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LES CROIES EN ORANI

Les monarques ne se contentaient pas de sacrifier les malheureux soldats et de dévaster les pays. Us égorgeaient les hommes aprôs les avoir désarmés. En cela le dix-neuvième siècle ne diffère aucunement des temps les plus barbares. Pendant le règne de Maximien, empereur romain au troisième siècle, une légion thébaine, commandée par saint Maurice, fut massacrée à Agaune, dans les Alpes. On j vit alors cet exemple à jamais mémorable de Tesprit évangélique et de la douceur chrétienne. Quatre mille vétérans pleins de vigueur, aimés de lances et d*épées, tendirent leurs cous comme des agneaux. L'empereur fut présent lui-même à cet horrible carnage. Enchère, évéque de Ljon, rapporte ce fait dans sa lettre à Tévéque Salvius. Les historiens soi-disant critiques im» partiaux, entre autres Voltaire, n'ont point voulu igouter foi à cette atrocité^ comme si l'histoire ne nous présentait pas de pareils exemples par milliers.Théodose, nommé le Grand, fit égorger, au quatrième siècle, tout une garnison de Thessalonique. C'est alors que Tarohevéque de Milan Ambroise lui interdit l'entrée de l'église. Charlemagne, cette idole des monarques, passa dix mille Saxons sans armes au fil de Tépée. On lui érigea une foule de statues, on le canonisa. Le nom du vaillant Wittekind est à peine connu des Allemands. Au troisième siècle^ Albert rOurs {der Bœr) était un des plus grands bandits de son temps, il brûla quantité de villes et de villages, il fit massacrer les vieillards, femmes et euf^ts, non par mil-

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liera, mais toute la nation de Vendes, branche des Slaves, pour fonder le margraviat prussien de Brandebourg* Les empereurs d'Allemagne, les Frédéric, les Henri III, Henri IV, Henri V, étaient ^es forçats qui méritaient Téchafaud. Les Allemands honorent leur mémoire. Sans parler de leurs successeurs, des empereurs qui volaient les vases d'église et altéraient la monnaie, qu'a-t-on vu seize cents ans après le carnage de Maximien, qui paraît invraisemblable à quelques-uns? «Le 17 ventôse, Tarmée a pris d'assaut la ville de Jaffa après quatre jours de tranchée ouverte. Plus de quatre mille hommes de troupes de Djezzar-Pacha ont été passés au ûl de l'épée. » Bonaparte écrit à Kléber le même jour : « La garnison de Jaffa était de près de quatre miUe hommes. Deux mille ont été tués dans la ville, et prés de deux mille ont été fusillés entre hier et aigourd'hui (1). » On sait ce qu'a coûté aux peuples la fameuse restauration et ce qui s'ensuivit. Mais pas plus loin (|u*en 1863, sous le régne de François-Joseph, un escadron des hussards hongrois qui ne voulait pas se battre contre les Danois, eut le même sort que la légion thébaine; et les Moscovites brûlaient vifs les blessés polonais.

Aprôs des atrocités sans nom, après des crimes devant lesquels pAlit la cruauté des tigres et de toutes les bétes féroces, les souverains ont l'habitude de publier une am-: nistie^ que Ton nomme acte de clémence. Il est impossible de pousser plus loin la dérision du malheur des peuples; U est impossible d'avilir l'homme davantage. Sénôque a dit, il y a dix-huit cents ans : « Je ne nommerai jamais la pitié des souverains clémence, mais une cruauté fatiguée »

(1) Corresp. de Napoléon !«'. Ordre du jour: JafTa, 19 ventAse an VII (9 mars 1799).

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{clemmtiam non voco sed lassam crudelitatem). Les peuples d'aujourd'hui^ les peuples de toute l'Europe supportent une pareille humiliation, une telle dégradation de la dignité humaine et des lois, et ils se croient libres!...

Est-ce donc à tout cela que devaient aboutir toutes les réformes et tous les systèmes des philosophes, tous les sermons des prêtres et les traités des savants? Est-ce donc à tout cela que devaient aboutir la révolution et les exploits (( de cet homme*peuple, despote résultant d'une république et résumant une révolution?... » Ahl qu'on ne se trompe pas. Si l'on veut voir les êtres plus avilis et plus malheureux que tous les esclaves et les ilotes des temps anciens, qu'on aiUe visiter les cabanes des paysans en Turquie, en Grèce, en Lithuanie, où la fumée dévore les jeux et la plique tord les os, qu'on aille visiter les chaumières des Anglais et des Irlandais, des Espagnols et des Napolitains, qu'on entre dans les fabriques remplies de parias sans nombre, à la merci de ces gens sans cœur, des entrepreneurs, des négociants, des banquiers, des boursiers. Entrez-y, touristes heureux et joyeux, si vous ne reculez pas d'horreur, si l'air putride que les trois quarts de la population d'Europe respire ne vous ikit pas tomber à la renverse. Descendez dans les cachots de Ku&tein, de Spielberg, de Schlusselburg^ de la Sibérie.

