‹ La décadence de l'EuropeChapitre 17 sur 49 · SOCIALISTES — COMMUNISTES — HUMANISTES · texte numérisé non relu

SOCIALISTES — COMMUNISTES — HUMANISTES

A tous'les malheurs de l'humanité s'ajoutent deux fléaux qui se manifestent continuellement sous deux aspects ; les soi-disant grands hommes et les réformateurs de la société prêchant au nom dii bien publie.

« Les grands hommes » n'ont-ils pas ouvert de leurs mains des abîmes de calamités? Combien de crimes ne s'est-il pas commis a au nom du bien public ? »

Recueillons nos idées, rappelons-nous le passé. On frissonne au souvenir des horreurs que l'humanité a souffertes et qu'elle souffre encore ! Est-ce qu'il y a une seule espèce d'animaux qui ait supporté autant de malheurs que l'homme ? On n'est pas parvenu à exterminer les loups; dans leurs forêts ils sont plus libres que les hommes. La chasse au tigre présente la plus grande difficulté ; et l'homme, qui se glorifie de sa supériorité et de sa raison, n'a pas su se préserver des attaques de son semblable. Enflé d'un sot orgueil, il prétend avoir pénétré la vérité, et il

détruit la vérité que la Providence a déposée dans son sein et que Dieu lui a révélée ; cette vérité visible et palpable^ en place de laquelle il crée des fantômes dans son imagination égarée^ fondant des théories sur les idées qui naissent dans son esprit malade et qui ne sont qu'une révolte criante contre les lois de la nature. La foule écoute^ écarquille les yeux^ s*étonne^ se prosterne devant le grand homme et le suit, cherchant le bonheur, rompant avec la nature, laissant tout ce qu'elle a autour d'elle^ même et qu'elle peut toucher de la main sans avoir besoin de s'incliner. De la foule sort un réformateur; il prononce un discours, écrit des ouvrages au nom du bien public et il enivre de boissons nouvelles la société qui était déjà ivre.

Mais qu'est-ce que le bien public? en quoi consiste-t-il? sur quoi se fonde-t-U? la foule ne le demande pas. La pensée est nouvelle, elle doit donc être bonne. Mais cette pensée nouvelle a été déjà mille fois renversée et mille fois ramassée. La foule ne le sait pas, malgré son instruction, ou bien elle ne veut pas le savoir. D'ailleurs cela ira peut-être mieux cette fois !

Qu'y a4-il d'étonnant à cela? Plus la pensée est folle, plus elle captive la foule. Je m'étonne que tout le monde ait cru, avec Kopemik, que la terre tourne autour du soleil! Noh, je me trompe. 11 n'appartenait à aucun parti, il ne s'occupait pas de politique ; voilà pourquoi sa théorie a été acceptée. Mais le monde ne croit pas aux vérités mathématiques, il rejette, lorsque la passion l'aveugle, des axiomes qui sautent aux yeux, tant il y a en nous de méchanceté et de haine, tant la sottise est multiple et féconde.

Les protestants, adversaires de Rome, ne voulaient pas accepter la réforme du calendrier, parce qu'il avait été corrigé par le Pape. En Angleterre on persista dans Terreur jusqu'en 1752, en Suède jusqu'en 1753, en Allemagne jusqu'en 1777. Les Moscovites s'y obstinent encore aujourd'hui.

N'est-ce pas une honte pour la civilisation? N'est-ce pas une preuve colossale de folie?

Que quelqu'un proclame la plus grande absurdité. Les gens les plus savants commencent à la prendre en considération, et chacun l'accommode à ses propres idées, ,

Or^ il n'y a rien de plus dangereux que la sottise des savants. Que faire contre elle? L'autorité, la renommée et V opinion sont avec elle ! Gomment combattre contre la foule de ses adorateurs, de ses partisans et de ses imitateurs? Gomment se faire entendre au milieu de ce vacarme? Il faut aussi avoir de Tautorité, de la renommée et de l'opinion. Gela doit venir avant la vérité !

Des années se passent avant que Ton puisse convaincre des gens prévenus et entêtés de leurs préjugés. À peine avons-nous vaincu une absurdité qu'une autre se présente.

Je ne cesse de le répéter : les plus terribles ennemis de la société sont ces gens raisonnables et spirituels que la foule a eu tort d'appeler des libéraux.

Voltaire aimait à parler de liberté presque à chaque! page de ses ouvrages, ce qui ne l'empêchait pas d'être à la fois d'un despotisme et d'une servilité révoltantes. Voici un de ses principes : a Un roi abiolu, quand il n'est pas un monstre, ne peut vouloir que la grandeur et la prospérité de son État, parce qu'elle est la sienne propre, parce que tout père de famille veut le bien de sa maison. 11 n'est pas dans la nature qu'il veuille le mal de son royaume » !!! (Supplément au Siècle de Louis XIV.) Sa correspondance avec le roi de Prusse, récemment publiée au complet, est une négation de la civilisation, une violation de tout principe de liberté. Et une feuille libérale, le Siècle, lui élève une statue, le canonise!

M. de Bismark affirmait, à la face de l'Europe, qu'entre les employés élus par la nation et le gouvernement, il y a le même rapport qu'entre les domestiques et leurs maîtres. Il est l'élève de Frédéric II et de Voltaire, son maître-valet.

Et Voltaire dans l'opinion publique est un génie, un libéral!

Avec le temps le mal s'est augmenté. Il y a actuellement tant de génies libéraux, hypocrites ou fous que l'on -ne peut s'en débarrasser. Ils bfttissentia liberté sur le sable, et font par là à la sociélé plus de tort que les persécuteurs mêmes de la liberté.

Les fausses doctrines sont d'autant plus nuisibles qu'elles se rencontrent dans les ouvrages d'un même auteur à côté de vérités et de nouvelles conquêtes de l'esprit humain.

Rousseau, que Voltaire haïssait parce qu'il sentait instinctivement la supériorité de ce rival, a laissé beaucoup de principes erronés; il manquait souvent d'esprit pratique dans ses projets; mais on voit dans ses ouvrages qu'il s'appuyait sur une base solide, qu'il voulait bâtir et non démolir, corriger et non bouleverser, qu'il avait la foi en lui-même et ne détruisait pas la foi. Une idée fixe, quoique un peu obscurcie, éclairait ses théories. Voltaire errait à l'aventure; il ne savait pas d'où il était sorti et où il allait. Rousseau doublait sa vue pour pénétrer la nature; il sentait que la société devait se former d'après ses lois, mais prévenu et ayant des préjugés contraires aux préjugés qu'il attaquait, il ne garda pas de mesure et ne sut pas donner une forme convenable à ses idées; il allait presque toujours à l'extrême. Par exemple, dans son adoration pour l'ordre naturel, il était l'ennemi des souliers. Il se figurait que marcher nu-pieds serait un corollaire de la réforme sociale.

Les gens doués de talents éloignent les uns par de pareils détails et attirent les autres par l'originalité de leurs idées. Il se trouve la même contradiction dans la sphère des essais moraux et dans les œuvres des philosophes célèbres qui étudient l'ordre social. Les imitateurs ne prennent pas ce qui est bon, mais ils choisissent ce qui est mauvais et en font ensuite découler une série d'erreurs.

Un autre défaut commun aux réformateurs, c'est l'obstination ou l'esprit de contradiction. Qu'on les persécute pour leurs idées, ils les défendront avec d'autant plus d'opiniâtreté, souvent même contre leur propre conviction. Si on ne les regardait pas, ils donneraient cause gagnée. Du reste, c'est un défaut fort répandu et propre à tous les hommes populaires.

Pendant la révolution française, les pauvres d'esprit qui faisaient des théories politiques, découvraient dans les œuvres des philosophes du dix-huitième siècle des idée$ auxquelles ceux-ci n'avaient jamais songé. D'autres, tout en allant aussi loin, vouUvent, sans se donner tant de peine, réformer la société d'après leurs propres idées. Ils se mirent à la tète d'un parti nombreux, et, chose étrange! des gens très-instruits se joignirent à des igno-

rants^ ainsi que d'honnêtes gens à des scélérats. La passion les rendait tous égaux.

Babeuf exerça une grande influence et eut beaucoup de crédit. Qu'était-ce que ce Babeuf? — Un ignorant^ un faussaire^ un fourbe, et cependant un héros à de certains égards. Devant le tribunal il se défendit avec conviction, comme une victime innocente et comme un apôtre, et, après avoir entendu prononcer sa condamnation à mort, il se poignarda. Il haïssait Robespierre, il était l'ennemi du terrorisme, et malgré cela, il était aussi despote que Ro« bespierre, et, s'il l'avait pu, il l'aurait égalé en tout. Mais l'héroïsme fanatique, même en défendant l'erreur, exalte les masses et engendre des imitateurs qui donnent au même fanatisme une autre forme ou une autre direction. Sur les traces de Babeuf marcha Buonarotti, adorateiur de Rousseau, homme instruit et plein de bonne volonté; il fut aussi fanatique et aussi furieux que l'autre! Ainsi donc il n'y a pas de différence entre un ignorant et un homme instruit, entre un vaurien et un honnête homme, si la véritable lumière ne dirige pas leurs actions.

Buonarotti développa les idées de Babeuf; les rêveurs tantôt de bonne foi et tantôt hypocrites qui leur succédèrent répandirent les pensées de l'un ej de l'autre. Enfin le torrent des idées politiques inonda le dix-neuvième siècle.

Passons en revue les principes les plus importants qui ont jusqu'à présent, dans différents cercles de la société européenne, une certaine autorité.

Babeuf avait fait dans son manifeste les déclarations suivantes :

« La nature a donné à l'homme un droit égal à la jouissance de tous les biens. La défense de l'égalité, si souvent violée par la perversité ou la force, est le but de la société. Le travail et le gain sont communs à tous les hommes. Dans une vraie société il ne doit y avoir ni riches ni pauvres. Les riches qui ne veulent pas céder leur superflu aux pauvres sont les ennemis du peuple. L'instruction doit être commune , etc. »

Tout cela est bien connu. L'absurdité ds ces paroles a été démontrée tant de fois, qu'il est inutile de s'y arrêter.

Buonarotti, ami de Babeuf, poussa ces principes p]u& loin en-

core^ et, voulant les rendre plus clairs^ en arriva à ne plus vouloir ni gouvernement, ni Ëtat, ni église, ni propriété, ni instruction, ni écoles.

On en revint à la nature. On la fit servir de base à mille théories. Mais on imposa à la nature des lois qu'elle ne connaissait pas. Sur de faux principes que l'on nomme les lois naturelles, on édifia des théories plus étranges les unes que les autres.

Pour vaincre le despotisme, on en éleva un autre pire que le premier. On assigna des limites en toutes choses à l'activité humaine. On sentait le besoin d'une instruction quelconque, on proclama donc que chacun était libre d'apprendre, mais que toute la science devait se borner à la lecture et à l'écriture. C'était enchaîner l'esprit et la pensée de l'homme.

Enfin d'autres réformateurs plus libéraux permirent d'apprendre la géographie, l'histoire, la jurisprudence et la statistique; mais tous devaient s'arrêter à un même point déterminé.

La censure la plus rigoureuse et les plus rigoureux châtiments pour la violation de ces règlements, devaient infailliblement forcer les hommes à recouvrer leur égalité perdue et assurer leur prospérité.

Ces sottises furent prises au sérieux par des gens graves, si bien qu'à la fin un homme capable et instruit, comme Proudhon, a été jusqu'à dire que la propriété n'était ni plus ni moins que le vol. On aurait pu lui demander : où il avait volé sa propre vie?

Après la révolution française, le changement des idées générales sur les droits de l'homme devait entraîner un changement dans les rapports de la vie pratique. Quand on eut purifié l'esprit des idées erronées, on adopta pour principe VégalUé qui plus tard fut définie plus clairement et nommée VégalUé de chaque itir dividu devant la loi.

Puisque la liberté individuelle et politique était conquise (on le croyait, du moins), il semblait que ce principe de l'égalité dût suffire. Bien plus, on avait accoridé à chaque individu le droit de sa propre personnalité, le droit d'acquérir et de posséder une propriété et aussi son indépendance de citoyen.

Que pouvait-on exiger de plus?... L'étonnement fut généra, quand on s'aperçut que ce n'était pas assez.

Les anciens liens sociaux du moyen âge avaient été rompus dans une partie de l'Europe. Les habitants libres avalent déjà le sentiment de l'égalité des droits. La nouvelle position dans laquelle ils se trouvaient tout d'un coup leur semblait être le paradis, mais en même temps ce sentiment devait naturellement produire le besoin d'user de ces droits et le désir de faire profiter à leur bien-être la liberté dont ils jouissaient.

Une agitation fiévreuse se développa sur le terrain de l'industrie. Tout le monde voulait trouver dans cette voie des moyens de s'enrichir et d'acquérir un bien propre. La concurrence, en donnant aux plus habiles et aux plus riches la possibilité de concentrer des trésors dans des mains particulières, ne porta pas les fruits qu'elle promettait et trompa les espérances!... L'ouvrier qui ne pouvait compter que sur ses propres forces devint plus dépendant et plus pauvre que jamais; la misère augmenta dans certaines classes d'habitants, et le prolétariat s'accrut.

Évidemment la mauvaise organisation de la société est la cause de toutes les calamités! se dirent les amis de l'humanité, et ils se proposèrent de la réformer de fond en comble. D'abord ils pensèrent à la misère la plus proche; puis ils tombèrent d'une extrémité dans l'autre. Quelques-uns d'entre eux perdirent de vue l'homme dont ils voulaient assurer la prospérité; ils perdirent de vue le misérable qui les avait attendris, ils oublièrent sa femme pâle et amaigrie, ses enfants presque nus qu'ils venaient de voir; ils oublièrent que tous ces malheureux criaient : « Du traoaU ou du pain ! — Du pain cujijcurcPhui, tout de suite, ou nous mourrons de faim. » Us s'occupèrent d'une pensée plus importante. Us commencèrent par chercher dans leur esprit le moyen d'empêcher de mourir de faim leurs petits-fils et leurs arrière-petitsfils.

Ce qui prit place dans leur imagination philanthropique, ce fut donc la société ; ce fut, non pas ce pauvre infortuné qui frissonne de froid ici soOs nos fenêtres, mais V homme; non pas la faim d'aujourd'hui, mais celle de demain; non pas le malheur

actuel, mais le malheur futur; non pas la vie, la vie de chair et d'os, palpitante de toute la force de l'organisme aux prises avec la douleur, gémissante sous les atteintes impitoyables de la violence, enchaînée par les liens artificiels et invisibles de Thypocrisie, mais une idée... une abstraction!!...

La société... ce grand mot nuageux, sans forme claire, sans signification déterminée, sans limites définies, enflamma les esprits. C'est ainsi que le socialisme a pris naissance.

Quelle théorie commode pour le plus grand nombre! Il n'est plus question de travailler en vue d'une nation, d'un Français, d'un Anglais, d'un Espagnol ; il n'est plus question de se dévouer pour un esclave et pour un opprimé, pour Jean, Pierre, Paul, Jacques, mais bien pour la société!...

Qui trouvera la vérité? qui la contrôlera? La société n'a pas de plénipotentiaires. — «Plus de patrie! plus de nationalité! ai^ rière mendiant! Mon but tend plus haut, mes devoirs sont plus vastes. Je me sacrifie pour la société; meure de faim aujourd'hui; qu'importe? puisque tes arrière-petits-fils me béniront; moi qui pense à eux et qui leur prépare une ère de prospérité. »

Des gens honorables qui se mirent à l'œuvre avec une bonne volonté incontestable ne s'attendaient pas à ce que leurs rêves produisissent de pareils résultats. De ce nombre fut l'Anglais Robert Oweft. Pauvre et sans instruction supérieure, il se maria avec la fille d'un riche manufacturier, et il fonda une fabrique. Dans la campagne où il s'était établi, la population était indigente et corrompue. Sa vie vertueuse et son exemple maintinrent l'ordre parmi ses ouvriers et influèrent sur leurs mœurs; il les encouragea aux travaux utiles, et améliora leur sort. II posa le principe que l'homme n'est naturellement 'ni bon ni mauvais; d'où il suit que la punition comme la récompense sont également injustes. Partant de ce point de vue, il affirma que chacun, instruit ou ignorant, capable ou borné, riche ou pauvre, avait un droit égal aux biens communs. La colome qu'il avait organisée devint florissante. A côté de sa filature grandirent plusieurs autres fabriques. Le bien-être des ouvriers ne laissait rien à désirer* Owen fonda une école pour 600 en-

fants. La gloire de cette colonie se réfMiodit partout^ et y attira une multitude de voyageurs. Au comble de la joie, Owen se dit qu'ayant si bien organisé une colonie, il saurait bien organiser le monde! Dès i 812^ il publia une brochure où il étudie le caractère de l'homme et les moyens de transformer la société : New views of society, or essays vpon the formation of human character (Nouvelles vues sur la société, ou essais sur la formation du caractère humain).

