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EST-ELLE POSSIBLE ET NECESSAIRE

aiTBST-GB QUB LA BSYOLUTION?

Nuiis vivons à l'une des époques les plus graves de l'iûsloire; derrière nous^ se déroule le passé de l'Iiunianité^ et devant nous, surgit une grande question : Quelle forme revêtira l'avenir? Avant de l'aborder, examinons ce que c'est que la Révolulion.

Les lois éternelles ont soumis l'univers et l'humanité entière à certaines règles qui leur assignent un ordre déterminé. Les règles particulières sont |)rescriles h la société, par des lois, qui se coordonnent de telle sorte qu'elles découlent nécessairement les unes des autres. Ces lois sont : i° Les lois naturelles; 2<» l'application des lois naturelles à la vie de l'humanité, cVst-k-dire les lois divines; 3° l'explication des lois divines pai* la révélation nouvelle, c'est-à-dire, les lois que Jésus-Christ nous

a apportées; 4o la réunion des lois naturelles et divines dans leur application à Tindiridu, représentant l'humanité^ je veux dire, les droits de V homme ; 5© les droits personnels de chaque individu, considéré comme base de l'existence sociale, qui déterminent les conditions de cette existence, ce sont les droits de la famille; 6° les droits communs à un certain nombre de familles ou individualités complètes dam leur trinité (mari, femme, en-, faut) et représentant par ce groupement naturel le type de la société, circonscrit dans des formes précises, ou les droits fiationaux, par lesquels sont définis les rapports mutuels des familles et les conditions de leur existence ; 7© les principes des devoirs envers l'humanité entière, soit les droits-sociaux.

Ces lois de l'humanité ne lui sont données que pour cette terre; mais elles contiennent les conditions de la vie éternelle; elles sont une transition à la félicité absolue.

Leur réalisation dans les limites de l'existence passagère donne le bonheur relatif d'ici-bas. Le bonheur perpétuel est le dernier droit de l'homme, le couronnement et la récompense de la pratique de toutes ces lois.

C'est un devoir pour l'homme, bien plus, c'est pour lui un besoin inné, de tendre au bonheur perpétuel; aussi, est-il de son devoir d'en réaliser les conditions, en usant de tous les droits qui lui sont donnés ici-bas.

Les lois naturelles et divines, générales et particulières, aident l'homme à se diriger pour son propre bien, suivant les indices qu'il porte en lui et qui lui sont révélés. Dans leur application à l'existence terrestre, l'homme se présente à nous : lo Comme une parcelle de lu nature, c'est alors l'homme dans la plus vaste acception du mot; 2° comme un individu ayant ses propres droits, et compléta par sa famille, c'est-à-dire, comme membre d'une famille; 3° comme créateur de plusieurs familles, et généralement, comme allié à d'autres familles, je veux dire comme- membre d'une nation; 4° comme une parcelle de la société.

De cette position multiple de l'homme, dérivent ses devoirs : io devoirs envers lui-même; 2© devoirs envers son prochain, ou envers l'humanité; 3» devoirs envers sa famille; 4° devoirs

envers sa nation^ c'est-à-dire envers une société particulière^ déterminée par des formes précises (1).

Les lois naturelles sont gravées dans l'âme et le corps de l'homme à sa naissance; elles ont été révélées et confirmées par l'inspiration divine dans le monde ancien. Jésus-Christ est venu pour les expliquer, et il a ordonné a l'homme d'accepter leur empreinte qui est visible dans le christianisme, cette renaissance de l'esprit, dont le baptême est la manifestation.

L'homme, dans sa vie pratique, se distingue aussi par des ca« ractères particuliers, intérieurs et extérieurs, spirituels et matériels : ^

lo En tant que parcelle de la nature, il a quelques affinités avec elle, mais il possède des qualités propres qui le distinguent des plantes et des autres créatures ; 2° comme homme, il a certains caractères communs à tous les hommes, mais il en diffère par ses dispositions intérieures et extérieures, et par ses tendances ; 3o comme membre d'une famille, il a identité on analogie de traits et d'aptitudes avec elle, mais son ^caractère individuel le distingue notablement de ses proches, et plus encore du reste de la société ; 4* enfin tous ces caractères se réunissent et se confondent dans un même foyer formant une caractéristique commune à beaucoup de personnes, définie avec précision, et dont les limites exactement déterminées, constituent la différence qui est la condition de l'individualité et par conséquent de l'indépendance générale et particulière. Ce foyer s'appelle : la nationalité. Elle a pour signe extérieur le plus expressif, la langue; pour marque intérieure, rattachement et l'amour envers tel lieu, tel climat.

De même que la parole distingue l'homme des autres êtres, de même la langue distingue un membre d'une grande famille du reste de la société. De même que la parole garantit à l'homme

(1) 11 ne faut pas confondre l'idée iïhumnm'M avec celle de société. Par exemple : le père en cette qualité a d'abord des devoirs à remplir vis-à-vis de son fils comme lui étant le plus proche. S'il ne connaissait pas son fils, il aurail des devoirs vis-à-vis de lui non comme envers son enfant, mais comme envers uu autre homme*

son individualité panni les autres créatures^ de même la langue d'une nation est le gage de son individualité dans la société. La nation est une unité compfète, c'est-à-dire une individualité : c'est ainsi que Tliomme est complété par la famille.

La nation est, par conséquent, une création de la nature, un instrument destiné à la réalisation des grands buts de Thumanité. Comme la famille est le lien de l'individu avec la nation, ainsi la nation est le lien de la famille et des individus avec la société. D'autre part la société, c'est-à-dire l'humanité entière, est le lien des peuples, des familles et des individus avec le monde éternel. ^

C'est l'homme qui, le premier, apparaît au milieu de la nature ; après lui vient la famille, puis la nation ; enfin se présente l'humanité. L'activité de l'homme doit passer par tous ces degrés. A chacune de ces portions de l'humanité, la nature a donné des caractères particuliers; et par ce moyen elle a garanti à chacune Yindivis^Uté, autrement dit l'individualité. / L'individualité entrauie l'indépendance dans les actes; chaque ,' nation doit donc être indépendante. La position soUdaire qu'occii- 1 peut les nations dans l'humanité entière les oblige toutes à agir : de concert pour le bien de l'humanité, dont elles font partie. { Mais la condition indispensable de cette action commune est la possibilité pour chaque nation d'être hbre dans ses mouvements. Pour que toute une foule avance, il faut que chacun de ceux qui la composent puisse avancer ; et pour cela il lui faut la liberté de tous ses membres.

Le mouvement individuel de chaque nation a donc pour condition expresse la liberté, (jui, par là même, est le jM'cmier de ses droits.

Pour le progrès do l'humanité entière, il faut le concours de tous ses éléments, c'est-à-dire, le mouvement ou progrès commun de toutes les nations; l'humanité y a droit et ne saurait l'effectuer sans la liberté universelle.

11 s'ensuit que l'humanité entière, autrement dit que chaque homme a nou-sculenicnt le (broit, mais encore le devoir de revendiquer la Ubcrté de toutes les nations; en effets celles-ci sont

des parties distinctes de l'humanité^ or leur liberté est la condition du progrès humain : il est donc de son devoir d'en être le gardien.

Gliacune des parties plus ou moins grandes de la société a ses droits propres^ ses travaux^ son but^ sa mission^ dont la somme constitue la mission de l'humanité. Chaque partie fait connaître à l'autre ses besoins^ ses actions et ses tendances. La nation est le représentant des besoins^ des actions^ des tendances des familles ; c'est ce dont son mouvement général avertit l'humanité.

Les individus ne peuvent agir dans la vie universelle, qu'autant que le leur permet la nation, et de son côté la nation ne peut agir qu'autant que le lui permet la société. En d'autres termes : si l'homme, pris individuellement, ne jouit pas de son entière liberté, il est évident que la nation n'en jouit pas non plus; si celle-ci se trouve dans l'esclavage, c'est une preuve que la société entière y consent, ou qu'elle est elle-même sous ce joug.

La réalisation des droits, l'accomplissement des travaux, la tendance à un certain but étant une mission obligatoire pour chaque être en particulier et pour tous en général, chaque nation a sa mission à accomplir. L'accomplissement d'une mission ou la réalisation des lois supérieiu'es exige nécessairement la hberté.

Je viens de dire que, par suite des lois générales qui assignent à la société un ordre déterminé, l'homme a dos devoirs : l® envers lui-même; 2° envers ses égaux ou envers son prochain; 3<» envers la famille dont il fait partie; 4o envers sa nation. La nation, elle aussi, a ses devoirs : 1° envers elle-même; 2^ envers ses égales, c'est-à-dire envers les autres nations ; 3® envers les familles dont elle se compose; 4" envers l'humanité dont elle est une portion.

La nation, en remplissant ces devoirs, réalise les lois naturelles, autrement dites divines, les droits de l'homme en particulier et ceux de l'humanité en général; en un mot, elle accomplit sa mission.

Mais, comme je l'ai déjà dit, la condition indispensable de cet accomplissement c'est l'individualité, et, par conséquent, l'indé-

pendance entière, la franchise des mouvements, bref, la liberté. La liberté de la nation doit être définie par les droits nationaux. La base du droit national se trouve dans la nature de chaque nation. Ses facultés intellectuelles et ses besoins matériels produisent son attrait pour un certain endroit et son affection exclusive pour un pays particulier. Au moment de la création des sociétés, ou pendant leur transformation universeUe, les parties séparées des habitants de la terre se choisirent divers territoires pour s'établir à demeure. La Providence qui a donné aux nations des caractères particuliers, à quelques-unes même une couleur autre, à toutes une langue différente, leur a donné aussi une patrie distincte.

Puisque la liberté est une condition nécessaire à tout mouvement dans l'univers suivant les lois naturelles; puisque ces lois mêmes se développent librement d'après la direction indiquée par l'Être suprême qwi est l'origine de toute liberté ; puisqu'elle est le principe fondamental de toutes les lois de la nature et par suite de tous les droits de l'homme qui en émanent, il en résulte que le travail libre est la première loi dans l'ordre des lois naturelles, et le travail libre a pour conséquence immédiate la propriété.

Le peuple qui, obéissant \ sa voix intérieure, est sorti des ténèbres de la barbarie, puis s'est choisi un siège fixe, qui, par un travail libre et, par les forces réunies de tous ses membres, est arrivé à la propriété, c'est-à-dire à rendre habitable une terre déserte et inhabitée : ce peuple-là a conquis une patrie, et il est devenu une nation.

Ayant reçu la liberté des mains de Dieu et jouissant de la propriété, toute nation sentit le besoin de conserver l'une et l'autre; elle s'empressa donc de réaliser l'idée de la justice, c'est-à-dire la deuxième loi naturelle, en promulguant des statuts et en organisant une autorité.

Ce sont les premières conditions de son existence, les premières lois naturelles d'où dérivent toutes les autres.

Le développement régulier de toute la série des lois qui découlent de la liberté, leur source commune, fiit arrêté par la

passion^ c'est-à-dire par l'ennemi de tonte liberté, par Yeaprit du mal.

Les hommes^ s'étant soumis aux passions, perdirent leurs forces. L'esprit du mal les dompta et étendit sur eux sa domination, n abolit la liberté et introduisit l'esclavage; il foula aux pieds les lois divines et toutes celles qui en dérivent et promulgua les siennes; il entrava la direction régulière des sociétés^ et leur imprima un élan contre nature; en un mot, t7 renversa l'ordre naturel.

C'est donc lui qui, le premier, commença la révolution, le renversement; c'est lui qui détruisit la vérité et le progrès paisible de l'humanité et mit à leur place le mensonge et le malheur. C'est lui qui, le premier, déclara que son système était l'ordre et appela désordre tout ce qui y était opposé. Puis, voulant affermir sa domination, toutes les fois que quelqu'un cherchait à remplacer le mal par le bien, à défendre les lois divines et humaines, il criait du haut de son trône : a Regardez, celui-ci est un révolutionnaire ! )>

Les hommes crédules, dans l'ivresse des nouvelles idées qu'on leur inculquait, ne virent pas les flots de sang et les larmes que faisait couler l'ordre de Satan qui, depuis tant de siècles, règne sous diverses formes; ils ne surent pas compter les millions de victimes qui lui étaient immolées, ils s'habituèrent à cet état de choses; ils crurent que le renversement était l'état naturel de la société, qu'il en devait être ainsi.

