AUX COLLÉGIENS DE MON TEMPS
(Petit discours de fin d'année.)
Jeunes élèves,
La voici donc venue, la saison des vacances après laquelle vous soupirez depuis de longs mois. Les portes de voire collège vont s'ouvrir au moment même où se ferme l'entrée du Corps législatif, et vous pourrez, en partant pour la campagne, monter dans le même wagon qui emportera vers ses électeurs et ses vendanges quelque député délivré des amendements de la gauche.
Jeunes élèves, vos compositions de fin d'année s'achèvent au moment où M. Glais-Bizoin, de sa voix que la Chambre n'entend pas, mais que le public écoute, crie : Vive la liberté, à M. Beimontet qui lui corne aux oreilles : Vive l'Empereur ! Plus modestes
encore, vous vous contentez de crier : Vivent les vacances ! Mais vous pousserez, je l'espère, un jour, le cri de M. Grlais-Bizoin, quand vous aurez appris que les libertés sont les vacances des peuples.
Avant de vous laisser partir, jeunes élèves, avant de vous voir emporter, dans un foulard noué par quatre bouts, votre tunique de grande tenue que vous aurez soin, tout à l'heure, d'échanger contre un veston court; avant de vous laisser débuter dans la vie — le teint trop rouge et les bas trop bleus — je veux vous adresser, dans ce discours d'adieu, quelques solides remontrances.
Regardez bien les murs de votre étude, votre pupitre où votre nom est écrit à la pointe du canif, ces bancs que vous avez usés, ce tableau noir que vous avez blanchi, ces arbres de la. cour aux pieds desquels voue creusiez des trous pour jouer aux billes. Dites adieu à tout cela. Je ne vous répéterai pas que vous le regretterez, et que le temps du collège est le plus beau de la vie. Avec notre organisation actuelle, cette banalité est un mensonge. Mais je vous dis : Regardez cela. C'est le décor de votre premier acte. Un coup de sifflet, et le machiniste l'enlève. Il faut toujours conserver le souvenir des choses : vieux livres, vieux bancs ou vieux arbres. Pour les hommes, on peut les oublier sans remords, car ils vous oublient sans difficulté.
C'est une belle chose que l'Université, jeunes élèves, l'on vous a bercés avec cette vérité que tout ce qu'elle enseigne est parole d'Évangile. Vous avez reçu ses le-
çons et vous êtes bien décidés à en profiter. Vous avez sucé ie lait de la louve romaine et vous entrez dans la vie d'un pas ferme, le cœur plein de l'amour des grands héroïsmes, la tête enfiévrée du souvenir des grandes actions. Les noms des républicains de la vieille Rome, leurs bauts faits, leurs dévouements, leurs sacrifices sont, pour ainsi dire, inscrits devant vos yeux en traits de feu. Fermez les yeux, jeunes élèves, et oubliez Brutus, Harmodius, Scipion (la continence est une sottise), oubliez, vous dis-je, ces noms mal notés et ces héros mauvais conseillers.
La vie qui vous attend n'a rien de commun avec celle que vous quittez. Les gens que vous allez coudoyer dans le monde ne sont plus les R.omains que vous avez 'jusqu'ici fréquentés, et si. dans quelques mois, vous entendez parler de Grecs autour de vous, soyez certain qu'il ne s'agit pas de Léonidas et que ceux-ci n'ont jamais défendu le passage des Thermopyles.
Il vous faudra, jeunes gens, oublier peu à peu et jour par jour, tout ce que vous avez appris et vous faire, sur ce qu'on vous a enseigné, un jugement nouveau. Ne vous avisez point surtout de vouloir imiter les grands hommes que vous admirer : il y a des juges non-seulement à Berlin, mais à Paris. Vous entendrez nommer crime et délit tout ce qu'on vous a appris jusqu'à cette heure à respecter comme une vertu. Vous la connaîtrez, cette vérité qu'on vous a cachée, à savoir que tous ces héros du vieux temps, ces guerriers, ces citoyens, ces philosophes de l'antiquité dont on vante avec raison les paroles, passeraient avant un mois en police
correctionnelle s'ils s'avisaient de dire leur mot sur la place de la Concorde comme ils parlaient à l'Agora. Diogène, sans aller plus loin, Diogène, qui était un homme et qui en cherchait un, serait aujourd'hui arrêté tout net et prévenu de vagabondage, car un tonneau n'est pas un domicile légal. Il aurait beau faire et risquer devant ses juges quelqu'un de ces traits qu'il lançait au frout de ses contemporains, on l'assimilerait à ces rôdeurs de nuit qui se font une hôtellerie des carrières d'Amérique.
