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LES COLLÉGIENS

C'est la rentrée, la semaine lugubre de la rentrée, les huit jours douloureux où l'enfant reprend son pupitre, sa plume rouillée, . et son lit de fer au dortoir, comme Ton reprendrait le collier de misère. Les draina; véritables se sont passés, cette fois, derrière les murailles hautes de ces prisons universitaires que nous apj; - Je vous assure, la dou-

leur esf profonde du pauvre unù ut qi se réveille, un matin, dans les draps de la lingerie, lorsqu'il avait, depuis tantôt deux mois, pïis l'habitude du sommeil paresseux, Jà-bas, dans le logis maternel. Le dortoir est long , noir, avec ces files de lits qui lui donnent comme l'aspect d'un hôpital; il fait froid, on se frotte les yeux lentement, on voudrait bien se persuader que ni les voisins qui se lèvent ou bâillent, ni le pion, qui

surveille et qui dit : Allons ! ni la tunique accrochée au pied du lit et qu'il faut endosser, rien de tout cela n'est vrai et que l'on fait un mauvais rêve. Détestable coup de cloche qui vous a réveillé et secoué ainsi !

Mais non, tout cela est la réalité, et l'enfant a devant lui dix mois, dix lorgs mois de cadenas. Dix mois! De quel pas lent et lourd on descend peur la première fois les marches de l'escalier qui conduit à l'étude ; avec quel amer dégoût on reprend les vieux livres de l'an passé, les gros dictionnaires, et le Conçûmes! Que tout c^la paraît sinistre et fatigant! Les souvenirs des vacances vous trottinent par la cervelle; la tète est pleine de rayons, de gaietés, d'éclats de rire, d'enfantines parties où s'est glissé peut-être un lambeau dïdylle et ce roman à la Loncrus, et il faut retourner, non à l'antiquité, — dont on ne vous enseigne ni le charme ni la grâce, — mais à son squelette. Tous les ans, à cette heure, il me revient comme un souvenir des âpretés d'autrefois.

C'est le mois, c'est la semaine de la rentrée; Les plus longs congés sont finis, les vacances sont terminées. Quelle dou'eur, et, de côtés et d'autres, que de grincements de dents !

Je parle là des collégiens qui ont maintenant retrouvé leur prison, et la grande étude aux pupitres luisants, tout constellés de noms et de dessins hiéroglyphiques, et le dortoir aux files de lits interminables — qui ressemblerait à l'hôpital, si l'on n'avait, au lieu de la sœur de charité qui veille, un maître d'étude

qui surveille et dont le pas lourd fait craquer le plancher pendant qu'on s'endort. Vous ne saurez jamais, vous qui jamais n'avez, étant enfant, quitta le coin du feu paternel, la maison de votre mère, le jardin — si petit, mais où l'on était si libre, — vous ne savez point, vous ne pouvez point savoir tout ce qu'il y a de douleurs profondes, de blessures cruelles, d'amertumes et de souffrances dans ce simple mot : la rentrée.

La rentrée ! Songez donc à tout ce qu'on laisse derrière soi de douceurs avidement savourées pendant deux mois, de caresses, de friandises, de jeux, de baisers, de liberté ! Et tout à l'heure, ce soir, à la nuit, il faudra mettre entre tout cela et une vie nouvelle (li vie de l'an passé) une lourde porte avec de gros verrous menaçants et froids! Croyez-vous qu'il y ait- beaucoup de souffrances en ce monde comparables à celles de l'enfant qu'on reconduit, octobre venu, par les rues pleines de gens, jusqu'à cette prison, jusqu'à cette caserne qu'on nomme le collège — et qui attend ?