Les souverains effrontés qui s'emparèrent par force du gouvernail de l'humanité, réduisirent avec le temps leur conduite en un système organique. L'histoire de l'humanité nous montre que le gouvernement d'un usurpateur n'est qu'une série d'actes subversifs des lois et de l'ordre social, une révoluHon continuelle.

Le mauvais esprit révolutionnaire s'est manifesté sous divers aspects, et peu importe le nom qu'il ait pris : Néron, Cromwell ou Robespierre.

Mais le bon esprit peut être aussi révolutionnaire; il peut se trouver sous la blouse d'un honnête ouvrier comme sous. la pour-

pre d'un prince^ sous un chapeau de paille comme sous une couronne.

Le bon esprit révolutionnaire s'applique à renverser l'état nctuel de la société européenne; mais il veut détruire le mal pour faire triomplier le bien.

Après une lutte longue et meurtrière, l'Amérique a conquis le premier des droits, le premier degré de la civilisation progressive et du développement permanent de la vie sociale, la liberté. Si quelqu'un voulait y renverser l'ordre actuel, il serait im révolutionnaire, un mauvais esprit révolutionnaire.

Malgré de longs et de terribles combats contre la force, la plus grande partie de l'Europe n'a pas encore reconquis sa liberté. Si quelqu'un voulait renverser son état actuel, c'est-à-dire son désordre, il serait aussi révolutionnaire, mais un bon esprit révolutionnaire.

Or il est passé dans l'usage de donner an mot révolution un sens impropre, et de le prendre en mauvaise part. Ce mot dérive du verbe revofvere, renverser. Il a donc uu double sens : le renversement peut s'effectuer du bien au mal ou du mal au bien, tlependant prenons-le dans le sens qu'on lui donne généralement, et posons-nous cette question :

LA RÉVOLUTION EN EmOPE EST-ELLE POSSfBLK?

— Non.

— Et pourquoi ?

Chaque révolution commence par un combat, et chaque combat se livre sur le double champ intellectuel et matériel s'il a pour but le renversement complet de l'état de choses actuel ; il se sert donc à la fois des armes morales et des armes matérielles.

La première tâche des combattants est de se rendre compte des forces morales et matérielles de chacun des deux partis.

Prenons un exemple : le général en chef avant d'engager la bataille examine l'esprit de son armée, ses dispositions morales. On sait que la discipline est l'àine de l'armée, et que le nerf de la

discipline est l'unité. Celle^i dépend du sentiment qm anime les guerriers^ que ce sentiment soit l'honneur ou l'obéissance aveugle. Ensuite le général doit bien connaître le nombre de ses soldats et les moyens matériels dont il peut disposer; entre autres : l'argent^ le pain, les habillements^ les armes et les munitions de guerre. Puis il examine minutieusement le terrain sur lequel il va livrer la bataille. Ënfm il s'informe des conditions dans lesquelles se trouve son ennemi, et il doit connsutre non moins exactement l'esprit de ses adversaires, leur nombre, leurs moyens matériels et leur position.

Puisque le mouvement qui se propose poiv but l'abolition du pouvoir illégitime, ou, comme on dit, la révolution, doit s'exprimer sous la forme d'une insurrection armée, il nous faut aussi considérer les chances de victoire.

Les chefs, les meneurs révolutionnaires qui poussent h prendre les armes contre les oppresseurs, enfin tous ceux qui sw'vent cette voie, doivent donc avant tout considérer les circonstances et les conditions dans lesquelles se trouve la société.

Ce que j'ai dit jusqu'à présent suffit, ce me semble, pour qu'on puisse se faire une idée de la situation de l'Europe. Qu'y voyonsnous en effet? Le mal y a pris des proportions gigantesques; le mal non-seulement règne despotiquement sur la société, nonseulement s'est enraciné dans la vie publique, mais encore s'est élevé à la hauteur d'un système organisé suivant un certain ordre. Afin de pouvoir le combattre avec les moyens employés jusqu'ici par les révolutions, il faut être sûr de la sympathie et du concours de tous ou au moins de cette partie de la société européenne qui ne ferme pas les yeux à la vue de l'oppressiou. Or, sur quoi peut se fonder cette assurance?

La question est de la plus grande importance. On ne peut la traiter à la légère. Là où il s'agit de victimes, plus encore là où il s'agit de la victoire décisive de la liberté, on ne saurait être ni trop consciencieux ni trop circonspect.

Aujourd'hui on n'a plus le temps de prêter le serment : « Vaincre ou mourir. » Vaincre 1 tel doit être le mot d'ordre du progrès. Il faut vaincre ou renoncer à faire marcher l'humanité

en arant avec la rapidité qu'elle désire. Force est donc de peser les moyens d'action, les probabilités de victoire et les chances d'y arriver.

Entendons-nous. Je ne parle pas ici de la révolution dans tel ou tel pays; je parle de la révolution universelle, de la réorganisation du monde européen sur des bases nouvelles. Une révolution partielle ne serait d'aucun profit à l'ensemble des habitants, et la révolution universelle, c'est-à-dire une insurrection générale et à main armée contre le despotisme, présenterait des chances douteuses.

Et cependant, qui ne voit qu'il n'y a presque pas de pays, de recoin en Europe, où l'on ne trouve des idées dites révolutionnaires, où l'on ne rencontre des hommes qui travaillent à l'anéantissement du mal ?

Le moment où nous vivons est solennel. L'émancipation définitive des peuples européens est la grande tâche de notre époque ; elle est le devoir, la mission de la société actuelle; je dis actuelle, car chaque jour perdu permet aux éléments hostiles de s'accroître, chaque jour perdu rend le combat plus difficile et plus impossible, retarde l'émancipation et le progrès, augmente le nombre des victimes que fera l'avenir.

Qu'on ne s'y trompe pas : toutes les nations de l'Europe marchent d'un pas rapide vers la révolution ; tout les pousse sur cette voie.

Pourtant, n'oublions pas que pour pouvoir se mesurer avec les adversaires de la révolution, il faut présenter une puissance morale et matérielle digne de la grande cause et de la haute mission des soldats de la liberté. Ce qui est en jeu, c'est non-seulement le sort de la société actuelle, mais celui de la postérité. 11 faut être sincère.

Le temps n'est plus, où le premier boucher venu levait l'étendard révolutionnaire, s'asseyait sur le fauteuil de président, délibérait sur la liberté, sur la forme du gouvernement, sur l'administration du pays, et finissait par monter lui-même sur l'échafaud, après y avoir fait périr des milliers d'hommes.

Il y a cependant des gens qui rêvent encore cet état de

choses, et qui regardent la guillotine comme le seuil du sanctuaire de la liberté !

Le temps n'est plus, où un tyran ignorant et sauvage s'adressait aux peuples au nom de la liberté. Ces faits peuvent se répéter, mais ils ne sauveront plus l'humanité. Le charpentier, le tailleur, le maréchal-f errant peuvent aujourd'hui devenir présidents et généraux, mais il faut pour cela que chacun s'instruise et passe par tous les degrés de développement intellectuel. La grandeur est à ce prix.

Personne ne croira au génie révolutionnaire d'un sot ignorant. Il y aura encore des fous furieux, des cruauté? pourront être commises dans certains pays; mais un tiraillement insensé ne fera que diminuer le nombre des vrais défenseurs de la liberté et augmenter la force de l'ennemi, bien loin de conduire à la victoire.

Aujourd'hui la révolution est devenue une science. Les années s'écoulent rapidement. Chacune ajoute à nos connaissances, h notre expérience. La révolution ne peut plus être commencée et . dirigée que par des hommes capables, éclairés et supérieurs à tous égards. Le dévouement, le courage ne suffisent plus; il faut que les meneurs de la révolution aient étudié à fond le mouvement des peuples, soient versés dans la connaissance universelle et dans la sagesse pratique. Au mécanisme organisé de l'oppression universelle on ne peut opposer qu'un système également organisé.

Jetons donc un coup d'œil autour de nous, et supputons les forces de nos adversaires. Considérons l'Europe. Nous y voyons d'abord l'aUiance des monarques, leur conjuration solidaire contre la liberté et contre le progrès, au nom de la communauté des intérêts ou de traités réciproques.

Il y a près de quarante familles régnantes d'origine allemande, comprenant plus de huit cents personnes. Elles couvrent la plus grande partie de l'Europe. C'est donc en Allemagne, dans cette inépuisable pépinière de petits et de grands monarques, qu'est le centre de l'absolutisme.

Ces dynasties ont au moins cent cinquante ministres.

Ces ministres ont une multitude d'employés obéissants et fidèles. S'il y a soixante mille employés en Autriche, et cinquante mille en Prusse, à combien peut monter leur nombre dans toute l'Europe? Le contingent de la bureaucratie s'élève sans doute à un million d'hommes.

Chacune des dynasties allemandes a ses aides-de-camp, ses chambellans, ses gentilshommes de la chambre, ses pages, ses protégés et une innombrable quantité d'autres dignitaires. Si l'on ajoute au nombre de ces employés sans emploi les personnes de même qualité, attachées aux autres coiurs, on en peut porter le chiffre au moins jusqu'à mille.

Sous les ordres des ministres et de la bureaucratie se trouvent les rédacteurs de certains journaux, les bureaux télégraphiques et^ainsi de suite.

Presque chaque employé du bweau de poste, ayant le droit de visiter les lettres, est un espion et un dénonciateur. Et qui peut compter les espions cachés sous des qualités diverses?

Autant de satisfaits. Leurs femmes, leurs sœurs, leurs frères, leurs parents et leurs amis partagent leur opinion. De sorte que ce nombre des satisfaits est multiplié par trois, par quatre, par cinq à cause des relations de parenté que possèdent les personnes fidèles aux gouverments actuels.

Ce n'est pas tout. Il y a des gens qui se trouvent bien partout. Ce sont, entre autres, les banquiers, les marchands riches, les fermiers, les rentiers, les industriels, les fabricants.

Continuons : Dans la seule Sicile il y a plus de ti'eize mille familles de nobles de divers quartiers; et dans ce nombre 6i ducs, m princes, 217 marquis et plus de 1,000 barons.

En Espagne on compte mille trois cent cinquante-neuf grands, parmi lesquels l'S princes, 51 (> comtes, 647 marquis, 65 vicomtes, î>5 barons et o8rî généraux, sans parler des hidalgos, des caballeros, des escuderos et autres.

En Allemagne on distribue avec beaucoup de facilité les titres de comte {Graf); quarante-neuf familles allemandes avaient reçu le droit de se parer du siu'noni de Burchlaucht (Altesse), et trente de celui d'Erlawht (Excellence). Plus de six cents personnes ap-

— là —

partiennent à cette catégorie. Le nombre de comtes et de barons ordinaires est beaucoup plus considérable.

Dans l'empire moscovite il y a plus de princes et de comtes qu'en Allemagne. Â Paris on ne peut sortir dans la rue sans rencontrer quelque comte. Et combien les garçons d'bôtel en ont-ils créé?...

H ne faut pas traiter ceci légèrement. Les gens que je viens de citer sont tous de ceux qu'on appelle conservateurs.

On voit que le nombre en est déjà très-respectable, et s'il était possible de donner le cliifTre exact, nous aurions devant les yeux le total énorme de l'armée des adversaires de la révolution.

Et pourtant ce n'est pas tout. 11 reste une grande quantité de prêtres catholiques et de pasteurs protestants.

Lorsqu'on étudie un objet aussi important que la réforme sociale, el qu'on examine la possibilité de l'effectuer, il ne faut rien laisser échapper. Les idées religieuses se confondent avec les idées politiques. Pour en comprendre la portée, il faudrait se transporter siu" le terrain des luttes religieuses; il faudrait passer en revue ces disputes théologiques el la polémique des journaiLX qui se font l'organe de cette bataille sourde, mais acharnée. C'est là que nous verrions un tableau effrayant. Ce n'est pas ici le lieu de citer des preuves ; les extraits de journaux spéciaux destinés aux disputes théologiques, quelque nombreux qu'ils fussent, ne saïu'aient donner une idée de l'obstination et du fiel des serviteurs du Clurist. Il faut être juste : en cela les pasteurs el les auteurs protestants tiennent le premier rang. Leur haine pour le catholicisme a quelque chose d'infernal, de satanique; tout juge impartial est forcé de reconnaître que le clergé calholique ne fait que se défendre parce qu'il est attaqué, tandis 4|iie les protestants sont toujours les agresseurs.