L'honnête fabricant était devenu tout d'un coup philosophe. D'après son plan il fallait changer tous les rapports des hommes entre eux, laisser à chaque individu la liberté complète de ses actions, sans aucune responsabilité. Cette loi devait rendre le bien-être général accessible à tout le monde. Il présenta, comme preuve, sa fabrique et sa colonie. D'après lui toute supériorité, non-seulement de fortune, mais aussi d'intelligence devait être abolie. Cette théorie trouva plus d'un adepte. La colonie d'Owen était la preuve vivante de l'infaillibilité de ses principes!

Owen voyant que son école lui avait foiurni des ouvriers honnêtes et laborieux, s'engagea dans la sphère de la pédagogie et présenta au roi de Prusse un projet sur l'éducation de la jeunesse. Le roi l'en remercia par une lettre autographe. 11 n'y avait plus de doute, Owen était un génie universel ! Sur ses principes, on commença à édifier de nouvelles théories perfectionnées.

Ce fabricant philosophe, réformateiur et pédagogue ne s'arrêta pas là. Il se plongea dans la sphère des discussions religieuses et politiques. En attendant la fabrique tombait en décadence, la misère se montra parmi les ouvriers, et l'association se dispersa. Persécuté par la fortune et par les hommes, Owen partit pour les États-Unis, y fonda une nouvelle colonie, y établit de nouvelles fabriques et une nouvelle société sur les mêmes principes et... fit banqueroute. Ses partisans se séparèrent. Pour se sauver, il avait besoin de capital, il sollicita un emprunt, mais le capital condamné par lui ne voulut pas lui venir en aide. Sans perdre courage, il rentra en Angleterre et y joua, depuis 1827, pendant vingt ans encore le rôle d'apôtre, travaillant à répandre ses idées. Mille discours publics, cinq cents adresses au

peuple, trois cents voyages, deux mille articles imprimés et une multitude d'ouvrages furent les fruits de cet apostolat.

Depuis le temps où la colonie d'Owen prospérait, il y eut une quantité immense de traités sur la réforme sociale et sur l'organisation du trawnl, fondés sur les mêmes principes. Tombant dans l'exagération, plusieurs ne virent dans l'humanité que les ouvriers. Les réformateurs n'oublièrent qu'une chose, c'est que le monde n'est pas une fabrique, et que tous les hommes ne sont pas des fabricants.

« Monsieur le comte, levez-vous, vous avez de grandes choses à faire. » Telles étaient les paroles par lesquelles se faisait réveiller chaque jour le comte de Saint-Simon, âgé alors de dix-sept ans, et qui à cet âge voulait déjà réformer la société. Plein de benne volonté, comme beaucoup d'autres, ce jeune disciple de d'Alembert se battit sous Washington pour la Uberté; il se jeta dans le tourbillon de la révolution, mais, repoussé des républicains en sa qualité de comte, il ne savait où se tourner et songeait à une meilleure organisation de la société. D entra d'abord dans une spéculation, d'où il tira 144,000 francs gagnés sur les biens nationaux. 11 se maria et mena la vie à grandes guides jusqu'à ce qu'il eût tout perdu. Sa femme l'abandonna, et il dut vivre pendant assez longtemps de pain et d'eau. Alors il travailla à sa réforme, écrivit quelques ouvrages ayant pour but d'assurer le bonheur de l'humanité, et se tira un coup de pistolet à la tète. Mais il visa mal, se creva seulement un œil et se brisa la mâchoire; il ne guérit que pour mourir deux ans après (4825).

Le système de Saint-Simon avait été conçu au point de vue utilitaire; il était par conséquent partial, il flattait exclusivement une classe de la société, la classe industrielle et surtout les ouvriers. Par cela même la faiblesse de sa théorie se montrait à nu; en effet, le monde ne se compose pas exclusivement d'industriels et d'ouvriers. Son système différait, il est vrai, de celui d'Owen, mais en défmitive il marchait droit au communisme. D'après Saint-Simon l'état industriel doit tenir la première place dans la société, à laquelle il fournit les moyens de satisfaire

ses besoins et ses désirs. Gomme si c'était là Tunique source d'où proviennent tous les matériaux de la vie sociale ! En voulant délivrer cette classe d'une oppression^ il lui en imposa une autre sous une forme différente. Il lui Semblait que le seul moyen d'affranchir les classes ouvrières de la domination des capitalistes et des banquiers était la vie en commun. Quant aux idées sur les capacités^ il différait d'Owen ; il accordait aux hommes le droit d'user des biens matériels selon le mérite et le travaîL La propriété privée se changeait en une possession temporelle dont le terme devait être désigné par un pouvoir organtJséexprèSj pour partager le bien commun proportionnellement au degré de capacité. Sous le rapport politique il ne s'occupait pas des ouvriers, mais il avait en vue l'ensemble de la société; il rêvait donc Yunité universelle,

La plus grande erreur de ces principaux fondateurs de vieilles doctrines renouvelées, c'est de partir de principes qui n'ont jamais existé. Les disciples de Saint-Simon, développant sa doctrine, obtinrent des résultats auxquels lui-même n'avait jamais songé.

Un des plus fameux de ses partisans fui Bazard, homme d'une grande honorabilité et franchement occupé du bien de Thumanilé. Mais le point de départ de sa doctrine était faux, et il eut lui-même le malheur de prendre Saint-Simon pour un Messie. L'école de Saint-Simon forma une association religieuse industrielle, propagea la propriété individueUe, l'abolition de l'hérédité et la remise des biens ab intestat en la possession de TEtat qui, selon Bazard, est une manifestation réelle de la communauté dans la nouvelle vie organique, une synthèse sociale.

Ce fut un moment grave dans l'histoire du socialisme quand Bazard, exposant et développant la doctrine de son maître, parvint à donner à l'État une telle signification. Le sincère et franc ami de la société, l'homme estimable qui aimait la liberté pardessus tout, le fondateur et le chef du carbonarisme en France, le chaleureux républicain, ne s'aperçut pas que depuis ce moment il portait secours à l'usurpation et à l'absolutisme. Dès que le socialisme transportait l'État dans les nuages, lui faisait prendre sa source, non dans la vie, mais dans la théorie, dès lors

QD pouvait ToUer derrière cette dénomination abstraite toutes les idées personnelles possibles.

Quelle est l'origine de TËtat tel que le conçoivent les socialistes? sur quoi est-ii fondé? Sur ime théorie sortie de la tète d'un rêveur. Qu'est-ce donc en effet que cet Etat des socialistes? Une fouie d'hommes organisée selon les lois d'une théorie, et obéissant aveuglément au pouvoir qui dispose des biens, c'est-àdire au gouvernement. D'où vient ce gouvernement? De la théorie. U est donc une usurpation.

Non-seulement il ne s'agissait pas de la volonté du peuple, mais la volonté de la société n'avait aucune part à la formation de ce gouvernement. Si les réformateurs ultérieurs ont donné à cet égard un pouvoir plus grand à la société, c'est que les membres de cette société étaient déjà arrivés à une forme de gouvernement et à des droits tout faits. Le peuple n'avait aucune part à la législation. C'était une œnsiitalion octroyée. Aussi l'absolutisme, après avoir bien étudié celte question, se rangea du côté des doctrines socialistes. Il rejeta ce qui ne lui convenait pas, il repoussa les détails, mais il garda l'idée principale qui servit à ses vues de conquêtes sans fin et à ses desseins de domination universelle sur toute la société, si cela était possible. Au moins dans une partie du globe les monarques s'arrangèrent entre eux, se partagèrent le monde et dirent : Régnons. Le socialisme, le communisme et le cosmopolitisme se trouvèrent réunis. On donna un sens plus étendu à la synthèse de ces tliéories, qu'on baptisa du nom d'humanisme. Mais ce qu'il y avait au fond de tous ces systèmes qui embrassaient l'humanité entière, c'était toujours le socialisme. Le despote et le socialiste s'étaient rencontrés sur le même terrain.

L'anéantissement de la liberté et de l'individualité devait nécessairement conduire à un tel résultat. Ce n'est pas tout : On ordonna à l'homjne d'être heureux par force y on chercha à lui persuader que la richesse était son bonheur et que le bien-être matériel devait être son but. En échange de si grands avantages, il lui fallait se laisser enchaîner par des règlements et renoncer à tout le reste. Voilà, en quelques mots, toute la doctrine du socialisme**

Bazard croyait que la principale tendance de la société dans toute l'histoire était le besoin de réunion ou d'association en masse. Or si tous les peuples avaient tendu à cette réunion organique, l'empire d'Alexandre de Macédoine, l'empire romain et tant d'autres empires auraient depuis longtemps déjà réalisé cette idée. U lui semblait qu'avoir ainsi organisé la société, c'était avoir accordé entre eux les intérêts moraux et matériels. Or l'application des idées religieuses de Saint-Simon, par Enfantin, mena à un matérialisme effronté. « Tout vient de Dieu et est par Dieu — disait Enfantin, — donc les désirs du corps sont divins.» Il ajoutait : « Au lieu de la mortification chrétienne de la chair, il faut adopter le principe suivant : Sanctifiez-vous et servez Dieu par le travail et le plaisir*. » — L'émancipation des femmes et les doctrines qui s'y rapportent sont de l'invention de ce nouveau disciple du Saint-Simonisme. Ni le fondateur de cette secte religieuse et industrielle, ni son premier commentateur n'avaient propagé de tels principes, dont le germe se trouvait cependant au fond de leur doctrine. On accusa les Saint»-Simoniens de communisme. Bazard et Enfantin protestèrent, affirmant que loin d'être communistes, ils regardaient au contraire le partage égal de la terre comme une violence et une injustice, car ils n'admettaient pas l'égalité entre les hommes et avaient leur idée propre sur la qualité et les droits des femmes. Ils croyaient que Jésus-Christ avait émancipé la femme, et se plaignaient que, malgré cela, dans toute l'Europe, on lui refusât les droits religieux, politiques et civils. -(Adresse à la Chambre des députés, 1830). Lorsque leFère Enfantin, comme chef de la hiérarchie, développa sa tliéorie sur le couple^étre,âe vives discussions s'engagèrent dans cette école. Pendant une de ces discussions, le pauvre Bazard fut frappé d'une attaque d'apoplexie, et bien qu'on lui eût immédiatement porté secours, il mourut aussitôt de chagrin, voyant quelle direction avait prise la doctrine dont il avait été le partisan si ardent.

Les disciples de cette école se dispersèrent; mais il en resta le principe meurtrier : que le gcuoernemeni devait être le maitre de tmU et quHl fallait distribuer au peuple tous les biens smvant le

mérite^ le travail et les capaeUés. A côté de l'absolutisme, ce principe renfermait aussi le germe des privilèges. Malgré cela, les plus grands libéraux firent sortir le socialisme de ces cendres et soudèrent sur cette étincelle encore chaude.

Au même moment, Fourier, animé aussi des meilleures intentions, pensait à la réforme sociale. De même que Saint-Simon ne voyait la cause de la mauvaise organisation que dans le mauvais partage des biens, de même Fourier trouvait l'origine du mal exclusivement dans le monopole commercial fondé sur le mensonge. Plein d'espoir, il mit la main à l'œuvre et commença la réforme en grand. Sa théorie embrassait le monde entier. Les plus nobles sentiments étaient son seul mobile. L'aversion pour l'hypocrisie et le mensonge, l'amour de la vérité, la pitié pour les misères humaines éveillèrent dans son cœur tendre un enthousiasme de plus en plus grand pour la réalisation du projet qui avait brillé dans son généreux esprit. Fils d'un riche marchand, il fut forcé de suivre, bon gré mal gré, par la volonté de son père, une voie qu il haïssait. Cela ne fît pourtant que mûrir ses desseins. Étant commis d'une maison de commerce, il apprit que, pendant l'épouvantable famine qui désolait alors le pays, les membres de cette maison cherchaient de toutes les manières possibles à élever le prix des denrées dont l'industrie était presque exclusivement entre leurs mains. Lui-même fiit envoyé à Marseille avec la commission de faire jeter dans la mer une im* mense quantité de riz que ces marchands aimaient mieux laisser tomber en putréfaction que de vendre à bon marché. Gela l'indigna au plus haut degré. Son esprit s'arrêta sur ce fait, où il vil comme une indice de l'origine de toutes les souffrances sociales.

Ce qu'il y a de caractéristique dans tous les communistes et socialistes, ce sont leurs vues étroites sur la vie réelle à côté de leurs fictions vastes et courageuses sur le monde entier. Les fondateurs de nouvelles écoles philosophico-industrielles, religieuse-industrielles, politico-commerciales, et ainsi de suite, ont légué cette singularité à leurs successeurs. C'est la fantaisie qui, alors, en occupe la première place; elle est la reine de toutes les facultés mentales, devant elle doivent se prosterner la

pensée^ la logique, la science et Texpérience. Les sujets de cette souveraine, qui a usurpé le trône dans Fempire du savoir, regardent les vrais hommes de chair et de sang par une petite ouverture, comme par l'étroite fenêtre d'une tour antique, de sorte qu'ils ne peuvent voir l'esprit de l'humanité ni même se douter de ce qui le met en mouvement, car l'organe nécessaire leur fait défaut. La fantaisie, leur reine, l'a extirpé comme une herbe mauvaise et superflue, et l'a jeté dans un précipice. En revanche, du regard de leur imagination ils s'envolent au delà des corps célestes pour y trouver Vhomme. Et puis leur vue fatiguée de cette longue recherche ne parvient à se reposer sur terre que sur un trône doré où ils placent leur : Ecce homo.

Encore un des caractères principaux de ces théories. 11 n'en est presque pas qui ne parte de Dieu et ne tende à la liberté républicaine. Eh bien, après vous avoir bien entretenu de Dieu, elles aboutissent à l'athéisme de Lucifer; après vous avoir longuement parlé de la liberté, elles aboutissent à un despotisme assyrien.

Saint-Simon était panthéiste en religion. « Dieu est tout ce qui est. » Telle est sa déGnition de Dieu. Celui qui voit Dieu partout^ ne le voit nulle part. Le panthéisme entraîne l'athéisme. Fourier sait distinguer entre le créateur et la création, regarde le cluistianisme comme la seule croyance qui ait éclairé les idées religieuses de l'humanité, et examine très-logiquement les causes qui ont détruit la volonté de l'homme, et qui ont dévoyé la direction de la société. 11 prétend que l'homme doit suivre la volonté de Dieu et la deviner; il affirme même avec justice que le Créateur veut amener les hommes à l'unité; mais comme il a deviné la pensée de Dieu, il veut créer cette unité, et cela par force. Cette contradiction, causée par l'impatience de Fourier, nous étonne en lui, comparée à ses vastes plans pour l'avenir. II donne lui-même quatre-vingt mille ans à la terre pour grandir et pour tomber, il dit qu'elle est encore en enfance, et il voudrait unir mécaniquement l'humanité au nom de l'intérêt matériel, en lui élevant des hôtels ou phalanstères, dont chacun doit contenir dix-huit cents personnes travaillant ensemble. La seconde

contradiction est celle qui existe entre ses idées sur Thomme et les moyens qu'il veut employer pour réaliser sa théorie. Il déclare que rhomme est tout à fait libre^ et il veut l'enfermer et le condamner à un travail par groupement pour lequel il n'a peut-être pas d'inclination; il se persuade^ et il veut persuader à rhomme/'que son penchant naturel le porte vers l'unité générale et vers l'association.