Gaton, qu'on vous a dit de respecter, casserait pour un personnage intraitable, et, commel a cause des vaincus, qui déplaisait aux dieux (victrix causa, etc.), lui plaisait à jamais, on lui reprocherait sérieusement « de défendre et de servir les vieux partis. »
Je pourrais vous en citer bien d'autres. Il n'est pas un de ces admirables aïeux qui ne tombe à tout instant sous les coups d'un article du code. Le fameux : «Frappe, mais écoule! » e?t, depuis longtemps, devenu un Frappe, et je t'envoie une assignation !
Après tout, vous ferez bien de laisser de côté ces souvenirs de la vieille Rome qui nous écrasent, qui nous étouffent depuis si longtemps. Ce peuple romain, odieux et brutal, unitaire, militaire, despotique, est devenu notre modèle, et quand on a sacrifié le monde antique à la gloire de César, on croit avoir tout fait. Vous apprendrez à le connaître, ce César, et vous saurez, en rejetant vos yeux sur Byzance, ce que devien-
nent les nations lorsqu'on les habitue trop longtemps au régime du luxe, lorsque, pendant un trop long temps, on les prive, on les sèvre de liberté.
Qu'il est éclatant, l'empire romain, qu'il est puissant et fort, qu'il est immense, lorsque ses légions victorieuses parcourent et dominent le monde ; lorsque l'univers à genoux tend les mains pour qu'on les enchaîne; lorsque, aux acclamations du peuple et dans le rayonnement d'un soleil propice, les généraux vainqueurs montent au Capitol, traînant après eux des guerriers vaincus, des rois devenus leurs esclaves! Rome alors commande, et lorsqu'elle menace on s'incline et l'on tremble. De la grande Ville, qui devient la Ville unique, lorsque partent des ordres, lorsque viennent des chefs, les provinces, les nations, les peuples attendent que les proconsuls dictent leurs volontés, puis les accomplissent sans murmure. C'est le maître rouage qui met en mouvement. Mais vienne un grain de sable chassé de son côté par le vent, et le rouage s'arrête, et la grande machine se détraque et se brise.
Rome, alors, la grande Rome devient Byzance, et le sceptre se fait quenouille.
Jeunes élèves, vous l'a-t-on dit ce que fut Byzance ? Une ville livrée aux caprices d'un seul, une ville folle où tout se heurtait, les passions, les appétits, les jouissances; une ville sans passé, sans racines, sans souvenirs, une ville nouvelle poussée sous ce ciel d'Orient «it qu'un Justinien voulait rendre plus nouvelle encore,
qu'il jetait bas, qu'il faisait somptueuse et superbe — pour loger qui? des citoyens, — Don, des Byzantins. Procope vous l'a dit, lui qui écrivit l'étrange chronique de cette cité en décoir position : jusqu'à la fin de l'histoire, le mot de byzantinisme désignera l'état d'une nation qui s'effondre, des mœurs qui se dépravent, d'un corps gigantesque qui se décompose. Plus de croyances à Byzance, plus de foi, plus de ces grands mots de ralliement qui font se grouper les hommes de bonne volonté autour d'une idée !
De s arguti- s, des disputes, des injures, la boue devenant de l'encre, la plume devenant couteau. Les vieilles croyaDces raillées, les drapeaux en lambeaux traités de haillons, les mécontents devenus ridicules, ceux qui passent seuls, froncent le sourcil ou soupirent, traités de ganaches ou de fous. Tour mot d'ordre, un seul mot : le plaisir ! La faction des bleus et des verts se disputant le cirque. Des paris pour tel cheval, de la passion rugissante pour tel écuyer. Byzance tout entière palpitant d'émotion lorsque commence une course et se ruant à ce jeu comme Rome se précipitait autrefois sur la place publique, avec fièvre.
Contemplez ce spectacle, jeunes élèves et voyez comment meurent les nations * !
Que ne vous a-t-on appris plutôt comment naissent et grandissent les peuples qui savent aimer la lib:ité
I. Un livre excellent a été écrit depuis peu sur Byzance, livre qu'il faut consulter, les Derniers jours d'un Empire , par M. Raymond François.
et défendre leur droit. Au lieu de l'histoire de Rome, que ne vous enseigne-t-on l'histoire de l'Amérique ! Au lieu du nom de César, que ne vous apprend-on le nom de Lincoln ! Ces bûcherons robustes, ces tailleurs, ces avocats, ces rudes gars du Kentucky, maigres et fiers et qu'on dirait taillés à coups de serpe dans le bois dur de leurs forêts, valent bien les Romains qu'ils n'imitent point et valent mieux que nousmêmes qui voudrions bien les imiter.