Partout se retrouve cette déplorable lutte, même en Suisse, pays de la liberté par excellence au sein du gouvernement fédéral; elle a pris la forme d'une odieuse passion. En 1866, pendant le vote universel sur le projet de révision de la Constitution, elle s'est encore manifestée au détriment de tout le pfays. Dans les cantons protestants, un prêtre catholique ne peut se

montrer dans la rue^ parce qu'on lui jette des pierres. La haine des Irlandais contre les Anglais est bien connue; on se rappelle les scènes sanglantes de Belfast. Et qui n'a entendu parler de la persécution du catholicisme en Pologne? Un pareil état de choses ne peut conduire à une action commune contre Toppression générale. L'influence du clergé des différents cultes est grande sur la société. Leur mésintelligence sème la division entre les populations.

Presque sans exception^ tous les prêtres catholiques et tous 1q^ pasteurs protestants^ ceux-ci surtout^ sont des adversaires de la révolution; ils appartiennent au parti conservateur. Les pasteurs^ dans plusieurs pays^ et particulièrement en Prusse, font partie de la bureaucratie ; dans toute l'Allemagne^ ils sympatliisent avec les gouvernements établis^ et l'on voit^ par leurs publications, qu'ils sont partisans zélés de la monarchie. Du reste, la paix leur est profitable. Etant placés sous la protection des trente dynasties allemandes, ils ont la prépondérance dans presque toute la Confédération sur le clergé catholique, et par conséquent ils ont la prépondérance sur la société. Ils sont mariés, ont des enfants et possèdent une propriété qu'ils voudraient préserver de tous les orages politiques. La discorde est dans le génie du protestantisme. Le major Scott Waiing écrivait des Indes Orientales : « Si nous pouvions obtenir le triomphe, alors il y aurait aux Indes autant de sectes quil y a actuellement de castes. » Les protestants ne comprennent pas l'esprit de dévouement. Ils se moquent du martyre et du sacrifice. Tous les pasteurs forment donc un élément anti-révolutionnaire puissant et solidaire.

D'autre part, les prêtres catholiques tremblent au seul mot de révolution. Ils se représentent chaque révolution sous la figure d'un diable, une torche et un glaive à la main, renversant les croix et les églises, déclarant la guerre à Dieu et à tous les principes sociaux, et brisant tous les liens humains. En cela la plus grande partie de la société est de leur avis, sans même appartenir au parti rétrograde ou conservateur. Ils ne se trompent pas beaucoup. Presque toute révolution laisse derrière elle de pareils souvenirs. Cependant personne ne réfléchit que Ton ne peut corn-

primer longtemps le dësir de la lumière et du progrès sans faire éclater des troubles violents.

Quoi qu'il en soit, il résulte de ce que je viens de dire, qu'après avoir passé soigneusement en revue les personnes qui n'ont pas d'intérêt à la révolution et celles qui peuvent agir contre eUe,no\is voyons que Ton doit compter ces dernières non pas par milliers, mais par millions. Quiconque voudra y réfléchir sincèrement et impartialement, conviendra de cette incontestable vérité.

£t je n'ai pas parlé de l'armée.

En Europe, il y a une armée régulière de trois millions d'hommes, commandée par les monarques et les ministres. Puisque l'Europe a deux cent quatre-vingt-deux millions d'habitants, on compte un soldat pour quatre-vingt-quatorze habitants des deux sexes. Après avoir' défalqué des quatre-vingt-quatorze habitants les vieillards, les femmes et les enfants, si nous supposons qu'un quart peut être regardé comme dangereux pour les gouvernements despotiques, nous pouvons dire qu'il y a un soldat pour vingt particuliers. En vérité, il peut en venir à bout.

Voilà l'organisation des gouvernements actuels en Europe !

N'oublions pas que dans tous les États de l'Europe, en cas de besoin, on peut mettre en gros sous les armes, une armée régulière de quatre millions d'hommes. Âjoutons-y à peu près 400 forteresses, et nous aurons une idée de la force matérielle qui pèse sur la population européenne.

Dans cette immense armée, les forces de deux puissances seulement, la Moscovie et l'Allemagne, comptent sur le pied de paix un million et demi d'hommes, savoir :

La Moscovie 600,000 soldats.

L'Autriche 400,000 »

La Prusse et l'Allemagne. . . . 500,000 »

L'Angleterre en a plus de 200,000 ; l'Espagne en compte 200,000 et la Turquie plus de 100,000.

Ne faisons pas le tort aux autres gouvernements de les comparer à ceux-ci; distinguons les uns des autres; notons bien que plusieurs États sont contraints d'entretenir une armée pour leur

sAretë, que plusieurs nations défendent les droits de l'humanité. Il n'en reste pas moins vrai que deux millions d'hommes environ sont sans' cosse armés contre la liberté.

Les chefs de ces troupes, alliés entre eux pour le soutien de leurs dynasties, de leurs conquêtes et du monopole commercial, font sentinelle pour la défense du despotisme perpétuel. Ce monstre de l'arbitraire militaire a son cœur à Vienne et sa tête à Berlhi. L'absolutisme, essayant de faire du socialisme un instrument confié à une main autocratique, surveille l'Europe orientale ; le système utilitaire revêtu de la toge oligarchique, menace l'Occident. L'ours de Sibérie et le bouledogue anglais montrent leurs dents, toutes les fois que les peuples pensent à un changement. L'un protège les dynasties et les rapines, l'autre ne songe qu'à l'or et fait bon marché des couronnes. Chaque mouvement est également terrible pour l'un et pour l'autre. Là-bas, c'est le trône qui s'ébranle, ici c'est le commerce qui souffre. Aussi, ces deux bras qui cernent le globe, se rejoignent-ils en Asie, dans une étreinte amicale. Ils ont tous deux pour devise le progrés, la marche en avant. Oui, ils marchent l'un vers l'autre en écrasant l'humanité dans leurs embrassements.

En résumant tout ce que j'ai dit ci-dessus, on voit que ce qui est le plus grand obstacle au libre développement et au progrès de la société, c'est Y organisation des gouvernements, dont les caractères principaux sont : I » la répression de tout mouvement de l'humanité vers la satisfaction des besoins moraux et matériels; 2« le maintien de la société dans les formes favorables aux gouvernements, au moyen d'une direction anormale, en d'autres termes : violation des droits de l'homme. Il est évident que cela nécessite : I ° d'entraver la liberté, l'instruction, l'industrie et le commerce ; 2** de continuer à les fourvoyer dans des voies conformes à l'esprit de l'organisation officielle.

Les moyens d'exécution des idées des gouvernements absolus sont les suivants ; lo complot des monarques et de leurs ministres contre la liberté des peuples; 2» système bureaucratique combiné avec l'espionnage; 3«» captation de nombreux partisans par l'appât offert à leur avidité, à leur orgueil et à

leurs autres passions; enfin 4» force armée, ou force brutale.

Il me semble que j'ai exposé presque mathématiquement la situation et la force du camp ennemi, et démontre par là que la révolution est impossible.

Toutefois ce n'est pas encore une preuve que la révolution n'éclatera pas. Il y aura des gens qui diront : « pereat mundus, fiât jusHtian (périsse le monde, mais que la justice soit. faite)! A ce cri, le monde ne périra pas; mais la société peut avoir beaucoup à souffrir.

Un autre prononce des paroles plus terribles, parce qu'elles sont plus vraisemblables : « Que la société tombe, pourvu qu'au moins une de ses portions échappe et que la postérité soit sauvée. »

Moi, je ne me rangerai point à cet avis, parce que je ne mesure pas le i>rogrès humain par périodes aussi longues que le font certains réformateurs , qui espèrent réaliser* leur théorie dans l'avenir, dans deux ou trois cents ans, et qui en attendant sont indilTérents aux souffrances de plusieurs générations. L'histoire m'apprend que de nombreuses théories sont tombées dans l'oubli, et la société souffre comme devant.

Et pourtant, la réforme sociale est nécessaire, indispensable. Tout le monde le sent, même ceux qui sont contents de l'état actuel, mais ils voudraient seulement que le renversement se fit après leur mort.

Quelques autres poursuivent des réformes par des voies honnêtes ou malhonnêtes, per fas et nefas.

Nous voyons devant nous un élément nombreux et fort qui est contraire au progrès, et qui se compose de quelques millions d'hommes.

« Qu'est-ce que cela ? s'écriront les partisans des changea ments violents, — quand même il y en aurait dix millions! Et a le peuple? »

On peut leur répondre :

Vous connaissez ic peuple; on le change en un jour. Il prodigue aisément sa haine et son amour.

Mais il y a une chose plus importante qu'il faut prendre en considération. Qui esl-ce qui fournit les moyens de soutenir le

despotisme^ si ce n'est le peuple? Qui donc paye les gouternements? qui donc s'enrôle dans les armées? qui donc construit les forteresses? qui donc entre au service de l'État? Dans presque tous les pays, le peuple entier sert^ bon gré^ mal gré, le pouvoir absolu.

Il faut donc réformer la société en l'éclairant. Mais conmient? — Voilà la question.

Nous avons vu que la révolution est impossible. Une autre question se pose d'elle-même ; Est-^Ue nécessaire ?

Avant de chercher une réponse à cette question, envisageons la situation de la société en général. Nous avons plus ou moins approfondi les conditions dans lesquelles se trouve la force, l'arbitraire qui tient les nations en lisières. Examinons à présent les idées qui ont cours dans les divers cercles de la société.

Je vais tâcher de saisir les nuances principales de la pensée publique, en abordant l'examen des idées sociales et politiques.

Une violence faite à la nature ne demeure jamais impunie. Chaque fois que la force a renversé l'ordre en violant les lois de la nature, la réaction a été inévitable. Chaque fois que la force en est venue aux derniers excès, l'humanité a été contrainte aussi de recourir aux moyens extrêmes.

Cette force brutale, après avoir organisé le mal sous diverses formes, tâcha de conserver ce mal; de son côté l'humanité, dont le droit naturel est d'user des lois primitives, source de toutes les autres, tâcha d'anéantir le mal et de le déradîier.

Quelques-uns ayant observé que les moyens employés jusqu'à ce jour n'avaient pas abouti, résolurent de commencer par tout bouleverser pour réduire la société à l'état de table rase. C'est de la sorte qu'en face du pouvoir conservateur se dressa le radicalisme qui réclame violemment la liberté et ses droits.

C'est un moyen extrême, désespéré.

Les théories des radicaux s'appuient-elles sur une base sûre et solide? Sont-elles pratiques? C'est ce que nous allons voir.

n existe dans la loi naturelle de l'homme un instinct conscrvikteur, défenseur de tout ce que la Providence lui a donnée défenseur de toutes les conquêtes que la liberté permet d'atteindre et qui sont des conditions indispensables de la vie. Mais quand on veut défendre quelque chose, il faut avoir quelque chose à défendre. Chaque homme est naturellement conservateur, c'est-àdire* qu'il a besoin de tranquillité et de la libre disposition des biens qu'il possède. S'il ne possède pas ces biens et s'il ne peut les acquérir par là même qu'il est privé de liberté, g'il voit que d'autres sont arrivés à la fortune à force de violence et défendent cette fortune illégitimement acquise, alors se réveille en lui l'envie, ce juste désir de posséder légitimement ce que d'autres possèdent illégitimement; n'ayant rien à perdre, il cherche à bouleverser de fond en comble tout l'ordre social. Lui aussi veut être conservateur, mais il veut auparavant avoir quelque chose à conserver.

On peut dire que l'élément destructeur caractérise principalement le génie du progrès poussé au désespoir.

Ce qui frappe le plus dans toutes les théories radicales, c'est le manque d'une base seule et unique. Elles s'appuient l'une siur l'autre, et s'épaulent réciproquement, comme si elles §cntaient qu'elles vont tomber. Elles n'ont pas de point d'appui. La terre se dérobe sous elles. .

