Par M. Barbey d'Aurevilly
digérer du piment ou des radis, et dans son journal le lecteur cherche déjà — demain il cherchera bien plus soigneusement encore — l'article substantiel qui ne se contente pas de faire sourire, mais qui prétend passionner, qui ne veut pas seulement égayer, mais émouvoir, blaguer, mais convaincre.
De l'air, en un mot, il nous faut de l'air! La poudre de riz nous étouffait, l'odeur de Paris nous tenait à la gorge. Il faut respirer. Quoi qu'il arrive, on nous a ouvert une lucarne sur les prés, sur les champs, sur le ciel pur et libre; si la lucarne est refermée, nous aurons toujours l'éblouissement du grand soleil dans les yeux. Et allez donc ensuite essayer de prendre plaisir à examiner les laideurs et les coins sombres de notre cellule!
On aura beau faire, il nous faut autre chose. Le public s'en mêle ; il siffle Gora Pearl et il applaudit Gornélie, donne du pied quelque part au Gupidon enfariné des amours de rencontre, et tend les bras à Corneille qui parle de passion, de dévouement, de vertu et de liberté. Laissez monter plus haut la foule dans ces neiges et sur ces sommets ; elle regardera au retour, avec un singulier sourire, les masses boueuses où elle pataugeait il n'y l pas si longtemps." Rien n'est sévère comme les glaciers, et l'œil n'en peut supporter l'éclat incandescent, soit; mais les Alpes contemplées, les Alpes une fois connues, essayez donc d'aller vous pâmer devant les rochers du bois de Boulogne !
Assez donc de menus propos, de personnalités secondaires, de polémiques inutiles et de cancans qui écœurent. Mais il en est qui demandent, qui réclament ces choses. Ceux-là ne sont point la foule, ceux-là ne sont pas le plus grand nombre, et la plupart du temps le public qui ne déjeune pas chez Brebant ne vous comprend point. Les aventuriers et les bruyants, les braillants, sont l'exception. Ils posent pour nous, pourquoi écrire pour eux? Les mascarades ne sont pas l'humanité, la descente de la Gourtille n'était pas la règle : tout Pai is n'est point Paris.
C'est, au surplus, à contempler ces spectacles que l'œil perd son intensité, sa vivacité de vue, ou plutôt que tout se colore avec le temps d'une certaine façon, comme si on portait continuellement des verres de couleur. Peu à peu les aujourlej ourler s (boulevardier est déjà vieux, Méry s'en est servi trois ans avant M. Veuillot), les aujourlejouriers ne voient plus les hommes et les choses que sous des aspects singuliers, bizarres, presque toujours faux. Toutes les impressions, jetées dans le même moule, en sortent avec la même forme. Le procédé remplace l'émotion. Ils n'aperçoivent plus que les petits côtés des choses, les revers des questions, la drôlerie d'une situation, et s'ils étaient par exemple appelés à faire le portrait d'un Cicéron, ils ne constateraient que sa verrue. Ils blaguent} que voulez-vous? « Les ridicules, dit Balzac dans la Monographie de la Presse, sont des espèces de fonds publics qui rapportent dix francs par jour au
blagueur. » (Dix francs par jour, aujourd'hui, ce serait mince, quoique bien payé). On blague les gens riches, les lions, les bienfaits, les crimes, les affaires, les emprunts, tout ce qui s'élève et tout ce qui s'abaisse. Le duc d'Orléans meurt, et Gannal veut l'embaumer, le chirurgien du prince — c'est Balzac qui parle — réclame le droit de faire cette opération ; au milieu du deuil, un blagueur, en apercevant celte lutte de deux réclames dit : — Quel joli article à faire! »
Cette gymnastique est mauvaise. Le bras y grossit trop aux dépens du cerveau. On y épuise sa moelle cérébrale, on s'y éreinte, c'est le mot. Et le public ingrat et les confrères joyeux s'écrient un jour : — 77 n'a plus rien dans le ventre. Rien dans le ventre! cela dit tout. Dans l'enfer des gens de lettres, les aujourlejouriers fourbus doivent figurer, j'imagine , suspendus à des crocs quelconques, comme à l'étal des marchands de comestibles se balancent tristement les lapins vidés.
Et qui vous dit, cependant, qu'il n'y avait pas, qui vous dit qu'il n'y a point parmi eux un Proud'hon, un Marrast, un Garrel? Ne riez pas. Se sont-ils affirmés? es avez-vous vus à l'œuvre? Les polémistes sont-ils faits pour parler d'une pièce de Schiller comme on parlerait d'une première ôez Folies-Dramatiques? Est-ce leur uûique ambition de trouver le mot de toute situation donnée, de forcer l'actualité, cette biche, de courre le renseignement, ce lièvre rare?
Oui, il y a autre choie à faire. Il faut bien dire que
ce régime intellectuel, qui à la fin aura raison des écrivains, produit aussi de singuliers effets sur le public. « On ne développe plus dans l'homme que l'appétit et le rire, me faisait observer un clairvoyant esprit. On ne songe pas aux affamés quand on publie dans les journaux les menus du baron Brisse, on ne réfléchit pas que ce morceau de papier peut tomber entre les mains d'un misérable qui n'a point dîné. Quoil il y a des gens qui mangent maintenant des asperges en branche et je n'ai pas de pain! Et, après le repas, le plaisir. Récits de bals, de soupers, de fêt.s nocturnes, réception chez mademoiselle Tout-le- Monde , la danseuse , sauterie chez mademoiselle Notre-Amour, la cabotine, Y aristocratie de V argent chiffonnant Y aristocratie de la volupté. Et vive l'exemple si tentant, si facile à suivre ! »
Savez-vous quel était le mot d'ordre de ce Lemaire condamné l'autre jour, et qui se nourrissait des causes célèbres, se gorgeait de procès de cours d'assises, enflé du désir de jouer du couteau?
« Je voulais jouir. Je voulais des rentes! »
Il est bien de son temps.
Et, parlant de ces causes célèbres, — ses classiques, — qu'il lisait, relisait, dévorait dans les journaux :
« Dame! j'aimais mieux cela que la politique! »
Eh! parbleu, je le crois bien! Il est, en effet, plus facile d'être un meurtrier que de devenir citoyen.
Quoi qu'il en soit, le jour où, en France, le silence pourra être complètement rompu, la chronique sera morte — et les chroniqueurs qui ont du talent — j'en connais jusqu'à cinq — feront des livres ou des pièces.
Pour moi, je n'attends pas cette agonie, u'est assez. On met parfois dans un article un roman tout entier, parfois une, comédie, parfois un drame. C'est métier de dupe. Ces fragments, tout grassement payés qu'ils sont, reviennent à la longue assez cher à ceux qui les fournissent. On travaille plus, je vous le jure, pour faire un courrier de Paris que pour écrire un article de fonds dans une revue sérieuse. Et que reste-t-il au bout du compte? Des miettes de livres, des lambeaux, de la poussière de volumes. J'aime mieux aller tout droit au Théâtre, au Roman, et tout droit surtout à :;Histoire.