C'est là, la grave erreur de tous les socialistes et communistes, et quoique leurs principes soient généralement connus, je les rappelle ici, pour montrer que les faux raisonnements que Ton fait de nos jours sur Fétat social découlent de cette source. C'est un saut brusque, un manque de transition. Les réformateurs sociaux étudient les lois naturelles, mais ils aperçoivent dans la nature des sauts brusques, qu'elle n'accomplit pas dans sa marche ordinaire. La nature se développe non-seulement en vertu de certaines lois, mais encore en passant par différents dégrés déterminés. Vouloir les écarter, devancer le cours naturel des choses, et accélérer la marche de l'humanité par des procédés artificiels, c'est chercher l'impossible et aller à rencontre des lois de la nature, que ces théoriciens ont prises comme base. ^Pour les socialistes comme pour les communistes, Vunité universelle est le but. Fourier dit que cette unité, Vumté du globe est la fin à laquelle doivent tendre tous les monarques. Ainsi nous voilà dans la monarchie absolue! Il observe la tendance des hommes, à se former en société; et il veut accélérer cette tendance, et l'imposer comme une loi. Il s'attache à lier les masses aux masses, sans s'inquiéter de savoir si elles possèdent ou non une force attractive, si elles ont en elles cette unité, ou, pour emprunter les expressions de la chimie, si elles ont de l'afQnité entre elles. Il soutient seulement que cette affinité existe, l'attraction étant une loi de toute la nature; donc elles doivent s'unir. Il passe par-dessus les liens de famille, de parenté, qui sont, dit-il, en quelque sorte secondaires dans l'harmonie universelle, pour engager tous les hommes à former une seule unité de l'humanité tout entière. L'homme, d'après Fourier, n'a de valeur comme unité, qu'autant qu'il se joint aux autres hommes; de

même qu'en musique^ la valeur d'un ton dépend de sa liaison avec les autres. Cette comparaison^ moins exacte qu'ingénieuse, a été adoptée par les systèmes plus récents qui se meuvent autour de cette idée. Dans l'harmonie^ dans les accords, une oreille exercée reconnaît chaque ton, car chacun possède son individualité et son droit de cité. Pris à part, chaque ton a sa sphère particulière, où il peut être entendu par lui-même, il a sa portée à lui. Un accord harmonieux composé d'un millier de tons, mélodieusement combinés, peut devenir horriblement faux, s'il s'en trouve un seul qui soit discordant. Telle est la puissance de l'individualité! Et cependant dans cet accord général il y a une foule de tons avec lesquels ce ton, discordant ici, s'harmonise bien, avec lesquels il a une très-forte affinité; bien plus il peut s'harmoniser avec tous, mais à de certaines conditions. Ghoisisons dans l'harmonie un exemple des plus simples. Prenons un accord composé de do, mi, sol, do; nous aurons une harmonie pure et gracieuse. Ajoutons à cet accord un sol diéze, la dissonance sera horrible; cependant do et mi pris séparément peuvent s'accorder le mieux du monde avec le sol diéze, dans d'autres conditions, et le mi a plus d'affinité avec le sol diéze en certains cas que le do; il en est plus éloigné quand la modification est changée.

Donc pour arriver à l'unité de tons, à l'harmonie générale, il faut marier ensemble certains tons, sympathisant mutuellement, pris à part ; il faut créer, par exemple, des tierces, des quintes, des octaves, réunir ces accords correspondant entre eux, et alors seulement on obtient Tharmonie. Mais prendre en masse tous les tons, leur dire : Vous appartenez tous à une même sphère, votre devoir est de résonner ensemble, votre but, l'unité; résonnez donc! quel résultat cela donnerait-il?

Le ton, c'est l'individu; les tierces, les quintes sont les familles différentes; l'accord, c'est la nation entière; la réunion des accords, — l'harmonie, c'est l'humanité.

L'école de Fourier, à laquelle appartenaient Considérant, Pompery, Hennequin et leurs successeurs, détruisait l'individualité personnelle, et en voulant rendre à l'homme sa liberté perdue.

ramenait l'esclayage en abaissant l'homme au rôle d'instrument aveugle^ et de roue d'une grande machine.

Les socialistes et les communistes^ par la nature des choses, cessaient d'être des personnes libres et indépendantes. Ils en* traient dans les parties de l'organisation générale dirigée par le plus fort.

Tous les amendements postérieurs, les améliorations dans l'application des idées primitives, les tendances à l'émancipation de l'individualité personnelle, même la reconnaissance solennelle de cette individualité ne purent changer le caractère de ces doctrines. Les principes restèrent et les hommes s'y soumirent servilement.

Fourier, le plus capable de tous les prétendus réformateurs, était en apparence le plus modéré de tous; c'est pour cela même qu'il a semé le plus d'éléments destructeurs. Il reconnaît la propriété, même l'héritage, seulement sous la condition que les revenus seront partagés dans une certaine proportion avec les besoins du phalanstère, base de l'humanité.

Pourquoi créer une base fictive et étroite, qiiand il en existe une beaucoup plus grande et, de plus, naturelle, — la nation?

Prenons-y bien garde. Les socialistes libéraux d'aujourd'hui, ou, comme ils s'appellent eux-mêmes, les humanistes, autrement dit les cosmopolites, ont rejeté beaucoup d'idées, tant du socialisme que du communisme, mais ils y ont ramassé çà et là des principes s'adaptant à leur manière de voir et concourant au but qu'ils se proposent. Ainsi, par exemple, ils ont rejeté le phalanstère de Fourier comme une utopie ridicule sous le rapport politique, mais ils ont accepté l'unité universelle reconnue par les deux doctrines et adopté l'idéal de l'association des socialistes, en considérant Y État comme base de la société.

Fourier, après avoir établi le principe de la liberté, poursuit la formation de la hiérarchie au moyen de votes libres, commençant par en bas. Il semble, par conséquent, que l'origine en soit toute démocratique et aussi libérale que possible. Mais tout d'un coup de ces congrès séparés, représentant la coipmune, on voit

sortir, au moyen des votes, « le congrès d^ unité êphérique, déHbé" tant au nom du globe entier, »

Qui doit donner le droit d'agir ainsi? Ce sont des gens associés par la loi d'une prétendue attraction (ce qui n'empêche pas que dans le phalanstère on ne puisse se prendre aux cheveux), des gens liés ensemble par un intérêt matériel, dans le but de rendre à la vie ViquiHhre univereel ébranlé, dans le but de renouveler rkarmonie discordante. Gela dénotait de bonnes intentions ! C'est un des motifs pour lesquels ces idées ont trouvé tant d'admirateurs. Mais on oubliait qu'une attraction si générale, si absolue, si soudaine, prise pour point de départ, est une illusion. On oubliait que l'homme ne peut habiter toutes les parties du globe, n'aime pas toutes les contrées et tous les climats, que par sa nature même il ne les supporte pas également, que le Lapon meurt sous un climat tempéré, tandis que le nègre sauvage expire en Laponie; par conséquent, que l'homme n'a pas le droit d'engager par son vote l'humanité entière, que le congrès ne peut élaborer des statuts obligatoires pour les habitants du globe entier.

Et cependant cette idée, tout excentrique qu'elle soit, se retrouve encore dans les conceptions cosmopolites.

Chaque homme a le droit de réfléchir aux moyens de soulager l'humanité souffrante; on peut même former dans ce but un comité ou un congrès, qui serait non une autorité hiérarchique ou gouvernementale prenant sa source dans l'humanité et prétendant la régenter, mais une représentation légale de parties individuelles et intégrantes de cette humanité et de leurs besoins locaux. La différence est énorme. Dans le premier cas un tOi congrès délibérant, comme autorité, serait une usurpation; comme corporation scientifique ce serait un amusement philosophique, peut-être utile; dans le second cas il serait l'expression d'intérêts réels et pratiques de toutes les nations.

Le congrès de Vienne n'était qu'un congrès d^unité sphérique, délibérant sur le rétablissement de YéquHibre poKtiqtie au nom de Vhumanité à laquelle il imposait ses lois. Qui l'y avait autorisé?

Les monarques et leurs ministres se dirent ; Nous sommes des

hommes au-dessus des autres, nous avons le droit de dicter des lois aux autres. Les nations, les besoins locaux et les tendances îndividueUesont disparu à leurs yeux comme aux yeux des socialistes et des cosmopolites : ou plutôt ils ne voulaient plus les apercevoir, et ils s'y refusent encore.

On dit : Que l'humanité soit libre et tout le monde le sera. — Non pas. Que les individus, les familles et les nations soient libres, et l'humanité le sera. Mais le mot hunumité est plus commode pour l'absolutisme. Le but est si loin ! En attendant nous pouvons faire ce que bon nous semble et martyriser les individus et les nations pour le bien de cette humanité qui ne sera jamais libre. Ainsi raisonnent les despotes et leurs familiers, — [les socialistes et les cosmopolites.

Qui est-ce qui revendiquera les droits de l'humanité? — Un philosophe, un économiste, un philanthrope, tout simplement un individu. Et de quel droit? — Au nom des droits de l'humanité. — C'est ce que nous allons voir, répondront les phalanstères alliés et dynastiques.

Fourier, ce libéral, dit en propres termes que les myopes politiques peuvent seuls déclamer contre Yesprit de conquêtes, a II n'y aura pas de paix sur la terre, — affinne-t-il, — tant qu'il n'existera pas une seule puissance supérieure à toutes les autres.» Elle existe! — C'est la coalition des monarques.

Il sert étrangement les intérêts des envahisseurs et des despotes! Il prétend qu'il doit y avoir une conquête générale. Il présente ses projets et propose de faire adopter la réforme par la force des armes. Si, dit-il, les monarques s'étaient arrangés en 4806 et avaient adhéré à une coalition commune, ils auraient pu envoyer des forces suffisantes au Caucase et sur l'Oxus, et déclarer aux souverains d'Asie la volonté de la civilisation con/'édérée en menaçant d'enlever le pouvoir à tout chef d'État qui résisterait.

Le tzar moscovite, après avoir lu la théorie de Fourier, envoya exprès un agent à Paris lui offrir des terres et des hommes pour fonder un phalanstère. On ne put s'entendre parce qu'on ne . voulait pas lui accorder la liberté des sujets.

En apparence^ Fourier nerenyersait pas la religion, et cependant au moyen de sa théorie il la faisait entrer sur la voie du matérialisme. Outre ce principe de l'attraction qui doit^ d'après lui, réunir les hommes en phalange, il adopta, comme moyen de mettre l'humanité en mouvement, trois éléments : le capital, le travail et le talent. Sur ces bases il garantissait la conquête des avantages moraux et matériels : a Multiplication des richesses, dit-il, abondance générale, égalité des droits malgré des inégalités naturelles respectées, utilisation de toutes les passions, maintien de tous les liens et affections de famille, destruction des vUéréti exclusifs, liberté réelle par le développement des facultés et l'essor des passions, son union avec l'ordre, aucun ne pouvant voidoir ce qui est au détriment des autres, et chacun contribuant au bien de tous en voulant son propre bien; économie des neuf dixièmes sur l'ensemble de la gestion, substitution du travail attrayant, au travail répugnant. »

Tout cela est bien encourageant!... On dirait que c'est la réalisation de tous les buts religieux !

Mais sur son phalatistère il aurait dû mettre ou la devise du Dante : « Lasdate ogni speranza, vot ch'intrate ! » ou celle-ci : a Oubliez que vous avez une volonté propre, vous tous qui entrez ici! »

En perdant la volonté, l'homme pouvait en effet « laisser toute espérance. » Et cependant en échange de sa soumission, Fourier ne lui donnait qu'une promesse. Pour atteindre au but annoncé, il fallait se conformer en tout aux règlements généraux. En un mot, Fourier voulait clianger tout le globe en une grande prison où il y aurait eu des agréments de tous genres, mais ceux-là seulement qui entraient dans le programme de l'organisation générale, et dont l'usage n'était permis qu'à la condition de renier sa propre volonté.

La destinée, autrement dit le fatalisme, et par suite l'athéisme, étaient la conséquence de cet asservissement de la volonté humaine ou plutôt de sa destruction complète.

Le capital, le travail et le talent devaient être les moyens d'acquérir ces avantages et tous les biens de l'humanité, pénétrée

de l'attraction mutuelle. Par conséquent^ au nombre des autres résultats qu'il promettait, comme l'égalité des droits^ malgré l'inégalité naturelle, Veifei de ces trois agents devait être le maintien des liens de famille et d'affection personnelle, la liberté réelle, la justice réciproque des uns envers les autres dans l'intérêt commun, sans autre stimulant que le gain, la vie agréable et la jouissance.

Nulle part d'aiguillon moral, nulle part de but plus élevé! D'après une telle organisation, non-seulement l'homme devenait une machine privée de volonté, mais il cessait d'être homme.

Je ne comprends pas comment de semblables doctrines peuvent prêcher au nom de Vhumamté, En se conformant à ces principes, l'homme est à peine un animal.

Dans le système de Fourier, le capital, le travail et le talent unissent les hommes matériellement et les conduisent à un but matériel. Les avantages limités qui doivent résulter d'une telle réunion sont embellis par la promesse d'un travail agréable. Pour les obtenir, il faut se soumettre au despotisme du système. Chaque loi est despotique de sa nature; mais pour qu'elle soit obligatoire, il faut qu'elle se fonde sur la loi suprême. Le système de Fourier ne s'appuie sur rien et renverse la spontanéité en réprimant Vintérét exclusif. La liberté réelle, comme il l'appelle, n'est garantie que par la soumission à ses règlements. U en résulte que celui qui ne s'y soumet pas n'a point droit à la liberté!...

Bref, Fourier qui haïssait le négoce et voulait émanciper l'humanité du monopole des marchands (c'était son principal but) et remettre l'agriculture, l'industrie et le commerce entre les mains de tout le monde, imposât^ lui-même un moncpole sur le capitalj le travail et le talent.

Outre les idées politiques et religieuses, mentionnées ci-dessus, qui ont leur source dans le système de Fourier, le vice capital que l'on remarque présent dans les théories sociales, c'est précisément ce monopole qui conduirait des individus à vivre sous un gouvernement absolu et à remettre à l'Etat leur capital et leur travail.

Chacun des trois fondateurs du socialisme a poussé ses en* vahissements plus loin que ses prédécesseurs. Fourier a accaparé l'esprit et le corps de l'homme. Pendant son séjour à Paris, il proposa à Técole socialiste son concours pour la réalisation de l'association; mais l'indifTérence avec laquelle il fut reçu l'irrita au point qu'il publia une brochure intitulée : Pièges et eharlaiamsme de Saint-Simcn et d'Owen,

Il était si sûr du bon résultat de ses projets qu'il attendait tranquillement dans son cabinet qu'un millionnaire se présentât et lui offilt son appui pour appliquer son système, et pendant plusieurs années il rentrait chez lui tous les jours à la même heure. Il croyait que tous les peuples quitteraient immédiatement leurs demeures et viendraient b&tîr des phalanstères. Dans ses ouvrages il y a beaucoup de belles pensées, mais l'ensemble est le produit d'une aberration mentale. Il mourut dans la plus grande misère, dans un cabinet sale et étroit (1837). Sur son tombeau on fit inscrire ces paroles : La série distribue les harmonies. Les attractions sont proportionnelles aux destinées.

Qu'ont fait ces réformateurs? Ils ont enchaîné la volonté de l'homme, asservi le travail et, par conséquent, subjugué les lois naturelles. Ils ne s'en sont pas tenu là. Ils ont mis la main sur la capacité même. Us ont tracé au travail et aux capacités une direction, un chemin construit par eux, les laissant marcher, mais en les tenant toujours par les lisières du système. Ensuite ils se sont attribué le droit de disposer de la propriété et ont aboli l'individualité. Je le demande maintenant : Qu'ont-ils donc laissé à l'homme?

