LOUIS BLANC
L'auteur et le livre.
Une des études les plus intéressantes pour l'homme qui veut en quelque sorte tâter le pouls au public et savoir si son sang bat lentement ou fort, c'est une station dans une boutique de libraire. Je ne dis pas un libraire de high life, un de ceux qui vendent les livres gris d'Eugéoie et Maurice de Guérin, les petites images chères à Veuillot et les statuettes en stéarine, mais un libraire populaire, avec étalage en plein vent, cet étalage tout pavoisé de brochures rouges ou vertes, de petits livres de la Bibliothèque utile et de journaux qui sentent bon.
On voit entrer, vers midi, lorsqu'on déjeune, ou le soir, la journée finie, les ouvriers du quartier, tête nue, et à toute heure , les passants et les fillettes. Ils jettent sur le comptoir quelques sous, prennent un
journal, souvent deux, et emportent cela rour le lire. Ce sera la pâture du soir. Cette profusion de feuilles à bon marché a décidément habitué le peuple à dévorer deux sortes de pain quotidien.
Après les journaux viennent les ouvrages en vogue, les livres qu'on publie par livraisons. Ils ont leur public aussi, qui est nombreux. J'ai désiré savoir — je suis curieux — ceux qu'on achetait le plus volontiers. Il n'y a pas longtemps, m'a-t-on dit, le roman-feuilleton triomphait sur toute la ligne. Les aventures improbables, les combinaisons étonnantes, les crimes les plus atroces ou les plus fous tenaient le public attentif. Il y avait de la fièvre dans le geste hâtif avec lequel on ouvrait le journal qui devait vous apprendre si tel forçat illustre était mort.
Mais le temps marche.
On s'inquiète aujourd'hui d'autre chose. Il y a dans l'air comme un souffle nouveau. Ce qui intéresse, ce qui séduit, ce qui passionne, ce n'est plus le roman, c'est l'histoire; ce n'est plus la fiction, c'est la vérité. On veut d'autres drames que ceux qui sortent sanglants ou bouffons du cerveau d'un homme. Il faut au public le spectacle de ces drames éclatants qui sont nés tout écrits du cœur d'un peuple.
Tout ce qui parle à la foule du passé glorieux, tout ce qui évoque quelque date magique et immortelle, tout ce qui porte ce nom foudroyant, Révolution, est certain du succès. On va droit à ces livres ; ce sont eux que le peuple achète, ils compiem des lecteurs par milliers.
Ces mouvements de réveil ont leur importance. M. Garnier-Pagès publie-t-il en livraisons son Histoire de 1848? On la tire a cinquante mille exemplaires. Daniel Slern fait illustrer la sienne? Elle s'enlève avec rapidité. Thiers après Lamartine, Louis Blanc après les Girondins, vont partout sous cette forme populaire, et composent le fond de la bibliothèque de tous.
Onannonce justement que, l'auteur de l'Histoire de la Révolution française et de l'Organisation du travail, M. Louis Blanc, prépare, lui aussi, à cette heure, une Histoire de la Révolution de 1848. Il avait déjà dit son mot sur cette époque, mais le livre, ou plutôt le mémoire justificatif, imprimé à la fois en anglais e( en français, n'a point ses entrées en France. Cette histoire nouvelle sera un événement1.
Depuis qu'il a achevé la publication du livre qui, avec l'ouvrage de Michelet, est le plus beau des monuments élevés à la Révolution française, M. Louis Blanc n'a pas donné d'oeuvre inédite. On nous promet depuis trois ans un Tableau des Salons au dix-huitième siècle, où sa verve de coloriste viendra en aide à 6on érudition de lettré et d'homme de goût et à sa science de philosophe.
