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UNE LETTRE DE COCHINCHINE

« .... C'est, me dit le facteur, une lettre de Cochinchine !

— De Cochinchine? »

Il n'y avait pas à en douter, le facteur me tendait un carré de papier jaune qui portait le timbre de Saigon et la date du 30 mai dernier, — une lettre maculée, trempée évidemment dans du vinaigre, l'encre effacée à demi et l'adresse mal mise. J'ai peut-être des amis à Paris, mais je ne savais pas en avoir en Cochinchine. Qui pouvait s'inquiéter de moi à deux mille lieues d'ici, et de si loin, qu'avait-on à me dire? Je ne reconnaissais pas l'écriture. Qui m'écrivait, au fait? et n'élait-ce pas un indifférent, un camarade de hasard? un beau matin parti pour l'aventure? J'ouvris la lettre et je la lus.

C'était bien un ami.

La lettre venue de là-bas me parlait de choses oubliées à demi, d'un passé qui n'est pas loin, mais qui déjà s'efface, des bancs du lycée Bod aparté où nous étudiions ensemble, des loDgues soirées de l'étude où je griffonnais déjà des romans, où nous bâtissions des drames; — et des projets en avenir et des châteaux en Espagne.

Et du jour où nous nous étions séparés, — toi de ce côté, moi de cet autre, — pour nous retrouver moins de dix aDS après, moi ici, lui en Cochinchine. Mais que vous importerait cette lettre d'un soldat perdu au fond d'un petit poste de l'Asie, entre les Annamites et les serpents, si elle ne contenait de ces renseignements que nous dédaignons, de ces notes cent fois plus curieuses que dos propos parisiens, — des nouvelles, un souvenir de cette petite garnison qui veille, là-bas, si loin, au salut de toute une colonie, qui est aussi la France? Tenez, voilà des soldats, de pauvres diables de fantassins de marine, qui sont toujours en campagne, de janvier à décembre, et qui, nuit et jour, combattent ou restent le fusil chargé. Encore s'ils étaient près, s'ils étaient vus! — Se savoir regardé, ce n'est plus souffrir. Qu'importe la mort, si l'agonie a des consolateurs, — ou, moins encore, des spectateurs ?

Mais ces dévouements obscurs, ces batailles sans gloire, ces héroïsmes dans la nuit ! C'est le sublime cela, et le cœur bat d'orgueil et se serre à la fois quand on y songe. La Cochinchine est une Chine en minia-

ture, et si ce mot de miniature impliquait une idée gracieuse, j'écrirais : une Chine dégénérée. On a trouvé plaisant de surnommer ces pays -là les pays bleus. Les potiches et les paravents nous ont donné sur eux des idées qu'il faut combattre. Ajoutez que les contes des mangeurs d'opium sont venus joindre leurs mensonges à ceux des écrans et des tasses à thé, et voilà un peuple assez mal connu.

C'est le pays de la Fantaisie , mais c'est aussi celui de la Fièvre. En Gochinchine, comme en Chine , — plus qu'en Chine, — les miasmes des rizières rongent les muscles et cavent les yeux. Ce ne sont pas des hommes, mais des fantômes qui vivent dans ces marécages. Partout des moustiques ; on s'éveille parfois avec des paupières formidables, atrocement gonflées, des lèvres horribles ou des joues affreusement ballonnées.

Impossible de dormir ou de sortir sans moustiquaire. C'est un continuel assaut à soutenir. Les animaux mêmes, les chats, les chiens, ont un moustiquaire adapté à leurs reins.

Les porcs ont un moustiquaire dans leur étable.

Le pays est coquet au surplus, vert, de ce vert aqueux des prairies anglaises , mais plus riche. Certains coins de plantations, tels bois de bananiers ou de palmiers tenteraient un peintre. Mornes , les Gochinchinois regardent ces paysages de la baie de Tourane avec des yeux éteints. Ils sont triste?, d'humeur plombée^ comme tous les peuples esclaves, — la plu-

part sales et maladifs, mâchant leur bétel avec des mouvements lents et comme endormis.

Ce bétel donne aux lèvres des hommes et des femmes l'aspect élégant de la bouche d'un gamin qui vient de dévaliser un buisson de mûres. Encore le bétel pro luit-il une coloration plus foncée.

Mais tout est affaire de mode.

Plus les dents sont noires, dans ce pays d'Annara, plus elles sont estimées. Les dents blanches sembleraient à un Ccchinchinois quelque chose comme une difformité.

