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LE PEUPLE S'AMUSE

Je viens de voir un peuple heureux : c'est le peuple autrichien. Jamais battu ne fut si content et ne supporta la défaite avec plus de philosophie. « Et s'il me plait, à moi, d'être battue! » C'est le mot bien connu de la femme de Sganarelle. L'Autriche, dans la dernière campagne, a perdu sa prépondérance en Allemagne, mais elle a gagné la liberté, la liberté complète, liberté de réunion, liberté de la presse, liberté de penser, d'aller, de venir, d'imprimer, de chanter, de pleurer ou de rire, d'applaudir ou de siffler. C'est une compensation qui console le peuple autrichien et qui le rend joyeux. A quelque chose malheur est bon.

Ce peuple est gai. Ce peuple s'amuse. Il m'a tout de suite séduit et entraîné. C'est l'Allemand moins la lourdeur germanique, c'est le Français, ou plutôt le

Parisien sans son humeur railleuse et sans son éternelle gouaillerie. On sent une bonté et une douceur sous ce rire. Mais en vérité la tristesse a son prix, et cette nation l'ignore.

J'ai dans la tête encore le bruit du choc des verres, symphonie allemande qui sortait, avec des hurrahs, des brasseries pleines de clameurs ; j'ai devant les yeux les bataillons de ces francs-tireurs qui défilaient, les plumes de héron aux chapeaux, chantant leut s chansons et jouant de leurs fifres. Vienne était en fête. On eût dit Paris aux jours étouffants de noire Exposition.

Les Autrichiens célébraient le tir fédéral et profitaient de la solennité pour affirmer leurs sentiments patriotiques. Patriotisme singulier que celui-là! Au fond, on est peut-être enchanté là-bas d'avoir reçu la dure leçon de Sadowa, qui a montré brutalement où peut mener un gouvernement clérical et rétrograde. C'est quelquefois pour un peuple une chose salutaire qu'une défaite. A Sadowa (à Kœnig°;raetz, comme ils disent), c'est moins encore la cause autrichienne que la cause du despotisme qui a été vaincue. Le canon prussien a balayé ce groupe de gentilshommes entêtés et cette camarilla qui entourait l'empereur et mettait en pratique à Shœnbrunn le mot d'ordre qu'elle prenait à la cour, de Rome. La Prusse protestante a donné la liberté à l'Autriche catholique.

Et soudain l'Autriche s'est éprise de la Prusse et a regardé avec admiration cet homme dont elle venait

de sentir peser la main de fer. Elle a tourné vers M. de Bismark de= regards d'envie. Elle a entrevu à son tour, ce beau rêve de la grande pairie allemande qui fait battre au delà du Rhin toutes les poitrines. Qà'elie le veuille ou non, la Prusse aujourd'hui représente la Révolution, et c'est parce qu'elle la représente que l'Autriche l'admire. Le roi Guillaume, qui donna à l'Europe il y a cinq ou six ans ce ridicule spectacle d'un couronnement féodal et qui voulut un moment ressusciter le moyen âge devant l'âge du suffrage universel, ce roi qu'un audacieux ministre a condamné à la gloire et couronné comme par fjrce de lauriers, ce monarquo victorieux sans le vouloir, ce naïf se croit bonnement le représentant de Dieu sur terre et n'e t en fin de compte que le représentant des vœux et des aspirations de l'Allemagne, de cette Allemagne en marche vers son unité d'un mouvement irrésistible et sûr.

L'Allemagn : veut être une, elle fera son unité comme la France en 92, et, quoique nous en ayons, il faudra bien accepter ce redoutable et puissant voisin. Et pourquoi redoutable? Le jour où l'idée effroyable et stupide à-d la guerre sera sortie de la cervelle humaine, quelie forte alliée la France ne trouvera -t-elle pas de ce côté ! En 1 8^8, lorsque craquaient les trônes, l'Allemagne n'allait-elle pas s'unifier, elle aussi; l'Autriche, la Prasse, la France, ne sa tendaient-elles point les mains? Tandis qu'à Paris on promenait asx flambeaux les cadavres des premiers morts, le peuple forçait le roi de Prusse à saluer ceux que ses soldats

avaient tués et la Révolution chassait de Vienne les gouvernants éperdus.

