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A PROPOS D'UNE PROCESSION

Je dois l'avouer, je viens de passer une semaine dans l'anxiété la plus vive. Les vicissitudes éprouvées par une jeune actrice française sur une terre étrangère m'ont plus d'une fois ému jusqu'à l'âme. Ce roman de la roulette, cette Iliade du Trente-et-quarante, cette succession de victoires et de revers, ce drame palpitant d'une ingénue aux prises avec le sort, comme Oreste avec la Fatalité, a tenu la France attentive, — noble pays qui, lorsqu'il apprend que deux ouvrières se suicident, par peur de la misère, dans une chambre de faubourg, se contente de leur donner cette oraison fénèbre :

« Les imbéciles! »

Ce qui nous perdra décidément, c'est la curiosité. Tous les yeux, penchés sur la carte des bords du

Rhin, où se trouve Hombourg, semblaient, pendant ces jours derniers, suivre attentivement la lutte de notre cosmopolite compatriote contre les croupiers étrangers. Peu s'en est fallu que, ressaisissant les épingles ornées de drapeaux d'il y a devx ans, le public ne figurât sur le théâtre de la guerre la situation des belligérants.

De jour en jour on suivait, rassuré ou inquiet, la retraite ou les succès de celle qui, là-bas, épuisait peu à peu ses réserves et faisait donner ses colliers comme Napoléon faisait donner sa garde. Était-ce Austeriilz ce matin? Était-ce Waterloo ce soir? On se précipitait sur les nouvelles du théâtre de la guerre !. On parlait déjà de publier, comme à la veille de Sadowa, deux éditions des journaux.

Pour moi, je me demande ce que doit penser de ces belles folies le pauvre diable qui, se sentant malade et s'écoutant tousser, va chez le médecin et tend le dos pour qu'on l'ausculte :

« Oh! oh ! dit le médecin. Partez vite. Il vous faut Fair du Midi. Nourrissez-vous bien, buvez du bordeaux, ne travaillez pas, et ne vous creusez point la tête. En pareil cas, le calme du moral est essentiel!

— L3 calme?... Du bordeaux?... Le voyage?... Mais j'ai deux enfants, je gagne quatre francs par jour et ma femme est plus malade que moi !

— Ah ! dame ! »

Le malheureux rentre chez lui . prend machinalement un bout de journal et y lit ces équipées d'outre-Rhin, ce menu dévoré par la rouge et la noire. On peut

donc perdre un jour quatre-vingt mille francs? Et, pour gagner neuf cents francs, il faut un an durant travailler sans se plaindre! Est-ce possible?

Non, réfléchissez un moment à ce qui peut passer soudain de tentations et de colères dans 1a tête du misérable ! Et, s'il demeure honnête, et si sa fille qui grandit auprès de lui — tout aussi charmante que d'autres sans aucun doute — ne tourne pas mal, que direz-vous de ces pauvres et braves gens? A coup sûr, ils auront la vertu chevillée au corps.

Cette aimable société byzantine a rendu le vice si facile ! On n'a vraiment qu'à se baisser pour en prendre. C'est la seule valeur qui demeure ferme et le marché est toujours excellent. Un des grands agents de ce petit commerce et un des grands corrupteurs de ce temps-ci, c'est, faut-il le dire? le portrait-carte. La photographie, comme on sait, a remplacé le Panthéon. Nous n'avons plus'de gloires en marbre, mais nous en avons en papier et au collodion. Aussi la vitrine des papetiers est- elle à la fois une Morgue et une exposition. On y trouve toutes les actualités, le mort de la veille et le lion du jour, le monsieur qui se rend illustre en portant sa tête sur l'échafaud et la dame qui devient célèbre en montrant sa jarretière, qu'on peut cueillir assurément sans être un garçon d'honneur.

Il en résulte que la gloire étant une pure — pourquoi une pure? — mettors une simple question de voisiDage, tout ce que le public voit exposé ainsi côte à côte lui semble illustre au même titre. Boutique à un franc 1 Renommées au tas ! Le passant ne fait csr-

tes pas grande différence entre un maréchal et le général Boum ; il place sur la même ligne, dans son estime comme dans la vitrine, les grandes-duchesses étrangères et mademoiselle Cécile Magenta. Et quand, revenant de l'atelier, une ouvrière voit une foule assemblée devant le portrait-carte d'une aventurière et qu'elle entend tout ce monde s'écrier : « Elle est adorable,» la petite se fait aussitôt ce terrible raisonnement :

« L'important en ce monde est donc d'être exposée, grande dame ou ballerine, en buste ou en pied, décolletée par en haut ou par en bas, dans les dépôts de photographies ? Vite, en ce cas, à l'objectif! Il y a de la gloire aujourd'hui et du déshonneur pour tout le monde ! »

Le portrait-carte est pour la fillette qui passe ce que l'or et les bank- notes du changeur sont pour le pauvre qui rôde, ce que le soupirail des cuisines est pour l'affamé qui erre.

