LA CHRONIQUE
On Ta beaucoup attaquée, beaucoup louée; j'ai lu tout ce qui s'est écrit pour ou contre. Quelle singulière campagne! La Chronique valait-elle d'être attaquée ainsi? Fallait -il la défendre aussi vivement? Qui a tort? qui a raison? Volontiers je répondrais : Personne.
Elle ne méritait certes ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.
Je crois pourtant que la Chronique — telle que quelques-uns la comprennent du moins — a fait son temps, un temps parfois très-beau, je l'avoue, avec quelques nuages pourtant, et je suis certain que si elle dure, c'est qu'elle prendra soin de se renouveler. L'esprit — et surtout l'esprit courant du journalisme — doit en effet, sous peine de mort, se transformer.
C'est la loi. On ne plaisante pas aujourd'hui comme on le faisait sous Louis-Philippe, et Alphonse Karr publierait ses Guêpes qu'il n'obtiendrait peut-être aucun succès. En ces derniers temp? même, la forme de l'esprit a changé deux ou trois fois. Je compare ce que le public aimait lorsque j'écrivis mon premier article et ce qu'il demande aujourd'hui. Quels changements ! Et cependant pour établir cette comparaison, je n'ai pas besoin de remonter jusqu'au déluge.
Mes débuts datent de 1860. Il n'y a guère que six ans que je suis, comme on aurait dit jadis, entré dans les lettres, et que j'ai commencé à exercer un état qui me séduisait alors et me plaira jusqu'à la fin.
Le jour où je vis pour la première fois mon nom imprimé, on portait, je m'en souviens, Henry Mùrger au cimetière. Je revois encore ce ciel gris, cette boue liquide, ce cimetière plein de monde, la croix de bois noir avec le nom en lettres blanches : Henry Mùrger, et le.-; violettes du pôle, les dernières violettes qu'on allait lui jeter et dont il avait fait jadis tant de fraîches couronnes à ses pâles amours. J'entrais dans cette vie littéraire, si heurtée, si bizarre, le jour où mourait la bohème.
Jamais, d'ailleurs, cette bohème ne m'eût tenté. Ce qui lui manque, au fond, c'est la passion. Elle n'est pas l'amour de la liberté, elle n'en est que le caprice. Elle ne mange son pain noir qu'en rêvant du pain blane, son fromage d'Italie qu'en souhaitant les ananas. Elle est maigre, mais elle va prendre du ventre. Ah ! les bohèmes rangés, les loups devenus bergers!
A la même époque, des jeunes, secondés par quelques vieux, essayaient de fonder la Revue fantaisiste. Revue et fantaisiste juraient bien un peu de se voir accouplés ; mais je n'entendais guère et je fis de la fantaisie (une fois, une seule). La chanter, cette fantaisie, c'était déjà courtiser une morte. Il y a longtemps qu'elle est partie, repliant ses ailes, durement chassée par la réalité qu'on peut maudire, mais que j'aime parce qu'elle est la Vérité. Puis j'étais, je me sentais journaliste. Ce besoin de parler qu'on éprouve comme une soif devant les événements, les platitudes ou les héroïsmes de son temps, me tenait, m'entraînait. Je parlai beaucoup.
En ce temps-là régnait Y Écho de Paris. On le voja'.t passer, frisant sa moustache, et de ses talons frappant le bitume, bien cambré, bien sanglé, bien peigné, greffant le dédain sur l'élégauce, spirituel en diable, hardi comme un beau page, insouciant, tapageur, plein de mots et plein de Champagne, mélange de mousquetaire et de dandy, à la fois la Palferine et d'Artagnan, — la tentation des lorgnettes, le désespoir des débutants et le roi du boulevard.
Gi-gît l'Écho de Paris.
Aujourd'hui, c'est la Chronique. Il ne s'agit plus d'être Ghamfort, il faut — si c'est possible — être Saint-Simon. Trouver la nouvelle à la main, enchâsser le mot, aiguiser le trait, c'est bien : on demande mieux, on veut une idée, une pensée, une réflexion, une vérité. Et tout cela, parfois — par hasard — je
demande la permission de le dire dans le Nain jaune où la chronique a été bravement attaquée1, la chronique le donne ou l'a donné. Elle n'a pas été seulement une arme de luxe, elle aura été, entre les mains de deux ou trois, une arme de combat. Elle a fait balle, elle a fait trou, et l'on montrera ses cartons un jour en vantant son adresse.
Pendant les heures de silence, la chronique a parlé, parlotté, si vous voulez. Elle était hier de la causerie habilement égrenée, peut-être demain sera-t-elle de l'histoire. Alors que l'appétit de la foule demandait quelque chose pour vivre, une nourriture intellectuelle quelconque, la chronique lui a servi ses horsd'œuvre et peut-être cela seul a-t-il suffi pour que la curiosité de tous ne se lassât point, pour qu'on ne se désintéressât pas de lire, pour que l'esprit — à défaut d'esprit public — demeurât vivant. Elle glis?ait d'ailleurs autant qu'elle le pouvait, cette chronique exceptionnelle, quelque chose de sain et de tonique dans ses plats du jour. Elle donnait du fer aux tempéraments débilités des lecteurs. Elle bataillait aussi la bonne bataille. Si elle disparaît, paix à sa mémoire. Elle n'a pas tout à fait mérité l'oubli.
Mais la foule décidément est lasse des sous-entendus et des feintes, il lui faut des coups droits portés bravement. Je parlais de nourriture; cette foule veut mordre à des viandes noires. L'estomac se fatigue à