On nous a conservé ce mot d'une élégante de Saigon à l'un de nos officiers :

« Il n'y a que les chiens et les Européens qui aient les dents blanches ! »

Ce peuple, maigre et d'aspect miné, rongé, avec ses membres grêles, n'en est pas moins très-brave.

Ou sait avec quelle rage les Chinois, plus robustes il est vrai que les Annamites, se sont défendus contre nous. Us agitaient, sous le feu de nos canons rayés, les oriflammes garnis de monstres fantastiques et les figures bizarres, rouges ou bleues, qui devaient, croyaient-ils, effrayer notre armée. Mais voyez-vous d'ici un dragon en carton arrêtant un bataillon de chasseurs de Yincennes !

Toujours est-il que les tigres de guerre du Fils du Ciel tombaient en fies sous n~s boulels, et que leur troupe tout entière, étendue à l'entrée du pont de marbre du Palais d'Été, semblait encore le défendre

contre nos soldats. On eût compté les soldats chinois présents au combat en comptant les morts.

Quant aux Cochinchinois, si l'on veut juger de leur courage, il faut se rappeler que leur flotte, commandée par le mandarin Kiemsin, et composée de treize jonques, dont huit jonques de guerre, bloquée en 1858 par nos vaisseaux dans une sorte de triangle formé par deux fleuves , mal armée et presque sans vivres, demeura là, sans reculer, sans se rendre, bravant à la fois et nos boulets et la famine.

A la fin , ne pouvant plus résister, Kiemsin , l'amiral, fit descendre à terre ses marins, et leur dit simplement.

« Nous n'avons plus de pain, nous n'avons plus de poudre. Nous allons mettre le feu à nos jonques.

— Bien, » répondirent les officiers.

Les jonques brûlées, Kiemsin congédia ses soldats. Ils iraient où ils pourraient, vivant au hasard, et s'efforceraient de gagner la ville impériale. Quant à l'amiral, il gardait auprès de lui son état-major, et il allait rendre compte de sa conduite à S. M. Tu-Duc, son maître.

Mais en chemin, le désespoir le prit. La colère de l'empereur l'effrayait d'ailleurs. Kiemsin assembla ses officiers, et, quand ils furent tous réunis, sans dire un seul mot, il s'ouvrit le ventre et tomba dans son sang.

C'était un dénoûment comme un autre. On enterra Kiemsin à l'endroit où il était tombé.

J'ajoute que l'amiral Persano a bien fait de ne pas l'imiter.

Saigon, dit nn proverbe du pays, est la Perle de l'Annam. C'est à Saigon qu'une poignée des nôtres yeille sur ce coin de terre où flotte le drapeau français.

On a assez parlé des victoires des Prussiens. Nous avons eu, nous aussi, en ces derniers mois, nos journées glorieuses, — et cette lettre est la bienvenue qui me permet de vous raconter le fait d'armes de la Plaine des Joncs.

Au milieu de ces terrains boueux et de ces rizières de la Cochinchine, il est un marais plus grand que les autres, longeant d'un côté les frontières du Cambodje, de l'autre celles de Hué. Partout des herbes, une végétation grasse, des joncs hauts parfois de deux mètres. Ni routes ni rivières. A peine quelques ruisseaux de boue liquide rayant cette plaine molle et déserte, la Plaine des Joncs.

Or, c'est là, au centre même de ce marais, sur ce terrain défoncé où la marche est impraticable, que sept à huit mille pirates avaient, il y a quelques mois, établi leur quartier général; c'est de là que, se divisant en petites colonnes, ils se jetaient brusquement, pour revenir bientôt à leur refuge, sur nos provinces, pillaient et rançonnaient, brûlaient les maisons ou massacraient les habitants.

Mais ces allures aimables ne peuvent avoir qu'une saison.

La petite garnison de Saïgon était endormie sur des paillottes éventrées, lorsque le clairon sonne. Il faut trouver, pour les unir à deux cents malhas (garde nationale du pays), deux cents hommes de l'infanterie de marine. Tout le monde au besoin serait de l'expédition. Mais on tire au sort. Les deux ceDts hommes sont trouvés. — « Adieu, camarades! » Et en route.