LA LUMIÈRK ET l/ÉPÉE.

On m'accusera peut-être d*exagération. Il est bien facile de réfuter de cette façon les faits évidents, quand on n^fait que lire la presse officielle et officieuse, les élucubrations de savants mercenaires, le Petit-Journal, qui a deux cent cinquante mille abonnés, et co tas de bêtises théologiques, produits avortés des écrivains muselés et

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des soi-disant librei^penseun. Voilà quelques millions de lecteurs, à coup sûr la moitié de la population qui sait lire, que rinstruction gouvernementale, les journaux et les livres rendent bêtes, dont ils amolissent les cervelles et auxquels ils embéguinent Tesprit. Quant aux autres, leur voix est une vox clamantù in deserio. Le reste ne connaît pas Ta b c. Cent ans plus tard, on aura peine à croire qu*en France,fpajs qui se dit libre et civilisé, il ait existé une] loi restreignant le nombre des imprimeries; qu*il ait existé une invention telle que celle du timbre et du cautionnement, loi qui égale celle des Moscovites limitant le nombre des étudiants aux universités; on aura peine à croire que le catalogue des livres prohibés {Index librorum prohibitorum) ait été le guide des confesseurs; que Victor Hugo ait vu ses œuvres frappées d'anathème ; que ce soit ceux qui se disaient ministres de Jésus- Christ qui aient rédigé le Syllabus et les fameuses circulaires des archevêques de France (1).

Quiconque ne peut pas se rendre compte du degré de la civilisation en Europe n'a qu'à demander des renseignements aux chiffres. Us ne trompent jamais. Consultons la statistique. Il n'y a pas longtemps, le général

(1) La confession publique {exomolo^esù) des crimes est ordonnée par l'Ecriture Sainte. On ne saurait nier que c'eût été un frein des plus énergiques pour les malfaite'^rs si l'opinion publique les forçait a remplir ce précepte. L'apôtre ^^aint Jacques recommande aux fidèles de confesser leurs péchés ÏLé uns aux autres. Il y a beaucoup de philosophie pratique dans cette institution. Mais au cinquième siècle, on commença à introduire la confession secrète sous le pon* tificat de Léon le Grand (440-461). Plus tard, le clergé se fit confier non-seulement les crimes, mais les moindres peccadilles. Le pape Innocent III introduisit définitivement la confession secrète {aut'i'' cWorû) au concile de Latran en 1215. On en fit ensuite un abus infâme, comme nous le voyons aujourd'hui. — Quant au catalogue des livres prohibés, il fut pour la première fois imprimé à Lowen par ordre de Charles V, en 1546. Le pape Paul IV fit publier en 1557 VIndex proprement dit.

Morin a démontré dans un compte rendu à rAcadémle de Paris que de tous les Etats d'Europe le royaume de Wurtemberg dépense le plus d'argent pourTinstruction publique et que la France lui en consacre le moins. L'empire du tsar et la Turquie n'entrent pas dans ce calcul, bien entendu. De plus, en France, l'entretien de l'armée coûtç vingt-six fois autant que l'instruction du peuple! 11... Voici quelques chiffres éloquents :

Frais de guerre. Instruction.

France 295 francs. 11 francs.

Autriche 270 19

Prusse 276 14

Wurtemberg. . . 218 47

Il est éyident que les conclusions suivantes peuvent en être déduites : P Dans les trois premières monarchies on dépense en moyenne vingt fois autant d'argent pour égorger les hommes que pour les instruire; 2® le peuple paye vingt fois autant cTimpôts pour la guerre que pour son instmction.

Or, à Paris môme, où Ton bâtit un Opéra magnifique, des casernes semblables au théâtre et des églises semblables aux casernes, il y a cinq fois plus d'enfants que les écoles n'en pourraient contenir. Si ce n'est pas une honte pour la civilisation que tout cela, si nous n'y voyons qu'un simple fait très-naturol , c'est que nous ne comprenons plus la véritable signification des mots.

On dit que l'entretien de l'armée est indispensable. Certainement! pour conserver le statu quo, l'iniquité. Rendez aux peuples leurs droits, et il n'y aura plus d'armée nulle part. Les nations sauront se défendre ellesmêmes. On dit : l'administration des pays s'améliore de plus en plus. Mais alors pourquoi les dettes grandissent-

elles tous les ans? On prétend encore que le luxe n'est pas nuisible aux masses. S*il en est ainsi, qu'on abolisse les impôts; que le luxe ne soit qu'une conséquence de spéculations, d'entreprises volontaires.

En 1860, les dépenses de rAngleterre pour les dettes s'élevaient à39 -J- •/o, et pour l'entretien de l'armée et de la flotte à 44 ^r Vo sur les dépenses générales. Il n'en resta donc que 15 -J- Vo po^r l'administration et l'instruction publique. On ne doit pas oublier qu'en 1861 et 1802 le nombre des mendiants sans asile s'élevait, dans ce pays, au chiffre formidable d'un million soixante-dix mille trois cent soixante-quatorze personnes. Londres en compte actuellement quarante mille! C'est une armée de mendiants. D'après les budgets de 1859, nous voyons que dans ce royaume les fonds destinés par le gouvernement à l'instruction du peuple sont cent fois moindres que ceux qu'exigent les dettes et la force armée. Voilà le système d'utilité pratique (1)!