La paitie était belle alors pour les peuples! Tout ■ rayonnait. On saluait encore une fois la grande aurore, mais encore une fois la lueur s'éteignit. Les journées de juin — dont on commence à connaître les auteurs — précipitèrent tous les patriotes à la fois dans le même gouffre, et à peine la garde mobile avait-elle ici achevé son œuvre, qu'à Vienne les Croates de Windisgraetz entraient dans les faubourgs, donnaient l'assaut aux maisons, égorgeaient, pillaient et fusillaient, le lendemain, Robert Rlum, qui croyait, un mois auparavant, avoir sauvé sa patrie.

Il fallait que l'Allemagne attendît. La vision de l'unité s'éloignait — et pour longtemps peut-être.

Alais tout arrive. Ce que les républicains ne purent faire, hélas! Bismark, le despotique Bismark devait l'accomplir. Il a jeté bas les roitelets d'un revers de main, et les images allemandes le représentent passant solitaire devant un groupe de souverains qui, terrifiés, portent la main à leur couronne mal assurée. Tenez bien vos sceptres, il pourrait bien tenter de vous les arracher encore ! 11 aura fait, ce Bismark, comme disent les ouvriers, le gros de l'ouvrage. Il aura bousculé les principicules et donné le bon morceau à son prince, qui le gardera jusqu'au jour où le peuple réclamera sa part du gâteau.

Ce jour- là l'Allemagne, unifiée aujourd'hui par le

despotisme, sera affranchie par la liberté. Le militarisme prussien rentrera sous terre et il ne restera plus, à côté de nous, qu'un grand peuple libre qui sera, selon notre situation, cotre émule, si nous sommes libres comme lui, et sinon notre exemple et notre remords.

Quant à l'Autriche elle sera allemande, elle aussi, ou plutôt elle ne sera plus l'Autriche. L'Autriche, agglomération de peuples divers, de races distinctes, n'est pas une nation compacte qui se reforme après la défaite, c'est un corps qui se désagrège, un composé qui se décompose.

La Bohême veut être slave, la Hongrie prétend être hongroise, le Tyrol se jetterait avec joie dans les bras de l'Italie. La partie allemande de l'empire se rapproche chaque jour de la Prusse. Le parti catholique et nobiliaire résiste, mais le mouvement libéral est le plus fort et marche droit vers Berlin. Nous ignorons tout cela en France, nous ne paraissons pas nous en soucier. Lorsque l'idée (quelle idée !) d'une guerre avec la Prusse nous vient , — par hasard, — ou à la suite de quelqae discours criblé de points noirs, nous nous disons :

<r L'Autriche a sa revanche à prendre. L'Autriche la prendra à nos côtés. Le vaincu de Solférino combattra avec sou vainqueur contre les soldats de Kœniggraetz.

Erreur! L'Autriche est allemande. On ne prendrait point, en un cas pareil, parti contre nous, c'est possible ; mais il ne se brûlerait pas une seule cartouche allemande dans nos rangs.

L'Autriche regardera et comptera les coups. Mais si elle s'avisait de vouloir s'alliera nous contre la Prusse, la HoDgrie — qui est toute-puissante — interviendrait bien vite. La Prusse est le seul obstacle qui se dresse entre la Hongrie et la Russie. Affaiblir la Prusse, c'est donner des forces à la Russie. La Hongrie exigera la neutralité et la paix.

AvaDt viDgt ans, l'empire de François-Joseph, devenu puissance byzantine, aura donc laissé aller vers la Prusse tout ce qu'il y a d'allemand en lui; mais comme le couteau de Janot, il sera fait d'une lame et d'un manche nouveaux.

En attendant , les Autrichiens se raillent euxmêmes.

Les journaux de caricatures, le Kikeriki et les autres, montrent le résultat du tir international : Bismark emportant avec orgueil un prix de fusil à aiguille, Napoléon, riant dans sa moustache et pressant sur son cœur un prix de fusil Chassepot gagné à Mentana, et l'Autriche revenant bredouille, se frappant îe front et crispant les poings.

L'Autriche n'est pourtant pas en colère.

Ce peuple est gai. Il est gai, encore une fois. L'Autriche forme une ronde immense. Les musiques attendent le passant à tous les carrefours. Les valses de Strauss entraînent dans un tourbillon incessant cette population grisée de plaisir. Lorsque les cavaliers n'invitent point leurs danseuses, les jeunes filles aux épaules nues s'onlacent l'une à l'autre et tournoient,

empotées comme chs Willis. L'heureuse nation ! La belle humeur, les beaux sourires !

