‹ La débacleChapitre 36 sur 46 · ROSSINI · texte numérisé non relu

ROSSINI

Les tristes semaines que nous traversons ! La mort passe, elle frappe, elle fauche, elles plus aimés, les plus respectés et les plus illustres disparaissent, nous laissant — consolations amères — l'exemple et le souvenir.

Personne n'a tracé le tableau exact des funérailles de Rossini C'est une journée pourtant qui datera dans l'histoire de l'art. Le spectacle était imposant : le génie se survivant à lui-même et célébrant sa propre gloire, le musicien mort faisant entendre encore à la foule sa grande parole et sa pure voix. Tout ce qui porte un nom, tout ce qui est glorieux, ou seulement célèbre, s'était réuni, l'autre jour, dans cette 'église de la Trinité, église mondaine et demi-mondaine qui semblait prendre un air de fête. Les funé-

railles des grands hommes ont cela de superbe, que le deuil lui-même perd de sa tristesse et ressemble à une apothéose.

Une foule immense, pressée, passionnée plutôt que recueillie, les habits noirs dans la grande nef, les robes , les voiles de deuil des femmes dans les bascôtés, partout un fourmillement singulier et, autour du catafalque semé de larmes d'argent et incendié de cierges, des propos, des saluts, des signes de mains et des sourires. Les galeries supérieures étaient envahies aussi. Sur ces balustres sculptés se penchaient des visages de femmes ; on cherchait, d'en bas, à reconnaître les artistes qui tout à l'heure allaient chanter et dont le profil se dessinait sur les fresques de la coupole ou sur les tuyaux luisants de l'orgue. On eût dit une de ces galeries de marbre que Véronèse peuple de personnages, mais remplies cette fois de femmes de Stevens ou de Chaplin.

Il se fait un remous dans la foule ; les portes s'ouvrent. Une file de soldats pénètre dans la nef, les baïonnettes au bout du fusil et tracent un sillon au milieu des habits noirs. L'officier commande, à haute voix, comme en un champ de manœuvres. Tout à l'heure va passer le corps. Les suisses le précèdent, la pique de leur hallebarde enveloppée d'un crêpe, comme un lustre qu'on n'allume pas. Le cercueil est porté par les employés des pompes funèbres, qui seuls, comme les soldats leurs schakos, ont le privilège de garder leur chapeau ciré sur la tête. Quelques-uns sont rouges et plient sous le faix, se mordant les le-

•vres. Ce mort était grand hier; maintenant il est lourd.

Les députations suivent le cercueil. On cherche les visages connus, on se les montre, on se penche, on demande un nom, on en dit un autre. Les députés italiens marchent derrière l'ambassadeur, qui a arboré l'uniforme de cérémonie.

La messe a commencé. Ce son vibrant et pleurant de l'orgue s'élève comme une plainte et jette à la foule ses sanglots. L'instrument semble attristé, la foule n'est que curieuse. Des voix répondent, les notes s'échappent triomphantes ou lugubres. Est-il possible d'entendre jamais un pareil concert? La voix de rossignol italien de la Patti répond aux accents de fauvette suédoise de laNilsson; l'accent pénétrant et sympathique de Faure réplique à Tamburini. De tous côtés, de l'orgue et du chœur, des cris, des prières, des hosannah, des requiem s'élancent. L'artiste mort est rendu vivant par ses interprètes; la prière de Moïse va retentir bientôt comme un chœur d'éternelle gloire. Maintenant, sur cette église tombe, comme une nappe, la voix puissante, chaleureuse, ardente, déchirante, de l'Alboni.

Un frisson a parcouru l'assemblée tout entière. On a vu osciller, se pencher, remuer comme un champ de blé sous le vent, ces têtes qui se courbent, émues, et dont les regards cherchent la femme , en ce moment invisible , dont la grande âme a passé dans un verset du Stabat. Quelle incomparable artiste! On applaudirait volontiers; mais quel applaudissement vaudrait la

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poignante émotion de tous , les larmes silencieuses de quelques-uns? Comme tout ce que nous avons entendu, vocalises de la Linda, romance à'Ophélie, est loin de cette voix merveilleuse, profonde et fière 1

Elle avait voulu chanter une dernière fois aux funérailles de Rossini, cette femme de cœur à qui Rossini avait prédit la gloire. Elle était venue apporter au mort le tribut de son admiration. Elle payait en sanglots la dette de la reconnaissance. Puis elle est repartie, heureuse de la tâche remplie, et nous laissant le souvenir de cette admirable chose que nous avons entendue et que nous n'oublierons pas.

Slabat incomparable, chœur superbe de Moïse, comme la voix du commandant des troupes vous soulignait cruellement! On les accompagnait, ces morceaux magnifiques, de bruits de crosses sur le parquet et de cris de : Portez armes ! Un mouvement de dépit ou de colère vous échappait, involontaire. On retombait brusquement de l'éther dans la caserne.

D'autres racontaient tout bas les souvenirs de la vie de Rossini. « Il reposera à Paris. Le fossoyeur de Bologne sera dépité. » En son voyage en Italie, Jules Janin, en effet, raconte que, passant par Bologne et visitant le Campo-Santo, qui est célèbre, un fossoyeur lui dit :

* C'est ici sans doute que j'aurai l'honneur de mettre en terre le signore Rossini!

— Oui-da? » fit Janin.

Et il conta à Rossini le propos de l'homme à la bêche :

« Bahl dit Rossini, laissez-le dire; la seule chose que je lui demande, c'est de prendre patience le plus longtemps possible!

Un autre, en riant, nous apprenait ce fait que Rossini jurait volontiers, et que son ami l'archevêque de Bologne, qui voulait lui épargner le plus de péchés possible, lui avait accordé pour toutes ces paroles sacramentelles une dispense en bonne forme , sur papier revêtu du sceau épiscopal.

Et combien d'anecdotes encore pendant que la cire brûlait autour du catafalque où Rossini dormait sous une couronne d'or et une couronne de lauriers !

Dans la rue la foule était grande. On attendait. Que si tous les gens qui étaient là savaient le nom de Rossini (et certes, ils le savaient), on peut dire que cet homme a connu la gloire. Le cortège s'avance vers les boulevards par la Ghaussée-d'Antin. La troupe qui fait la haie est bien peu nombreuse : les curieux enfoncent les rangs, passent entre les soldats, se joignent aux députations qu'ils disloquent, et roulent comme un flot derrière le corbillard. Quelques-uns vont au pas, scandent leur marche sur les airs funèbres. D'autres poussent, crient, veulent avancer, bousculent les voisins. Les flâneurs de boulevards ou de squares, les coureuses de rues, sont là, avançant, se tenant bras dessus bras dessous, avec des visages gais et de larges sourires. On piétine dans la boue, on se marche sur les pieds; c'est la cohue. Tout cela roule comme un fleuve par les boulevards, se recrutant en chemin des impatients qui veulent tout voir, et, sans

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ordre, sans silence, avec la joie des jours de fête populaire, sous un ciel gris et dans la boue du macadam, s'en va ainsi jusqu'au cimetière.

0 soleil italien ! Tombeaux discrets de Bologne ou de Pise !

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