Le 16 avril 1866, la petite troupe arrive devant la Plaine des Joncs. Le marais s'étend, infini, ne livrant point son secret, silencieux, inhabité, dirait-on, et, pourtant recelant au milieu de ses herbes les pirates. Il faut pénétrer là cependant et marcher dans cette boue. On s'y lance le 17 au matin. Les soldats, en entrant, avaient de la vase jusqu'aux genoux. Le soir ils en avaient jusqu'au ventre.

Rappelez-vous cette lithographie de Raffet, sublime de goguenardise et d'entrain français. Des soldats de la République, chapeaux bossues, faces osseuses, longues moustaches où la poudre a laissé ses grains, attendent, plongés dans l'eau jusqu'aux aisselles, derrière un rideau de saules. Ils élèvent leur fusil au-dessus de leur tête, et quelque vieux grognard dit : Patience! Il est six heures du soir. Demain matin à sept heures, sept heures et demie, nous les surprenons cl gare aux Kaiserlicks A quoi le sergent réplique : Il est permis de s'asseoir, mais il est défendu de fumer !

Ces choses-là arrivent. Et figurez-vous cette poignée d'hommes, à deux mille lieues du pays, perdus dans ce marais, dans ce désert, dans cette boue, et forcés

de suspendre à leur cou leur giberne et leurs cartouches, pour les déftndre de l'eau vaseuse.

La nuit du 17 au 18 avril, une longue nuit, ils la passèrent debout, appuyés dos à dos, les jambes à l'eau, des sangsues aux pieds ou le long des cuisses, le visage et les mains gonflées, couverts de moustiques.

Officiers et soldats, tous se pressaient, se réchauffaient l'un l'autre, riant de ce supplice, opposant des lazzis à ces tortures. Pourquoi taire les noms? M. Palasne de Ghampeaux, M. Verdet, le cigare à la bouche, relevant le courage des soldats, disant à celui ci : Ne t'endors point, à celui-là : Voyons, chantez donc I

On ne sait pas quelle importance prend chaque note fredonnée ainsi, au bout du monde, et quel charme on trouve à ces chansons du pays. Comme on donnerait alors toutes les symphonies de Beethoven pour un couplet de : Au clair de la lune!

Mais, cette nuit passée, ce ne fut pas tout. Il fallait marcher en avant, marcher encore et toujours à travers les mêmes obstacles, briser ces joncs qu'on trouvait partout, endurer ces souffrances qui se dressaient à chaque pas.

Le 20 seulement on arrivait en vue des ouvrages avancés, — les forts de Domp-Ta et de Rap-Sao, qui défendaient le village de Tap-Muoy, où s'étaient établis les rebelles. Et après tant de fatigues, il fallait combattre, combattre à découvert avec des carabines (car impossible de transporter la moindre pièce), un

ennemi caché derrière des terrassements, armé de bons fusils avec de formidables canons de bronze.

Le résultat paraîtra incroyable. Pourtant à force de courage, de dévouement, d'acharnement, d'héroïsme, cette poignée d'hommes, riant, criant : Vive la France !

— les blessés retournant à la charge aussitôt pansés,

— ce groupe intrépide enfonça, dispersa cette armée de pirates.

Deux cents Français de l'infanterie de marine et deux cents malhas avaient, — en sept jours, — emporté d'assaut et détruit cinq forts, encloué deux cent quatre-vingts pièces de canon, mis en fuite et comme écrasé plus de cinq mille ennemis. L'épique fait d'armes de Mazagran a son pendant.

c Et voilà, mon cher, si l'on t'en parle, ce que c'est que l'affaire de la Plaine des Joncs. »

Il y a des noms cités, dans cette lettre, et je veux les imprimer ici : le capitaine Gally, le capitaine Verdetet le sous-lieutenant Rouquête. Ce sont eux, qui, à la tête de cent vingt hommes seulement, enlevèrent Domp-Ta et Rap-Sao, et qui, ce succès obtenu, pénétrèrent les premiers à Tap-Muoy, qu'ils rasèrent complètement. -

Héroïsmes inconnus, dévouements obscurs, les voilà bien ceux dont je parlais. Il y a les campagnes en plein rayonnement, où les drapeaux frissonnent dans le soleil, où les bouquets se plantent dans le canon des fusils, campagnes éclatantes qui ressemblent à des

marches triomphales. Puis les batailles sans réclames, les sacrifices sans fanfares, les loDgues nuits de tranchées, Yenfant perdu qu'une balle jette sur la neige, le blessé qui se m^urt au fond du fossé, la sentinelle égarée qu'on égorge, — les méconnus du triomphe, ceux qui sont les enfants chéris de la victoire sans être les élus de la renommée.