Au lieu de débuter par cette vie de Paris, fiévreuse et folle, allez, allez, jeunes élèves, un an ou deux en Amérique faire votre apprentissage des devoirs et des droits des hommes. Traversez l'Océan, cela est moins dangereux encore que de traverser le boulevard. Etudiez ces mœurs ignorées, cherchez ce qui se cache de réel dévouement et de bonté ferme et franche sous la rude écorce de ces farouches Yankees. Et revenez-nous, retrempés par ce bain de liberté comme vous sortiriez plus alertes et plus robustes des eaux d'un lac de leurs forêts vierges.
Et, en effet, ce que je crains surtout pour vous, jeunes élèves, ce sont les premiers pas sur l'asphalte. On y glisse, vous le verrez, terriblement. Vous allez vous élancer, semblables aux papillons des vers à soie que vous éleviez le mois passé, au-devant de tout ce qui brille. Chrysalide d'hier, voilà que les ailes vous ont poussé aujourd'hui, et, je le devine bien, que votre premier soin sera de vous envoler vers le premier suivez-moi jeune homme qui passera.
Chérubin est aussi de l'avis de M. de Sartines : il
cherche la femme. Mais, povero Cherubino d'amore, depuis Beaumarchais, qu'il lui est difficile de se caser ! Jadis il avait, pour placer son grand fonds, son grand feu d'amour, la comtesse, ou Suzanne à défaut de la comtesse, ou encore la vieille Mathurine à défaut de la jeune Suzanne. Aujourd'hui, il n'a plus personne. La seule femme qu'il trouvera, c'est Brimborion ou Gatinette.
Je ne me dissimule pas, jeunes élèves, la gravité de la question d'amour. Elle a son prix ; elle joue encore dans la vie, malgré l'égoïsme ou à cause de l'égoïsme régnant, le plus grand rôle. On veut aimer, ou, ce qui est cependant moins important, on veut être aimé. Heureux celui qui rencontre à ses débuts, non pas une fille, mais une femme ! Je vous souhaite cette perle rare, jeunes élèves; mais je doute que, comme le coq de la fable que vous savez, vous la trouviez dans notre fumier. Il vous restera donc le bataillon des femmes à la mode. Vous pouvez le charger à votre aise ; il ne résiste pas longtemps. Mais prenez garde !
C'est parce que, depuis des années, les générations d'hommes débutent par cette fréquentation des femmes perdues que- les générations s'énervent et que tous ces arbres qu'on aperçoit d'abord chargés de fleurs, coulent, comme disent les horticulteurs, au lieu de se nouer. Les fleurs s'effeuillent, point de fruits ; récolte perdue. Et cela dure depuis longtemps déjà. Le hardi jeune homme, le collégien aux joues roses et qui, pour toute moustache, n'a encore sur les lèvres que le
duvet de pêche ou de poulet qu'il a surksjoues, l'adolescent semblable à vous autres, lycéens quim'écoutez, deùent h petit- crevé rachitique qui tousse ses imitations de Lasouche et crache de mauvais bons mots avec ses poumons.
C'est qa'une génération de femmes peut avoir raison do plusieurs poussées de jeunes hommes. Ils meurent, succombent, quittent la partie ; elles résistent et demeurent. Celles qui ont usé le irère aîné tueront le jeune frère. Ils se brûlent la cervelle, ils se déshonorent, ils vont mourir de la poitrine au Caire ou d'une ialle à Mexico, ils acceptent une place d'inspecteur du télégraphe en Gochinchine ou de payeur à Carpentras, ils se marient, engraissent, perdent leurs cheveux et leurs idées. El'es demeurent jeunes, elles gardent leurs diamants, leurs chevaux, leurs avant-scènes. On les croirait depuis longtemps bouffies, édentées, éraillées. Point. Elles brillent et persistent. Ce qu'une de ces femmes absorbe d'efforts généreux, pompe de mâle élan, gâche de courage et de vertus, d'ardeur, de volonté, est incalculable. Ce sont là les grandes vicieuses, les corruptrices éternelles, les prêtresses du ramollissement. Et ce sont de bonnes filles ! Et ces goules pleurent au mélodrame, se laissent battre par l'homme qu'elles aiment, et vous aimeront même pour rien, jeunes élèves. Mais, croyez-moi, c'est encore trop cher !
Jeunes élèves, ramassez vos couronnes et emportez vos prix. Xe croyez pas à leur valeur trop grande. Le
grand concours de la vie est différent des concours c'e la Sorbonne, et sur la liste des prix d'honneur de l'Université, vous trouveriez le nom de Peytel, l'assassin, à côté du nom de Musset, le poëte. La vie promet beaucoup et ne tient pas. Ne lui demandez que ce qu'elle peut donner. Et voulez-vous un bon conseil pour n'êlre point déçus? Au lieu de prendre pour cri de guerre Je mot Plaisir, choisissez le mot Sacrifice!
Et commencez tout de suite. Épousez votre cousine et cultivez voire jardin.