Les radicaux ne voulant accepter aucun principe reconnu jusqu'à eux, en inventent de nouveaux. A peine ces fondements sont-ils jetés, qu'il se présente un autre réformateur; celui-ci les renverse et en pose d'autres. Ainsi se sont succédé Owen, Saint-Simon, Fourier. Enfin arriva Proudhon qui dit : « Ce sont des sots. » Leurs successeurs croyaient avoir déjà trouvé la pierre philosophale ; la raison. Tous alors de s'écrier : le rationalisme! le rationalisme! comme si jusque-là personne n'avait eu de raison et n'avait su penser ! comme si c'était là une nouvelle découverte!

Mais quoi? la raison en elle-même est une abstraction. Elle a besoin d'une forme quelconque. Autrement on peut l'éteindre sans peine. Arrive le premier venu qui dit : « Votre raison n'a

pas le sens commun; c'est moi qui possède la "VTaie raison. » A qui s'en rapporter?

Ainsi ont été détruits les principes religieux et les liens sociaux. Ce sont choses bien vieilles que toutes ces théories, diton. C'est vrai. Mais l'esclavage n'est pas non plus chose trèsnouvelle. • ^

Poitfquoi la société saisit-elle avec tant d'avidité ces milliers de rêves et de sottises qui se répètent depuis des siècles, après s'être tant de fois dissipés? Parce qu'elle désire la liberté, parce qu'elle ne sait qu'invoquer, parce qu'elle ne sait plus discerner le vrai du faux.

Jetons d'abord un coup d'œil sur les relations quotidiennes de la vie. Sur quoi reposent-elles? Est-ce sur la foi religieuse ou sur le sentiment de la dignité personnelle ? Non ! sur les ruines des principes essentiels, on a voulu jeter une base universelle :

l/HONNET-n

Grand mot! mobile de la plupart des luttes publiques et privées.

Dans la guerre meurtrière d'Amérique, celui qui mourait pour le maintien de l'esclavage, qui permettait de traiter des hommes pis que des animaux, s'imaginait moiuir avec honneur. Le soldat moscovite regarde comme un honneur de défendre son tzar. Un lâche journaliste qui soutient la cause du despotisme prétend que c'est pour lui une obligation d'honneur. Un employé vénal parle de l'honneur. Le premier poltron venu a toujours à la bouche le mot honneur. Parmi les nombreuses nuances de l'honneur, les unes sont dignes de respect, les autres provoquent l'indignation, d'autres appellent le ridicule. Plusieurs ont pour source commime la justice; les autres viennent de l'habitude. Un patriote qui ne commettrait pas un acte de nature à blesser la dignité de sa nation, commet un excès qui entache sa dignité personnelle. Plus d'un marchand, qui pour rien au monde ne compromettrait son caractère commercial ni ne se départirait de la routine accep-

tée dans le négoce^ n'hésite pas à faire une démarche déloyale contraire à toute justice. Qu'on propose ù un riche banquier de faire contresigner par une tierce personne un reçu de mille francs délivré par lui, il rougira d'indignation de ce doute émis sur sa solvabilité. Mais que l'occasion se présente à lui de réaliser un demi-million au préjudice évident du prochain^ il n'hésitera pas un instant. En plus d'un pays où le crédit honore^ la banqueroute n'a jamais passé pour déshonorer. C'est moitié par raillerie, moitié sérieusement et non sans une certaine tristesse que M. Octave Feuillet exprimait si bien ces idées surl'honneiu' : « Je puis m'abuser, mais j'ai toujoiurs pensé que l'honneur, dans notre vie moderne, domine toute la hiérarchie des devoirs. Il supplée aujourd'hui à tant de vertus h demi eiïacées dans les consciences, à tant de croyances à demi mortes, il joue, dans l'état de notre société, un rôle tellement tutélaire, qu'il n'entrera jamais dans mon esprit d'en affaiblir les droits, d'en discuter les arrêts, d'en subordonner les obligations. L'honneur, dans son caractère indéfini, est quelque chose de supérieur à la loi et à la morale : on ne le raisonne pas, on le sent. C'est une religion. Si nous n'avons plus la folie de la croix, gardons encore la folie de l'honneur ! »

Faut-il parler du duel ?

« Gardez-vous, dit J.-J. Rousseau, de confondre le nom sacré « de l'honneur avec ce préjugé féroce qui met toutes les vertus à « la pointe de l'épée et n'est propre qu'à faire de braves scélérats.

a Le citoyen doit sa vie à la patrie et n'a pas le droit d'en disa poser sans le congé des lois, à plus forte raison contre leur « défense.

a Qui aime la vertu doit apprendre à la servir à sa mode et u non à la mode des hommes. Je veux qu'il en puisse résulter a quelque inconvénient. Mais au fond quel est-il? Les murmures « des gens oisifs, des méchants qui cherchent k s'amuser des « malheurs d'autrui? Voilà vraiment un grand motif pour s'ena tr'égorger! Si le philosophe et le sage se règlent, dans les plus « grandes affaires de la vie, sur les discours insensés de la mula titude, que sert cet appareil d'étudiés, pour n'être au fond a qu'un homme vulgaire?

« Le fanfaron, le poltron veut à toute force passer pour brave.

« Celui qui feint d'envisager la mort sans effroi, ment. Tout « homme craint de mourir. C'est la grande loi des êtres sensi- « blés. Mais... quelle espèce dp mérite peut-on trouver à braver tt la mort pour commettre un crime?

« Celui qui s'estime véritablement lui-même est peu sensible à « l'injuste mépris d'autrui et ne craint que d'en être digne. Si « les vils préjugés s'élèvent un instant contre lui, tous les jours c( de son honorable vie sont autant de témoins qui les récusent. « Mais ce qui rend cette modération si pénible à un homme ordi- « naire, c'est la difficulté de la soutenir dignement; c'est la né- « cessité de ne commettre ensuite aucune action blâmable.

« Un outrage en réponse à un autre ne l'efface point ; le pre- « mier qu'on insulte demeure le seul offensé. Souvent on sacrifie « son honneur à un faux point d'honneur. Souvent on sacrifie « son honneur poiu* gagner la réputation d'un bon spadassin. Il « ne suffit pas de faire voir qu'on est brave pour montrer qu'on « n'a pas tort.

« On dit qu'il est des fatalités qui nous entrament malgré nous « et que quand une affaire a pris un certain tour, on ne peut « phis éviter de se battre ou de se déshonorer. Il faut distinguer a l'honneur réel de l'honneiu" apparent. Quelqu'un vous accuse « injustement. Vous le provoquez. Qu'y a-t-il de commun entre la « gloire d'égorger un homme et le témoignage d'une àme « droite?... Quoi ! les vertus qu'on a périssent-elles sous les mena songes d'un calomniateur? et l'honneur du sage serait-il à la « merci du premier brutal qu'il peut rencontrer? On dit qu'un « duel témoigne qu'on a du courage, et que cela suffit pour « effacer la honte ou le reproche de tous les autres vices. A ce « compte, un fripon n'a qu'à se battre pour cesser d'être un a fripon ! Les discoiu's d'un menteur deviennent des vérités sitôt (( qu'ils sont soutenus à la pointe de l'époe ! Et si 'l'on vous accu- « sait d'avoir tué un honune, vous en iriez tuer un second c( pour prouver que cela n'est pas vrai !...

« Les plus vaillants hommes de l'antiquité songèrent-ils jamais « à venger leurs injures personnelles par des combats particu-

« liers? César envoya-t-il un cartel à Caton, ou Pompée à César « pour tant d'affronts réciproques ? et le plus grand capitaine de « la Grèce fut-il déshonoré pour s'être laissé menacer du bâton ? « D'autres temps, d'autres mœurs, je le sais ; mais n'y en a-t-il « que de bonnes ?

« L'honneur n'est point variable. Il ne dépend ni des temps, « ni des lieux, ni des préjugés; il ne peut ni passer ni renaître ; « il a sa source éternelle dans le cœur de l'homme juste et dans « la règle inaltérable de ses devoirs.

« Si les peuples les plus éclairés, les plus braves, les plus ver- « tueux de la terre n'ont point connu le duel, je dis qu'il n'est « pas une institution de l'honneur, mais une mode affreuse et « barbare digne de sa féroce origine.

a Reste à savoir si, quand il s'agit de sa vie ou de celle d'au- « trui, l'honnête homme se règle sur la mode, et s'il n'y a pas « alors plus de vrai courage h la braver qu'à la sidvre. Que « ferait celui qui s'y veut asservir, dans des lieux où règne un « usage contraire ? A Messine ou à Naples il irait attendre son « homme au coin d'une rue et le poignarder par derrière ! Cela « s'appelle être brave dans ce pays-là -

tt L'honneur d'im honnête homme n'est point au pouvoir d'un « autre, il est en lui-même, et non dans l'opinion du peuple. « L'honneur ne se défend ni par l'épée ni par le bouclier, mais « par une vie intègre et irréprochable ; et,., vraiment ce combat « vaut bien l'autre en fait de courage.

« Le monde est plein de ces poltrons adroits qui cherchent, « comme on dit, à tàter leur homme, c'est-à-dire à découvrir queltt qu'un qui soit encore plus poltron qu'eux et aux dépens duce quel ils puissent se faire valoir.

« La force de Tâme met toujours la vertu au-dessus des événe- « ments et ne consiste pas à se battre, mais à ne rien craindre, « Tel est le vrai courage. »

A ces belles paroles je n'ai rien à ajouter* Je les ai citées pour attirer l'attention sur les signes extérieurs de la société, sur ses formes et sur sa physionomie, en arrêtant l'esprit sur son caractère général ; j'ai voulu rappeler à la mémoire non-

seuleiiient un mal'eiiraciné cuiiime ie duel, luuis encore un mal bien plus grand qui est la cause de froissements peu importants en apparence^ mais qui le sont réellement dans leurs résultats^ mal qui^ prenant sa source dans les préjuges et la halne^ enfante les préjugés et la haine.

Je veux parler de l'impolitesse. Ce n'est pas une cbose aussi sec:ndaire qu'on veut bien le croire. L'honneur est réellement un droit sacré et le signe distinctif de la dignité de l'homme. Le luel est une institution barbare^ odieuse, la honte du progrès. Mais comment remédier à ce que l'honneur ne soit pas exposé à chaque instant à des milliers .de ])etites agressions souvent insupportables?

Quoi de plus facile que de dire à un honnne oiïensé : méprise cette offense. Mais il n'est pas donné à tout le monde de s'élever à cette hauteur. II existe dans les hautes sphères de la société une idée de l'honneur, très-raffinée dans toutes ses nuances, que je nommerais moi une idée dénaturée ; « Monsieur ! je vous offense. » — « Monsieur! je vous tue. » Et tout est dit.

Et maintenant, que voyons-nous dans la vie ordinaire? l.'n richard, un haut fonctionnaire, un dignitaire croit très-souvent avoir le droit d'être impoli envers ses inférieurs. La plupart ne peuvent que dévorer l'injure et se taire sans aller plus loin. Dans ces cas le duel n'a pas lieu, mais des semences de haine sont jetées dans la vie sociale. Que d'innombrables piqûres d'épingles passent inaperçues ! piqûres d'épingles, auxquelles leur position sociale expose bien des gens.

Si l'honneur doit être la base des relations privées, que celui qui le respecte en soi, le respecte aussi chez les autres; ce n'est qu'alors qu'il sera vraiment homme d'honneur.

Dans les classes inférieures de la société, on ne discute pas sur l'honneur. Là se trouve quelque chose de supérieur à l'honneur lui-même, je veux dire, le sentiment de la dignité personnelle, fondé sur cette loi de l'humanité, dont la liberté est la mère. Mais là aussi an |)eut remarquer l'absence de ce respect réciproque, qui s'adresse à la dignité de l'homme. Celte dignité se montre bien aux moments les plus importants, alors que

l'anioiir-iiroprc esl oiïcusé^ mais daus les relations quotidieimeit elle est exposée à mille persécutions de détail.