Eh bien, ne les oublions pas.

En ce moment même, les pirates des mers de Chine et de la Sonde arrêtent les navires marchands, pillent les ports, ravagent les côtes. Des vaisseaux français, des vaisseaux anglais, réunis à Shang-Haï, corvettes et canonnières, vont les poursuivre bientôt et prendre la mer. La chasse est commencée peut-être. Il y aura des blessés et des morts, de braves gens qui se feront tuer, pour la délivrance des négociants que l'on ruine et des voyageurs que l'on vole.

Et qui saura leurs noms? — Mais que leur importe î C'est la consigne. G'eît le devoir.

Adresse-moi donc encore, mon cher ami, quelques récits de tes marais coch inchinois et quelques traits des héros de Saigon.

Il est bon que chacun ait sa part de lumière.

HERITIERS PRESOMPTIFS.

Les journaux anglais nous apportent des nouvelles qui doivent consoler les .cœurs patriotes ulcérés par la victoire de the Earl : la Grande-duchesse de Gèrolstein fait fureur à Londres. Ce produit essentiellement français, quoiqu'il soit composé par un Allemand, a mis le feu à ces cervelles britanniques, et la gloire du général Boum fait, pâlir là-bas celle de Wellington. L'Achille sans caleçons d'Hyde-Park rend les armes à l'Achille en culotte de peau du théâtre des Variétés.

Quelques esprits chagrins seuls se sont avisés de trouver improper et schoking le pas de quatre que l'archet d'Offenbach fait danser à cette souveraine fantastique d'un grand-duché qui n'existe pas. Ils ont vu là une allusion directe à la reine, et ils ont protesté au nom de Sa Majesté outragée. Mais la protes-

tation n'a pas fait grand bruit : ces deux ou trois spectateurs se sont contentés de prendre leur chapeau et de se retirer en fredonnant le God save îhe queen.

Ils n'ont d'ailleurs réclamé ni le secours du policeman, ni les ciseaux de la censure, ni les sévérités de . la loi. Ils veulent seulement que, dans un pays où règne une femme, tout citoyen soit libre de ne pas voir railler sur la scène les royautés en cotillons et les sceptres tombés en quenouilles.

Nous, qui sommes meilleurs enfants et qui entendons la plaisanterie, nous n'avions pas aperçu tant de choses dans cette Grande-Duchesse de Gèrolstein. Nous avions ri tout bonnement. La vérité pourtant est que cette pièce est difficile à jouer dans un pays où la loi salique est inconnue. Sous une régence, elle serait impossible.

Ce ne serait pas, il est vrai, la faute de Meilhac, et point du tout celle d'Halévy; je ne dirai même pas que ce serait la faute de la régence. Mais il faut bien avouer que, quoi qu'on fasse, lorsqu'elle n'est pas une chose absolument triste, une régence est une chose terriblement gaie. L'histoire est là pour nous présenter ce défilé taché de sang et enflé de millions des favoris de toutes les reines, favoris qu'on gorge et qu'on égorge tour à tour. Je ne connais qu'une régence sévère sans mélancolie et so 'riante sans comique, c'est la régence de la Banque de France.

Et pourtant, à vrai dire, une mère devrait bien avoir le droit de gouverner à la place de son fils. La médecine vous dit en effet tout net que le fils tient beau-

coup plus de sa mère que de son père. C'est une chose reconnue : l'enfant mâle a plus d'affinités avec la mère qu'avec le père. Il en résulte que, les souverains se mariant généralement avec des étrangères, le fils qui leur succède est aux trois quarts étranger : Allemand, si la mère est Allemande ; Italien, si sa mère est Italienne. Et quant au petit-fils, né d'un second mariage avec une autre étrangère, il est absolument exotique.

Ne citons qu'un nom : le duc de Reichstadt qu'on appelait le roi de Rome, ce qui tranchait du coup la question romaine, était lymphathique comme sa mère et par conséquent Autrichien jusqu'à l'âme.

Il résulte de tout ceci que les peuples sont généralement gouvernés par des hommes qui n'ont pas une goutte de sang national dans les veines. C'est peut-être ce qui donne à leurs gouvernements des allures si imprévues et pourtant si logiques. Les guerres, par exemple, sont tout naturellement expliquées. Les souverains épargnent très-peu le sang de leurs sujets par cette raison toute simple que ce sont peut-être leurs sujets, mais point du tout leurs compatriotes.