Après des luttes acharnées, de grands changements ont été introduits dans ces théories, mais les erreurs principales sont restées. A côté des éléments destructeurs qui brisaient les liens sociaux et engageaient dans de nouvelles fondrières l'humanité déjà égarée, il y avait dans les doctrines de ces rêveurs des germes d'avenir, mais aussi une foule de principes d'où chacun pouvait tirer la justifîcation de sa propre passion. C'est ainsi que du couple prêtre inventé par Enfantin est issue une quantité in-

nombrable de petits monstres, d'idées malades qui rongent la société comme des vers.

Parlons franchement : Qu'est-ce que le socialisme actuel? Pour les souverains qui ont exploité cette idée, c'est le moyen de conquérir les nations. Quant aux sujets, il sert aux uns de manteau libéral pour cacher leur obéissance au despotisme; pour les autres qui veulent sincèrement la liberté des peuples, c'est un instrument mal choisi et qui n^ mène pas au but; enûn, pour d'autres, le socialisme n'est qu'un voile qui cache des besoins pressants et immédiats. Dans tous ces camps, marchant sous un seul étendard, il y a beaucoup de nuances diverses. Comme le socialisme a toutes les apparences de la liberté, on peut impunément acquérir, en grimpant sur ses échasses, de l'autorité et de la renommée.

Qu'est-ce que le communisme actuel? Souvent ce n'est que la folie d'un esprit malade, parfois ce n'est que le désir qu'ont quelques fainéants d'obtenir sans travail des avantages matériels.

Le publiciste politique qui répand des doctrines dont le résultat ultérieur est l'esclavage, est autant ennemi de la société qu'un tyran sur le trône. Chez l'un ce sont des armes, chez l'autre c'est la brochure et le journal qui sont les instruments du de^otisme.

Il y a des gens qui prétendent que la justice serait rétablie s'il y avait un partage égal des biens et si l'usage en était commun. Etrange idée ! L'égal partage des biens n'apaiserait pas les passions. Pour maintenir l'ordre il faudrait autant d'agents de police, qu'il y aurait de propriétaires.

Les principes des rêves socialistes et communistes ont amené quelques écrivains à la théorie de l'humanisme. Il s'est donc formé une école qui, s'élevant plus haut que la société, s'est mise audessus de la simple association en se transportant dans la sphère de l'humanité absolue. Il n'y a que des Allemands qui puissent voler si haut. Arnold Ruge nous apprend que « le patriotisme est une armoire (eine Schranke), d'où il faut s'échapper pour parvenir au vrai humanisme. » 11 se moque des idées nationales de Fichte, en les appelant « une vue étroite, » Il trouva en France le

leyier d'Archimède pour la réforme du monde, 11 est vrai qu'il y voit encore, même a chez les gens distingués, une fièvre de nor HonalUé et de religion, » qu'il traite d'erreur. « Tout l'esprit français est dans les fers du patriotisme et du catholicisme. » La chose la plus étrange, c'est que ce savant idéologue donne à une telle vie le nom d'existence nuageuse (Nebelwesen). Il rêve la formation des nouveaux états (toujours des états !) sans église, sans armée et sans populace (Pœbelj, — (Voir Zwei Jahre in Paris.) De telles idées ne peuvent venir que d'Allemagne. U est facile aux Allemands de s'échapper de tarmoire du patriotisme, parce qu'il n'y a pas de patriotisme dans l'esprit de leur raoe. Le monde entier est leur patrie. Ils servent le maître sous les régimes duquel ils sont placés, mais non la patrie. Se trouvant dans une pareille fausse position, ils ont inventé l'humanisme et le cosmopolitisme pour se défendre contre les reproches. Ce n'est pas un nouveau progrès pour eux, car au moment où les idées sociales commençaient à peine à se répandre, où dans cette même Allemagne un petit nombre de vrais patriotes était prêt à secouer le joug de l'absolutisme, pour rétablir l'indépendance et l'intégrité de la patrie, les Allemands furent célèbres par leur indifférence et s'excusèrent par leurs idées humanitaires.

Voici quelques extraits traduits mot à mot de publications allemandes, écrites, il y a plus de vingt ans, qui prouvent d'une manière éloquente où mène le cosmopolitisme humanitaire. Nous trouvons dans les ce Grenzboten von Kuranda » que les Allemands de l'empire moscovite servent le gouvernement comme espions, et on sait généralement que toute la classe supérieure, sans exception, de la Livonie, de la Gourlande, de l'Esthonie et même de la Finlande est servilement attachée au tzar et à la religion a orthodoxe, » bien qu'elle-même n'ait aucune croyance. La bureaucratie moscovite et l'autorité militaire se composent d'Allemands. Même dans le synode orthodoxe, on emploie des Allemands protestants. En Prusse ils servent l'idée despotique contre leur propre patrie. (Voir l'ouvrage cité année 1843, n^ 39 et suivants»)

En Amérique, le sentiment de Tunion et du groupement

tional est inconnu aux AUemands aussi bien que la moralité. Le correspondant de Boston écrivait à cette époque à la Gazette universeUe (Allgemeine Zeitung)^ qu'il n'est pas rare d'y voir un Allemand renier sa nationalité. On se demande : «Où est la patrie allemande? où est le sentiment national des Allemands? » C'est pour cela que dans les États-Unis on considère comme une honte le bon accueil fait aux Allemands. Un aufre correqiondant de Washington écrit à la même gazette : « Que les gouvernements allemands ne pensent pas que les méconientspolitiques soient les seuls qui émigrent en Amérique. Ce H^estpas l'idée de la liberté^ mais c'est l'espoir du gain qui les pousse à y aller. Les Allemands y vivent dispersés. Les traditions nationales et le souvenir de leur pays natal s'éteignent chec eux, la génération suivante s'assimilera aux Américains et sera à jamais perdue pour l'Allemagne. La classification des Allemands en états, la conduite des riches qui ne frayent pas avec les classes ouvrières, et la dépendance où sont ces derniers à l'égard des Américains prennent origine du manque d'unité. Black Dutch est un surnom dédaigneux donné aux Allemands dans les États-Unis. En cinq semaines on a découvert cinq cas de meurtres commis par des Allemands, et dans le nombre des assassinats accomplis sur leurs propres femmes avec une préméditation féroce. Les autorités américaines soutenaient que si l'émigration de l'Eiu'ope pour l'Amérique durait plus longtemps, personne ne serait en sûreté chez soi. « (Voir Allgem. Zeit,, 4844. n» il.)

«Au rebours des Américains, aucun Européen n'est capable de comprendre la liberté. Toute l'opposition contre les divers gouvernements européens consiste dans une simple né* gation. De tous ceux qui combattent contre l'ordre existant, il n'y a que le seul O'Gonnell qui sache ce qu'il veut. C'est pourquoi on le juge si sévèrement. Il connaît non-seulement le gouvernement anglais, et chaque rouage de cette machine monstrueuse, mais aussi son peuple, avec ses passions et ses faiblesses, son incapacité pour la liberté républicaine, et le besoin de l'habituer avant tout au respect dû à la loi. C'est à lui que l'Irlande doit une certaine logique dans son opposition. En Allemagne la

liberté n'est qu'un sentiment, et non une connaissance. Je lis ici les discours de députés allemands libéraux et je pourrais dire comme Mac Laurin, mathématicien anglais, après avoir lu le Paradis perdu de Milton : « Qu'est-ce que cela prouve? » (Voir Corresp. de Washington à l'AUgem. Zeit., 1843, n» 344.)

Si nous comparons l'état moral actuel de l'Europe avec celui d'autrefois, il est difficile de ne pas reconnaître, que, grâce à de fausses doctrines, pendant un quart de siècle, non-seulement la société n'est pas remontée à la surface d'une onde pure, mais qu'elle s'enfonce de plus en plus profondément dans l'abîme, au milieu des éléments furieux d'un orage déchaîné et agité par des courants contraires.

11 y a vingt ans qu'on avertissait l'Allemagne du dSnger qui la menaçait, et qu'on lui disait que la destinée de toute l'Europe était liée à ses destinées. L'opinion suivante d'un Allemand mérite la plus grande considération : « Soyons francs et justes comme il convient au moment du danger général. L'art de cacher le triste état de nos rapports religieux, politiques et sociaux a été pratiqué avec une grande habileté, mais il ne durera plus, il a déjà trop existé. L'indigence, l'inquiétude universelle, l'émigration en gros, le communisme bien répandu, la démoralisation et le mépris de tous les principes historiques et moraux, voilà ce qui saute aux yeux. Trop d'éléments se sont réunis afin de renverser le vieux bâtiment, pour qu'il puisse résister plus longtemps, et nous avons fait trop peu pour son maintien, son renouvellement et son embellissement. Si nous ne lui donnons pas sans tarder de forts soutiens, ses habitants peuvent Otre enterrés sous ses ruines. La volonté de l'État et celle des peuples, la direction des gouvernements et l'opinion publique, le symbole de l'Église et la foi des gens instruits, les besoins de l'État et le crédit, en un mot, chaque rapport de la vie publique, mis à part et tous pris ensemble nous représentent le tableau d'un désaccord, et un état de choses tel, qu'il peut, par une catastrophe quelconque, être changé en une décadence que ne justifie pas l'histoire de notre passé, d (Die deuUche Vierteljahrsckrift, 1847, Heft, 1, p. i03).

Ces mots ont été écrits en 1847. Les présages ne se sont-ils pas accomplis l'année suivante? Que Ton songe que toutes les conquêtes de 4848 ont été reprises aux peuples; que Ton considère que leur liberté est actueUement plus fortement enchaînée qu'elle ne Tétait auparavant, la solidarité des gouvernements despotiques plus grande que jamais, la situation de l'Europe sous tous les rapports, plus pénible qu'elle ne l'était à cette époque, et on frissonnera à la seule pensée de ce qui peut sortir de ce chaos.

Les troubles de l'Allemagne, en 1848, ont prouvé la gravité des considérations qui précèdent et les soulèvements dans toute l'Europe, réprimés et paralysés, n'ont été en sonmie qu'un solennel et menaçant avertissement.

Alors l'orage général ne passa sur l'Allemagne que de côté, et cet orage n'était qu'un prologue du grand drame dont les acteurs seront tous les peuples de l'Europe.

Jusqu'à présent on n'a rien fait pour eux ! Les cosmopolites travaillent pour l'humanité et les socialistes pour la société. Mais, si on les oublie, les peuples peuvent rappeler d'une manière terrible qu'ils vivent et qu'ils ont droit à l'existence individuelle.

Cette universalité politique dont se moque Gervinus, historien distingué, se répandit dans toute l'Europe, et donna naissance à une des idées les plus dangereuses pour la liberté. Le savant Herderisme peut faire autant de mal à l'humanité que le Mongolisme sauvage. Car enfin les Tartares en détruisant les villes et les villages, en massacrant des millions d'habitants, en emmenant en esclavage les femmes et les enfants, en ruinant les églises, en brûlant les bibliothèques et les musées, n'anéantissaient pas la race humaine, n'exterminaient pas l'humanité.

Les cosmopolites et les humanistes aiment à comparer leur piètre inteUigence au génie des sages et des grands poètes qui embrassent l'humanité entière de leur regard d'aigle. « Regardez 1 s'écrient-ils, ni celui-ci ni celui-là ne parle de nationalités. Ce sont des cosmopolites. Nous partageons leurs idées* » Pauvres pygmées ! ils se croient égaux aux géants lorsqu'il ]eur arrive

de dérober une étincelle au soleil de leur grande intelligence. Les sages universels, les prophètes inspirés, les grands hommes choisis et envoyés par Dieu que les siècles produisent d'&ge en âge, travaillent pour l'humanité en général, et embrassent dans leur vaste pensée le passé et l'avenir. Leurs idées sont détachées des choses d'aujourd'hui, des choses ordinaires. C'est d'eux que découle la source primitive de la science universelle. Le poète qui ti'est pas national, n'est pas pour cela cosmopolite. Le philosophe qui ne crée pas une école spécialement nationale, n'est pas par cela même fondateur d'une école politique, humanitaire. Si sa tliéorie conduit à des résultats pareils à ceux que nous avons signalés, il n'est pas un philosophe, il n'est pas un véritable sage, trop fréquemment il est un fondateur de système, comme il y en a tant. Un esprit qui n'est que superficiel, ne comprenant pas le génie supérieur, saisit quelques sons de sa parole et les accommode à ses pensées étroites.

Les pygmées politiques eux-mêmes regardent le Christ comme le fondateur d'une école politique. Et ils abaissent celui qui a révélé la science à toute l'humanité, au point de dire qu'il a apporté des idées pour servir de base à une secte; ils font de celui qui a proclamé les plus grands principes de la vérité et de la morale, qui a fait comprendre au monde les lois naturelles , un inventeur de systèmes! Ils ont monstrueusement faussé l'enseignement du Christ dans ses applications et ils en appellent à lui lorsqu'ils veulent établir des théories étranges nées dans leurs cerveaux troublés du sang qu'y fait affluer la fièvre de la passion. Le partisan des rêves sociaux appelle le Christ un socialiste , celui du communisme dit qu'il était communiste, l'égoïste cosmopolite le nomme un humaniste!... Enfin tandis que les uns regardent le Christ comme le modèle du démocrate, les autres soutiennent qu'il était monarchique et qu'il tolérait même le despotisme !

Voilà donc les idées! voilà donc la raison de la populace instruite ! et de pareilles gens dirigent l'humanité !

Si l'on a déduit de pareilles conséquences de l'Évangile, que ne peut-on faire sortir de folles théories?

Les principes des réformateurs sociaux tournés vers les idées individuelles, enfantèrent l'humanisme cosmopolite, doctrine qui a la prétention d'organiser l'humanité politiquement. Au lieu de s'appeler humanitaire, cette école devrait plutôt s'appeler un thérîonisme, mot venant de grec O^p-oif (animal).

Une extrémité en appelle toujours une autre. Le fanatisme enfante l'athéisme, après l'athéisme revient le fanatisme; le des- 'potisme appelle la licence, la licence appelle la l^annie,et. cette vérité se reproduit toujours dans les relations sociales. L'ouvrage de Max Schmidt, écrivant sous le pseudonyme de Max Stirner, nous prouve combien les théories des socialistes, conununistes et autres, qui ont pour but l'unité universeUe, sont impraticables et conduisent forcément, comme dernier résultat, au despotisme.

Lorsque les idées socialistes se popularisèrent en Europe, Max Schmidl rêva Yémancipatim individuelle. Voyons comme l'individualité surveille ses droits! A la place de l'absolutisme de l'humanité, il s'efforce d'établir la suprême autorité du moi (des Ich), V autonomie individuelle.

Regardons comme il est allé loin en voulant se délivrer du joug qu'on voulait lui imposer sous prétexte de liberté universelle. Voici le résumé de son système :

L'absolu de Stirner n'est pas le moi général, mais le moi individuel, non l'homme en général, mais l'homme déterminé, défini particulièrement, unique, en un mot, le moi :

« Moi, je vis comme être particulier, un et unique absolu, je vis non pour réaliser les idées que me dicte celui-ci ou celui-là, non pour suivre une vocation qui m'est étrangère et que je ne veux pas connaître, mais je vis comme la fleur dans les champs, seul pour moi-même; et mes relations avec le monde se bornent à employer ma vie pour mon propre usage. Tout mon être et toute mon existence sont contenus dans ce seul mot : tout pour moi (Eigenheit). Je suis d'autant plus libre que je puis me délivrer de quelque obligation; mais aussi d'autant plus moimême que j'ai plus de force personnelle, si je sais me commander à moi-même. Ainsi donc, je ne suis moi-même que par ma force et par mon pouvoir. Je suis soumis à mon pouvoir et en

même temps je suis possesseur du pouvoir, propriétaire de la force. Les sens ne sont pas mon unique propriété. Avant qu'ils existent, moi entier en moi-même je suis propriété, par conséquent ce ne sont pas mes sens qui peuvent me dominer, mais c'est moi qui dois les dominer, comme sachant me commander à moirmême. Je ne connais aucun ordre qui m'impose légitimement l'amour, mais j'aime- mon prochain, parce que l'amour m'est inné, parce que cela me plajt. »

Tqiat son système philosophique a poiu* but deux choses : renverser l'universalité de l'idée qui reconnaît les droits du genre sans les réaliser dans l'application aux espèces et aux individus; en second lieu réagir contre le communisme et le socialisme qui veulent établir la liberté sociale au préjudice des individus libres. (Voir Der Einzige und sein Eigenthum),

Il s'est trouvé des gens pour déduire de la théorie de l'amour deStimer, qui ne renferme rien d'immoral, le principe que l'amour du prochain est condamnable, et pour attribuer une telle opinion à Stimer! Il n'y a aucun moyen de lutter avec la mauvaise foi.

