LA PAROLE
(Après le plébiscite'
Un jour, en Angleterre, au milieu d'un meeting populaire, un gentlemaD, en habits élégants, passe à cheval, s'arrête un moment, écoute et, comme il entend l'orateur qui occupe la tribune émettre des idées qui ne sont pas les siennes, il dit fort simplement :
« Je demande la parole I
— La parole est à vous ! »
Le gentleman descend de cheval, donne la bride à quelqu'un et, sa cravache à la main, monte au husting tout froidement. Le meeting entier était opposé à ce qu'il allait dire. Aristocrate jusqu'aux ongles, l'orateur nouveau désirait combattre l'idée généreuse pour laquelle on était rassemblé.
« Je vous avertis, dit-il, que je vais voua blesser tous....
— Parlez ! parlez ! »
Il parle, émet librement son opinion, salue, descend de la tribune au milieu des grognements, pose le pied sur l'étrier, se remet en selle, pique des deux et disparaît.
Puis la discussion continue.
De trouble, point. D'iDJures, pas davantage. D'orage, aucune trace. Toute opinion est, sinon respectable, — j'en sais de fort haïssables, — du moins tolérable pour un peuple libre.
Un temps viendra, non plus à Londres, mais en France, je n'en doute pas, où le gentleman anglais pourra descendre ainsi de cheval pour monter à la tribune. Les réunions publiques se tiendront alors, non plus au Pré-aux-Clercs ou aux Folies-Bargère, mais en plein air et en plein soleil, et vienne le jour bientôt où l'herbe verte du champ de courses sera foulée par vingt mille citoyens assemblés et non par les rôdeurs de steeple-chases et les drôlesses à l'étal.
On a médit des réunions publiques, on les a mal jugées. Je songe en disant cela à cette partie malheureusement trop nombreuse de la population qui s'en rapporte aux seuls railleurs de pacotille , toujours prêts à calomnier et à bafouer, et ne prend point souci de juger par soi-même; je songe aussi aux timides, aux hésitants, aux effarés qu'un mal trop haut crié met en émoi et qu'un coup de clairon assourdit.
Je m'imagine l'étonnement de ce personnage du fleux conte rabelaisien qui, tout à coup, à son oreille,
entendit retentir des mots inconnus et gelés depuis des années.
Reste à savoir si les paroles humaines sont faites pour être congelées et prisonnières.
Le droit de parler et de se réunir, reconnu et proclamé par la Constitution libérale de 1791, et par les Constitutions républicaines de 1793 et de 1848, droit de se réunir publiquement, paisiblement et sans armes, ce droit même, restreint par la loi du 6 juin 1868, est un des plus essentiels à la vie politique d'un peuple, et sera, je l'espère, le temps aidant, une des pratiques les plus utiles.
Les nations doivent faire l'apprentissage de la liberté par l'exercice de cette liberté même, comme l'ouvrier apprend son métier en maniant ses outils. Qu'on ait laissé pendant près de vingt ans la France plongée dans l'ombre et le mutisme, qu'on lui donne ensuite, la main poussée par les événements, un peu de liberté et de lumière, qu'on accorde ce qu'on appelle le droit de réunion, — étrange façon de défigurer la langue, ils disent : octroyer un droit, — qu'on délie la langue aux muets et qu'on s'étonne du tapage et du bruit, voilà ce qui stupéfie l'homme qui raisonne.
Mais l'explosion devait être d'autant plus tonnante que la compression avait été plus terrible! Mais on devait payer, en quelques mois, la dette de longues années pesantes !
Et d'ailleurs quel résultat si effrayant ont donné ceux que les officieux affectent d'appeler les clubs?
Savez-vous Lien que nulle part une nation n'aurait supporté avec tant de calme l'ébranlement, la fièvre inoculée par ce plébiscite? Savez-vous que l'Angleterre, où la liberté est passée dans les veines des hommes, que l'Amérique, où l'enfant apprend avec sa langue mère la pratique de cette liberté, savez-vous que la Belgique, savez-vous que la Suisse, savez-vous que ces peuples heureux qui n'ont point subi comme nous l'écrasement du despotisme, savez-vous qu'ils n'eussent pas peut-être montré une telle raison, une telle patience, un tel calme, une telle résolution, et que chez eux tant de secousses, une telle névrose, une telle congestion politique n'eussent pas eu un cours si paisible?
