L'AVENIR
La moralité des derniers événements, des témérités compromettantes de l'émeute et des appels à la haine des réacteurs, est tout entière dans un mot: l'Ordre. — La nation, ceci est bien prouvé, veut de l'ordre, etc'est pourquoi elle méprise le casse-tête, le gourdin et l'arrestation arbitraire qui sont autant de formes peu rassurantes du désordre.
Cette dernière semaine est d'ailleurs pleine d'enseignements. Il serait insensé de ne pas lire clairement deux choses dans le double courant qui entraîne les esprits :
1° La nation ne veut pas d'émeute. La meilleure guerre contre la force est la guerre par l'idée. 11 y aura toujours, même dans un temps où le bulletin de vote doit remplacer la cartouche, des imprudents ou
des héros, comme Flourens, prêts à se faire casser la tête pour la cause qu'ils aiment, mais la population, armée de son droit de vote, aimera mieux lutter pacifiquement, efficacement, sans verser le sang, autour des urnes électorales d'où la liberté sortira plus tôt que de la gueule d'un canon.
La seule émeute possible, c'est la manifestation sans armes de tout un peuple qui, à une certaine heure, descendrait sur la place publique, non pour combattre un ennemi armé terriblement, mais pour dire :
— Ceci se fera parce que je le veux. Sic voie-, sic jubeo. i
Et les malheureux soldats qui tireraient sur un groupe résolu, fièrement planté sur une barricade et foudroieraient la résistance, n'oseraient jamais faire feu sur une foule désarmée , sur toute une ville, sur tout un peuple debout et fier de son droit.
Mais il faut que ce peuple soit tout le peuple, c'està-dire toute la nation. Une fraction, pas plus qu'une faction, ne peut efficacement servir le droit. Tout mouvement en avant, tout élan généreux de notre France a été non une lutte, mais une fusion. L'ouvrier et le polytechnicien, combattant en 1830, personnifiaient le peuple et la bourgeoisie marchant côte à côte.
Il faut que la bourgeoisie et le peuple combattent encore ensemble le même combat, — le pacifique combat, le plus meurtrier pour l'injustice et le plus sur.
Le deuxième courant actuel, dont je pariais tout à
l'heure et dont il faut bien se rendre compte, c'est la réaction. Point d'aveuglement : voyons les choses comme elles sont et disons-le. Nous avons, semble-til, perdu du terrain dans ce qu'on appelle le gros public. La foule un moment a eu peur. On a encore une fois agité devant elle les haillons du spectre rouge. La précipitation, l'ardeur irréfléchie et la témérité admirable, mais dangereuse, de certains, ont fait passer dans les esprits timides des appréhensions qui vont se dissiper, qu'il faut dissiper, mais qui existent. •
Et comptez-les les timides ! Ils sont la force, étant le nombre, par ce temps de suffrage universel1.
Donc il faut ramener à nous par la modération ferme et implacable, par la raison, par le rayonneonent de l'évidence, par tout ce qui attire et retient, cette foule de gens qui seraient prêts à s'effrayer de cette chose pacifique et sereine, la liberté.
Il faut leur dire que Tordre, la sécurité, la justice, le bonheur, l'aisance sont du côté de ce gouvernement de tous par tous, de ce gouvernement à bon marché que nous rêvons. Il faut leur dire que notre idéal n'est pas, quoi que les esprits chimériques, innocents d'ailleurs, puissent rêver et dire, de prendre à ceux qui ont mais de donner à ceux qui n'ont pas. Il faut en un mot faire aimer cet état social que nous rêvons, que nous réclamons. Il faut à côté des terreurs imaginaires placer éternellement les réalités consolantes : le progrès,
1. Ceci était écrit trois mois avant le plébiscite qui m'a, assez tristement, donné raison.
la liberté, l'abolition de toutes les tyrannies et de toutes les guerres, une seule excepté, la guerre contre l'ignorance et contre la misère.
Sachons faire aimer ce que nous aimons.
Il faut dire aussi à ces prétendus amis de la paix, qui veulent s'armer de gourdins et qui, au rebours de Caussidière, veulent faire du désordre avec de l'ordre, que s'ils tiennent tant à servir le droit, à défendre la liberté, à combattre pour la sécurité de tous, ils n'ont qu'à prendre un fusil et a se faire incorporer dans une garde nationale réorganisée , vraie garde civique , — l'armée véritable du suffrage universel, — chargée, cette fois, de faire respecter les franchises et les volontés de la nation.
Mais non! Et la bourgeoisie, et le commerce, et la jeunesse éprise de liberté, ne se laisseront pas entraîner et tromper.
Ils savent où est le désordre, ils savent où est le point noir : ils savent aussi attendre.
11 faut savoir attendre. Une violence inutile peut tout compromettre. Nous sommes le droit, le droit éternel, soyons le lent, infatigable et invariable effort,
Il est inévitable le triomphe de ce droit à la liberté, il s'imposera et rayonnera un jour. Que si nous ne voyons pas ce coup de soleil réchauffant, songeons à ceux qui le souhaitaient et ne l'ont pas obtenu I
D'autres sont morts qui avaient mieux combattu que nous et qui n'ont point touché à la terre promise. Point d'ambition immédiate et qui ressemble à un appétit. Au
contraire l'ambition plus haute de la victoire du droit par le droit et de la liberté définitive. Et quand une génération encore se sacrifierait aux générations futures! Nous marchons sur un sol fait de la cendre d'aïeux et de martyrs. Qu'est-ce qu'une moisson d'hommes dans la vie d'une nation? En demeurant fidèles à notre poste, attachés à notre drapeau, laissant la force, complotant au grand jour la liberté, nous pourrons user nos efforts, lasser nos bras sans lasser nos consciences, et sacrifier notre existence à la lutte sans victoire, qu'importe! Cet enfant qui passe, tête blonde souriante, ou l'enfant de cet enfant la verra du moins cette chère et grande République dont les aveugles seuls, au dire de l'autre, ne peuvent pas apercevoir les rayons.
XXXY