L'eau qui tombe goutte à goutte^ mine les rochers. Il en ebt ainsi de l'àme : de petites et continuelles agressions Kémousseut sans la blesser^ et endorment sa sensibilité; mais d autre part, il en est de plus fortes qui peuvent la blesser profondément ou y laisser des traces ineffaçables.

C'est un défaut général de notre éducation, sans fondement solide, que les relations quotidiennes de la société, soient privées de cette politesse qui frappe d'abord les yeux comme signe de civilisation. Quand on embrasse d'un coup d'œil l'humanité et ses progrès, il faut la considérer dans toutes les relations sociales de la vie, et ne négliger aucun point de vue. Les plus petits détails se tiennent, et ont souvent une grande signification. Voilà pourquoi, ce vernis extérieur, qui est le signe d'une bonne éducation, cette politesse sans humilité, sans abaissement, et qui prouve le respect de soi-même par le respect d'autrui, est autre chose qu'une vaine forme, et manifeste au dehors la dignité personnelle. En parler légèrement, c'est ne pas connaître la nature humaine.

Voyons ce qui se passe dans les classes inférieures de la société, prêtons l'oreille h quel({ues conversations, examinons les usages reçus et sanctionnés par le temps dans certaines occasions, et dans la vie de chaque jour. Celui qui n'est pas descendu dans cette sphère, qui n'a pas vécu un seul instant au milieu des simples, ne peut savoir comment tout contribue à affaiblir peu à peu les qualités de l'àme, qui finissent par être entièrement étouffées.

Pour s'en assurer, il suffit de voyager en chemin de fer eu troisième classe, un jour de fête surtout, lorsijue l'odeur du vin s'exhale des wagons. Une femme bien élevée mais pauvre, et forcée de calculer sa dépense, peut-elle décemment y prendre place ?

Tout cela est triste à voir. Mais si .nous sommes péniblement affectés à la vue de gens mal élevés qui agissent contrairement aux convenances, à plus forte raison sommes-nous frappés dou-

loureusement de la manière d'agir^ souvent grossière et brutale^ de gens dont la conduite inconvenante est sans excuse.

Quiconque a beaucoup voyagé avouera que les ouvriers français, et en général le peuple français, se distingue par une politesse particulière et presque exceptionnelle. Mais dans la vie ordinaire des Français, et surtout dans les classes supérieures, on trouve une grande exagération dans la forme. Tel Français regarde comme une grande impolitesse de répondre oui ou non sans ajouter le mot monsieur ou mademoiselle; ce qui ne l'empêche pas de raconter les choses les plus immorales et de se servir des mots les plus lestes en présence de femmes et même d'enfants.

De tous les peuples, le plus poli est le peuple allemand. En Allemagne, la vie familière a quelque chose de froid, je l'avoue, mais avec cela quel attrait dans ces formes esthétiques et dans cette douce moralité! Les Français ont sacrifié le fond à la forme.

En revanche, les Anglais sont les plus impolis des homnieâ. Les Suisses, qui aiment à les imiter, ont quelque chose de déplaisant et de rude dans leurs manières. Le grand seigneiur italien éloigne par sa fierté. Tous, plus ou moins, mesurent la dignité personnelle à la fortune et aux capitaux.

Il est une autre extrémité qui choque encore plus que le manque de politesse dans les rapports de chaque jour, c'est la servilité, la bassesse qui rampe et se prosterne devant les écus.

Tous ces rapports sont contre nature. Ils n'existent que faute de principe moral bien déterminé.

u L'Américain a le sentiment de la dignité humaine, sans avoir eu besoin de réfléchir sur l'égalité, qui a été et est encore l'objet de tant de discussions, parce qu'il ne lui est pas même passé par la tête que quelqu'un put s'estimer supérieur à lui. C'est pourquoi on ne voit dans les Etats du Nord ni haine, ni envie politique; on n'y trouve partout que le sentiment de la justice et la confiance en soi-même, portée à un haut degré! Cola n'empêche pas que les habitants de ce pays ne soient grossiers : seulement

leur grossièreté provient d'une autre sowce. La politique n'y entre pour rien.

a Quant aux États du Sud, où l'esclavage existait encore récemment, on y retrouve les mêmes défauts qu'en Europe : défauts tellement enracinés chez nous que personne n'y fait plus attention.

ttEn Europe, on entend ordinairement par la classe supérieure les gens riches, sans tenir compte de leur éducation. Le pauvre les regarde avec crainte et méûance parce qu'il voit dans leurs mains un des plus puissants agents de la vie politique ; il se représente immédiatement l'antagonispe inévitable qui existe entre lui et cette classe. S'il est fier, c'est-à-dire s'il a le sentiment de sa propre dignité, il témoigne de son indépendance par une certaine insolence et parle mépris des conditions supérieures; s'il n'est pas doué de ce sentiment, il ne sait que s'incliner et ramper. Dans le premier cas, une disposition hostile aux pauvres se produit chez les riches, dans le second la classe supérieure traite avec dédain la classe inférieure.

« L'Européen qui veut imiter l'indépendance de l'Américain est impoli et emprunté. 11 lui semble que c'est une marque de liberté. Il lui manque le sentiment de l'indépendance, et il l'étudié comme un acteur étudie son rôle. Aussi d'ordinaire tombe-t-il dans l'exagération.

tt Là où l'Américain ne s'incline devant personne sans s'inquiéter de savoir si on le regarde ou non, l'Européen, qui veut l'imiter, observe autour de lui l'effet qu'il a produit sur l'assistance ; et c'est ainsi qu'il tombe dans l'impolitesse.

« Là où l'Américain entre dans une maison sans ôter son chapeau et ne regarde pas cela comme un manque d'éducation, l'Européen, lui, l'enfonce sur ses yeux. »

11 n'est pas de publication qui se distingue par plus d'impolitesse que les journaux américains, mais ce sont, à peu d'exception près, des produits européens nouvellement importés. Le ton de la polémique est habituellement grossier et passionné^ porte le cachet d'une longue servitude et dénote un combat intérieur jusque-là secret, mais que chez les tempéraments qui ne

sont pas liabitués à son atmosphère^ la liberté fait éclater au grand jour.

En Europe^ au contraire^ tandis que dans tous les rapports entre particuliers on rencontre à chaque pas l'inégalité avec toutes ses conséquences, je veux dire cette énorme différence qui existe entre les idées et les points de vue si divers d'où découlent les appréciations, pendant que l'impolitesse du plus fort est quelquefois poussée jusqu'à l'insolence, les hommes d'État ou les personnages qui dirigent l'opinion se servent du mot de politesse pour arrêter et tenir en bride l'opposition apportée à leiu's tendances nuisibles. Ces individus, sous prétexte de convenances, étouffent le courage civil .

Ne savent-ils donc pas que dans la vie publique, l'homme, ayant un but plus élevé, est soumis aussi à des lois différentes? La bnitalité, cette négation de la politesse, ne doit s'y rencontrer nulle part et en aucun cas. Mais lorsqu'il s'agit de la vérité et des droits les plus sacrés de l'humanité, alors les mots inventés pour en affaiblir le sens propre ne sont que ridicules. Il y a des choses qu'il faut appeler par leur nom; tout ce qui est crime ou lâcheté ne doit pas être enjolivé et déguisé. Plus d'une opinion, émise dans une séance publique ou insérée dans les joiu*naux, cache sous une forme polie et élégante une pensée qui trahit des principes dignes d'être écrasés et foudroyés par le mépris et la réprobation. L'orateur ou l'auteur se couvre de l'honneur comme d'un manteau, et en appelle h la civilisation quand quelqu'un lui dit franchement son fait.

Par l'abus de la politesse et par son introduction dans la sphore des affaires publiques, on entrave le courage civil. Voici un homme que l'on ne veut souffleter, parce que frapper n'est pas répondre ; mais cet être vil foule aiuc pieds la dignité de la société, ne peut-on du moins le souffleter par la parole? On donne un coup de poignard avec politesse, c'est bien; mais que la parole puisse servir de poignard ! Et encore il y a des organisations si dures que le poignard même ne les percerait pas. Et puis le président de l'assemblée vous rappellera à l'ordre; tel ou tel s'écriera ou imprimera : « c'est une personnalité, une offense à l'honneur, »

et le courage civil perdra sa force sous rinfluenoe d'idées partiales et fausses. C'est ainsi que sous le voilo ih l'iionneiur se commettent les excès les plus infâmes, et que quelquefois les questions les plus importantes se décident par le duel.

Et je demande, pour conclure, si Thonneur peut être h base des rapports sociaux, et s'il faut s'étonner, après cela, de la confusion qui règne en toutes choses.

Mais voici un autre mot, souvent répélé, auquel on donne un sens dictatorial :

L OPINION PUBLIQCK

Parlons donc de l'opinion publique. Au moyen âge, deux classes d'habitants réglaient seules le sort des États : c'étaient les prêtres et les soldats. La rareté des guerres des conquêtes faisait qu'une grande partie de la population se livrait à un travail utile. Avec le temps se forma la classe moyenne qui a pris peu ^ peu la plus belle part dans la direction générale de l'esprit humain, et créa de vastes branches de isavoir, auxquelles la civilisation moderne doit son origine. L'esprit eiu-opéen ne s'occupa plus, comme autrefois, de guerre et de théologie; il commença à concevoir les buts élevés de la société et devint civil. La classe des gens intelligents s'augmenta avec son importance. Chaque accroissement de son pouvoir diminua l'autorité des deux classes, en réprimant les préjugés et l'amour féroce de la guerre. L'opinion publique avait donc trouvé sa base, la civilisation ; elle n'était pas entravée dans sa direction parce qu'elle était indépendante et par conséquent forte et pleine de dignité. C'était au moment de la transformation du système . despotique féodal et anarchique en système absolu et monarchique.

Les preuves de l'accroissement et du progrès de la classe ipoyenne sont si visibles et si incontestables qu'on les peut suivre pas à pas en étudiant toutes les conquêtes faites sur le terrain de la science par cette intelligente armée.

Cette troisième classe^ le Tiers-État^ se développa pendant le

quatorzième et le quinzième siècle^ avec une activité indépendante mais vague encore et indéfinie; au seizième siècle cette activité prit des formes déterminées et fit éruption dans les mouvements religieux; son énergie de plus en plus pratique se manifesta au dix-septième siècle par de nombreuses luttes contre les abus des gouvernements (V. Buckle, 1. 1, p. 177).

Quand le pouvoir monarchique arriva à son apogée^ quand Louis XIV osa dire : « VEtat, c'est moi, » il pouvait ajouter « l'opinion publique, c'est moi. » Il en était réellement ainsi.

Lully, célèbre compositeur, avait écrit un opéra sous le titre à'Armide qui déplaisait tant au public que le théâtre était vide quand on le représentait. Indigné de cette cabale, mais enchanté de son œuvre, LuUy fit jouer son opéra devant lui seul et en fut l'unique spectateur. On raconta ce fait à Louis XIV, espérant amuser le roi de cette ridicule originalité. Louis répondit sérieusement : « Lully est musicien et s'y connaît mieux que personne. S'il juge que son œuvre est bonne, il faut qu'elle le soit. » Aussitôt la cour et la capitale changèrent d'avis. Le théâtre fut plein, on trouva que VArmide était un chef d'œuvre.

A la fin du dix-huitième siècle, l'opinion publique reprit son autorité et se manifesta plus clairement, dans toutes les branches de la vie publique et privée.

Cependant dans certaines classes de la société, elle se conformait servilement aux idées, et aux modes de la cour. La corruption introduisit l'usage de la poudre et d'énormes perruques. C'est une invention de vieux libertins qui, pour cacher les li'aces de leur âge, imaginèrent de se masquer, afin de pouvoir être confondues avec la jeunesse. Tout le monde adopta cette mode. Un vieillard décrépit ne différait plus d'un jeune homme de vingt ans; une coquette de soixante ans ressemblait à une florissante jeune fille. Tous avaient les cheveux gris, et le visage badigeonné de blanc et de rouge. La mode devint universelle. On aurait dit que tout le monde était devenu fou. C'était un uniforme que revêtait l'opinion publique, un déguisement de la conscience.

Plus tard, l'opinion publique eut son jour de triomphe; mais cela ne dura pas longtemps.

