, répond le peuple. A bas la reine voulait évidemment dire Yive le roi !
En ce moment, pourtant, le peuple espagnol se gratte l'oreille :
— Vive le roi, c'est fort bien, mais vive quel roi?... Il faudiait cependant s'entendre.
L'antichambre est encombrée et les prétendants font passer leurs cartes au peuple souverain. L'un est Français, l'autre Portugais, un troisième Anglais.
Il est à remarquer, en effet, que, dans ces cas-là, les candidats budgélivores sont régulièrement des étrangers qui ne dédaigneraient point du tout de gou-
verner des gens dont ils sont absolument inconnus et dont, — la plupart du temps, — ils ne connaissent même pas la langue. Et, chose plus comique, — ou plus triste, — c'est que les nations, qui s'armeraient avec enthousiasme contre une invasion étrangère, se laissent parfaitement mettre la bride au cou par cet étranger qui se fait annoncer au dessert, et qui arrive, non pas comme la statue du Commandeur, mais comme le Commandeur ou le Commandant lui-même.
Je doute, pour ma part, que les Espagnols adoptent ce Portugais, cet Anglais ou ce Français. Les Anglais ne sont pas fort aimés là-bas, et les Portugais y sont cordialement détestés.
C'est une plaisanterie légendaire que ce dialogue entre un Portugais et un Espagnol.
L'Espagnol est tombé dans un fleuve et lutte en vain contre le courant. Du haut d'un pont, le Portugais le regarde :
« Eh ! oh! Castillan, lui dit-il, te voilà noyé et je vais te voir mourir! »
Et l'Espagnol, tout en se débattant et prêt à succomber :
« Hombre ! lâche, viens donc, viens donc que je te tue! »
Voilà Lien ies sentiments de confraternité qui animent ces excellents voisins.
Quant aux Français, au fond du cœur de tout Espagnol une date est restée gravée , cette funèbre date du 2 mai, — el dos de mayo, — qui retentit comme un glas depuis cinquante ans, la date de ces fusillades
que Murât, qui connaissait les avis de Napoléon, fit exécuter avec un sans-façon que n'ont point oublié et que n'oublieront point les Madrilènes.
Ah! sans ce maudit 2 mai ! Mais il y a ce 2 mai! Le sang se lave, les dates ne s'effacent pas.
Reste donc, pour régner, un candidat espagnol.
Ce candidat, il est tout trouvé !
On vient de réserver à celle qui porte son nom un accueil princier à la frontière. On lui a offert les oranges qu'on eût jetées à Isabelle. La générale Prim a fait son entrée en Espagne le front ceint d'un merveilleux diadème — les journaux ont bienimprimé diadème, — qui a transporté d'admiration l'assistauce.
La toilette de voyage était, ce me semble, un peu bien accentuée, et ce diadème pourrait certes signifier quelque chose.
Eh bien, non ! Je veux croire encore que ce fier et vaillant général Prim, cet indompté, ce révolté, cet affamé de la mort qui allait, riant, au-devant des balles africaines, n'est pas un affamé de puissance, et qu'il laissera aux ambitieux vulgaires leur part de <îurée, gardant intacts pour lui-même et pour l'avenir l'éclat de sa gloire et la pureté de son nom *.
Mais n'est- il pas trop tard déjà?
Le public français, qui comprend la plaisanterie, a commencé par sourire en apprenant que le comte de Reuss avait, sans exception, nommé tous ses soldats
]. Je me trompais, on le voit.
caporaux. L'opérette est encore à la mode. On n'a pas oublié la Grande- duchesse de Gèrolstein: « Fusilier Fritz, vous êtes sergent!
— Altesse !
— Pas un mot de plus, vous êtes capitaine ! »
Si les caporaux du général Prim avaient répliqué, il les eût tous envoyés à la salle de police avec le grade de colonel.
Je reconnais que l'armée espagnole a bien mérité de l'Espagne. La bataille d'Alcolea rapporte plus à nos voisins que tous leurs exploits du Maroc. Mais fallaitil pour cela hausser d'un cran la position sociale de chaque grenadier? A tout prendre mieux valait encore proclamer l'égalité des grades. Ni voltigeurs ni artilleurs, tous généraux!
Tous maréchaux, eût dit volontiers le général Prim — s'il ne se fût point réservé le maréchalat, comme pot-de-vin, évidemment. Voilà même ce qui me gâte sa générosité. Il n'a donné de galons à ses troupiers que pour s'offrir de plus grosses épaulettes.
