LE CONCORDAT DE L'EMPIRE
(Avant le plébiscita .
L'empire veut se refaire une virginité. L'empire a besoin de l'absolution, l'empire demande à signer un nouveau bail et à conserver le logement qu'il occupe, les appointements qu'il gaspille, les valets qu'il nourrit, les complaisants qu'il engraisse.
L'empire qui nous a tout pris, liberté, dignité, tout ce qui fait vivre une nation, tout ce qui la fait grande, tout ce qui la rend fière et respectée, l'empire qui, depuis le 2 décembre 1851, a développé les appétits aux dépens des idées, les instincts aux dépens des convictions, l'empire qui a voulu étouffer la générosité dans cette âme de peuple la plus généreuse du monde, l'empire qui tient depuis près de vingt ans en état de siège la France de 89 et de 92, l'empire demande au-
jourd'hui à ceux qu'il appelait naguère ses sujets, à ceux qui deviennent ses juges :
— Me pardonnez-vous d'avoir fait tout cela ? Me pardonnez- vous d'avoir proscrit les pères et d'avoir abêti les enfants, me pardonnez-vous d'avoir émasculé ce peuple hardi qui, jadis, prenait la Bastille, me pardonnez-vous les proscriptions et les fusillades, me pardonnez-vous Baudin, me pardonnez-vous Dussoubs, me pardonnez -vous l'homme que mes Pastoureaux fusillaient deux fois, me pardonnez-vous l'origine d'où je suis parti, me pardonnez-vous le serment violé, l'Assemblée dissoute, la République trahie, la représentation nationale dispersée, me pardonnez-vous les casemates de Yinc-nnes, les agonies de Lambessa, les supplices de Gayenne, me pardonnez-vous tout cela?
Et qu'est-ce que cela? C'est le passé î Le sang est séché, l'histoire est vieille ! Tout s'ouLlie. Mais, le présent porte aussi avec lui son contingent de taches qu'il faut laver par un vote. Me pardonne-t-on la colossale folie du Mexique, les vastes tueries d'hommes sous ce vaste ciel de feu? Me pardonne-t-on la stupide politique qui devait conduire les bataillons prussiens aux portes de Vienne et donner au roi de M. de Bismark la plus formilable puissance de l'Europe? Me pardonne-t-on ces lois sur les grèves que soulignent en traits de sang les fusillades d'Aubin < t de la Ricamarie; me pardonne-t-on les citoyens enlevés de chez eux et jetés à Mazas, sans explications comme sans cause ; me pardonne-t on la politique cauteleuse des
derniers temps, l'hypocrisie de libéralisme, la force endossant pour quelques heures, la soutanelle de Loyola, mes juges d'instruction qui laissent les complots mûrir et qui gardent les conspirateurs plus ou moins imaginaires sans interrogatoires et sans justice *? Une absolution, s'il vous plaît, une absolution bien vite, et, sans acte de contrition, je remettrai le pouvoir à mon fils, je lui céderai mon fonds de boutique et il pourra paisiblement régner, dépenser, manger et digérer?
Voilà la situation. Vulgarisons-la pour la rendre plus claire.
L'empire a fait de mauvaises affaires. C'est une maison de commerce qui va mal. Les créanciers le tourmentent, lui réclament un tas de choses qu'il n'a pas, du libéralisme, de la franchise, et leurs réclamations deviennent pressantes. Tôt ou tard, il faut payer, et, quand on ne possède pas ce que les gens réclament, il faut déposer son bilan.
Le bilan de l'empire serait formidable comme passif. Ruine et démoralisation, il se solde par deux mots.
Voilà une maison de commerce qui me paraît bien près de faire faillite.
Alors, le chef de l'exploitation (et quelle exploitation ! celle d'un peuple comme le peuple français) réunit ses créanciers et, doucement, leur pose cette question:
1. Je réimprime ces pages sans y rien changer. Elles donnent bien le ton de la discussion à la veille du 8 mai. — Depuis, le complot a été renvoyé devant la haute cour de Blois.
«Voulez-vous oui ou non m'accorder mon concordat? Grâce à ce concordat, j'évite la faillite, qui sait? la banqueroute peut-êlre, et je lègue ma position à laquelle je tiens, à mon fils. Arrangeons-nous à l'amiable. Jevous ai pris votre liberté, mais je vous ai octroyé d'aimables petites libertés fractionnées qui sont comme les soupapes de la grande. Je garde pour moi le droit de guerre et de paix, le droit de ne point faire rendre gorge aux fonctionnaires, le droit de vie et de mort, le droit de transportation, le droit de force (oui, j'érige la force en droit), voulez- vous m'accorder que tout cela me reste et que désormais nous nous entendrons?
« Bref, vous me réclamez cent pour cent, c'est-à-dire vous me réclamez tout, vous me réclamez, vous revendiquez ce qui vous est dû.
« Au lieu de cent pour cent, je vous offre 5 0/0, que dis-je, 2 0/0, c'est-à-dire l'hypocrisie de la liberté, et le masque de l'égalité. Voulez-vous de ces deux pour cent, me donnez-vous mon concordat, m'aiderez-vous à éviter la suprême faillite?
« Oui ou Non? »
La question posée ainsi, elle est résolue.
Elle est résolue pour tout ce qui pense, pour tout ce qui aime la patrie, cette chose sacrée, et la justice, cette patrie idéale qui domine toutes les autres et réunit dans un commun amour tous les citoyens. Elle est résolue pour tous ceux qui veulent leur droit, leur droit entier, intact, respecté, inaliénable. Elle est résolue pour les fils fervents de la Révolution française.
Non, vous n'aurez pas votre concordat. Non, nous ne vous le signerons pas. Non, cous n'approuverons pas vos opérations louches ou sanglantes. Non, vos créanciers ne vous absolvent pas. Non, non, non.
Et faites faillite , maintenant, ou banqueroute. Les millions distribués dans les campagnes par vos comités plébiscitaires, composés de gens dont l'activité n'est pas seule dévorante (leur appétit l'est aussi), pourront vous donner bien des oui, des millions et des millions de ont. Ces oui ne pèseront pas dans la balance aussi lourdement et d'un poids aussi frauc que le million de non, votes éclairés, résolus, énergiques, militants , qui vous refusent l'absolution et le concordat.