De ce chaos intellectuel ne pouvait sortir une idée générale. Napoléon vint : et tout le monde se croisa les bras.

Cependant^ de la Révolution^ il est resté des idées qui, conçues par des esprits profonds et jetées dans un bon terrain, ont porté des fruits utiles. La législation, la diminution de la prérogative royale, et le sentiment de leur propre force, se manifestant chez les peuples, établirent les bases de la seule souveraineté légitime, celle de Vopinion publique, libre et échiirée.

Avec 1815, tout changea. La Restauration relevant le despotisme, détruisit toutes les conquêtes de l'humanité sur ce terrain. Ses agents devinrent radicaux dans leur genre. Ils comprirent que rppinion publique était plus terrible pour eux que toutes les constitutions. Ne pouvant la dominer, Ds tâchèrent de s'en emparer, et de la diriger conformément aux buts monarchiques.

C'est à partir de ce temps seulement que la presse était devo nue l'organe de l'opinion publique. Puisque la portée de la voix publique devenait plus forte, il suffisait de crier plus haut qu'elle pour l'étouffer. Pour en venir là, les gouvernements ne reculèrent devant aucun sacrifice, et donnèrent autorité et crédit à certains joumanx, afin d'agir sur les esprits par leur concours. La plupart des journaux acceptèrent ce rôle infâme. On eût dit des corbeaux payés pour étouffer par leiu's croassements le chant du rossignol.

Certaines rédactions changèrent avec la plus grande impudence de ton et de couleur. Les joiurnaux les plus libéraux passèrent au camp de l'absolutisme le plus despotisque, et vice versd sans même changer de titre, ni de rédacteur en chef. Tels furent de nos jours ; la Presse, le Times, VAllgemeine Zeitung, le Journal de Francfort, l'Europe et une multitude d'autres.

Veut-on embrasser d'un coup d'œil l'état dans lequel se trouvait l'opinion publique à la fin du dix-huitième et au commencement du dix-neuvième siècle, qu'on {)arcoure l'ouvrage intitulé ; Dietionnaire des girouettes, avec cette devise de Saahdi: « Si la peste accordait des pensions, la peste même trouverait des flatteurs et des esclaves. »

On sait qu'un des principaux cliefs de l'opinion publique a été Chateaubriand. Il l'a dominée par son influence magique; il était ridole de la foule. Il me semble que quelques détails de sa vie méritent d'être pris en considération^ comme preuve de l'élasticité des idées chez les hommes célèbres, qui dirigent la société.

M. de Chateaubriand, âgé de dix-huit ans, et faisant alors partie de la cour de Louis XVI, fut un admirateur passionné de la guerre de l'indépendance américaine. En 1790, il partit pour l'Amérique, persuadé qu'il était plus commode d'admirer un pays qui avait déjà conquis sa liberté, que de travailler à l'établir par la révolution. Dans le pays des Hurons, M. de Chateaubriand apprit d'un journal anglais, que le roi était en prison. L'ancien admirateur de la république des États-Unis rentra en France, et prit les armes contre sa patrie qui se battait pour son indépendance. Grièvement blessé au siège de Thion ville, il partit pour l'Angleterre où, après s'être rétabli, il vécut de traductions et de leçons de français. Cinq ans plus tard, il publia son Essai historique, politiqtie et moral sur les révolutions anciennes et modernes j considérées dans letir rapport avec la révolution française, ouvrage plein d'idées libérales, et ayant une tendance républicaine. A Londres, il fit imprimer une brochure antireligieuse, dont il confia la vente à M. Diilau, bénédictin de Sorèze, et libraire de l'émigration française. M. Dulau, après l'avoir lue, lui dit franchement que l'époque des attaques contre la religion était passée, et qu'une publication de ce genre, serait mal reçue. Il ajouta que le moyen le plus sûr de conquérir le respect du public était la défense de la foi chrétienne. Cela lui sembla juste; et il se mit à composer son célèbre Génie du Christianisme,

A sa rentrée à Paris, quand Bonaparte fut élu premier consul, M. de Chateaubriand publia une partie de son Atala, avec une préface, où, il appelle Bonaparte un homme envoyé par la Providence, a On sait, dit-il, ce qu'est devenue la France jusqu'au momeîit où la Providence a fait paraître un de ces hommes qu'elle envoie en signe de réconciliation, lorsqu'elle est lassée de punir. » Atala fit beaucoup de bruit. Peu de temps après, il fit paraître le Génie du Christianisme, que le public accueillit avec enthou-

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siasme. Le Premîer-Consu]^ cherchant à se concilier le saint-siége^ crut gagner la faveur du Pape en envoyant à Rome l'auteur de ce fameux ouvrage, avec le caractère de premier secrétaire d'ambassade auprès du cardinal Fesch. Mais M. de Chateaubriand fut trèîy-mal reçu à Rome. Les prêtres étaient scandalisés, « de ce qu'il avait fait un roman de la religion. » Un peu plus tard il voulut donner à sa fille le nom d'Atala. Le prêtre refusa de baptiser l'enfant, prétendant qu'il n'y avait aucune sainte de ce nom. Alors s'engagea une dispute assez vive. Une plainte fut portée à ce sujet devant le cardinal, qui prit le parti du prêtre. « Soit dit entre nous, lui dit M. de Chateaubriand avec colère. Votre Eminence doit bien savoir qu'il n'y a pas une si grande difTérence entre Atala et beaucoup d'autres saintes. »

Mécontent de son séjoiu* à Rome, il quitta cette ville ingrate, et, se dévouant au service de Bonaparte, il reçut la dignité d'ambassadeur près la République du Valais, mais il donna sa démission après la mort du duc d'Enghien.

Il partit pour Jérusalem, d'où il rapporta un flacon d'eau du Jourdain.

En qualité de rédacteur du journal îe Mercurey dont il était le propriétaire, il y inséra des articles injurieux contre l'Empereur : ce qui lui fit perdre la propriété de son journal et le droit de Je rédiger.

Comme il manquait d'argent pour la publication de son Voyage de Paris à Jérusalem, il y glissa quelques paroles adroites & propos de la gloire militaire, paroles qui le réconcilièrent avec Napoléon. Dans cet ouvrage, l'auteur établit le principe que c*est au système de Vesclavage qu'il faut attribuer la supériorité de rantiquité sur les temps modernes. Voilà ce que soutenait Fauteur du Génie du Christiatiisme, le pèlerin de la terre sainte ! Napoléon lui-même, croyant à l'influence réelle de M. de Chateaubriand sur l'opinion publique, voyait un intérêt politique à le conser\'er dans son parti. Il se montra fort étonné de ce que son Génie du Christianisme n'eût pas été mentionné dans les prix décennaux. Cette remarque de l'Empereur le fit entrer à l'Institut après la mort de M. Chénier. M. de Chateaubriand

en voulait à son prédécesseur pour la satire intitulée les Nour veaux saints, qui avait été composée contre lui et M. de La Harpe. Il remplit son discours de réception d'épigrammes à l'adresse du défunt^ avec tant de haine et d'orgueU^ que la commission désignée pour l'examiner en prononça le rejet. Une vive dispute partagea la capitale. Napoléon se fit apporter ce discours^ et, après l'avoir lu, il s'écria : « Depuis quand l'Institut se permet-il d'être une assemblée politique? Faire des vers, corriger la langue, voilà son affaire. Qu'il ne sorte jamais du territoire des Muses, autrement... il y a pour lui des petites maisons. » C'était une attaque portée à l'opinion publique ainsi qu'à M. de Chateaubriand. Alors l'ancien admirateur de la république américaine et de Vhomme que la Providence avait envoyé en signe de récoridliation, lança contre ce même homme de la Providence, quand il fut vaincu par les Bourbons, sa brochure : De Buonaparte et des Bourbons, où les injures sont répétées à satiété. Cette petite publication vit le jour aussitôt que Paris fut occupé par les Moscovites et l'armée alliée. Ce qui la distingue, c'est l'accent insolent, la menace furieuse et la mauvaise foi. Des Français, qui venaient de se prosterner devant Napoléon, foulaient aux pieds le lion abattu. Louis XVIII appela ce pamphlet son armée de cinquante mille hommes. Ensuite M. de Chateaubriand publia ses Réflexions politiques, écrites sous l'influence et les indications du même roi.

A la même époque Napoléon débarqua sur les côtes de la Provence. Les nobles qui avaient nommé Louis XVIII le sauveur de la France, pâlirent, les paysans reçurent le héros avec enthousiasme. Les Bourbons s'enfuirent pendant la nuit; M. de Chateaubriand les suivit.

M. Ney, jadis maréchal de l'empire, favori de Napoléon, grand officier de la Légion d'honneur, disait à Monsieur ; « Son Altesse royale va voir avec quel zèle je servirai mon roi légitime. » U baisait la main de Louis XYIII et s'écriait avec tendresse : « Sire ! la plus belle journée de ma vie sera celle où je pourrai donner les preuves de mon dévouement à Yotre Majesté. » A peine aVait-il prononcé ces paroles, que ce chevalier de l'ordre de Saint-Louis, après la fuite des Bourbons, lança la proclamation suivante :

« Soldats ! la cause des Bourbons est perdue à jamais. La seule dynastie légitime monte sur le trône dans la personne de l'Empereur Napoléon. Enfin la liberté triomphe. » Pour cette proclamation^ Ney devint pair de France. La vie et la fin de celui, qui avait été duc de la Mof^howa, n*est, après tout, que l'image fidèle de vies semblables. Ney fut fusillé. Combien de personnes il faudrait fusiller si tous étaient jugés avec autant de sévérité !

M. de Chateaubriand devint, à Gand, ministre du cabinet de Louis XVIII; lorsqu'un libraire lui proposa Tachât de ses œuvres, il répondit fièrement : « Monsieur, je suis ministre du roi et non auteur de profession. Pour moi, la littérature n'est qu'un amusement. » C'est par amusement, sans doute, qu'il se fît rédacteur du Moniteur de Gand! Dans sa position nouvelle, il publia un rapport au roi, sur l'état politique de la France, qui entrait tellement dans les vues de Napoléon, que celui-ci ordonna de l'imprimer et de le répancbe dans toute la France. Après Waterloo, Chateaubriand, à la tête d'une députation, adressa la parole au roi en ces termes : « Sire ! vous avez saisi de nouveau le glaive confié par le Monarque des cieux aux monarques de la terre, pour assurer le bonheur des peuples. » Ces paroles valurent à Chateaubriand le ministère d'État et la pairie. Qui ne sait l'importance attachée par l'opinion publique à toutes ces dignités? Voilà le moyen d'y arriver. Par un ordre du roi (du 21 mars (816), Chateaubriand fut admis au nombre des quarante de l'Académie. Tout d'un coup, celui qui prétendait que le Monarque des cieux avait confié le glaive aux monarques de la terre pour assurer le bonheur des peuples, conçut l'idée de créer un parti hostile au pouvoir royal, en augmentant indéfiniment les privilèges de la Chambre des pairs, qui pesait déjà suffisamment sur les destinées de la nation. C'était, suivant la propre déclaration de cette coterie, un besoin de renforcer l'aristocratie. Chateaubriand a développé ses idées à ce gujet dans son ouvrage intitulé : De la monarchie selon la Charte. Dans cette publication l'auteur ne parle plus « du glaive du monarque des cieux, » mais se présente comme un défenseur zélé des franchises constitutionnelles. Trois jours après la mise en vente de l'ouvrage, le Jfont^

teur contenait cet entrefilet : « Le vicomte de Chateaubriand cesse de ce jour d'être compté au nombre de nos ministres

d'État. »

Les partisans du ministre virent en lui une victime. Le Faubourg Saint-Germain répéta : « Bonaparte même n'aurait pas commis une telle atrocité. » Après avoir perdu la faveiur royale. Chateaubriand revint à la littératiure. Dans les journaux, û soutenait vivement la liberté des élections, mais il écrivait contre la liberté de la presse. En même temps il attendait une occasion de se réconcilier avec le roi.