Des doctrines du socialisme et du communisme contre lesquelles Stimer a protesté si énergiquement, sont sorties une foule d'opinions confuses et parfois même révoltantes.

Bien que les trois théories sociales d'Owen, de Saint-Simon et de Fourier reposent sur des bases différentes, il y règne une complète unité de principes et de buts, mais il faut y distinguer les deux côtés : moral et matériel.

La théorie de la jouissance, ou le déchaînement des passions humaines, avait pour but de donner le bonheur à l'homme, autant que cela est possible, sans beaucoup d'eiïorts et de travail, et en cas de travail forcé, de le lui rendre agréable et conforme à son désir personnel. Par conséquent ce qui était une tâche de l'être raisonnable, la base principale de toute l'existence humaine, c'est-à-dire la libre abnégation de soi-même, l'acte de réfréner ses passions et ses mauvais penchants devient une cause de rupture des relations sociales, et l'individu, privé de la liberté, perd le mérite du sacrifice et de la victoire.

Toute responsabilité pour les mauvaises actions^ qui incombe naturellement à l'individu^ est mise sur le compte de la société. On voit aisément quel vaste champ fut ouvert aux passions des individus. Ces systèmes n'ayant établi ni des colonies d'asr sociations^ ni des phalanstères^ minèrent les fondements des 6ases réelles de la société, des familles et des nations, et portèrent des coups terribles aux lois naturelles et aux vérités historiques.

D'un autre côté, les théories» des réformateurs, comme connaissances économiques, ayant pour but principalement et presque exclusiveroeut l'amélioration d'une classe d'habitants, et particulièrement des industriels et des ouvriers, détournèrent l'esprit humain vers un seul point et enfantèrent des partis politiques extrêmes. Fourier croyait trouver les bases de la société dans des phalanges; Saint-Simon regardait les industriels et les ouvriers comme le soutien de l'humanité. Tous les trois s'occupèrent exclusivement de la classe ouvrière et prétendirent qu'ils travaillaient pour la société. Leurs successeurs dépassant leurs maîtres, ont poussé cette partialité plus loin. D'après le plan des réformateurs tout devait être transformé de fond en comble, savoir : l'industrie, la religion, les arts, les sciences, la vie publique et privée, en un mot, toutes les branches de l'activité humaine.

Les partisans de ces doctrines adoptant plus ou moins le plan en entier ou en partie, ne cherchaient l'instrument de leurs réformes que dans les ouvriers, ou, comme on dit généralement, dans le peuple. Par une étrange contradiction, ces socialistes ne voulaient pas voir l'ensemble de la société.

C'est là une des plus graves et, peut-être, la plus grave de toutes les questions de l'existence actuelle ; aussi, faut41 l'aborder avec une sérieme attention,

11 faut reconnaître qu'Owen, Saint-Simon et Fourier, ont une grande importance au point de vue pratique, et, qu'à cet égard, ils ont même rendu de grands services. Ce sont eux qui ^ ont suggéré ridée d'une organisation quelconque du travail, et, bien qu'ils aient restreint la volonté humaine, ils ont ouvert de nouvelles voies, par leurs conceptions, à réconomie sociale, Cepen-

dant de cette direction* des idées est sorti un amour partial, et je dirai presque passionné pour une seule classe, qui, enraciné chez quelques amis du peuple, a été préjudiciable aux autres parties de la société.

Je suppose qu'un homme, entièrement exempt de préjugés, et ne sachant rien de notre situation, arrive tout d'un coup en Europe, d'une autre partie du monde, et s'informe auprès « des amis de l'humanité. > de l'état moral et matériel des habitants : de leur réponse, il pourrait conclure qu'il n'y a, en Europe, ni misère, ni infortune, excepté cependant dans une classe, — : celle des ouvriers.

On pourrait dire que les ennemis des privilèges, n'ont fait que les transporter d'une classe à une autre; et en vérité j'en connais beaucoup qui accordent à cette classe des, privilèges effrayants.

Cet amour partial devient quelquefois si exclusif, qu'il va jusqu'à distinguer deux classes dans le peuole même, savoir : les ouvriers qui travaillent aux fabriques, et l<)s cultivateurs de la terre. Les premiers ont même beaucoup plus de protecteurs.

Cependant on sait bien que, dans presque tous les pays de l'Europe, un ouvrier gagne beaucoup plus qu'un cultivateur. Le premier se nourrit mieux, boit plus, dort plus longtemps et a un profit plus grand que le second, sans avoir à craindre la sécheresse, le mauvais temps, la grêle et le tonnerre. Le peuple des villes possède beaucoup plus de moyens d'existence que le paysan, et il est, au moral, bien au-dessous des tranquilles habitants de la campagne.

Il est résulté de cette division ( il ne faut pas oublier que je considère toujours la masse entière des habitants de l'Europe), et de cette prépondérance presque exclusive de l'industrie, que la science a fait de bien plus grands progrès dans cette branche que dans l'agriculture. Dans beaucoup d'États on n'a rien fait pour l'agriculture; et ce serait à croire qu'on la retient à dessein à l'état primitif, à l'état de nature. D'immenses territoires de l'Europe, sous la domination turque et moscovite, ne produisent peut-être pas le centième de ce qu'ils pourraient pro-

duire. Le commerce a, en général, à subir mille entraves, que lui imposent les autorités, et tout cela porte préjudice à la classe la plus nombreuse de la population, aux habitants des campagnes.

Les Moscovites qui sont actuellement riches en socialistes et en communistes, et qui font semblant d'aimer le peuple, ne veulent rien faire pour lui, parce qu'ils s'occupent beaucoup plus des habitants du Khokhand que de leurs nationaux.

Sans nier le moins du monde, que la position du peuple soit malheureuse,, dans toute l'Europe, je soutiens que ce n'est pas seulement ta classe ouvrière en général, tant industrielle que campagnarde, qui mérite notre sympathie, mais qu'il y a dans toutes les classes, dans tous les cercles de la société, un si grand nombre de malheureux soumis à tant de souffrances diverses, que leur totalité mérite au moins autant, sinon plus encore, d'attirer l'attention des véritables amis de l'humanité.

Voyez, sans aller plus loin, ces millions d'hommes de troupes régulières. Est-ce que le pauvre ouvrier envie le sort du soldat? Combien y a-t-il dans les comptoirs et bureaux de tout genre de ces malheureux écrivains, courbés sur un pupitre, douze ou dix-huit heures par jour pour gagner un maigre morceau de pain, qui leur suffit à peine pour faire vivre leur famille!... J'ai connu moi-même à Paris un employé, homme très-instruit, qui^ pendant vingt-sept ans, était sorti tous les jours à six heures du matin pour ne rentrer qu'à huit heures du soir; pendant ces vingt-sept ans, il avait toujours passé dans la même rue, et il ne connaissait pas celle à côté. Il me disait qu'il n'avait jamais le temps de parler à ses enfants, qu'ils avaient grandi chez lui, et qu'il ne les avait presque pas connus. Ses appointements étaient de mille francs par an !

Il y a de ces manœuvres dans toutes les divisions et subdivisions du travail universeL Le nombre en est immense ! Et ils ne sont pas même comptés au nombre des ouvriers! Et les sciences sociales et économiques n'ont en vue qu'une seule classe. L'organisation du travail est devenue un privilège, une faveur accordée à une partie seulement de la population. Comment concilier

cda avec la prétention d'embrasser dans les réformes, tou la société? Qui trop embroase, nuU étreint Un sentiment si vague c si vaste, ne pouvait profiter, ni* à l'humanité, ni aux parties q la composent.

La direction partiale des sciences économiques, a enfanté des idées politiques exagérées, qui ont été corroborées par des principes puisés dans le socialisme. On a vu se former des partis qui devinrent la terreur des honnêtes gens, des hommes les plus libéraux. Ce sont ces partis, qui, marchant en apparence sous Fétendard du progrès, lui opposent en réalité une barrière infranchissable.

D y a, cela va sans dire, parmi les soi-disant amis du peuple, une foule d'imposteurs, qui cachent Tamour d'eux-mêmes sous ces belles apparences.

n faut, une fois pour toutes, distinguer le véritable amour du peuple, de ce qui en usurpe le nom, et les idées vraies, l'intention sincères d'aider au bien général, des oripeaux libéraux, dont s'affublent les ignorants et les pharisiens, pour tromper les esprits crédules.

Plus d'un système politique ayant pour mot d'ordre la liberté et le progrès, entre autres le socialisme et le communisme, leurre l'esprit d'idées démocratiques, tandis qu'il cache au fond le plus grand despotisme, celui de la force ou de la ruse. Tel prétendu démocrate porte le nom de démagogue, mot terrible pour plusieurs. Le mot ^/av^/A* veut dire envie de plaire au peuple et d'exercer sur lui une influence quelconque. On peut en venir à cette fin par de bons ou de mauvais moyens. Dans le premier cas elle n'implique rien de blftmable, et si elle poursuit le bien par, des voies licites, elle est même louable. Ce mot est donc trop général. 11 y a beaucoup de gens nommés démagogues qui sont de véritables démophages (des mangeurs de peuple). Le résultat de leur action et de leurs agitations politiques ne peut être que la démomanie, c'est-à-dire la fureur populaire.

Quelques autres, ne pensant qu'à eux-mêmes, trompent le peuple en le flattant. Appelons -les des démocopes {i^wdxoç flatteur du peuple), et donnons à leur art méprisable le nom de

démapagief c'est-à-dire l'art de tendre des pièges au peuple, (««7Y, piège). 11 faut donc bien distinguer les démocrates et même les démagogues des démopages et des démocopes, et en général de tous les démophages.

Le socialisme, considéré par plusieurs comme le plus haut degré du progrès, en est au contraire la plus terrible négation : c'est le retour de la société à l'état primitif. Si Ton pouvait réaliser tous les rêves çt tous les désirs des socialistes ainsi que des communistes, la société reviendrait à l'état sauvage. Ensuite les plus forts, les plus capables ou les plus rusés grandiraient et domineraient les plus faibles; les luttes du passé recommenceraient. Dans quelques centaines d'années l'humanité arriverait enfin à l'état actuel. Est-elle donc destinée à cette ronde infernale?

Je cite ici les principales opinions des démophages qui ont tiré leur origine des principes déjà mentionnés.

« J'admets sans discussion la divinité de Jésus-Christ. Jésus- Christ est le prince des communistes (Cabet) Dans tout pays,

le peuple doit exclusivement se composer d'ouvriers. Il ne doit pas y avoir de pouvoir exécutif, mais un exécutoire sous la direction de la Représentation nationale. Les Exécuteurs, pour empêcher la corruption, ne doivent être ni mieux nourris, ni mieux logés personnellement qu'aucun autre citoyen. » (CabeL — Voyage en Icarie, ch. xxvi, p. 199. — Exécutoire.)

Prenant en main le glaive de la critique, Proudhon fondit sur les socialistes, les communistes, les républicains et les démocrates de toutes couleurs et de toutes nuances. (Voy. Système des contradictions économiques ou philosophie de la misère,)

Il commence par dire : La propriété n*est qu'un moyen de ruiner le faible par le fort; la communauté des biens n'est qu'un moyen de ruiner le fort par le faible. Et comme le mal est selon lui également grand de part et d'autre et qu'il cherche l'égalité et la justice, il imagine un moyen de concilier ces deux extrêmes.

La conclusion d'un tel raisonnement est claire comme le jour. Puisque la propriété est nuisible 3t que la communauté des biens est encore pire, rien n'appartient donc au peuple, et le gouver-

nement a le droit de disposer de tout. Dei^otisme tel qu'il n'y en eut jamais sous le soleil.

Proudhon le savait bien et il croyait avoir trouvé le moyen d'y remédier. Lequel? Nous allons voir.

« Les inconvénients de la communauté, dit-il dans son ouvrage Qu'est-ce que la propriété? sont d'une telle évidence, que les critiques n'ont jamais dû employer beaucoup d'éloquence pour en dégoûter les hommes. L'irréparabilité de ses injustices, la violence qu'elle fait aux sympathies et aux répugnances, le joug de fer qu'elle impose à la volonté, la torture morale où elle tient la conscience, l'atonie où elle plonge la société, et, pour tout dire enfin, l'uniformité béate et stupide par laquelle elle enchaîne la personnalité libre, active, raisonneuse, insoumise de l'homme, ont soulevé le bon sens général et condamné irrévocablement la communauté Les communautés de l'Église

priiftitive ne purent aller jusqu'à la fin du premier siècle et dégénérèrent bientôt en moinerie. Dans celle des Jésuites du Paraguay, la condition des noirs a paru à tous les voyageurs aussi misérable que celle des esclaves, et il est de fait que les bons pères étaient obligés de s'enclore de fossés et de murailles pour empêcher leurs néophytes de s'enfuir. Les Babouvistes... sont tombés par l'exagération de leurs principes. Les Saint-Simoniens, cumulant la communauté et l'inégalité, ont passé comme une mascarade... Dans le Communisme, la communauté est propriétaire, et propriétaire non-seulement des biens, mais des personnes et des volontés. C'est d'après ce principe de propriété souveraine que dans toute communauté le travail, qui ne doit être pour l'homme qu'une condition imposée par la nature, devient un commandement humain, par là même odieux; que l'obéissance passive, inconciliable avec une volonté réfléchissante, est rigoureusement prescrite;... que la vie, le talent, toutes les facultés de l'homme sont propriété de l'État, qui a droit d'en faire pour l'intérêt général tel usage qu'il lui plaît;... que le fort doit faire la tâche du faible; le diligent celle du paresseux, bien que ce soit injuste; l'habile celle de l'idiot, bien que ce soit absurde; que l'homme enfin, dépouillant son moi, sa

spontanéité, son génie, ses affections, doit s'anéantir humblement devant la majesté et l'inflexibilité de la commune... La communauté est oppression et servitude. »

Cette appréciation est si juste que tout homme de sens l'approuvera. Continuons.

Dans son désir de transformer complètement la société, Proudhon ne se contente pas d'avoir rompu les liens sociaux, il cherche à détruire de fond en comble tout ce que l'homme possède en lui-même, il veut l'amener à un état de néant complet. C'est, selon son expression, une purification de l'âme au moyen du scepticisme : « Je prépare votre âme par cette puriGcation sceptique. y>

Il voit le mal dans l'ordre social et prétend que l'origine de tout mal est Dieu.

Le premier devoir de l'homme libre est, — d'après Proudhon, — de bannir de sa pensée et de sa conscience toute idée de Dieu : m Le progrès de la liberté exige que le nom de Dieu, ce nom depuis si longtemps le dernier mot du savant, la sanction du juge, l'espoir du pauvre, le refuge du coupable repentant, soit livré aux mépris, aux malédictions et aux huées des hommes . »

<K S'il est un être qui avant nous et plus que nous ait mérité l'enfer, il faut bien que je le nomme, c'est Dieu... Dieu, c'est la sottise et la lâcheté; Dieu, c'est l'hypocrisie et le mensonge; Dieu, c'est la tyrannie et la misère; Dieu, c'est le mal... Dieu! retire-toi ! car dès * aujourd'hui, guéri de ta crainte et devenu sage, je jure, la main étendue vers le ciel, que tu n'es que le bourreau de ma raison, le spectre de ma conscience. »

11 est évident qu'on a cherché ici des phrases à effet. Voilà ce qui donne gloire et profit.