En France, le budget de dépenses s'accrut d'un demi* milliard au bout de dix ans. En 1853, il s'élevait à 1,487 millions; en 1862 à 1,970 millions. Il monta en 1863 à 2,040 millions. La dette flottante, d'après M. Thiers, a été sans cesse en augmentant depuis 1863, époque où, après l'emprunt de 300 millions, on disait qu'elle serait définitivement ramenée à 700 millions. La dette flottante de France a augmenté de 100 millions par an.

On en sera plus étonné si l'on se rappelle qu'en 1855 les frais des écoles étaient de 32 millions et demi. Les subsides du gouvernement, à cet effet, se bornèrent à six millions, tandis que les dettes et la force armée englou-*

(1) Gomp. Handàuch der ver g, Stat, von D* Koib,

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tirent la somme de 1,028 millions, c'est-à-dire 170 fois autant.

L'Autriche, qui est un empire sans base, sans nation, sans langue et sans âme, cette agglomération d'une vingtaine de peuples divisés en cinq groupes principaux, agglomération monstrueuse et ridicule à la fois, n'avait pas rhabitude de publier son budget. En 1860 on découvrit que, pour maintenir ce corps hétérogène^ les dépenses du ministère de police étaient de 8,426,535 florins, entre autres, la gendarmerie et les espions coûtaient 5,643,838 florins , lorsque les dépenses du ministère de Tinstruction et des cultes ne s'élevaient qu'à 5,028,630 florins. L'entretien de Tannée et de la marine montait à 135 millions de florins. On sait que les revenus de l'Autriche ne suffisent plus pour payer l'intérêt de ses dettes.

En Prusse, l'armée et les dettes engloutissent annneN lement les trois quarts des revenus. Les gendarmes et les espions coûtent à l'État, ou plutét au peuple, qui les paye sans le savoir, plus de sept millions de francs. Le gouvernement dépense la même somme pour l'instruction publique. Lorsqu'il s'agissait d'améliorer l'état des écoles élémentaires, dont il y avait 33,500, le gouvernement prussien paya, de 1852 à 1856, la somme de 30,000 thalers, ce qui liait à peu prés trois francs et demi par école» L'Université de Berlin, au contraire, obtint 140,000 thalers de subsides, c'est-à-dire cinq fois autant que toutes les écoles du pays. Telle est l'administration de cette monarchie, qui fut agrandie par celui que les Allemands nomment « unique, » et qui se disait lui-même € une seconde providence. »

Jetons un coup d'oeil sur l'Allemagne, cette belle patrie d'Arminins, de Haydn, de Klopstock, de Schiller, de Oœthe, ce pays des Nibelungen... patrie des Metternich,

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des Bismark! Mais où est donc la nation, cette nation monolithe, paissante? Qu*on me la montre du doigt 1 Un peuple de quarante millions dépecé en quarante morceaux!... « La nation, c*est moi, » peut dire Bismark, « Nous sommes la nation, > peuvent dire les dynasties. Où est donc sa tête, son cœur? Est-ce à Berlin, à Cronstadt ou à Portsmouth? Les Allemands peuvent-ils dire, comme ce roi de Lacédémone : « Ici, ce sont les lois qui gouvernent? » peuvent-ils dire qu'ils ont une volonté. 0 savants, qui parlez tant d'humanité ! pourquoi n'ôtes-vous pas encore hommes? Vos législateurs, ce sont les ministres étrangers. Votre patrie, c*est Taire des oiseaux de proie, c'est le nœud central des pièges diplomatiques, c*est la salie cT asile des pauvres enfants sans trône I... Dans vos universités, on enseigne tout hors les droits de rhomme et des nations. Votre idole, c'est l'or de l'Angleterre, c'est le casque du tsar, c'est la plume de Bismark. Ne vous glorifiez pas de votre civilisation. Éveillez plutôt le peuple qui dort.

Partout on ne voit que des frères, des cousins, des oncles, des neveux de ceux qui dominent l'Europe. Ce népotisme est peut-être commode pour quelques-uns, mais tous les pays en souffrent, la France en souffre. La civilisation d'Allemagne peut contenter les Allemands; leur constitution les éclaire peut-être, mais il fait sombre en Europe. « Otez-vous de là, » pourront leur dire les autres nations, comme Diogène à Alexandre. Les Allemands, placés au centre, interceptent le soleil.

L'Allemagne tient-elle des troupes pour sa propre défense? Non; pour la défense de toutes les dynasties allemandes. Elle est ennemie de tous ceux qui ne sont pas Allemands^ et alliée à ceux qui oppriment la liberté. Et d'ailleurs où est l'Allemagne? Hier son nom tait l'Au-

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