Il marche tête basse, l'estomac vide, — car à dîner il n'avait pas faim — et le cœur gros, les yeux pleins de larmes. Il voudrait s'arrêter ; chaque pas, il le sait, le rapproche du but maudit. P^tre'condamné ! ne pas pouvoir retourner en arrière 1 II travaillerait si bien, chez lui, dans sa petite chambre, si on le laissait là-bas avec ses cahiers et ses livres! Non, non, il faut marcher. La main de la mère qui l'accompagne serre sa main comme pour lui dire : Courage ! Le père essaye de railler : « Il n'estpas d'amis qui ne se quittent, disait le roi Dagobert en jetant ses chiens dans l'eau! » Et parmi les pleurs

que l'enfant dévore se glisse un sourire. D'ailleurs il se raidit. « Xe faut-il pas être Spartiate dans la vie?» Voilà des années qu'on le lui répète tout les jours.

— Spartiate ? Je voudrais bien vous y voir !

Enfin, c'est elle, cette porte. Qu'elle est sombre! Et que ce chemin est court, de la maison au collège . Déjà fini? On reste sur le trottoir encore un moment. On fait deux pas, on en fait dix, mais après tout il faut bien revenir au même endroit, il faut bien rentrer. Le père a sonné. Oh ! ce coup de sonnette, je vous jure qu'on ne l'oublie pas de sa vie ! C'est quelque chose de lancinant qui va droit au cœur et vous le perce ! a Allons, adieu, à bientôt. A la Toussaint ! Sois sage ! » Ces mots derniers sont encore dans l'oreille du pauvre collégien, les lèvres de sa mère réchauffent encore sa joue, qu'il se trouve déjà de l'autre côté, la porte refermée derrière lui, seul, bien seul, avec la vaste cour toute noire, et les fenêtres du dortoir, là-bas. qui le regardent comme des yeux rouges. C'est fini. Les classes vont recommencer, et les heures des devoirs où l'on risque en tremblant son jour de sortie pour chuchotter tout bas avec le voisin, et les réveils glacés, l'étude où l'on descend avant le jour, les leçons qu'on apprend avec les paupières pleines de sommeil, les récréations prises en plein air, en plein vent, par la neige, les doigts gonflés et les orteils gelés par l'onglée, et les promenades du jeudi, longues, lentes, lourdes, promenades à Monceaux, promenades au bois de Boulogne , où l'on coudoie les passants libres, les enfants qui courent gaiement où i sveulent, les cavaliers

qui bondissent et disparaissent dans un flot de poussière, les équipages où, dans les fourrures, les femmes passent en regardant vos pantalons trop courts avec un sourire qui est un coup de poignard, — ou, qui pis est, en ne vous regardant pas! Et l'on rentre le soir, à l'heure où le gaz s'allume dans le crépuscule, où les gens hâtent le pas vers lediaer, l'on rentre, attristé, avec des envies de crier ou des envies de pleurer — et des retours mélancoliques vers cette table de famille, où la lampe à abat-jour vert éclaire les beaux fruits sur la nappe blanche î

Le beau temps du collège? Ah! misère! Et n'est-ce pas cette éducation comprimée, disciplinée, quasi militaire, qui fait de nous tous des pieds-plats ou des révoltés ? Elle courbe les uns, elle force les autres à se raidir. Elle modifie tout le monde. Dès les bancs du collège, à les voir jeter sur le pion des regards de supplication ou de courroux-, on reconnaît les courtisans et les insurgés. Et ce malheureux pion, bourreau des autres et bourreau de lui-même , comme il souffre et comme il fait souffrir ! N'est-il pas cruel de le voir en butte à tant d'assauts, à tant de haines, à tant de vengeances ! On lui mettra des plumes de fer dans sa chaise, de la glu a son pupitre [et le pauvre diable n'a qu'un habit), du poil à gratter dans ses draps (et le malheureux a besoin de sommeil) ! Ce sont les représailles de tous ces faibles contre le fort, la lutte des individus contre l'Éiat. Et quelle lutte ! Mais aussi le pion n'est-il pas féroce, lorsque pour un geste, pour un rire, pour un mot, pour rien, il consigne tout un

dimanche, il met en retenue tout un jour — douze heures ! — l'enfant qui souriait, dont le cœur battait à l'idée de sortir, d'aller, de courir, d'être libre, d'embrasser son père, sa mère, sa sœurl

Je m'attarderais, certes, parmi ces souvenirs, — les premiers, les plus durs ! Et qu'on les maudirait, si l'on n'avait, pour les rendre plus légers, les camaraies d'autrefois qui, soudain évoqués, semblent vous dire : « N'avais-je point aussi ma part du fardeau? » C'est vrai. Voilà même que le poids du fardeau semble bien diminué. Tant d'épaules, tant de bras — tant de cœurs — vous aident à le supporter !