Le jour où il voudra conquérir un nouveau grade et s'élever à la dignité d'empereur — Prim Yr (Prunus impeator), il lui suffira de rassembler son corps d'armée et de s'écrier, dans ce style lapidaire des orateurs à cheval :
— Soldats ! du haut de la mosquée de Gordoue, je ne sais combien de siècles contemplent vos uniformes. Je suis content de vous et de Serrano. Les Bourbons sont en fuite, Novaliches rédige son procès-verbal de congé. Soldais, c'est le soleil de Castillejcs! Quand on
parlera de ces grands événements, vous pourrez dire : « Moi aussi, j'étais à cette grande bataille et j'ai bien servi la patrie. » Mais la patrie est reconnaissante. Dès aujourd'hui, tout le monde gravit encore l'échelon d'un nouveau grade; les caporaux sont tous sergents, les officiers sont tous généraux, et votre maréchal est empereur! »
Ainsi, il faut un souverain aux Espagnols? Et pourquoi? La situation n'est-elie pas assez difficile ? Les impôts ne sont-ils pas assez forts ? Mes frères d'Espagne, n'avez-vous point lu Béranger ?
Il n'y a pas si longtemps que les Belges, un beau matin et après im bon coup de collier et de bous coups d'épaules, se trouvèrent dans la situation des Espagnols. La tulipe hollandaise avait élé jetée hors la frontière, comme la fleur de Gastille. Ils étaient libres, nos voisins les Belges, et ils se demandaient ce qu'ils pourraient bien faire pour ne l'être plus.
« C'est chose très-simple, en vérité : nommons un roi I
— Ah bah ! dit Béranger qui en était à l'heure de ses chansons, un roi, mes amis? vous voulez un roi?
Et il écrivit ces Conseils aux Belges :
Quels biens sur vous un prince va répandre l .... Chez vous pleuvront laquais de toute sorte ;
Juges, préfets, gendarmes, estions, Nombreux soldats pour leur prêter main-forte.
Joie à brûler un cent de lampions.
Vient le budget ! Nourrir Athène et Sparte Eût, en vingt ans, moins coûté sur ma foi. L'ogre a diné : peuples payez la carte. Faites un roi, morbleu ! faites un roi !
Les Belges, après tout, ne sortaient point d'en prendre comme les Espagnols — et ils eussent, on le sait, pu moins bien tomber.
Une chose me console, c'est que jusqu'à présent ce sont les généraux et les généraux seuls qui se partagent ce gâteau des rois et qui y cherchent la fève.
Elle pourrait bien leur briser les dents.
C'est d'ailleurs le caractère militaire de cette révolution qui nous a tout d'abord inspiré quelques inquiétudes. A tort ou a raison, les épauletiers ne sont pas de notre goût. Le général Boum a fait bien du tort à tous les généraux. Il soupire après le panache, il tire son sabre pour le conquérir. Le panache tient dans sa vie un rôle beaucoup trop considérable, et le soldat aussi bien que le pêkin se lasse de jouer, pour le compte d'autrui, une partie dont tout l'enjeu est un chapeau à plumes.
Je me rappelle la singulière impression que produisit en Italie la nouvelle de la défaite de Custozza.
On était exaspéré d'être battu, mais on se consolait avec cette idée que les généraux, « ces héros matines de gendarmes, » comme les appelait un écrivain napolitain, seraient à l'avenir un peu plus timides et un peu moins bruyants. Ces messieurs, en effet, paradaient sur les places, promenaient par les rues leurs uniformes et leurs sabres, caracolaient, piaffaient, donnant de l'éperon et frisant leur moustache.
Custozza vint un peu brusquement. Depuis 1866 il n'est plus question d'eux.
L'Autriche a rendu ce service à l'Italie de la délivrer du général Boum.
Tous les généraux, en effet, ne ressemblent pas à ces capitaines américains qui, la paix signée, remisent en souriant leur épée inutile et vendent tout naturellement de la canelle et du coton, après avoir commandé des corps d'armée. Ces officiers du Nord, ces combattants du Sud, ces héros du Potomac ou du fort Sumter, vous les retrouveriez ià-bas , derrière un comptoir, dans une maison de banque, au milieu de leur ferme, cultivant leur terre ou débitant leurs denrées. L'un fut président de la République : il est banquier. L'autre était corsaire : il est instituteur. Les dignes gens, soldats hier, citoyens aujourd'hui, et plus fiers du vote qu'ils mettront demain dans l'urne quand on élira leur Président, que des blessures qu'ils ont reçues ou des coups de sabre qu'ils ont donnés.
Voilà des hommes !
22 octobre 1868.
XXY