L'ART IMPÉRIAL
Tout se tient dans un régime : chaque époque a sa marque de fabrique. II. semble que les idées d'un temps aient la même tournure que ses monuments et que ses statues. Les libres républiques de l'antiquité multiplient les œuvres d'art sur l'Agora, et lorsque la parole règne, c'est la tribune, ce sont les rostres que le sculpteur fouille et caresse soigneusement de son ciseau. Il suffit de jeter, à Florence, un regard sur la place de la Seigneurie, pour reconnaître une âme de peuple ennemie de la règle, éprise de l'art indépendant, essentiellement artiste ; un génie tout spécial, jeune, en pleine fraîcheur et en pleine floraison.
Paris, le Paris du second Empire, celui de M. Haussmann Ier et de Napoléon III, ne pouvait manquer de
porterie cache' de ce temps-ci. Il est solennel, immense et vide. Il semble que les architectes de ces longues rues aient reçu, eux aussi, le mot d'ordre de M. Clément Duvernois : Faire grand! Et ils font grand, les malheureux, ou pour mieux dire, ils font large. Ils éventrent, ils trouent, ils abattent, puis ils édifient ces casernes ennuyeas33 qui sont aujourd'hui les maisons des citoyens. Une caserne gigantesque : voilà ce qu'ils ont fait de ce Paris autrefois si curieux, si plein de recoins pittoresques, de nids à souvenirs qu'on aimait à visiter pour y retrouver le passé !
En ont-ils abattu de ces maisons qui parlaient éloquemment d'autrefois, dans ces vieilles rues populaires où la révolution était née, où les pavés gardaient encore la tiace des combats du 14 juillet et du 10 août! Ce Paris révolutionnaire où, la nuit, dans les demiténèbres, l'imagination croyait parfois voir apparaître l'ombre de Danton, ce Paris des sections et des fédérés gênait nos édiles comme un remords. Ils ont tout fait abattre, ils ont chassé ce spectre, et partout les boulevards rayonnent, les larges boulevards où peuvent se promener à l'aise l'artillerie, les coupés, les bataillons et les filles.
— Mais quoi ! c'est l'hygiène qui le veut! N'a-t-on pas bien fait d'assainir les clonques ? La ville de boue est devenue une ville de marbre. Le pittoresque y perd, mais la santé y gagne ! Douce compensation.
La ranté ? Un médecin de mes amis constatait hier, chiffres en mains, que les maladies de poitrine croissaient à Paris dans une proportion inquiétante, et cela
simplement parce qu'en ces grandes voies stratégiques, où le vent fait rage comme au sommet du Tourmalet ou du Righi, la laryngite et l'angine guettent le passant et lui sautent charitablement à la gorge.
On aura beau nous vanter les charmes çie ces voies interminables, tirées au cordeau, avec leurs maisons uniformes, ces rues déplorablement aristocratiques où tout est doré, tout étincelle, où le pauvre ne peut se risquer sans se rendre un compte plus amer de sa pesante misère, je préférerai toujours les rues aux maisons discrètes, où la pierre semble refléter la physionomie de l'individu, où l'on sent le bonheur abrité et la joie doucement lo^ée. Là, du moins, on peut se recueillir, penser, travailler: on peut vivre. Il y avait beaucoup de ces thébaï les à Paris. Elles s'effondrent. On les abat d'un trait de plume. Il faut suivre le courant, ii faut partout des cafés et des restaurants et des lieux de bombance, et des magasins illuminés où le client n'entre pas.
Et ce n'est point Paris qui, seul, suit ce chemin, ou, pour mieux dire» cette pente. La France fait de même. Elle veut ses boulevards nouveaux et ses maisons neuves. Elle a ses Haussmann au petit pied, et les communes s'endettent, çà et là, pour construire des préfectures et des mairies, qui, toujours (puisque c'est le mot d'ordre et la note dominante de l'époque), ressemblent à des casernes. Est-ce ainsi de votre côté, mon cher confrère ? C'est ainsi partout. Pour moi, j'aurais peur vraiment qu'on m'ait pris et gâté, là-bas, les humbles coins, chers à mes souvenirs, où j'allais,
à Limoges, étant enfant, me promener en lisant quelque livre.
Je le verrai bien, en allant vous serrer la main quelque jour*.
Le dernier spécimen de l'art impérial, c'est le groupe déjà célèbre du sculpteur Carpeaux, devant l'Opéra. On a découvert, il y a quelques jours, ces sculptures. C'est fort joli, je le dis tout d'abord, mais c'est bien étrange. Je ne crois pas qu'une époque se puisse mieux représenter dans un monument, dans une œuvre d'art.