Parmi ces compagnons de la première heure, compagnons de chaîne, doux forçats de l'enfance, j'en revois un que la mort vient de nous enlever. Il s'appelait Prosper Jourdan. C'était un poëte, un vrai pcëte, et je lui ai sans doute entendu réciter ses premiers vers. Il avait débuté, voilà quatre ans, par un petit chef-d'œuvre de forme et de sentiment, Rosine et Rosette, un conte en vers, une rêverie, une tristesse, un cri. Que de charme et que de douleur déjà! Prosper Jourdan avait vingt-deux ans alors. I) n'avait pas viDgt-six ans quand la mort est venue le prendre, au mois de mai dernier. Sur ses cahiers de notes, au crayon, on a trouvé ces lignes attristées : « Le 1er mai 1840 — époque à laquelle je pouvais encore espérer ne jamais venir au monde.... »

Les mains pieuses de son père, celles de sa mère et de son frère, ont aujourd'hui réuni les fragments que le cher poëte a laissés. Des contes, des poésies diverses,

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des observations sur les hommes et les choses, une ébauche de roman, de l'esprit à revendre, du cœur à prodiguer. Il n'est pas, ce livre posthume, destiné au public, et les seuls amis y pourront aller rechercher celuiqu'ilsontperdu. Il ne s'achète pas,— onledonne, — et sur la première page, comme sur une tombe, on lit ce nom: Prospcr Jourdan. Et tout ce q\ie cette âme a rêvé de beau, tout ce que cet esprit a observé de

juste pendant les douze années de sa vie de poète

1854-1866 — nous le retrouvons là : amour, doute, ironie, enthousiasme, désespoir et foi, — tout ce que nous portons nous-mêine en nous d'hésitations et de luttes.

Eu parlant de ces souffrauces d'autrefois — petits malheurs de collégien, —il s'écriait, Prosper Jourdan :

Où sont-ils mes chagrins d'enfant, Grandes peines vite oubliées, Aux larmes si vite essuyées, Que je riais en même temps?

Oui, mais n'avait-il pas adorablement écrit lui-même, un jour, à propos d'un de ces petits malheurs: a Les malheurs c'est comme les diamants; si petit que cela soilj cest toujours quelque chose. »

J'avais perdu de vue mon compagnon de classe, en ces dernières années, je le sarais en Algérie, à Mont- Riant, là-bas, rêvant, bâillant aux étoiles de la Mitidja, et je comptais bien le retrouver un jour, causer, faire un avenir de notre passé. Non. Il était dit que je ne le reverrais pas. Mais je puis du moins joindre ma douleur à celle de ses paren's, de ses amis, et remer-

cier M. Louis Jourdan, qui me rend, en m'adressant ce livre, le camarade que je n'ai plus, — ce fils qu'il retrouvera lui-même tout entier dans ces pages émues que je relirai bien souvent.

Et voilà que ce regard jeté vers les années de jeunesse me rappelle la grande semaine, la semaine de la Saint-Charlemagne où les collégiens boivent a la santé de l'empereur Germain. On porte des toasts en latin, on fraternise en vers français. Les lauréats imitent Boileau et boivent du vin de Champagne au dessert. Ces (êtes universitaires ont leurs gaietés uniformes et leurs surprises stéréotypées. Le professeur bel esprit plaisante avec la grâce de Joseph Prulhomme soulevant des haltères ou de Thomas Diafoirus se livrant à l'exercice du thème grec. Vient avec lui Félève-poëte. Que d'épîtres de ce genre nous avons entendues au temps jadis! Nous les applaudissions de tout cœur, et pourtant, à bien réfléchir, elles étaient faites pour nous gâter le meilleur repas. La Saint- Charlemasrne, cette récompense, devenait subitement quelque cho-e comme un pensum. Mais quoi! on était jeune et l'on digérait les alexandrins aussi facilement que la poularde truffée.