Le serpent du paradis a depuis longtemps changé de demeure. Il ne se cache plus sous les fleurs, et je n'hésite pas à dire qu'aujourd'hui il est logé dans la chambre noire des photographes.

On n'a pas seulement parlé de Hombourg, ces jours derniers, on a aussi parlé des processions, de ces pittoresques processions qu'on n'est point libre de ne pas saluer dans notre beau pays de liberté des cultes.

Non, sur ma parole, je ne croyais pas qu'en France la question des processions pût redevenir une actua-

lité. J'avais la naïveté de croire que les rues étaient faites pour les passants, et les églises pour les fidèles. Il paraît que la chose n'est pas d'une évidence éblouissante. La formule de la discussion se trouve encore modifiée. Il ce s'agit plus seulement de proclamer Y Église libre dans l'État libre. Il faut encore réclamer L'Eglise libre dans la rue libre.

Il est bien clair, en effet, que, quel que soit mon respect pour la religion de M. Dupanloup et de Mgr Yeuillot, si j'ai des courses a faire, il me sera toujours plus agréable, et il me semblera beaucoup plus court, dépasser sur un trottoir débarrassé de tout cantique. D'ailleurs, le véritable point de vue de la question n'est pas là. Il faut bien se figurer que la France — la nation la plus catholique de la terre, je vous l'accorde — compte aussi parmi ses enfants bon nombre de protestants, d'israélites, voire même de bouddhistes (j'en connais un), et, depuis la conquête de l'Algérie, un certain nombre de musulmans — qu'on laisse, il est vrai, assez galamment mourir de faim.

Les libres penseurs ne sont pas reconnus par l'Etat, soit, mais les protestants et les juifs peuvent se vanter d'avoir une religion officielle. Leur culte, aux yeux de la loi, est aussi présentable que le catholicisme le plus romain. Je suppose donc qu'un juif se promène dans la rue au moment où passe la procession escortée par les sergents de ville. Si ce juif est bon israélite, à coup sûr il se gardera bien d'ôter son chapeau. Jésus-Christ lui saurait gré d'un tel salut, mais Jéhovah lui ferait la

grimace. Or, pour un juif, Jéhovah passe naturellement avant Jésus-Christ. Voilà donc un juif qui reste couvert. De deux choses l'une en ce cas : ou un zélé catholique lui enfoncera son chapeau sur la tête, ou un sergent de ville viendra lui donner ordre de le retirer. « Mais je suis Israélite

— Il n'y a pas d'israélite qui tienne. Saluez tout de suite, ou je vous mène au violon.

— Je ne demande pas mieux que de saluer, sergent, mais soyons logique. Mes aïeux, gens irascibles, ont crucifié Jésus, ce Jésus que l'on promène ici, et cela parce qu'il ne saluait pas les processions de son temps. Cet accès de colère ne leur a guère profité, car les persécutions ne profitent qu'aux persécutés. Hélas ! sergent, le condamné du 9 avril a été bien vengé par la suite. Tout juif est depuis des siècles un exemplaire du Juif errant qui cherche à transformer en millions les cinq sous qu'on lui a mis en poche, et qui y réussit soixante fois sur cent. Il ne nous reste que l'argent pour nous consoler de notre exil. Vous me direz que c'est quelque chose, mais quand on a été le peuple de Dieu, le seul et unique peuple de Dieu, il est dur de se voir enlever son brevet et de le voir donner à d'autres, avec garantie du gouvernement. Ainsi, comprenez, sergent, notre colère, et sachez pourquoi nous gardons notre chapeau de soie sur notre tête. Si je suis juif, concevez bien, c'est parce que je crois que la religion juive est la meilleure des religions possibles. Si je suis persuadé de cette vérité, comment voulezvous que je m'incline devant une religion rivale? D'un

autre côté, si notre foi n'est qu'une immense erreur et un blasphème beaucoup trop prolongé, comment expliquez-vous que le gouvernement inscrive les appointements de nos rabbins au budget des cultes?... » Le juif en question pourrait discourir ainsi longtemps, mais, comme en France, les raisons — ni la raison — ne prouvent rien, notre Israélite courrait risque, en fin de compte, de coucher au poste s'il ne retirait point son chapeau.