II. dit plus loin : « De ce que dans la Providence nous ne puissions point reconnaître Dieu, s'ensuit-il qu'il n'existe réellement pas? s'ensuit-il que la fausseté du dogme de l'existence de Dieu soit démontrée? Hélas non! le vrai remède pour tuerie fanatisme consiste, selon moi, à démontrer à l'humanité que Dieu, si même il existait, serait son ennemi. Si ma réconciliation avec Dieu était jamais possible, ce ne. serait pas de mon vivant, et

elle n'arriverait que par la complète destruction de mon être. » On voit partout que Proudhon ne peut pas trouver de preuves suffisantes pour nier l'existence de Dieu^ mais il veut à tout prix en chasser l'idée loin de lui.

Cette instabilité d'opinion est le caractère principal de tous les ouvrages de cet écrivaiii qui^ par sa témérité, a fait tant de bruit dans le monde. Quiconque a examiné les produits de son imagination en délire, verra facilement qu'il n'a rien inventé et qu'il ne savait pas ce qu'il cherchait. Ainsi par exemple, dans son œuvre posthume sur les Évangiles, il affirme à la page ii, avec certitude, que Jésus naquit à Nazareth, et à la page 13 il dit : « Jésus naquit à Nazareth, selon toute probMlité. » D'après Proudhon, le Christ était socialiste. A propos du baptême que Jean donna à Jésus, Proudhon s'écrie : « Jésus se socialise. » (P. 18.) Selon lui, le royaume céleste, annoncé par Jean-Baptiste et proclamé par le Christ, n'était autre chose que la révolution soeiale. Il dit dans ses notes : « Jésus n'est pas venu changer la Loi, mais l'accomplir. Cela veut-i) dire qu'après lui il n'y ait à espérer aucun perfectionnement? Qui oserait le soutenir? Jésus a laissé intactes, au point de vue de la démonstration, toutes les grandes questions sociales, il nous reste donc à les résoudre scientifiquement. Le Christ procédait par affirmation. 11 s'agit donc maintenant de prouver et de contrôler l'exactitude de ses afQrmations. La raison et la morale ont-elles donc dit leur dernier mot? Évidemment non. Il y a par conséquent quelque chose à faire après le Christ. Dieu, en nous donnant des règles de morale par Moïse et par Jésus-Christ, nous a laissé le soin d'en approfondir le sens. Ainsi, loin de déchoir, Jésus ne peut qu'être glorifié de plus en plus, s'il ne s'est point trompé, par l'étude des sciences morales et politiques, t» Évidemment, Proudhon insinue qu'il faut le mettre lui-même au-dessus du Christ, qu'il place presque au même niveau que Socrate. Il est persuadé que ses théories sociales sont le perfectionnement des lois du Christ, qu'elles en sont la solution scientifique. II pense que le Christ a pu se tromper, mais lui ne s'est pas trompé.

Quels préceptes et quels conseils nous a donclégués Proudhon

« Je voudrais encore, pour fixer tout à fait votre jugement, cher lecteur, vous rendre l'âme insensible à la pitié, supérieure à la vertu, indifférente au bonheur; mais ce serait trop exiger d'un néophyte ! Souvenez-vous seulement et n'oubliez jamais que la pitié, le bonheur et la vertu, de même que la patrie, la religion et l'amour, sont des masques. » Cela lui semblait être le plus sûr moyen de purifier l'esprit et de le mettre à même de porter un jugement convenable. Il se raille impudemment de la pitié, de la fraternité des socialistes.

Aller plus loin que Proudhon est chose impossible. Ce qui m'étonne, c'est qu'il n'ait pas publié, pour plus d'originalité, un décalogue contenant les commandements suivants : « Adorez les idoles. Parjurez-vous. Ne respectez ni père ni mère, et ainsi de suite. » Ce serait le résumé du radicalisme social. Cette idée ne lui est sans doute pas venue à l'esprit; mais il a dit la même chose en d'autres termes.

Si Proudhon, en donnant ces conseils et en établissant ces droits était de bonne foi, et avait l'intention réelle d'améliorer le bien-être de la société, je m'étonne qu'il ait oublié que l'abaissement de la nature humaine et la destruction de tous les sentiments, en un mot, les crimes les plus horribles existaient depuis longtemps sans ^es conseils.

En partant du principe de ses idées sur la propriété, Proudlion confesse qu'il n'est ni monarchiste, ni républicain, ni aristocrate, ni démocrate, mais anarchiste dans toute l'acception du mat. L'idéal d'un pays libre est l'anarchie complète. Chacun doit vivre pour soi et ne penser qu'à soi. La religion, invention bonne pour les enfants! La moralité, convention et convenance! Voilà l'application définitive et pratique de la théorie de ce sage. Voilà toute sa doctrine.

Si l'on pouvait admettre qu'il écrivait sérieusement (or, il est permis d'en douter, puisqu'il dit lui-même qu'il commença par le paradoxe, qu'il rencontra ensuite ce paradoxe à chaque pas, et qu'il finit par des paradoxes), si l'on ne supposait pas qu'il avait résolu de se railler ainsi des hommes, et d'essayer jusqu'à quel point peuvent aller la sottise et la passion humaines, on serait

étonné de voir qu'il ne craignît pas le ridicule en établissant des contradictions même dans ses absurdités. Car enfin^ Tanarchie implique le socialisme et le communisme qu'il attaquait. Et luimême était le roi de tous ceux qu'il condamnait.

On voit qu'il connaissait les hommes et ne craignait ni la raillerie ni l'accusation de folie^ puisqu'il a encore des partisans à l'heure qu'il est.

Le pays qui s'approche le plus de l'idéal de Proudhon^ est actuellement l'empire moscovite. Là la forme du gouvernement n'est qu'une /brme. Ce qui règne en eiïet, c'est l'anarchie la plus complète, dont le résultat naturel est la division de la population en deux classes : les oppresseurs et les opprimés. Les premiers gouvernent à leur fantaisie. Tous les éléments y sont mêlés ensemble, suivant les conseils de Proudhon. Il n'y a ni monarchistes, ni républicains, ni aristocrates, ni démocrates : tous sont anarchistes. Celui qui est aujourd'hui aristocrate, peut être demain démocrate, et réciproquement, suivant les besoins et les circonstances. Ainsi, par exemple, l'empereur lui-même, bien qu'il porte le nom de monarque, est cependant socialiste et communiste. Il en est de même de son frère, le grand-duc Constantin, de Milutine et de bien d'autres. <•

Dans les classes inférieures de la société moscovite, un démocrate libéral et même républicain est en même temps monarchiste, parce qu'il se sacrifie pour son tzar. L'histoire ne nous présente*nulle part une pareille fusion des idées les plus contradictoires. C'est le seul exemple au monde. Pour définir les idées politiques des Moscovites, il n'y a pas d'autre mot que le Proudhonisme,

La classe supérieure de ce gouvernement anarchique, c'est-àdire celle qui est mise en haut par force, accomplit à la lettre les préceptes de son législateur. Les Moscovites purifient leur âme. Ils la rendent donc « insensible à la pitié et supérieure à la vertu, » mais ils ne sont pas a indifférents au bonheur. » a Ils se souviennent et n'oublient jamais que la pitié, l'amour, la religion, de même que la patrie sont des masques. » Ils en donnent des preuves tous les jours, et ont même dépassé les espé-

rances de Proudhon par leur conduite envers les Polonais.

a Pour moi^ dit Proudhon^ j'en ai fait le serment^ je serai fidèle à mon œuvre de démolition^ je ne cesserai de poursuivre la vérité à travers les ruines et les décombres. Il faut que les mystères du sanctuaire d'iniquité soient dévoilés^ les tables de la vieille alliance brisées^ et tous les objets de l'ancien culte jetés en litière aux pourceaux. »

Il s'est écoulé un quart de siècle depuis que ce nouvel Attila écrivait ces paroles. Tout est déjà réalisé. Ce qui était révéré autrefois : les liens de parenté^ la tranquillité du foyer^ la patrie, la nationalité^ le droit, la liberté^ la probité J 'honneur, la discrétion, la vérité, la pitié, la justice, le respect de la propriété d'autrui, le crédit, tout enfin est jeté en litière aux pourceaux.

Les gouvernements alliés ont accompli l'œuvre de la destruction. Des anciennes croyances il n'est resté que des débris. Sur ces ruines fumantes se dresse la Moscovie, le glaive d'une main, la torche de l'autre. Sur sa poitrine est écrit ce mot en lettres de feu : La jeune Russie (MolodajaRossija).

Quelques tisons fument-ils encore çà et là sur le lieu de l'incendie, quelques flammes des idées premières s'élancent-elles de temps en temps de dessous la cendre, vite ils les étouffent, ils les éteignent avec crainte, avec la précipitation d'un satan qui ne peut croire à sa victoire, à l'avènement de son règne, à la destruction universelle. La moindre lueur les effraye, la moindre voix un peu hardie qui s'élève du bûcher de l'humanité vaincue les remplit de terreur. Etouffons vite le reste! crient les meneurs; vite, exterminons ces derniers vestiges! Aux gémissements des victimes évanouies et agonisantes se mêlent les cris confus de la folie, de l'horreur, du désespoir, de la fureur : « A bas les trônes! » crient les uns. — a A bas le peuple! » crient les autres. Régnent les tyrans! Règne le terrorisme! Vivent les ténèbres! Vive le crime! Vive le néant! Vive l'esclavage! Vive le désordre ! Nous ne voulons ni trône, ni peuple, ni église. Périsse Dieu ! Portons un toast à Satan ! d

De l'Atlantique à l'Oural, de la Baltique aux colonnes d'Hercule ce n'est que vacarme, fracas, tumulte; on n'entend que les

cris épouvantables des vainqueurs, et les gémissements encore plus épouvantables des vaincus.

Dans cet effroyable tumulte, on ne peut distinguer la voîx du démon vainqueur de celle de Tange de la liberté.

Récemment encore, du fond de la Moscovie s'élevait une voix criant : « Mort et massacre à tous ! Tout est mensonge, tout est sottise, depuis la religion qui nous ordonne de croire dans on ne sait quel Dieu, qui n'a jamais existé, jusqu'à la famille. Dieu est le produit d'un égarement de l'imagination ; les sots croient à la famille. Le commerce, c'est le vol organisé. Que la Révolution prenne le dessus, une révolution meurtrière, sanglante et implacable! Vive Pugatchef! Des torrents de sang vont couler. Des milliers de victimes innocentes périront. Mais nous en saluerons avec joie l'avènement. Nous avons approfondi l'histoire de l'Occident, et cette étude a porté ses firuits. Maintenant nous serons plus raisonnables, non-seulement que ces impuissants révolutionnaires de Tannée 4848, mais même que les grands terroristes de 1792, et nous ne serions pas effrayés quand il coulerait trois fois plus de sang que n'en ont versé les Jacobins de 4793. La propriété foncière est abolie, la propriété mobilière rendue viagère. L'Etat sera l'héritier universel. Chaque propriétaire, sans exception aucune, devra être membre d'une commune rurale. Il sera libre de labourer la terre ou de l'afTermer. Toutes les quelques années, un nouveau partage des terres aura lieu par le tirage au sort. Chaque commune a un pouvoir judiciaire et pénal. Les ateliers de travaux publics seront sous la direction des élus de la commune. Les magasins et les boutiques seront dans les mains du gouvernement. Tous les produits du sol et de l'industrie devront être vendus selon leur valeur réelle et non pas aux prix fixés par les marchands. L'éducation des enfants appartiendra au gouvernement. Les femmes jouiront de tous les droits civils et politiques à l'égal des hommes. Le mariage est aboli comme institution immorale. La famille est abolie, parce qu'elle contrarie le développement de l'homme et s'oppose à la suppression de la propriété. Les couvents sont abolis, et tout ce que les églises possèdent ou renferment dans leurs murs, sera vendu au marché

public au profit de TEtat. La forme du gouyernement est une République fédérative. Le parti rëvolutionnairey pour organiser de la sorte le pays, devra prendre la dictature et ne se laisser arrêter par rien. Les élections des représentants à l'assemblée nationale s'accompliront sous l'influence du gouvernement, qui emploiera aussitôt les moyens nécessaires pour prévenir l'adoption des candidatures de partisans de l'ancien ordre de choses, s'il en était encore resté en vie quelques-uns. Le destin a laissé à la Russie l'honneur de mener à bien le grand œuvre du socialisme. Quand nous nous écrierons : « Aux haches ! » Que chaque homme du peuple saisisse sa hache et frappe à droite et à gauche quiconque refusera de crier : « Vive la République russe, démocratique et sociale! » Qui n'est pas avec nous est contre nous. Quiconque est contre nous est notre ennemi. Et nous, nous sommes résolus à exterminer nos ennemis par tous les moyens possibles. Tel est notre programme (i). »

Les voilà donc, ces amis de la liberté et de la fraternité, ces gens instruits ! ! !

Un des journaux moscovites les plus sérieux raisonne ainsi dans le même sens, en employant seulement une autre forme : « Il y a des théories très-bien conçues, mais qui ne peuvent toujours s'appliquer à la vie pratique de chaque individu ou de chaque nation. Au rang de ces utopies se place le prétendu principe des nationalités ! » (Alors il faudrait admettre, avec l'auteur de cet article, que la nation n'existe pas, qu'elle n'est qu'une

(1) J*ai tiré textuellement ces extraits de l'ouvrage du prinoe Dolgoroukoff, le Véridiqxie, 1. 1, n® 2; Bruxelles, 1862. Le pnnce DolgoroukofT, qui déplore cette aberralioD, appelle avec raison les membres de cette coterie et les auteurs du programme des Echappés fie l* hospice des fousl C'est une chose triste et épouvantable qu'il y ait en Europe des gens se trompant eux-mêmes et voulant se persuader que les partisans de pareils principes sont peu nombreux. J'ai la certitude qu'il n'y a aucun pays où il n'y en ait au moins quelques-uns. Du reste, ce programme a déjà été exécuté pendant rannée 1863 en Pologne où on massacra les Polonais à droite et à gau^ che, pour cette seule raison qu'ils criaient : « Vive la liberté! vive la nationalité ! » Les années suivantes, Milutine et ses collègrues ont exterminé les Polonais par tous les moyens possibles.

idée? Par conséquent^ le principe de l'individualité est aussi une utopie? et la personne, l'individu n'est aussi qu'une idée? Je ne sais quelle logique est en vigueur dans l'empire moscovite, mais dans le monde entier il n'y a qu'une logique. C'est une science universelle, cosmopolite. Pourquoi l'adversaire des nationalités crée-t-il une logique nationale? Est-ce aussi pour l'appliquer à la vie pratique d'un certain individu?)

(c Le principe des nationalitéiï, continue l'auteur socialiste, est fondé dans sa signiGcation primitive sur les raisons les meilleures et les plus justes. Sa mise en pratique parait, au premier coup d'oeil, être la chose du monde la plus simple, et les tendances de ses partisans semblent, pour un observateur superficiel, être les pins honnêtes. Mais hélas! tout cela n'a qite l'apparence, et la réalité est tout autre. » (Ce n'est pas une apparence pour l'auteur, mais pour lui, c'est bien une certitude que tendre à l'indépendance est un crime.)

«Le principe des nationalités est^ compréhensible et pratique dans l'état primitif des nations appelé encore l'état patriarcal, lorsque la tète de la famille ou 'de la tribu est toute-puissante dans son cercle. C'est de cette manière que se sont formées les premières sociétés, les premières nationalités. Mais ensuite, les rapports sont devenus de plus en plus compliqués, » (Qui les a compliqués, si ce n'est ceux qui ont écrasé les nations!) « La force matérielle ou morale d'un peuple a pris le dessus sur les autres. » (Oui, et cela a été si avantageux, que l'auteur libéral veut conserver celte force et surtout la force matérielle !)« Une race en a conquis une.autre. » (On veut en conclure sans doute que cela doit durer ainsi !)