Tout le banc d'honneur se retrouvait, chaque année, a cette même table. Je me rappelle le préau du lycée Bonaparte avec sa nappe mise et ses ornements tendus par Godillot. Je revois encore Listz, notre camarade, montant en chaire et dépliant ses vers. Il rejetait en arrière sa longue chevelure et nous l'ap-

plaudissions. Il est mort. Le père s'est fait prêtre. Il y avait aussi là parmi les grands un jeune homme de talent, devenu un homme distingué, Maurice Raynaud, l'auteur des Médecins au temps de Molière. Lui aussi parlait ou recitait dans les banquets de la Saint- Gharlemagne. Ceux-là du moins avaient de l'esprit ou de l'éloquence.

Au lendemain du 2 décembre, notre banquet prit une couleur singulièrement foncée. S'il m'en souvient, il y eut, ce jour-là, des enfants qui jouèrent au jacobin, entre la poire et le fromage. Nous avions vu partir un de nos camarades pour l'exil, Paul Parfait, qui à Bruxelles allait rejoindre Noël Parfait, son père. On but à sa santé dans notre coin. Nous avions la tête embrasée de phrases de Tacite. Tite-Live et Lucain semblaient être assis à nos côtés. Ces Romains étaient de la fête. Le proviseur Gros ne fut pas content.

Les associations d'anciens élèves profitent de cette date pour se réunir aussi et banqueter. Rien de curieux comme ces agapes où l'on ne se reconnaît plus au début, où Ton se tutoiera en sortant. Il semble qu'on assiste à quelqu'un de ces repas fantastiques dont parle Swift dans Gulliver, et où viennent défiler les spectres. On se retrouve, on s'étonne. Les exclamations se croisent :

« Comment! c'est toi? Tiens, je te croyais mortl

— Monsieur, passez-moi donc le sel, je vous priel

— Tu ne me tutoies donc plus, mon bon?

— Je suis marié. Je suis heureux.

— Je suis plus heureux. Je suis veuf.

— Et Malurel, qui était si genlil au collège avec | ses cheveux frisés?

— Tiens, ce gros, la-bas, le nez rougi.

— Ce chauve, qui s'étrangle en buvant?

— Oui, c'est lui.

— Je ne l'aurais pas reconnu. Est-ce que tu ronfles toujours en dormant? »

La vie et le hasard rendent, d'ailleurs, ces rencon-> très bizarres. Les rangs sont confondus , les extrêmes se coudoient. L'habit râpé s'assied à côté de l'habit taillé par Alfred. La boutonnière constellée d'ordres étranges ou étrangers ne méprise pas la boutonnière vierge. La glace, du premier coup d'œil, se fond à la] fumée du potage, et tout est dégelé quand arrive le i parfait glacé. On fraternise de bon cœur. On oublie les distances. L'égalité règne. Le salon du restaurant se I transforme en réfectoire, et le repas de Chevet fait son- j ger aux lentilles du bon vieux temps, les lentilles universitaires, qui pousseraient Esaû à renoncer à son droit d'aînesse pour avoir le pouvoir de ne pas les manger.

Et puis on cause. Que de rêves fustigés! Que de réalités douloureuses ! Voilà ce que l'avenir a fait de tant d'espoirs, de tant de songes 1 Ou passe en revue les choses d'autrefois et les hommes. Le dessert, malgré sa joie, ressemble vaguement à l'appel d'une compagnie au lendemain d'une bataille. Et que de fois, après un nom, au lieu d'entendre dire l'oraison funèbre de la Tour-d'Auvergne, un triste silence semble répondre :

« Un tel ? Mort au champ du déshonneur I »

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