Je suis moins rassuré, je l'avoue, que certaines gens, en présence de l'irascibilité des âmes pieuses. Le chapeau enfoncé l'autre jour — je ne sais où — sur la tête d'un monsieur qui ne saluait point la procession, ne laisse pas que de m'inquiéter un peu. On lui a 'bossue son chapeau aujourd'hui, j'ai peur que demain on ne lui poche chrétiennement un œil. L'œil une fois poché, tout peut arriver. On ne sait où s'arrêtent les foules. Ces exaspérés et ces éhergumènes de la Charente qui vont pillant les églises pour y trouver le tableau qui empêche les blés de mûrir, sont proches parents des chrétiens trop fervents qui brûleraient encore leurs voisins pour les convertir plus vite. Fanatisme de gauche ou fanatisme de droite, chauffeurs ou inquisiteurs, la brutalité est la même.

L'atroce aventure du chevalier de La Barre ne date que de cent ans, après tout, et votre grand-père pouvait fort bien l'avoir vue. Gela donne à réfléchir. Voilà un homme qui passe devant une procession sans ôter son feutre. Les bonnes âmes en prennent note. Un mois

après, un beau matin d'août, on s'aperçoit que le crucifix placé sur le pont d'Abbeville a été légèrement cassé. Vite, on cherche le coupable. Pourquoi chercher? C'est ce misérable La Barre, à coup sûr. Un homme qui ne salue point les processions est bien capable de mutiler les calvaires. Sans plus de façons La Barre est arrêté. On fouille avec acharnement dans sa vie passée et l'on découvre que certain soir, à souper, ce damné chevalier a chanté sans rougir des chansons libertines. Attends, chevalier ! On vous le condamna tout net à avoir la langue coupée jusqu'à la racine, la main droite détachée du bras devant la porte de la cathédrale, et à être ensuite brûlé vif. Mais la clémence du Parlement consentit à ce qu'il fût simplement décapité avant d'être jeté au feu.

Je vous en conjure, ô mes concitoyens, saluez les processions et ne chantez point du Nadaud entre la poire et le fromage. On ne sait pas ce qui peut arriver. Quand je lis ces gentillesses du temps passé, auxquelles, encore une fois, un centenaire a pu assister,

— et que la Révolution a rendues invraisemblables,

— j'ai toujours une certaine frayeur de les voir tout à coup réapparaître comme des spectres mal congédiés. Et je sais, notez bien, des amis de l'archéologie sacrée qui ne les siffleraient pas.

Les cléricaux d'Oullins demandent qu'on jette par la fenêtre les romans d'Eugène Sue et ceux de George Sand, qui figurent sur les rayons de leur bibliothèque. Tout à l'heure ils voudront qu'on brûle ces malheureux romans sur la place publique. Et quand on aura

brûlé les livres, on pourrait bien.... mais non, je veux croire encore qu'on ne pourrait pas brûler les auteurs.

Au surplus, qu'on suive les processions, que m'importe? Ai -je le droit d'empêcher mon voisin de lire son bréviaire, parce que je suis de la famille de Candide? Je voudrais simplement que le juif de tout à l'heure eût le droit de chanter de l'hébreu par les rues à la suite de son rabbin et que les réformés pussent entonner à leur aise le choral de Luther derrière leur pasteur. Liberté pour tout le monde. Les processions se salueraient alors mutuellement, et ce serait sur les promenades une simple affaire de politesses.*

Ce qui me déplaît, en matière de foi, c'est la mode. On n'est certainement pas plus pieux aujourd'hui qu'il y a quinze ans, mais cela est beaucoup mieux porté.

La piété est à l'ordre du jour, absolument comme les steeple-chases. On n'a pas assez remarqué la belle conduite de ce prêtre qui, à Lyon, a changé, l'autre semaine, l'heure de ses vêpres et donné un coup de pouce aux aiguilles de sa pendule pour permettre à sa clientèle mondaine d'aller l'après-midi aux courses. Dévotion et handicap. Toute la situation présente est là. Voit-on d'ici l'affiche paroissiale de la Madeleine, si la mode lyonnaise arrive jamais a Paris :

c Aujourd'hui, à l'occasion du grand prix d'encouragement, M. Deguerry avancera son discours de deux heures. »

La foule qui suit les processions en province, et même à deux pas de nous, à Panlin, est éviJemment

nombreuse. Le malheur est que je la trouve généralement trop bien vêtue. Les béates élégantes arborent, par exemple, des toilettes un peu bien voyantes pour escorter les bannières. On se croirait à un défilé de bal paré. Apre et sévère religion des ferveurs premières, cilices des croyants et des hallucinés, où êtesvous? Je voudrais les voir, moi, ces dévotes qui ne sont que des curieuses, non pas ainsi cosiumées et enrubannées, mais revêtues, au contraire, de la bure des pénitentes, ce suaire des vivantes, ou armées du martinet des flagellants.

On témoigne, après tout, beaucoup mieux et plus profondément de sa foi en se meurtrissant les épaules qu'en les découvrant, et il est plaisant qu'on suive le sacrement avec un suivez -moi jeune homme.

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