«Aucune grande race n'a agi et n'a pu agir suivant le principe de la nationalité. » (Où l'auteur a-t-il pris cela? et les Allemands?) «Sur le globe entier il n'y a pas un seul pays qui soit habité exclusivement par une race pure. » (Est-ce une raison pour qu'une race dévore l'autre ?) « Chaque race puissante se rend maltresse de la plus faible. » (Oui, par le droit de Satan.) a Le résultat d'une pareille action ou la conséquence logique d'u» tel ordre dech$ses fût l'établissement de grands Etats,» (je le crois bien !) « et de peu-

pies composés d'éléments hétérogènes et liés cependant par des ifUéréts communs, » (Mais si, par exemple^ l'auteur veut être fidèle au czar et envahir la propriété d'autrui, et s'il s'en trouve un autre qui ne le veuille pas, les intérêts ne seront plus com" muns,)

« La tentative, dit plus loin l'auteur qui s'oublie lui-même, la tentative de rompre une pareille union des peuples est un aime. Le principe des nationalités, bien que naturel en lui-même, est impraticable dans la situation actuelle des grandes puissances. » (Ah ! et dans la situation des puissances secondaires, il est donc praticable ?)

« Il est facile de s'imaginer quel aspect présenterait l'Europe au cas où on y appliquerait le principe des nationalités. Prenons, par exemple, la France, qui est le berceau de ces fausses théories et de toutes les utopies politiques, n (Pourquoi donc l'auteur a-t-il été puiser dans ce berceau le socialisme pour se l'approprier?) « Nous voyons que la population de la France se divise en différentes races : les Basques, les Bretons, les Allemands d'Alsace et autres qui parlent des dialectes différents et ont des mœurs différentes. » (L'auteur tombe dans l'enfantillage. Qui parle des provinces et des dialectes? 11 ne s'agit pas des provincialismes, mais des nationalités, ni des dialectes et des patois, mais de la langue.)

« A ce mot d'ordre de nationalité, l'Ecosse et l'Irlande pourraient bien lever l'étendard de l'insurrection, » (Pourquoi pas ? C'est ce qu'elles ont déjà fait souvent), « de même que la Bretagne, la Bourgogne, d (ce sont des provinces qui n'ont jamais pensé à se séparer de la France) « la Norwége, v> (elle jouit d'une liberté e^ d'une autonomie complètes) a et une multitude d'autres pays. »

« Si Ton appliquait le principe des nationalités à l'ordre actuel des choses et au système des Etats européens, alors au lieu de l'ordre se produirait le chaos, au lieu de la paix nous aurions l'anarchie. » (Mais le premier anarchiste, le premier destructeur de la paix, c'est l'auteur qui soutient la force brutale et en propage l'autorité.) n faudrait diviser tous les Etats en parties minus-

culcs, et Ton verrait revenir les temps fameux des petits princes souverains^ de l'arbitraire et du droit du plus fort. » ^L'auteur pense sans doute que le droit du knout^ de la potence^ du glaive et de la hache est meilleur que celui du plus fort.)

a L'intérêt de toutes les nations est de s'approprier et de faire entrer dans leur sein toutes les autres nationalités. » (C'est l'intérêt des voleurs et des brigands de s'approprier et de faire entrer dans leur poche la propriété d'autrui^ prise par ruse ou par force. Mais si les peuples veulent se confédérer, ils se réunissent de leur propre gré comme^ par exemple^ des Allemands et des Italiens l'ont fait en Suisse.)

« Le temps viendra où tout le monde se convaincra que l'initiative partie des bords de la Seine, pour provoquer la question de nationalité n'a en vue que des buts égoïstes. Il commence à être temps de renoncer aux utopies nuisibles et d'entreprendre un travail utile. Chaque homme, comme membre de la société, doit regarder la vie au point de vue pratique et ne pas se plonger dans l'idéal. Quels résultats a amenés en France cette lutte acharnée pour la réalisation de vains rêves? Elle lui adonné la dynastie des Bonaparte!... » (Si c'était la dynastie des Holstein-Gottorp, les choses seraient bien plus pratiques et bien plus utiles!)

« Malgré la répulsion qu'on nous témoigne, nous suivons notre chemin et nous ne le quitterons pas, en dépit des efforts de nos ennemis. » {Nouvelles de la Bourse, année 1865.)

C'est la paraphrase du programme cité plus haut. Le journal moscovite dont on m'a communiqué cet extrait est un journal ofGciel.

Voyez comme Voltaire, Saint-Simon, Frédéric II, Bismarcks Metternich, Proudhon, Alexandre II, Milutine et leurs pareils se rencontrent sur le même terrain!

Il n'y a qu'un enfant, un ignorant ou un esclave qui ne comprenne pas que l'ennemi le plus terrible du despotisme, est la question des nationalités.

Pour terminer cette discussion déjà trop longue sur le socialisme, il ne sera pas hors de propos de citer les paroles prononcées publiquement par des libéraux dans une grande assemblée

» Nous sommes révolutionnaires, socialistes et athées. 11 faut pour toujours en unir avec cette morale -clu'étienne ! » (Jacquelard).

« Dieu, — c'est le mal. La propriété, — c'est le vol. » (Lafargue.)

« Jurons haine à la bourgeoisie et à la noblesse, haine aux capitaux, le droit au travail, non ! — aux travaillem^. Choisissons entre l'homme et Dieu. » (Casse.)

ce Le lieu de notre rendez-vous, est le champ de bataille. Je ne dirai qu'un mot : aux armes! » (Loisson.)

(i 11 y a un congrès que nous voulons accélérer de toutes nos forces. Il se réunira dans la rue; nos fusils publieront le vote décisif.» (Jacquelard.)

«Nous ne reconnaissons aucun pouvoir, même le pouvoir de Dieu, — nous ne reconnaissons que la force. » (Tous : Oui, oui.)

Pauvres gens!... Qui donc tient jusqu'à ce jour l'humanité dans les fers, si ce n'est la force? (Cotigrés international des étudiants à Liège et à BruxeUes, convoqué à la lin d'octobre et au commencement de novembre 1865, pour répandre les idées « progressives, » )

Qu'est-ce donc que tout cela? Le chaos!... Quels sont donc les alliés qui se présentent pour Uvrer bataille aux despotes ? Contre qui faut-il commencer la lutte? Où sont les despotes et où sont les champions de la liberté? Quelles bases donner à la révolution ? Quels principes faut-il adopter, quel but faut-il poursuivre? Avec qui se réunir et agir?... Dans cette immense quantité de partis, qui ne méritent ni foi ni confiance, qui foulent aux pieds tout ce qui est saint, dans cet abime infernal d'idées contradictoires, les uns dévoreraient les autres. Et nos héros luttant entre eux, poiu'raient être enveloppés d'un vaste filet, comme des moineaux qui se battent.

« Non tali auxilio nec defensoribus istis « Temputt eget »

{En., liv. II.)

OUBL EST LE PLUS GRAND OBSTACLE A lA LIBERTÉ ET A l'alliance DES NATIONS ?

Ceux qui parlent le plus de liberté et de progrès^ avanceat en même temps de telles absurdités, et discutent si misérable^ ment, que les gens qui exercent une influence sur l'organisation sociale, cherchent par tous les moyens possibles à maintenir le statu çuo.

Les gouvernements, pour empêcher un bouleversement dont la violence pourrait être également nuisible aux souverains et à leurs sujets, mettent en œuvre toutes les ressources du despotisme et se croient même justifiables. D'autre part, des libéraux et des patriotes des plus zélés craignent de contribuer au développement plus libre des rapports sociaux, en voyant les idées qui régnent dans la classe soi-disant éclairée. Récemment, un républicain ardent, homme d'action, partisan du libre progrès, dans toute Tacceplion de ce mot, après une longue lutte soutenue dans les journaux, écrivait ces paroles: « J'aime mieux l'oppression systématique des hommes d'Etat que le despotisme de l'ignorance et de la brutalité (i). » Il est parfaitement évident que dans tous les cas, dans l'arène du journalisme, comme sur le champ de bataille, dajis la vie publique comme dans la vie privée, quand on n'a qu'à choisir entre deux maux, la lutte est toujours plus supportable avec un homme de sens qu'avec un sot.

Des écrivains et des journalistes, s'abritant de l'étendard du progrès et de la liberté, souvent par légèreté ou par manque de réflexion, plus souvent encore par mauvaise foi et par spéculation, dans le seul intérêt de leur réputation, propagent des idées et donnent aux peuples des conseils soi^sant libéraux, et sans rien faire pour le bonheur des nations opprimées, ne font qu'eflrayer les habitants paisibles et éveillent chez les gouvernements comme

(1) « Lieber ein drûckendes SYstem von Staatsmaennern getragcn, « ais ein DespotismuB der Unwisaenheit und Brutalitst* »

chez les admirateurs de l'état actuel^la vigilance^ les précautions^ la réaction.

J'ai déjà mentionné les adversaires que rencontrent les nations qui tendent à recouvrer leurs droits. J'ai ici en vue une classe particulière de gens qui^ sans s'occuper de politique, exercent sur la destinée de la société l'influence peut-être la plus décisive. Je ne sais à qui donner la préférence à cet égard : ou aux propagateurs des idées fausses aussi nombreux dans les sphères officielles que dans les cercles d'une opposition insensée, ou à ceux qui^ en apparence occupés exclusivement de leurs affaires, ont des milliers de moyens de tromper l'opinion publique. Soit par leurs intrigues, soit par leurs manœuvres secrètes, ils minent les œuvres des travailleurs les plus assidus, ils discréditent les gens les plus honorables, et, liés ensemble par la communauté des intérêts, ils forment une puissance et une hiérarchie d'autant plus terrible, que leur pouvoir est plus caché. Je veux parler des marchands et des riches commerçants de tout genre.

Qui a jamais étudié cette immense fourmilière de gens pour lesquels le profit est tout? Leur mot d'ordre est le présent. Quant à l'avenir, ils n'y pensent que lorsqu'ils songent à gagner du temps pour remplir leurs, caisses. Il semble qu'ils s'inquiètent peu du sort de leurs enfants eux-ihèmes, à plus forte raison de celui de leur prochain. Leurs fils et leurs petits-ûls suivront la même route qu'eux. Les pères leur apprendront à croire à l'argent et à ne s'occuper de rien. Le commerce!... ce mot magique, cette pierre philosophale qui produit des millions dans un instant... Le commerce, appuyé sur la paix universelle, dussent les trois quarts de l'humanité périr de misère et de langueur, voilà l'alpha et l'oméga de la sagesse des marchands. Chaque mouvement en avant est pour eux un sujet de terreur.

Cette phalange ennemie de tout progrès intellectuel et de tout développement des droits de l'humanité se compose des banquiers^ des fabricants, des industriels, des rentiers, des maîtres d'hôtel et de tous ceux qui exploitent les passions humaines, qui fournissent les objets de luxe, qui parent le corps, satisfont l'estomac, qui élèvent, développent et perfectionnent la vie animale^

les seDs^ le matérialisme doré et parfumé au dehors^ mais au dedans sale^ hideux^ et allant jusqu'au cynisme le plus éhonté.

Les soi-disant savants poussent de toutes leurs forces dans cette direction, a II n'y a pas d'âme, r> s'écrient-ils. Insensés!... Aveugles ! Se sont-ils bien demandé où leur théorie conduirait la foule?

On criait jadis et quelques-uns crient encore aujourd'hui :« A bas les riches ! » Si Ton commence à crier : « A bas les marchands! à bas les commerçants! à bas ceux qui font naître le scandale et le luxe ! à bas ces tentateurs qui avilissent le peuple ! p Si la vengeance et l'exaspération se tourne contre eux, à qui en sera la faute?

EFFETS DE l'eSCLAVAGE DANS LA VIE JOURNALIÈRE

Je vais énoncer une opinion qui, en apparence, semble être un sophisme, mais qui, dans ma conviction, est une vérité psychologique et pratique.

La société est tellement opprimée par les idées, que dans chaque entretien journalier, et presque à chaque pas de la vie sociale apparaissent les traces d'une servitude universelle.

Les vices sociaux et les ridicules sont exposés dans les comédies, les satires, les nouvelles, les romans, les caricatures, et, malgré cela, les mêmes erreurs se répètent partout et toujours. Si on lit les romans avec tant d'avidité, si on court à la comédie, si on aime à regarder une caricature spirituelle, c'est que chacun y voit son portrait Qdèle et celui de son semblable. Si les vices et les ridicules humains sont toujours les mêmes depuis Aristophane jusqu'à Molière, Augier et Ponsard, depuis Juvénal jusqu'à Boileau, Balzac et Berthal, c'est que la société est l'esclave des gouvernements ou de la sottise, et plus souvent des uns et de l'autre. Les passions et la sottise gouvernent la société. Ces deux puissances grandissent comme des polypes, enlacent les nations tout entières, se répandent comme une peste, percent, rongent et décomposent l'organisme social. Dès le ber-

ceau^ les idées fausses circulent autour de nous comme les atomes innombrables qui remplissent l'atmosphère; elles entrent dans les poumons^ dans le sang, dans le cerveau, dans l'esprit, et se propagent de telle manière, acquièrent une telle autorité par tradition et ancienneté, que les excès les plus monstrueux, les absurdités les plus choquantes obtiennent droit de cité.

Écoutons la conversation de la première société venue« cornl>osée même de gens très-instruits; que de sottises sortent de leurs- bouches dans l'espace d'une heure? S'il arrive par malheur qu'une bêtise ait été dite avec esprit ou éloquence, c'est fini. I^a semence est jetée, elle a germé, elle croîtra.

De la logique, il n'en est pas question. Gomment la logique pourrait-elle trouver place lorsque des professeurs patentés forment la société^en lui débitant des absurdités sous une forme logique et sérieuse? De la science? Gomment des idées justes sortiraient-elles des connaissances acquises, quand les notions du vrai sont dénaturées à Tenvi dans les écoles et dans les salons? De la religion? de la moralité? Chacune des confessions, soi-disant chrétiennes, a sa ritournelle. Le protestantisme a tué dans l'homme l'action et le dévouement. Le catholicisme donne dispense des devoirs moyennant des prières, des chapelets et des confessions.

Si dans une pareille société il se trouve une personne supérieure aux autres par ses capacités, sa raison, ses connaissances acquises, la sûreté de son jugement, elle a l'air d'un sauvage égaré au milieu de gens civilisés. La triste position d'un tel homme en société se résume ainsi : ou il doit se taire, ou à chaque mot combattre contre tout le monde. Dans le premier cas il passe pour un sol, dans le second on lui reproche Vesprit de œntradiction. En aucun cas il ne peut avoir d'influence.

Cette inondation de sottises et d'erreurs ne saurait être arrêtée ni refoulée. Sa force est irrésistible, car elle s'appuie sur les masses qui précipitent et poussent en avant cet immense courant. Dans les conversations de chaque jour> la discussion à propos des choses ordinaires et des idées accessoires en apparence> mais ayant une signification plus profonde pour un esprit péné-

trant, ressemble au travail des Danaîdes, à la pierre de Sisyphe. Pour s'entendre il faudrait transformer le monde entier, recommencer son éducation. Que faire avec un homme qui raisonne sur les mathématiques supérieures sans connaître la table de Pythagore et qui soutient que deux et deux font cinq?

Telles pensées, telles actions. Des idées convenues sort la série d'événements journaliers dont se compose l'ensemble de la vie. La manière d'agir de l'individu, comme la manière d'agir de la société, est la suite des idées reçues. Dans la vie pratique sociale, la trahison s'appelle fidélité, l'orgueil prend le nom de dignité, la fierté désigne l'autorité, l'égoîsme est la modération, l'avidité s'appelle sens pratique, l'avarice se nomme économie, la prodigalité s'intitule libéralité, la timidité se qualifie de tact et l'insolence de courage; le libertinage n'est qu'un amusement, le mutisme prouve la raison, le bavardage indique l'esprit, la bigoterie marque la piété, le fanatisme passe pour religion, l'athéisme est le signe de l'émancipation de la raison. . . Qui comptera ces millions de sottises humaine^?... 11 faudrait écrire un dictionnaire spécial des expressions de la société. A défaut de cet ouvrage il est impossible de s'entendre.