En attendant, il envoie tous les huit jours d'Angleterre une de ces études qui, publiées dans le Temps,
1. Elle a paru, depuis la publication de cet article, en deux volumes qui ont fait le jour sur cette époque si rapprochée et si peu connue. M. Louis Blanc y conte éloquemment les efforts et les déceptions d"hommes honorables, et purs et par conséquent calomniés.
sont comme les pages détachées d'un beau livre tracé au courant de la plume et des événements. En vérité, on serait tenté de pardonner à l'exil et de moins l'exécrer lorsqu'on songe que c'est à lui qu'on doit tant de choses et des plus sublimes. C'est l'exil qui dictait à Bœrne et à Heine leurs lettres sur la France; c'est l'exil qui a fait connaître l'Angleterre à la France par Louis Blanc et parEsquiros. Ainsi les peuples fraternisent et s'embrassent par les malheureux et les proscrit-. Les pleurs qui coulent en ces rencontres effacent, dirait-on, le sang versé sur les champs de bataille.
Il y a déjà vingt ans que Louis Blanc est hors de France. Vingt ans de labeur assidu, de travail et aussi de travail sur soi-même, vingt ans de longues heures où le chœur des regrets, des espérances détruites, des souvenirs défunts, vient tournoyer autour des tempes qui grisonnent, comme une ronde de fantômes.
Il y a vingt ans qu'arraché de son banc par l'émeute qui, en le portant en triomphe, le désignait clairement à la haine, il a choisi à Brighton un coin de rivage où il peut parfois voir frissonner au mât d'un navire notre drapeau aux trois couleurs.
Il vit là-bas, allant souvent à Londres, où il est à la fois respecté et admiré, où l'on écoutait jadis son éloquente parole de spealter (il parle l'anglais avec la même correction que notre langue et il est le collaborateur de jourmux britanniques, YAthscneum, etc.), mais il n'oublie point la France ; il se souvient de Paris.
Il écrivait, Tan dernier, dans le Paris Guide, à propos des embellissements de M. H^ussmann, qui a sub-
stitué sur les armes municipales une pioche au vaisseau légendaire :
« Tous les souvenirs sont-ils donc destinés à dispa- « raître? Parmi ceux des enfants de la France qui « l'ont quittée depuis longtemps, j'en connais qui pâa lissent d'effroi quand on leur dit : « Si vous reve- «. niez à Paris dema;n,vous ne le reconnaîtriez plus! » « Quoi! déjàt... Pans! hélas! c'était pourtant bon à « reconnaître ! »
Paris était bon à reconnaître ! Cette simple ligne mélancolique et navrée m'a profondément touché quand je l'ai lue. Louis Blanc a souvent d'ailleurs de ces retours attendris, de .ces accès d'émotion sobre et juste. Il n'a pas été gâté par la vie, et celui-là, comme tant d'autres, a payé cher sa gloire.
Il a cinquante-cinq ans. Il est né à Madrid. Son père inspectait les finances espagnoles sous le roi Joseph. Sa mère était proche parente de Pozzo di Borgo, le général. * J'ai été élevé, dit-il, par des parents « royalistes. L'horreur de la Révolution est le pre- « mier sentiment fort qui m'ait agité ! Pour porter le « deuil et embrasser le culte des victimes, je n'avais « nul besoin de sortir de ma propre famille, car mon « grand-père fut guillotiné pendant la Révolution « et mon père eût été guillotiné comme lui , s'il n'eût « réussi à s'évader de prison la veille du jour où il de- « vait passer en jugement. Ce n'est donc pas sans « quelque peine que je suis parvenu à me faire une
« âme capable de rendre hommage aux grandes choa ses de la Révolution et à ses grands hommes. Mauc dire les crimes qui l'ont souillée n'exigeait certes ce de moi aucun effort. Je plains quiconque, en lisant « ce livre (l'Histoire de la Révolution), n'y reconnaîtrait a pas l'accent d'une voix sincère et les palpitations d'un « cœur affamé de justice. »
Louis Banc était venu à Paris en 1830. Il était pauvre et il avait à nourrir son père et son frère, Charles Blanc, plus jeune que lui. Il avait alors vingtsept ans. Daniel Stern a conté que parfois, les dures journées étant fréquentes, Louis Blanc, qui donnait des leçons ou écrivait des prospectus pour vivre, feignant d'avoir pris son repas au dehors , répondait : J'ai mangé, quand on lui disait : Pourquoi ne manges-tu pas? et laissait à son frère une part plus grande de la nourriture du jour.