Carpeaux avait à personnifier la danse, la danse française, ce je ne sais quoi d'ailé, de gracieux, de chaste et d'élégant qui, par exemple, s'incarnait dans Taglioni. Il avait à la représenter publiquement dans la rue, sur la façade d'un monument national, pour l'étranger qui vient admirer ou pour la fillette qui passe. Il avait, le sculpteur, à animer son bloc de pierre, à le faire sourire, à le faire planer. Il a fait mieux que cela, il l'a enflammé, il l'a enfiévré, il l'a embrasé comme un bloc de lave.
Savez-vous ce que représent3 ce groupe exposé à tous les yeux à cette heure, sur une place publique
1. Larticle était adressé à M. Georges Périn, rédacteur en chef du Libéral du Centre.
parisienne ? Des bacchantes, ivres, emportées par une danse folle, la danse de l'hystérie et de l'ébriété. Eh ! sans doute, l'artiste a pétri la matière et l'a fait vivre ! Je ne nie point son talent, mais, devant son œuvre faite pour le musée secret et exposée en plein soleil, je m'arrête.
Elles sont là, les folles filles, tordues par l'ivresse, nues, pantelantes, avec ce rictus voluptueusement las des heures d'orgie; elles vont, se tenant par la main, se tordant, les cheveux dénoués, les pieds peu sûrs, dans une ronde furieuse que conduit un jeune homme avec des gestes hardis. Soûlerie ou bacchanale, cette chose représente la danse. C'est la danse, notre danse française, cette ribotte antique et cette priapée ! C'est l'enseigne qu'on met à l'Opéra nouveau ; c'est ce que nous allons montrer au monde en lui disant : — Voilà la merveille 1
Et pourquoi pas ? C'est bien après tout ce qui nous peint le mieux, ce qui nous personnifie le mieux ; c'est l'allégorie la plus vraie de nos mœurs actuelles et de nos goûts. C'est la personnification même de l'art, de la littérature et du plaisir sous le second Empire. Carpeaux a fait là un chef-d'œuvre, un vrai chefd'œuvre et une satire. Oui, encore une fois, voilà bien l'art impérial, cet art nerveux et fou, saccadé, secoué, malade; cette danse, c'est la danse de Saint- Guy qui nous agite, c'est l'épilepsie régnante, c'est le déchaînement des appétits, la soif de plaisir et le besoin ardent de voluptés brutales, qui emportent ce temps et produisent la névrose universelle. Il semble que ce
jeune homme au rire de faune qu'a ciselé Carpeaux donne, échappé de quelque cabinet à la mode, le sigoal du grand sabbat contemporain et mène la ronde en frappant sur ses cymbales un galop fiévreux d'Offenbach.
Allez, après avoir contemplé ce cancan épique,
allez plus loin, dépassez l'Opéra, suivez les Champs- Elysées, montez jusqu'à l'Arc de triomphe et arrêtezvous devant le bas-relief de Rude. Différence des temps. Le maigre Rude et le fier David (d'Angers) méprisaient les saturnales. Leurs jeunes filles nues, s'ils les avaient niDntrées dansant, eussent eu la chasteté mirmoréenne des filles de Sparte qui luttaient sans voile sous le soleil. Ce que le bas-relief nous montre, ce n'est plus une bacchante ivre, les lèvres gonflées par le raisin mûr, c'est la Patrie assaillie et poussant fièrement le cri d'alarme. Plus à'Êvohè.' C'est la Marseillaise! Les filles de Carpeanx disent : Au plaisir ! La femme de Rude crie : Aux armes!
Voilà ce que n'a point su produire l'art affaibli et épuisé qui est l'art contemporain. Plus de flamme, plus de foi, Et Carpeaux cependant est uû maître. Mais, à côté du patriotisme de Rude, qne son paganisme semble petit ! Toute la folie généreuse de 92, toute l'ardeur indomptable des volontaires a passé dans les héros de pierre de l'Arc de triomphe. C'est le groupe héroïque dts fils de la Gaule courant à la frontière dès que la patrie est en danger. Les danseuses de l'Opéra n'ont que la frénésie de la volupté. C est que nous ne sommes plus en 92, et que la pou-
dre de riz contemporaine a remplacé le salpêtre républicain.
C'est dommage pour bien des gens, et en particulier pour les artistes, qui faisaient des cbefs-d'œuvre jadis pour répondre à la patriotique ardeur du peuple et de la France, et qui n'en font plus que pour tenir éveillés les sens des inutiles — et des blasés.
9k LA DÉBÂCLE.