Et que de bonnes intentions! Un vieux père ne met pas en possession d'une de ses propriétés son fils âgé de quarante ans : c'est pour son bien ; une veuve de cinquante ans, mère de six enfants, se marie avec un jeune homme de vingt ans : c'est pour le bien de ces enfants; un capitaliste prête de l'argent à son voisin à vingt-quatre pour cent : c'est pour son bien; un fabricant diminue le salaire des ouvriers : c'est pour leur bien; un maître opprime ses domestiques : c'est pour leur bien. C'est aussi pour le bien des pauvres que le domestique s'enivre et casse les glaces des riches; c'est pour le bien de l'Église chrétienne que le prédicateur catholique distribue des amulettes qui gardent du péché; c'est poitr le bien du peuple que l'orateur protestant lui enseigne qu'il n'y a pas de Dieu. Le rabbin attise la haine contre les chrétiens : c'est pour le bien de ses coreligionnaires ; le fonctionnaire torture un accusé poUtique : c'est pour le bien de la société ; le geôlier de la prison martyrise le détenu : c'est pour

son bien; la jeune fille fait souilrir l'amant qui l'adore : c'est aussi pour son bien.

Celui qui entre dans cette société avec des idées différentes éprouve le sort d'un merle blanc. « Il est convenu de n'appeler fous que ceux dont la folie ne s'accorde pas avec la folie du plus grand nombre. » (Fontenelle),

DE LA UODE

Peut-on oublier la mode quand on parle de la société? Ce dictateur, ce tyran tient la moitié de l'humanité dans une obéissance servile. Il faut avouer que la mode fut connue dans l'antiquité la plus reculée. Dans les tragédies d'Euripide, les femmes en font déjà l'objet de leur conversation. Les hommes n'avaient pas la liberté de ne point s'y conformer. Dans l'antiquité, les médecins et les philosophes portaient leur barbe. Ësculape, Platon et Diogène se distinguaient non-seulement par leur sagesse, mais aussi par leurs barbes magnifiques. C'était le plus bel ornement de l'homme. Les peuples d'Orient considèrent la barbe comme quelque chose de sacré. C'était une punition et un déshonneur de la faire raser. En Grèce, on ne commença à couper la barbe que sous Alexandre de Macédoine. Les Romains, tant qu'ils furent puissants, la laissaient pousser et en prenaient un soin tout particulier. La mode n'en disparut qu'au troisième siècle avant J.-C. Au temps de l'Empereur Adrien la barbe reparut, et on la porta jusqu'à Constantin le Grand. 11 est à remarquer que c'étaient les monarques qui influaient sur le costume des hommes. Il est à constater que la barbe disparaissait aux époques du plus grand despotisme. Les monarques, qui brisaient toutes les lois naturelles, ne pardonnèrent même pas à la barbe, qui était regardée par les anciens comme un signe de force. Pierre I*' commença à civiliser la Moscovie en défendant de porter la barbe. Nicolas I*' s'irritait lorsqu'il voyait une personne avec toute sa barbe. Plus d'un malheureux fut transporté en Sibérie pour avoir résisté à la haine traditionnelle des

tzars contre les cheveux où ils voyaient sans doute la force de Samson. Jusqu'à présent^ en Hoscovie^ le gouvernement persécute tous ceux qui portent de la barbe comme des libres-penseurs tréS'dangereux.

En France, le peuple imitait ses rois. Sous François I*% la mode était de porter de longs cheveux et une barbe courte. Le roi ayant été blessé à la tète, fut obligé de faire couper ses cheveux, et laissa pousser sa barbe. Aussitôt la cour entière , de faire couper ses cheveux et de laisser pousser sa barbe. Le reste suivit l'exemple de la cour. On déclara que ce n'était qu'un privilège réservé à certains dignitaires. La nature a donné de la barbe à tous les hommes; les gouvernements en on fait une question politique. Les plus grands despotes de France, Louis XIII et Louis XIY, ont publié des règlements relativement à la barbe. Depuis cette époque, la forme en a été variée à l'infini.

Un Espagnol introduisit au quatorzième siècle, les barbes postiches. Don Pedro lança contre elles un édit sévère en 135i.

Non-seulement les gouvernements séculiers, mais encore les papes s'occupèrent de cette grave question. Les conciles délibérèrent sur les barbes des prêtres, les uns leur permirent d'en porter, les autres prononcèrent l'anathème contre la barbe. Aujourd'hui le rasoir fait partie des instruments de la discipline ecclésiastique.

Qui croirait que la barbe a exercé une influence décisive sur les destinées de l'Église? Le patriarche de Gonstantinople , Bessarion, Grec d'origine, travaillait beaucoup à l'union de l'Église orientale avec l'Église romaine. Le pape Eugène lY sut apprécier son zèle, et lui envoya le chapeau de cardinal en 4439, après le concile de Florence. lYompé dans ses espérances, cet apôtre de la concorde et de l'unité ecclésiastique, sans cesser d'aimer sa patrie, embrassa le culte romain. Après la mort d'Eugène, les vertus de Bessarion lui assurfient presque le siège apostolique. Son élection pouvait amener l'union des deux cultes. Tous les votes étaient pour lui. Tout à coup Alanus, doyen du collège, soi-disant sacré, levant les yeux au ciel et joignant les mains,

s'écria : « Gomment ! cette barbe de bouc pourrait-elle être élue pape? Lui, qui n'a pas encore été tonsuré, serait notre cbef ? il serait placé à la tête de ceux qui portent une barbe courte?... » Ce fut assez. Les votes du conclave, « itispiré du Saint-EsprUy » se tournèrent tout à coup contre lui.

Il est inutile d'énumérer tous les ridicules et tous les écarts que la mode a fait naître. Il suffit de rappeler qu'à la fln du siècle dernier, on imitait les chiens et les tyrans dont le nom même inspire de l'aversion. Il y avait des coiffures à la chien barbet, à la TUus, ce qu'on pourrait encore pardonner ; mais il y avait aussi des coiffures à la Caracalla.

De nos jours encore, le beau sexe fait preuve d'un étrange courage, en suivant la mode de femmes dignes du plus grand mépris. Mademoiselle de Fontanges, maîtresse de Louis XIY, attacha un ruban (sa jarretière, dit-on) sur son front. Le roi en fut enchanté. Alors toutes les dames de la cour de se mettre des rubans au-dessus des yeux. La mode courut toute l'Europe, avec le nom de l'inventrice. Le genre de coiffure à la Ninon de Lettclos, à la Pompadour, etc, était encore très-en vogue , il n'y a pas

ien longtemps. Toutes les femmes savaient-elles quels noms elles affichaient sur leur propre personne?

L'envie de se distinguer par quelque originalité a été poussée jusqu'à un tel point, que les femmes les plus belles se sont transformées en monstres dans l'espérance de plaire. Qui ne se rappelle les coiffures à la Méduse? Dix ans sont à peine écoulés, et on a repris la même mode. Être échevelée, est synonyme d'être belle et d'avoir du goût. Ce qu'il y a de certain, c'est que cela donne un air malpropre... Et les chignons emprisonnés dans des filets qui ressemblent à la plique polonaise ! Et ces crinolines, ces ballons ambulants sur lesquels on a tant écrit!... Partout, dans les plus petits détails, la même tendance à aller contre la nature, et à enlaidir des formes charmantes. La décadence du goût apparaît à chaque pas. Mais les femmes vont souvent à l'extrême. Parfois, elles ont l'envie de se montrer dans le costume de nos premiers parents. C'est le signe du retour aux lois naturelles. Le Charivari avait bien raison de dire : « Il

y a si peu de robe, mais si peu, que cela ne wxui pas la peine dTen porter, »

Dans Tobservance de la mode, plusieurs hommes ont dépassé le beau sexe en courage. Pour ceci, comme pour tout le reste, il n'y a pas grande difTérence entre les modernes coryphées du monde élégant et leurs aïeux. Philippe le Bon, duc de Bourgogne, devint amoureux de madame de Bruges, qui avait les cheveux rouges, et qui, pour cela, était l'objet d'allusions et de plaisanteries sans fin. Le prince créa, en l'honneur de cette dame, l'ordre de la Toison d^or, le 10 février 1429. Plus tard, tout le monde brigua l'honneur d'obtenir cette décoration qui rappelait la victoire d'une heureuse beauté. L'ordre de la Jarretière a la même origine. En Angleterre on se le dispute. « Honny soit qui mal y pense. » Il faudrait dire : Honny soit qui y pense!...

Le libertinage de la cour de France inspira à quelques vieillards effrontés, ainsi qu'à de laides coquettes de cacher leurs cheveux gris et leurs rides au moyen des perruques et de la pour dre. Les jeunes filles les plus belles, toutes fraîches et vermeilles, suivirent leur exemple. Les jeunes gens les plus beaux ressemblaient à leurs vieux grands-pères. Etait-ce folie ou sottise?...

L'Europe vieillit en un instant. Les plus grands savants s'amourachèrent de leurs perruques. Le célèbre Buffon se faisait friser trois fois par jour.

Alexandre de Macédoine avait une épaule plus haute que l'autre, et paraissait un peu contrefait. Les flatteurs se tournèrent la taille à dessein, pour ressembler au moins en cela au héros. Deux mille cent ans après, Alexandre, tzar de Moscovie, se faisait bourrer de ouate le côté; les Moscovites, par attachement pour leur tzar, marchèrent bourrés de ouate comme des matelas. Napoléon I*' croisait les bras sur sa poitrine. Le dix-neuvième siècle a vu beaucoup de grands hommes aux bras croisés. L'Empereur François Joseph, réunit ses moustaches à ses favoris; dès lors, on ne put plus distinguer de l'empereur lui-même un chevalier, fidèle aux Habsbourgs. En France même, les maires des petits villages imitent Napoléon III dans sa coiffure.

Les Anglais préférèrent l'industrie h la mode. Pour que les

fabriques de rasoirs ne tombent pas en décadence, ils se font soigneusement raser les moustaches et la barbe. Les Allemands qui aimaient à envisager dans la vie le côté pratique, laissent une libre place autour de la bouche et du nez pour épargner les ser« viettes et les mouchoirs. Rien de plus drôle que ces physionomies barbues et sans moustaches.

Ce qui est triste, c'est cette imitation, cette singerie, à laquelle les hommes sont si enclins. Toutefois, il faut être juste ; si cet esclavage volontaire, qui va jusqu'aux vêtements, éveille des pensées sérieuses, ce serait du despotisme de contrarier les plaisirs innocents et si naturels des jeunes personnes belles, ou qui veulent l'être. Je ne puis souffrir. la sévérité outrée de ceux qui jettent indistinctement l'anathème sur toute espèce de mode. Au fond de ces jugements rigoureux, on trouve ordinairement l'envie. Les femmes coquettes autrefois, et fanées aujourd'hui, sont les plus sévères. On connaît le proverbe : « Quand le diable devient vieux il se fait ermite. » Du reste, le progrès de l'art exige aussi certains changements dans les habits. L'important, c'est que la mode ne soit pas exagérée, ni aveuglement imitée. Ce qui est bon dans un pays, dans une ville ou dans un salon, ne peut convenir partout. Qui est-ce qui sert le plus souvent de modèle?... J'aime mieux ne pas le dire. Néanmoins, c'est Paris qui dicte les lois. Et combien y a-t-il de gens qui apprécient la valeur de l'homme, d'après la valeur de son habit?... Qu'on n'aille pas me dire que ce sont là des exceptions. Souvent le sort d'un homme dépend de sa toilette. Le vêtement exerce une impression avantageuse, ou désavantageuse sur les gens qui se sont accoutumés à ne faire attention qu'aux formes. Qui peut nommer toutes les nuances des saints, ces demi-sourires, ces regards mesurant de la tète aux pieds la personne qui entre dans une société? Qui appréciera les sentiments et les pensées, qui parcourent avec la rapidité de l'éclair le cœur et l'esprit de l'homme, qui s'aperçoit qu'on l'humilie à cause de son habit usé, ou d'une mode vieillie? Un seul instant fait naître quelquefois dans notre sein des sentiments jusqu'alors inconnus. Combien de préventions et de préjugés, combien de haines

se sont produits souvent dans une seule seconde, causés par des contrariétés, en apparence insignifiantes !

Voici encore une triste conséquence de la mode mal comprise et mal appliquée. La mode parisienne s'étend jusqu'à la manière de vivre, jusqu'à l'éducation physique et morale. Personne ne contestera que l'éducation ne soit la base delà vie sociale. A Paris on empoisonne déjà assez le corps par des mets et des boissons nuisibles, par l'insomnie et les rideaux ; on y empoisonne assez l'esprit par ces conversations qui sortent des limites de la décence, par les scandales des spectacles, et enfin par des mœurs dépravées qui sont devenues une chose si générale qu'on en parle comme de phénomènes très-naturels. Tout ce qui est adoptera Paris obtient la sanction de presque toute l'Europe, et les autres nations puisent plus souvent l'enseignement de la vie dans les égouts français que dans le centre de la pensée libre et de la lu« mière.

Les Anglais, malgré la grotesque excentricité qui distingue leur costume, sont dignes d'être imités, parce qu'ils n'acceptent jamais une mode qui serait à leur préjudice. Leur manière de vivre est en général fondée sur la santé et la moralité. Au premier coup d'œil quelle différence entre les Anglais et les Français ! Les Anglais sont grands, sains, forts et accoutumés aux exercices physiques. Ils ne changent pas si vite leurs modes, sont persévérants et fermes dans leurs entreprises. Les Anglaises sont les plus belles femmes du monde, et en même temps les plus saines sans doute. Les Français ont l'air malades et pâles. Les Françaises veulent cacher le manque de beauté à l'aide de parures artificielles. Les femmes des autres pays suivent leur exemple. Le phis souvent elles n'atteignent pas leur but et ne réussissent pas à cacher leurs propres défauts, car elles ne savent pas s'habiller. « Il ne suffit pas d'avoir une belle robe, il faut savoir la porter. »

Une femme est le meilleur juge en pareille matière. Je cite ici les paroles de madame de Girardin,où je trouve sur la mode des vues philosophiques exposées avec esprit :

« Gomment se fait-il qu'il y ait tant de différence entre un cha-

peau rose et un chapeau rose, entre un mantelet noir et un mantelet noir, entre une jolie femme et une jolie femme? L'autre jour, au Théâtre-Français, par exemple, les femmes étaient mises, comme Tétaient hier soir les femmes à Tivoli : mêmes capotes, mêmes mantelets, mêmes robes de mousseline blanche ; et pourtant il y avait entre Télégance de celles-ci et la tournure de celles-là la distance qu'il y a entre la rue du Faubourg-Saint- Honoré et la rue du Faubourg Saint-Denis. Les modes le plus généralement adoptées ne le sont que par une aveugle condescendance. La beauté de toute une population de jolies femmes est souvent immolée aux défauts de trois ou quatre merveilleuses. Oui, madame, cela est ainsi : vous qui avez une taille si souple, une tournure si gracieuse, vous ne portez sept ou huit lés dans votre robe que parce que mademoiselle une telle est mai faite et que tout ce luxe lui est nécessaire; et vous, madame la duchesse, vous qui avez un cou de cygne et de magnifiques cheveux noirs, vous ne portez ces lourds turbans dont les écharpes à franges d'or retombent de chaque côté sur les oreilles, que parce que madame une telle n'a pas de cheveux sur les tempes et qu'elle ne saurait trop cacher ce qui lui manque. On pourrait croire que cet emportement des esprits qui les entraîne à exagérer tout ce qui les séduit a pour cause une imagination surabondante, une ardeur sans pareille. On se tromperait étrangement. Cette exagération est tout simplement de la misère comme toutes les exagérations. On n'abuse d'une idée que parce qu'on n'a pas le bon sens d'en tirer parti, ou le génie d'en trouver une autre. »

La plupart des femmes se copient les unes les autres ; parmi les hommes les uns suivent la mode, les autres se modèlent sur les têtes couronnées, et tous subissent l'influence des femmes. Or, Ceux qui portent une raie derrière la tête, un lorgnon dans l'œil et une impériale, ne feront certes pas de révolution.

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