Au fond, les rois s'inquiètent peu de ce qui arrive, et ils ont bien leurs raisons ; ils ne sont pas de la paroisse.

Une des bizarreries les plus inattendues de ces temps derniers, c'est l'abandon du Moniteur universel par le gouvernement! Le sort de ce journal a son côté curieux. —Jusqu'au 31 décembre 1868, il s'épanouira

dans un style satisfait, et célébrera sans sourciller toutes nos gloires; — mais le 1er janvier, rendu à sa liberté entière, il aura le droit de dire son avis sur les vérités qu'il aura émises, et de penser ce qu'il voudra de sa conduite de la veille. Jusqu'au 31 décembre, dévoué avec acharnement aux bons principes, il rendra les oracles que lui souffleront les demi-dieux.

Au 1er janvier, abandonné à lui-même, il rira tout le premier de la tunique d'augure qu'il aura laissée de côté. Le plus plaisant, c'est que le journal change et que sa rédaction ne change pas. Théophile Gautier continuera à bénir de son geste lent les vaudevilles de la semaine; M. Sainte Beuve — que les étudiants sifflaient, il y a dix ans et à qui ils offrent aujourd'hui un encrier d'honneur, — montrera de temps à autre le bec de sa plume; Nisard lui-même, le timide Nisard, bravera le courroux d'en haut, et restera où reste Hocambole.

Et cependant le journal sera mécontent. Il froncera le sourcil à l'occasion , il fera la moue, il fera la grimace, il montrera les dents, lui qui tend les lèvres :

a Demandez la grande colère du Moniteur ! »

C'est pourtant M. Norbert Billiart, que les hommes de lettres ont longtemps pris pour un avocat, et que les avocats soupçonnaient d'être homme de lettres, qui a fait cette révolution. Révolution toute pacifique. Le sage Norbert est incapable d'en accomplir d'autres. Il a donné à entendre à M. Rouher que le gouvernement

serait mieux défendu si lui, Norbert, tenait a la fois la lance et les coursiers. El l'on a salué d'un coup de chapeau Panckouke etDalloz. Au fond, le dévouement à la dynastie de M. Norbert-Billiart est moins profond qu'il ne paraît, et si Norbert rêve un nouveau journal, c'est bien moins pour assurer le triomphe de ses idées que pour avoir le service des loges de spectacle aux premières représentations.

Il n'est pas défendu d'aimer le théâtre, Billiart !

Pour moi, je crois deviner encore le motif qui pousse nos hommes d'État à se débarrasser du Moniteur, qui est un ami gênant. Sa volumineuse collection est la bibliothèque la plus complète des palinodies et des défections de ces soixante dernières années, fécondes en trahisons de toutes sortes, comme soixante mères gigognes réunies. 11 ressemble, ce Moniteur, à ces vieux domestiques qui finissent par connaître tous les secrets de la maison et qui grognent tout haut ou maugréent tout bas si on risque une observation ou si on se trompe sur une date.

Allez donc vous rajeunir avec ces gens-là! Ils ont vu venir vos rides une à une. On cherche donc un motif pour les coDgédier; et quand on n'en trouve pas, on en invente ! Le fidèle serviteur fait ses malles, grommelle, s'éloigne, et, quand on est seul :

« Ahl s'écrie-t-on , je puis maintenant servir de la morale à mon neveu sans que Baptiste vienne s'écrier en clignant del'œil : «Monsieur en a bien fait d'autres à l'âge de monsieur ! »

Et c'est ainsi que M. Rouher a congédié Baptiste.

Maintenant si le Moniteur prétend que M. Rouher, alors avocat près de la cour d'appel de Riom, s'écriait, sans accent auvergnat, en cette année 1848, qu'on devrait bien rayer de nos annales :

« La France est pour toujours désaffectionnée de la monarchie, »

M. Rouher répliquera :

« Allons donc! Calomnie! c'est une calomnie! Une s'egit plus du Moniteur! Tout le monde sait aujourd'hui que ce journal n'a d'autre valeur qu'un pamphlet! »

0 vieux discours et vieux galons !