Le duc de Bordeaux vient au monde. Chateaubriand prend son flacon d'eau du Jourdain, s'empresse de se rendre à la cour et l'offre pour le baptême du nouveau-né. Le roi lui fait payer cent mille francs ce petit cadeau. En 1822, il le nomme son ministre des affaires étrangères. Chateaubriand se crut enfin à sa place. Dans ses Mémoires sur la vie et la mort du duc de Berry, écrits d'un style ampoulé, plein d'expressions prétentieuses, il porte les Bourbons jusqu'aux nues. N'ayant pu s'entendre avec \illèle, ministre des finances, un des personnages les plus vils qui aient jamais déshonoré le ministère. Chateaubriand, malgré les services importants rendus à Louis XVIIÏ, se vit enlever son portefeuille. Bientôt Villèle obtint du roi la promulgation du droit de censure, dont, deux ans auparavant, il avait été le plus violent adversaire; mais dans le moment actuel, il voulait cacher ses actions dont les journaux parlaient trop haut. Chateaubriand se montra le plus grand ennemi de la censure, lui qui naguère avait déclamé contre la hberté de la presse. Il écrivit une brochure pleine d'éloquence, intitulée : De l'abolition de la censure, où il démontrait qu'il n'y a pas de gouvernement constitutionnel sans une presse libre. Cette brocliure trouva do l'écho dans toute la France.

Au congrès de Vérone de 1822, composé des membres « de la Sainte-Alliance » et réuni pour l'asservissement définitif do l'Europe, Chateaubriand eut sa voix et sa place à côté du roi de Prusse, de l'empereur de Moscovie, de l'empereur d'Autriche, des rois dos Deux-Siciles et de Sardaigne, à côté de Weliing-

ton et de M etternich^ en qualité d'ambassadeur auprès de la cour d'Angleterre^ muni de pleins pouvoirs.

Lorsque Tinsurrection de Grèce éclata^ il publia un bel ouvrage^ plein de libéralisme, intitulé Note sur la Grèce, et défendit énergiquement à la chambre des pairs la cause des Grecs.

Aussitôt le parti libéral mit toute son espérance en lui. Chateaubriand passa définitivement à l'opposition et entraîna avec fui^ non-seulement les jeunes écrivains qui étaient encore royalistes à cette époque, mais aussi toute l'Académie. Gela ne l'empécha pas de publier, lors de l'avènement de Charles X (1824), une brochure sous ce titre : Lerdest mort, vwe le roi !

En 1826, Chateaubriand prépara la première édition complète de ses œuvres. Le libraire Ladvocat lui paya ses manuscrits six cent mille francs*

Pendant la révolution du 29 juillet il se trouvait à Dieppe. A la nouvelle de cet événement, il se rendit immédiatement à PariSj et l'adorateur des Bourbons fut salué avec enthousiasme par le peuple, qui le porta en triomphe au-dessus des barricades en criant : Vive la liberté ! Pltts de Bourbons!

L'ancien chef de l'opposition jura fidélité à la dynastie expul-* sée; puis^ après avoir prononcé un discours magnifique à la chambre des pairs, en faveur du duc de Bordeaux^ il disparut de la scène politique.

A mon avis, U y a peu de tableaux plus propres à caractériser les fluctuations de l'opinion publique à cette époque ; il y a peu de vies comme celle de ce représentant d'idées diverses et même opposées. Je ne veux point juger les actes du célèbre et savant écrivain, qui a acquis des droits à la reconnaissance de ses contemporains pour avoir ramené les esprits vers ht religion, alors ébranlée par de fausses doctrines; je n'entre pas dans les motifs de la conduite étrange qui distingue sa carrière politique Je n'ai cité que des faits. J'ajouterai seulement que je ne comprends pas comment un homme supérieur peut prendre des che* minssi détournés!

Si ce grand pilote de l'opinion publique a si souvent changé^ qu'est-on en droit d'attendre de la masse?

Chateaubriand avait senti sa fausse position; il prévoyait qu'un jugement sévère pourrait être un jour prononcé sur son compte; aussi exprima4-il assez habiiement sa foi politique en ces tenues : « Je suis bourbonnien par honneur^ monarchiste par conviction, et républicain par tendance et par caractère. » (Voir : Histoire de la vie et des ouvrages de M. de Ckateaulriand,

par Marin.)

Sur le même Chateaubriand, voici l'opinion de deux biographes :

a Sans autre armée que sa pensée, sans autres trésors que ceux de Simonide, sans autre fortune que celle d'Aristide, sans autre sceptre que le bâton d'Homère, sans autres intrigues que l'inspiration et le travail. Chateaubriand, qui a eu l'insigne honneur de populariser le premier la renaissance de la religion par la poésie, par le roman et par l'histoire, est véritablement la grande et seule royauté littéraire de l'époque. Encadrez donc dans quelques lignes froides et mesquines cette rapide et merveilleuse « succession de tableaux magiques que le peintre lui-même s'est chargé de ranger artistement dans une large et solennelle galerie!... Inclinez- vous, humble biographe, et confessez votre impuissance I... »

Un autre biographe n'est pas si modeste et se permet de le juger en quelques lignes : « La religion, non-seulement n'est point innée chez M. de Chateaubriand, mais encore il est bien loin d'être aussi religieux qu'on semble le croire au faubourg Saint-Germain. En politique, il n'a point d'idées fixes. Il est plutôt un républicain manqué que toute autre chose. »

Et voilà l'opinion publique!

Le nombre de ceux qui dirigent l'opinion de la société s'élève, de nos joiu*s, àun chiffre immense. Au commencement il y avait autant d'idées que de théories, de réformateurs que de partis. Aujourd'hui nous pouvons dire : Quot capita tôt sensus. Impossible de trouver une base à toutes ces opinions. Tout est suspendu dans les airs. Les journaux sont les voiles de ce vaisseau ballotté de çà et de là; les publicistes jouent le rôle des matelots et le rédacteur en chef celui du pilote* Mais de capitaine^ — point»

Le gouvernail est à qui le veut, le commandement â qui s*en empare, et Ton navigue sans boussole.

Au-dessus du vaisseau flottent des pavillons et tournent des girouettes diverses. Le roi des girouettes est M. Emile deGirardin.

Citer un seul exemple de l'époque actuelle, serait trop peu. En citer beaucoup, serait trop long. Tout le monde se souvient des palinodies de 1848 et de 1849.

Prenons quelques manifestations de l'opinion publique dans les événements les plus récents.

La guerre pour l'indépendance de l'Italie, la plus belle page de l'histoire d'un peuple malheureux, étendu depuis tant de siècles sur le lit de la torture et maltraité sans miséricorde par tous les monarques d'Europe, cette guerre, la plus belle page aussi de l'histoire du dix-neuvième siècle, Proudhon l'a appelée une comédie. Par conséquent, d'après ce publiciste, des hommes tels que Cavour et Garibaldi ne seraient que des comédiens!... Quant à moi, je le déclare, ce mot appliqué dédaigneusement à cet acte sublime me semble un crime et une lâcheté. Et l'opinion pubtique permet de prononcer de pareils blasphèmes!

Lorsque pendant la lutte désespérée des Polonais contre les Moscovites, Mouravieiï renouvelait les barbaries inouïes des anciens temps, et que le tzar lui donnait pour récompense des titres et des décorations, tandis que la nation lui offrait la statue de saint Michel, il se trouva un journal allemand, la Kreui-Zeitung, pour lui décerner le titre d'ami de l'humanité [humaner Mann), Je cite ici un passage de cette gazette : « L'iiisr toire impariiaU appréciera un jour, à leur juste valeur, les mérites de cet honnête patriote qui, par son zèle irifatigahle, a conquis des droits à la reconnaissance non-seulement de la Russie, mais de tous les amis de la vérité et de l'ordre. U a réprimé l'insurrection polonaise par des moyens sages et humaÎTis ainsi que par son énergie. La plus grande partie du peuple russe regarde cet homme distingué comme son Sauveur. »

Un autre journal allemand, saisi d'une noble indignation, répond à la KreuzrZeitung en ces termes : « Si Néron et Caligula ont eu leurs flatteurs, le bourreau d'Alexandre TI a bien pu

en rencontrer aussi parmi les journalistes^ complices de ses crimes, d

Mais plus de dix-huit siècles nous séparent de Galigula et de Néron! Est-ce que l'opinion publique n'a point fait un pas depuis lors? Les journaux moscovites exceptés^ jamais dans aucun pays de l'Europe^ ni en aucune langue^ chose pareille n'a été publiée. C'est un chef-d'œuvre de la littérature féodale allemande. Une telle opinion émise par la Kreuz-zeitung ne porte aucune atteinte à son honneur. II n'a plus rien à perdre. Mais comment la nation peut-elle permettre que la belle langue de KIopstock et de Schiller soit salie publiquement? que l'esprit libre du peuple germanique soit souillé par cette immonde inspiration?

Lorsqu'on 1864 et 1865 la Moscovie conquérait en Asie un pays trois fois plus grand que la France^ le Times, ce colosse du journalisme anglais^ ce dictateur de l'opinion^ proclama la décision suivante : tt II eA à regretter que le fantôme de l'agression russe trouve encore des gens crédules. Nous croyions ce tableau effrayant à jamais disparu^ comme toute erreur^ et nous supposons qu'U n'y avait plus pour y ajouter foi que des hommes appartenant à la génération passée; et cependant d'insignifiantes circonstances ont ressuscité cet épouvantai!. Quelques desseins qu'ait pu avoir le dernier empereur^ et il n*y a aucune preuve qu'il pensait à accroître son Etat vers l'Orient, le tzar actuel est occupé de projets tout différents. »

Et le Caucase^ et l'expédition de Khiva^ et la guerre de Grimée^ et celle de l'Amour?

Devant d'aussi monstrueuses assertions^ l'esprit reste confondu, et l'on se demande s'il y a donc des gens assez hardis et assez efirontés pour se moquer ainsi du public? ou bien si ce serait vraiment sottise ou lâcheté?

Plus loin le Times justifie l'expédition anglaise de Bhutan en la comparant à l'envahissement du Khokhand.

Au moment même où l'Europe civilisée était ailleurs le théâtre des plus atroces excès, ce journal égoïste publiait un article chaleureux sous ce titre : « Les Français en Polynésie, » où il soutenait les missions protestantes et racontait à sa manière des inci-

dents qui s'étaient produits dans les !Ies de Loyalty appartenant à la NouveUe-Galédonie. Ces iles^ dit le TimeSy et surtout Tile Lefa^ qui compte sept mille habitants, ont une population très-heureuse, grâce à l'œuvre des missionnaires anglais. Tout à coup un commandant français les occupe et ordonne aux missionnaires anglais de vider le pays ou de cesser l'agitation religieuse. Le Times eh appelle avec une pieuse indignation au gouvernement de la Reine, le priant de réclamer contre de telles « violences » et de ne pas permettre qu'un soldat finançais fasse tort impunément à des paS' iears anglais.

Dans ce pays, on appelle cela de l'orgueil national ! Nous aurions encore compris l'indignation de ce journal si les choses s'étaient passées comme il le dit. Mais les circonstances sont toutes différentes. Les Iles de Loyalty sont des colonies françaises. Ainsi donc les missionnaires anglais, comme étrangers, faisaient illégitimement de la propagande protestante dans un pays où les ha^ bitants professent la religion catholique, et ils révoltaient la population contre les autorités françaises. Par conséquent le commandant avait le droit de donner ordre de chasser les agitateurs. Le Tinies appelle cet ordre un outrage fait par un soldat français aux pasteurs anglais, une violence et un événement des plus tristes! C'est une véritable tour de Babel que notre presse européenne.

Puisse l'opinion publique rendre aux paroles leur vraie signification, et faire que le blanc ne s'appelle plus noir et vice versa ! Puisse-t-elie forcer les journaux à respecter sinon la société, au moins, les vérités qui ne font pas de doute pour quiconque n'est pas insensé, pour quiconque a encore une tête et un cœur.