Il faut faire connaître ces histoires: Ce sont des traits qui amènent les larmes. Un jour, Pozzo di Borgo fait appeler son neveu, lui annonce qu'il va se charger de son avenir, lui parle avec une certaine hauteur et, par un valet, l'entretien fini, lui fait remettre une bourse.
« Une aumône à moi ! le frère de ma mère ! »
Louis Blanc jeta la bourse à terre et sortit de cet hôtel, où on ne le revit jamais, la colère dans ses grands yeux noirs1.
Aujourd'hui Louis Blanc a triomphé de la nécessité dure. Il doit à son travail de pouvoir être libre.
1. Ah! si je pouvais citer la lettre touchante que m'écrivait à ce propos M. Charles Blanc! — Je la donnerai un jour.
Il n'est pas riche pourtant, et comment le serait-il avec son désintéressement? Lorsqu'après son grand succès de l'Histoire de Dix ans, il entreprit d'écrire Y Histoire de la Révolution, il passa, m'a-t'on conté, nn traité avec les éditeurs Pagnerre, Furne et Leclercq. Il leur vendait les dix volumes de l'ouvrage moyennant deux cent mille francs.
1848 arriva. Les affaires subirent une notable atteinte pendant un moment, — moment assez court, car le commerce n'a jamais mieux prospéré qu'à la fin de la République. Les éditeurs soumirent le cas à M. Louis Blanc.
« Eh bien ! dit-il, partageons cela. Rien n'est plus simple. Au lieu de 200000 francs, vous ne me donnerez que 100 000 francs, et l'Histoire de la Révolution aura douze volumes.»
Il devait mettre dix-huit ans à les achever. Ce livre fut, a-t-il dit, pendant ces dix-huit ans « l'occupation, le charme et le tourment de ma vie. »
Avec le poëme merveilleux de Michelet, qui met au premier plan le peuple, cette Histoire de la Révolution doit occuper et occupera un des rayons choisis de la bibliothèque du citoyen.
Nous attendons aussi cette Histoire de la Révolution de 1848, où l'auteur nous dira sans doute tout ce que le temps, l'expérience, les longues réflexions de l'exil ont apporté de changements dans ses idées d'autrefois. La vie est la grande maîtresse. Quelles modifications singulières! Louis Blanc, qui, après le 15 mai, était
l'effroi de la bourgeoisie, et que les gardes nationaux voulaient fusiller sans jugement (la belle conseillère que la peur!), l'auteur de V Organisation du travail est devenu une des autorités de cette même bourgeoisie. Instruite par les années, elle regrette peut-être ses ardeurs d'autrefois, elle a signé l'acte de réconciliation, et l'écrivain du Temps- est maintenant un de ceux qu'elle a adoptés et qu'elle honore.
C'était la transaction inévitable. Toute révolution est en même temps un problème qui pourrait s'appeler : Faute de s'entendre.
Et lui-même, sans renier rien de son passé, Louis Blanc est devenu comme un homme nouveau dont le nom est à la fois une autorité et une leçon. C'est un politique assagi, comme dirait le vieux français, mais assagi sans renoncement et qui conserve encore et gardera toujours les ardeurs et les vail:ances de sa jeunesse, cette foi , cette flamme, cette verve, cette pétulance méridionale qui entraînait.
Petit, quasi imberbe, le regard brûlant, à trente ans il avait l'air d'en avoir quinze. A cinquante ans, il a l'air d'en avoir trente.
On parle de lui offrir une candidature aux élections prochaines. Sa nomination serait certaine. Mais l'auteur de la Révolution française prêterait-il serment à son ancien collaborateur du Progrès du Pas-de-Calais?
Non certes.
Il est de ceux qui, voulant rester debout, demeurent fidèles à la loi de conscience et n'abdiquent pas.