Une élection américaine est soulignée de coups de revolver, tel discours est ponctué de balles. Et que de vitres cassées à la fin de certains meetings anglais I
Mais quoi! c'est un composé singulier de qualités diverses, notre tempérament français! Tout de primesaut, d'éian, bouillant et emporté, il est aussi, à l'heure voulue, calme et résolu dans sa force. Il a la fougue qui prend les bastilles, il a la patience qui sape les trônes. On dit aux Français : Vous êtes une nation de casse-cous qui gagnez une bataille en deux heures ! Et ils restent, de longs mois d'hiver, dans la boue, certains de vaincre, acharnés à leur œuvre lente, devant Sébastopol.
Ce peuple est le plus léger et le plus fou des peuples. Soit. Il en est aussi le plus sérieux et le plus sensé. Le virus du césarisme a beau l'avoir gâté, il
reste encore debout, le front hardi, le sang plein de fer, généreux et pur.
Je le dis non-seulement à la décharge mais à la gloire des réunions publiques, elles ont, en des heures fiévreuses, été calmes en somme, et les orateurs les plus écoutés, je tiens à le constater, ont été — qui le croirait?— ceux qui venaient, devant cette foule décidée à voter non, défendre le vote affirmatif. Je dis qu'ils ont été écoutés ; je ne dis pas qu'ils aient été applaudis.
Je le sais , il y a eu des excès et de fort malheureux et nuisibles excès. Mais on pourrait, sinon les défendre, au moins les expliquer. Que d'entraînements! que de coups d'éperon et d'aiguillon! L'orateur s'avance devant cette foule qui demande , avide de l'émotion, de la passion, un aliment à sa colère ou à sa haine II est comme jeté, comme lancé dans une atmosphère chaude d'enthousiasme et dans un vent de bataille II sent sur ses joues la caresse brûlante des jours cani.uU.ires. Tous ces visages animes, étincelants, dardent sur lui leurs regards de feu. Et que voulez-vous qu'il demeure froid devant cet auditoire qui l'emporte? Que voulez-vous que l'électricité stimulante, entraînante, parfois terrible qui se dégage des foules, ne le pousse pas, ne l'exalte pas, ne le jette pas en plein danger comme en plein orage ?
Sans doute il doit la dominer, cette foule; il doit non recevoir sa passion comme un mot d'ordre, mais lui jeter son âme, comme un rayon. Il doit demeurer
lui-même jusqu'en cette fournaise et, comme un autre Daniel, marcher sans s'y brûler sur des charbons ardents. Je voudrais que tout homme fût ainsi. Un homme de cœur est tenu de n'aller jamais plus loin que sa pensée. Mais allez donc imposer à celui qui, haletant, suit son idée parfois entraînante, allez donc imposer à l'orateur passionné, plein de sa conviction, le mot atténué, l'adjectif discret, l'épithète doucement sonnante !
Le peuple donne le vertige comme la mer et comme l'abîme.
La loi est là, il est vrai, cette loi du 6 juin 1868, toute surchargée de lanières, et avec elle le représentant de la loi, le ventre ourlé d'une écharpe tricolore, et traçant du bout d'un crayon des pattes de mouche sur un calepin.
Mais ce modérateur assermenté des discussions et des tempêtes oratoires, cette incarnation de l'autorité, cette vivante image du pouvoir, ce commissaire amené là, comme dans les comédies, pour assister au mariage fantastique de l'empire avec la liberté, au lieu de servir la cause de l'ordre, est au contraire et bien souvent la cause du désordre même et le stimulant des exagérations de parole. Comment et pourquoi ? Par sa présence seule.