Que ne se présente-t-U des citoyens capables de prononcer avec toute leur énergie et tout leur courage civil un énergique veto contre la propagande de la lâcheté et du mensonge, pour imposer silence aux coryphées et aux chefs de l'opinion publique qui l'induisent en erreur? Que ne voit-on se dresser, en face du sentiment générai abusé, des convictions éclairées, fortes et invincibles comme la vérité qu'elles seraient chargées de défendre. C'est alors que l'opinion ébranlerait les trônes du despotisme et les fauteuils

dictatoriaux des rédacteurs vendus, et frayerait k là liberté le' chemin le plus sûr. C'est alors qu'on écouterait la voix de la vérité, et une foule servile de misérables esclaves ne parviendrait jamais à l'étoufTer. Alors dans chaque pays, comme frappé delà baguette d'une fée, serait renversé en un instant tout le système contraire au progrès, aux besoins de l'humanité et à l'esprit du temps. Dans une si noble révolte, la victoire sur la lâcheté, la stupidité et l'ignorance serait certaine et décisive. Il n'y a ni gouvernement ni pouvoir illégal qui pût se maintenir sous la pression d'une opinion publique saine, pure et généreuse. Aussi ne saurait-on trop flétrir ceux qui ne travaillent qu'à la dévoyer, cette foule de créatures à face humaine qui, en ayant l'air de personnes a très comme il faut, » dénigrent pour se faire valoir les hommes de mérite et de talent. Ce sont de misérables carlins qui aboient de loin à l'aspect du lion ; race vile, tapageuse et abâtardie, elle prospère parmi les nations où l'esprit est corrompu et le bon sens altéré. L'échelon le plus bas de cette phalange occupée à fausser les pensées sont les claqueurs, ces mercenaires, ennemis farouches de l'art, du bon goût, et qui pour un maigre salaire tuent l'émotion vraie afin d'en provoquer une factice.

On dit que la lutte sans fin est la destinée de l'humanité. Jusqu'à quelle époque durera4-elle? Quand auronfr4ious la victoire? Si elle ne doit jamais venir, faut-41 combattre pour rien? Il vaut mieux vivre de la vie tranquUle et bestiale !... Est-ce donc là le problème de l'humanité?

«L'opinion!... mot sacramentel... voilà le Dieu devant lequel tout doit se prosterner!... Actuellement, qui donc aura le courage de parler de sa conscience? qui donc dira que le contentement intérieur, la sérénité d'un esprit juste et le bonheur calme d'un cœur pur soient le seul critérium des actions humaines? — La populace rend hommage aux idoles. Qui donc osera opposer le Dieu de vérité à l'ignorance populaire? — Plus de vérité, plus de conscience ! Que le bruit du tumulte soit noire guide, éloignons le flambeau de la science et de la conviction!... L'opinion!... Il suffit de prononcer ce mot pour que le jugement individuel devienne muet, pour que la volonté et la spontanéité tombent en n)é-

pris^ pour que l'homme enfin^ avant le chant du coq^ se démente dix fois et renie le Saint-Esprit. Qu'importe que le mensonge ou la vérité se fasse entendre dans la voix de l'opinion^ — elle a parlé, — et Thomme libre devient esclave. Gréé pour porter la tète haut, le genre humain s'est fait reptUe : né pour l'accord fraternel, il est agité des fureurs de la haine et de la guerre; au lieu de l'amour et de l'assistance réciproques, il respire le brigandage et le vol; trahison, parjure, mensonge, meurtre, dévouement même, rien ne lui coûte, etaprôs chaque action^ ou après chaque souffrance, il répète le mot tout-puissant, l'opinion!*.. Hélas! si un rayon de lumière tombait sur les formes monàtmeuses de cette idole infernale!... à ce spectacle horrible, leurs cheveux se dresseraient sur leur tète. Et qui d(mc a mis au monde cette toute-puissante souveraine... d'où vient sa puissance? de quoi se compose-t-elle? — Elle est aveugle pour les actes généreux, mais qu'une robe blanche vi«me à se montrer et l'irrite par son éclat; que la haine écume sur ses lèvres, et lui fasse jeter de la boue sur cette blancheur de neige, — oh ! alors le regard de cette imagination empoisonnée trouvera des taches au soleil et un criminel dans un enfant. La coquette effrontée! elle fait la cour à tout succès, prépare la route à tout préjugé, à tout privilège, à toute richesse, y eûtr41 dans leur origine plus de lâchetés que de grains de sable sur le bord de la mer. Mais que le mérite modeste, que le travail tranquille et le dévouement qui ne s'affiche pas, s'adresse à elle, — haro sur l'orphelin déshérité de la société, montrons le néant dans son mérite... l'incapacité inefficace dans son travail... et le calcul dans son dévouement. » {Alkhadar, par Charles Edmond.)

Mépriser l'opinion publique aujourd'hui, c'est remonter le courant : travail dur et ingrat. S'y conformer, c'est s'attacher un ballon aux mains, et une pierre aux pieds.

Le savant, et tout homme honnête et éclairé, a le droit et le devoir de diriger l'opinion publique et de se mettre au-dessus des cris poussés par une foule insensée. Alors la populace reconnaîtra la vérité, et s'humiliera devant elle. Mais pour arriver à cette influence, trois conditions sont nécessaires; une vie pure et irré-

prochable; des principes solides puisés aux sources les plus élevées; enfin un vif amour de Thumanité, c'est-à-dire, le désir sincère d'agir pour le bien général, sans considération de personnes, sans aucune vue intéressée.

AVIS AU LECTEDR

Il y a des hommes sans opinion, sans couleur, qui n'ont ni lumière, ni chaleur, ni électricité. — On n'ose à peine leur donner le nom d'hommes. Ils sont placés plus bas dans la série des êtres, que de bons animaux, mais plus haut que les pierres, puisqu'ils sont des créatures organiques, — qui se remuent, végètent et agissent même avec zèle, en dirigeant les masses insensées, c'est-à-dire des individus qui leur ressemblent. C'est une anomalie dans la sphère de l'humanité, et ils n'en exercent pas moins une grande influence sur la société. En Amérique on appelle ces gens cugh faces, c'est-à-<lire, visages de pâte.

Le nDetUscJie Eidgenosse, » le seiri organe peut-être qui maintient l'honneur de l'Allemagne, a fixé l'attention sur ces gens sans caractère politique, mais désireux de jouer un rôle politique. Ce journal ajoute que l'Allemagne est le pays le plus riche d'Europe en visages de pâte. Il rappelle aussi qu'en Amérique, ce sont ces sortes de gens qui ont provoqué la terrible guerre de quatre ans, pleine d'atrocités, qui a fait périr à peu près trois millions d'hommes, et a coûté plus de trente milliards.

Ce sont eux qui ont empêché les relations des ouvriers libres du Nord avec les esclaves gémissant sous le joug de leurs maîtres. Tous les ans ces tyrans devenaient plus insolents, et ils finirent par se persuader que le Nord n'avait pas de force morale; si bien qu'ils s'enhardirent jusqu'à vouloir lui dicter des lois, les armes à la main.

Les Américains sans couleur politique jouaient en face des propriétaires esclavagistes des États du Sud le rôle de leurs partisans soumis, tranquilles et modérés; au contraire, dans le Nord, ils se donnaient pour des progressistes, des hommes d'Ëtat éclai-

rés et libéraux, doués d'une grande pénétration politique. Ils prirent Textérieur et le dehors de gens qui possèdent des connaissances universelles et tout en recommandant la modéra^ tien, ils regardaient les adversaires de l'esclavage comme des fanatiques. Us assuraient les habitants du Sud, que dans les États septentrionaux personne ne pensait à s'opposer aux institutions ayant pour but le maintien et l'établissement de Tesctavage, ils les engageaient au contraire à avoir confiance, qu'ils seraient appuyés en ce qui concernait leurs droits.

Ce sont ces mêmes gens incolores qui introduisirent le droit de saisie pour les esclaves , en vertu duquel ces malheureux , fuyant vers le Nord devant la persécution, étaient suivis et livrés à leurs maîtres. Ce sont eux encore qui, en 1852, firent tous leurs efforts pour faire un État esclavagiste de la province de KamaSy et Ils y travaillèrent jusqu'en 1860. Si cela leur eût réussi, toutes les colonies de l'Occident seraient devenues aussi des États esclavagistes, les propriétaires d'esclaves auraient obtenu la majorité des voix au Ck>ngrès, et peu à peu, en conservant les apparences de la légalité, ils auraient introduit l'esclavage dans tous les États- Unis.

Les visages de pâte de l'Amérique, ont fait tout leur possible pour aider les propriétaires des esclaves à l'emporter sur leurs adversaires, par des moyens légitimes en apparence. La manière dont on en usait avec les esclaves semblait être conforme aux constitutions et aux droits, et au fond elle les renversait tous, parce que tous les éléments des États, et tous les moyens dont le gouvernement disposait, •étaient tournés à t'avantage des propriétaires. Us avaient dans la main les finances, l'armée et les employés. Les abus se répétaient souvent, dans l'espoir de l'impunité.

La violation de la constitution, qui avait commencé sous le président Fierce, et son successeur Buchanan, réveilla enfin le Nord. Les dougk faces ne furent plus regardés comme un idéal de sagesse. Le peuple sut apprécier ces bavards insensés; il leur tourna le dos et confia l'étendard de la liberté aux gens qu'on nommait des fanatiques, et aux hommes de caractère qui n'ont

pas permis de fouler aux pieds la constitution, et qui ont relevé le gant jeté par le Sud.

Si nous mettons à la place du mot esclavage celui d'absolutisme et au lieu des propriétaires d'esclaves, les partisans de Vabsolutwne, nous verrons en Allemagne la même lutte qui déchirait rAmérique longtemps avant que la guerre civile eût éclaté. Ici on n'a pas encore commencé à se battre, ce qui prouve que les Allemands sont beaucoup au-^iessous des Américains.

La classe de gens nommés en Amérique dough^-faces n'est pas moins nombreuse en Allemagne, et ici, comme là-bas, elle fleurit sous divers noms.

On connaît les libéraux de Gotha {Oothivsche libérale), ces moitiés d'homme, ces ggwts, ces huitièmes d'homme. Ce sont eux qui, en 1848 éi;m9 ont rendu inefficace tout combat contre les gouvernements et qui étaient toujours prêts à tous les sacrifices, pourvu que l'on évitât une rencontre décisive avec l'absolutisme. La terrible période de la réaction de 1849 à 1859 est en effet leur œuvre. Us ont supporté tous les coups de pied que leur ont donné les gouvernements sans rendre coup pour coup à leurs ennemis; comme en Amérique, la violation de la constitution et de^ droits s'eiismvit. L'absolutisme n'estime cette sorte de libéraux qu'autant qu'ils servent ses intérêts.

Cette situation dure encore aujourd'hui. D'après les lois éternelles du développement national, en Allemagne, comme en Amérique, on verra apparaître au jour l'impuissance de ces gens incolores qui cachent au fond une pensée rusée dûment couverte de phrases éloquentes. Ici se présente cette question : si cela s'accomplit à temps, évitera-t-on par là une rencontre sanglante avec l'absolutisme? ou un combat pareil à celui qui a ensanglanté l'Amérique est-D indispensable?

Cette terrible guerre au delà de l'Océan devrait enfin réveiller le peuple allemand. Est-ce que les 4>olitiques allemands aux visages de pâte ont tenu leur parole ? Est-ce qu'ils ont réalisé une seule des constitutions débattues par eux ? Est-ce qu'ils n'agissent pas à présent en Schleswig-Holstein tout à fait comme à Francfort en 1848 et 1849.

La constitution allemande de TEmpire-Uni (ReîchsT^assungj du 28 mars 1849^ les constitutions octroyées plus tard en Autriche et en Prusse^ même les statuts féodaux du Anhalt et du Mecklembourg^ renouvelés sur les ruines des droits promulgués en 1848 et 49 ne sont pas plus respectés que tous les autres obstacles opposés çà et là à l'absolutisme. Celui-ci ne fait aucune différence entre les droits de 1248 et ceux de 1848. Il foule aux pieds tout droit qui ne lui conyient pas.

Plus le combat tardera à éclata, plus il sera terrible. L'humanité ne se laissera pas arrêter par l'absolutisme^ qui est pourtant bien fort. Et les bonshommes de pâte pensent réussir à Tarrêter... (Voir : Die Teig-Gesichter in Deutschland v. G, Sruve, Cùmp Der deutsche Eidgenosse.) Ces paroles, la feuille allemande les écrivait juste avant la guerre de Prusse de 1866, avant cette année qui a été pour l'Allemagne une année de honte et de suprême abaissement.

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