C'est vers cette même époque que M. de Parieu , qu'on appelait alors M. Esquiron plutôt que M. de Parieu, écrivait au club républicain d'Aurillac :

a La France impériale n'a point su affranchir la Pologne, parce que le principe du despotisme est étranger à celui de la fraternité ! »

C'est à cette heure même que le citoyen Lucien Murât, — aujourd'hui prince plutôt que citoyen, — disait au peuple français :

« Banni par les ennemis de la France, je vous apporte d'Amérique vingt-deux ans d'expérience et d'opinions républicaines. »

C'est le moment où M. Baroche, vice-président du club républicain du 2e arrondissement de Paris, disait aux électeurs de la Charente :

« J'étais des cinquante-quatre membres qui ont devancé la justice du peuple! »

C'est l'instant...

Mais je ne veux pas remplir mon livre de ces enthousiasmes défunts.

Le passé est une chose inutile à consulter, et il y a une telle indiscrétion à remuer les cendres de l'histoire , qu'on ne peut qu'approuver la décision de M. Rouher. Fi du Moniteur! Ses colonnes sont un nid à révélations et il s'y étale une profusion un peu trop grande de professions de foi.

Revêtu du costume noir des hommes du tiers état au moment de la Constituante, le Moniteur coiffa bientôt le bonnet rouge et endossa la carmagnole lorsque vint la première république.

Il devait, après avoir encensé Robespierre, le calomnier bientôt et le renier avec entrain. Élégant et phraseur sous le Directoire, il devient belliqueux atea le Consulat, grognard avec l'Empire, dévot avec la Restauration, cagot avec Charles X, et, tout dévoue au drapeau blanc le 1er juillet 1830, il arbore la cocarde tricolore peu de jours après, au lendemain des glorieuses. C'est un vieux beau qui suit toujours la mode sans jamais la précéder. On l'a vu, tour à tour, japper comme un carlin lorsque M. Thiers tenait la corde, et prendre des allures sombres de puritain de Genève quand M. Guizot arrivait premier. Il criait vive le roi trois jours avant de crier vive la République, et, de Ledru-Rollin à Louis-Napoléon, il a trouvé le moyen de changer encore de casaque.

Allons, il était grand temps que ce caméléon prit un costume — un uniforme si l'on veut.

L'uniforme est une si belle chose ! Ce qui m'a toujours amusé, c'est le colonel d'Emile Augier, dans Maître Guérin, qui s'échappe du Gymnase pour se présenter tout flambant neuf à son père et le forcer à baisser les yeux au cinquième acte. Le père Guérin ne résiste pas au pantalon rouge. Il est ébloui.

De même, le jeune Milano vient de crever les yeux des Serbes avec un costume des mieux conditionnés. En arrivant là-bas, il a endossé l'uniforme de colonel et passé rapidement les troupes serbes en revue au bruit du canon et des cloches.

Ce jeune prince, qui jouait à la marelle dans la rue il n'y a pas un mois, est aujourd'hui un personnage et Ton insère ses discours dans les gazettes. Ferringheaa parlé!

Il a dit :

« Je m'étudierai à rendre mon peuple heureux ! »

Et trois semaines auparavant, son précepteur François Huet, qui a du bon sens, lui eût très-vraisemblablement répondu :

« Écudiez-vous donc simplement à mettre l'orthographe 1 »

Assurément on ne peut pas blâmer un prince qui tient à ce que son peuple soit heureux, — ce qui n'arrive pas tous les jours, — mais on peut s'étonner, sans irrévérence qu'on ait un peuple a l'âge où l'on n'a guère que des billes. Le jeune Milano 'si j'en juge par ce Premier-Belgrade) me paraît avoir surtout appris dans les leçons de François Huet les règles du pronom possessif.

Enfant précoce et prodige ! Il quitte la barrière d'Italie et le de viris, il monte en wagon, s'arrête à quelques buffets, descend le chemin de fer et s'écrie : Je veux faire le bonheur de mon peuple!

« Mon peuple » est décidément joli î

Il y a de l'écolier en vacances dans ce jeune Milano, qui fait des discours serbes à la Skuptchina au lieu de faire des discours latins à la Sorbonne.

Mais ce jeime prince, malgré son éloquence, me paraît surtout jouer au cheval lorsqu'il passe la cavalerie de la milice en revue, et les régents, j'en suis certain, n'eussent peut-être pas été fort étonnés de l'entendre conclure sa péroraison par ces simples mots qui en disent long : — Hue dada !

N'importe. Ces héritiers présomptifs sont bien heureux. Ils sont nés non-seulement couronnés, mais coiffés. On leur confie des royaumes, des finances et des armées à un âge où Ton ne donnerait pas un paquet d'allumettes à un petit bourgeois !

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