Expliquons-nous. Toute réunion publique, ainsi réglementée, délibère à peu près comme le pouvait faire le sénat de Rome sous les bâtons des Gaulois. Nos pères aux cheveux roux frappaient de petits coups
secs les têtes chauves ou chenues des pères conscrits. Nos contemporains aux écharpes tricolores tiennent suspendue sur le crâne de tout orateur une dissolution en bonne forme. D'où un antagonisme inévitable. En France, où, quoi qu'on fasse, quoi qu'on dise, quoi qu'on vote, on est toujours prêt à railler l'autorité, toute assemblée verra avec un évident plaisir une sorte de dnel s'établir entre l'homme qui parle et l'homme qui prend des notes.
L'orateur prononce son discours sous le feu même du pouvoir. Chacune de ses périodes est couchée en joue par un texte de loi. Et ce péril même le stimule. Il ira, au besoin, jusqu'à l'extrême pour n'avoir pas l'air de reculer. Et le public applaudit, car il sent bien que celui qui parle risque, en parlant ainsi, et sa sûreté et sa liberté. Il sent que l'orateur fait un acte véritable de citoyen, et, sans se soucier ni d'où il vient, ni d'où il sort, ni où il va, le public l'acclame : — le courage étant toujours en France un vin capiteux.
Supposez, au contraire, que la réunion soit libre, absolument libre, le danger disparaissant, l'écharpe de Damoclès repliée, la possibilité des poursuites judiciaires et la perspective de la prison écartées, l'acte de courage redevient aussitôt un simple discours, c'està-dire l'opinion plus ou moins énergique d'un citoyen émise avec plus ou moins d'éloquence. Pas autre chose. L'auditoire alors, l'assemblée, la foule — le souverain juge de toutes choses et l'équitable juge, — pèse en quelque sorte les paroles, les contrôle et les trie, et la vérité seule, absolue, implacable, peut alors s'af-
fïrmer sans prendre le manteau criard et le porte-voix grossissant et faux de ton de l'exagération.
Oui, il y a au cœur des foules un sentiment profond de justice. La conscience de six mille citoyens assemblés est le tribunal le plus clairvoyant et le plus sûr. Mais il faut, pour que la discussion puisse s'établir en toute vérité, qu'elle soit ouverte en toute liberté. Quelle que soit la parole de celui que j'écoute, quelque paradoxe qu'il émette, quelque erreur de tactique qu'il commette, je ne le combattrai jamais, — que voulez-vous ! — tact qu'il y aura pour lui répondre des ameDdes et des prisons.
Tant que Mazas sera un argument, nous ne répliquerons rien, quelque envie que nous en ayons, à ceux qui risquent la cellule en usant et même en abusant de leur droit de parler.
Tant que le mot sera déclaré coupable, tant que l'adjectif sera factieux, tant que la grammaire sera criminelle, tant qu'on regardera le Dictionnaire de l'Académie comme un arsenal de complots, tant qu'il y aura ce qu'on appelle des délits de parole et des délits de plume, tant qu'un peu de salive et tant qu'une goutte d'encre seront réputées dangereuses, qui oserait combattre ceux que la loi étrangle ?
Délits de la parole ! Grimes des réunions publiques et des journaux! En sommes-nous donc là toujours que l'idée, sous toutes ses formes, soit punie, traquée, frappée, autant que le fait ? Liberté de parler et liberté d'écrire, droit qu'a toute créature humaine de confier
à la créature voisine la pensée qui l'agite, le sentiment qu'elle éprouve, la vérité qu'elle croit la meilleure, combien de temps serez-vous ce qu'on appelle des délits?
Combien de temps encore arrachera-t-on la plume des mains de l'écrivain honnête comme on arrache le couteau des doigts rouges du meurtrier?
Combien de temps Lamennais sera-t-il jeté dans la même voiture que Lacenaire ?
Combien de temps l'orateur qui a publiquement laissé sortir un cri de sa poitrine, ira-t-il s'asseoir sur les mêmes bancs que l'homme qui a volé, le soir, lâchement ?
Combien de temps ? Qui le sait ?
Mais au-dessus de toutes ces restrictions temporaires, de toutes ces lois, de toutes ces condamnations, un principe éternel et suprême s'élève et plane : — la pensée humaine est libre. La plume de Camille Desmoulins est sacrée comme la parole de Danton.
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