Accordez les violon?, portez les toasts, levez les verres ! Et buvons, buvons tous à la mort de l'Autriche ! Imitons ces anciens qui vidaient les plus.vieilles amphores et versaient les vins les meilleurs aux soupers des fjnérailles!

L'empire des Habsbourg se meurt. La liberté est venue trop tard!

Lorsque les Prussiens, après Kœniggraetz, poussant devant eux l'armée de Beneieck en déroute, s'arrêtèrent, un peu étonnés de leur succès, et incertains du lendemain, à Wagrarn, sous les murs de Vienne ils hésitèrent avant de donner l'assaut.

Vienne avait repoussé plusieurs fois l'ennemi. Au temps jadis, le peuple autrichien, la milice bourgeoise, la cité tout entière s'était portée sur les remparts pour en précipiter les Turcs, pour rejeter d.ns les fossés les soldats de Kara-Moustapln qui montaient, l'ardeur du pillage aux yeux. Vienne avait résisté, Vienne avait triomphé et l'on peut voir dans son arsenal le crâne de ce pa:ha qui voulait raser la ville.

Qui savait si Vienne ne se défendrait pas encore et si l'armée prussienne victorieuse n'irait point se briser contre ses murailles et se perdre, écrasée, dans ses rues?

Jamais armée ne fut si près de sa perte. Il fallait un élan populaire : par derrière, un soulèvement des peuplades bohèmes, et devant, une résistance des Viennois.

Les Bohèmes pouvaient couper la retraite aux Prussiens, enlever les voies ferrées, prendre ces vainqueurs étonnés dans un cercle de fer et de feu. Les Bohèmes ne bougèrent pas. Et que leur importaient, à eux, de langue et race slaves, Tchèques et fils de Tchèques, que leur importaient ces querelles d'Allemands, et si Benedeek battrait le prince-royal, et si les grenadiers de Clam-Gal!as résisteraient aux soldats de la laudwher?

Ils laisser. nt passer la trombe, songeant déjà sam 'doute à afncher, comme ils le font aujourd'hui, sur les murs de Prague, leurs affiches menaçantes : Mort aux Allemands !

Quant aux Viennois, affolés par cette guerre qui venait troubler leur insouciance , qui jetait pêle-mêle dans leurs rues les mourants, blessés ou cholériques, qui dérangeait leurs quadrilles et ponctuait leurs valses de coups de canon tirés par les Prussiens au bout du Prater, — ils n'hés'tèrent pas. Les notables se réunirent et cignèrent une demande à l'empereur, et non pas une demande d'armes ou do poudre, mais — pétition singulière ! — la demande de ne point défendre cette ville et de capituler.

François-Joseph lut en frissonnant cette prière des bourgeois. Il eût résisté, le chevaleresque jeune homme, et marché droit au feu. Mais le peuple l'eût-il suivi? Le peuple n'avait pour se défendre que les canons pris jadis aux Turcs et les simulacres de fortifications qu'on venait d'élever en toute hâte.

On signa la paix. Les Prussiens s'éloignèrent tout

gonflés de gloire. Strauss releva son archet et Vienne se reprit à valser.

Vienne valse toujours.

Quand elles sont si sceptiques ou si gaies, les villes appartiennent à qui veut les prendre.

Prenons garde. Il y a en Europe d'autres peuples dont la démoralisation égale la démoralisation autrichienne. Coins de terre d'où la foi — j'entends la foi au Droit, — d'où le senlimentdu devoir, l'abnégation, la force, le courage sont bannis. Ames molles et cœurs débiles, ces rieurs éternels assistent gaiement à leur propre agonie, et reprennent en chœur le refrain de leur glas. Ils s'amusent.

Le roi s'amuse! disait-on jadis, et le flot populaire montait.

Le peuple s'amuse! dit-on aujourd'hui. Mais qu'y a-t-il après le peuple?

Après la foule, qu'y a-t-il?

Quel est le flot qui monte? Quelle est la marée d'hommes qui arrive ? — Où est la réserve du courage, du sang, de la virilité, de l'ardeur? — Sœur Anne ne voit rien venir. — Et cependant elle attend et elle espère.

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