DES IDÉES QUI ENIVRENT L'ESPRIT
De même qu'on peut surexciter^ affaiblir^ enivrer^ tuer enfin l'organisme physique au moyen des boissons spiritueuses^ du vin et du gaz, de même il est différentes manières de faire sortir de son état normal Torganisme intellectuel.
A cet égard; notre organisme physique est beaucoup plus heureux. Pour l'enivrer, ou a de l'eau-de-vie amère ou apprêtée avec du sucre et avec des aromates, on a du vin, on a du rhum, du tabac, et c'est tout. Pour enivrer les facultés intellectuelles, on possède une immense quantité de moyens. Quand on s'est entvré d'alcool ou de narcotique on se couche, et le lendemain on se réveille la tête libre. Mais qui donc s'est débarrassé des vapeurs, des idées fausses dont on l'a enivré? Fontenelle dit quelque part : « Du moment que l'erreur est en possession de l'esprit, c'est une merveille si elle ne s'y maintient pas toujours. »
II parait que la société s'efforce d'inventer des moyens de plus en plus nouveaux, de plus en plus spirituels pour maintenir l'humanité dans un état d'aliénation mentale.
Veut-on des preuves? Suivons les boulevards de Paris, parcourons les rues des grandes villes, assistons aux foires, aux kermesses, aux fêtes de villages. Que d'enseignes, que d'étalages, que d'écritures, que d'afGches, que de tentations et d'appas!... La foule stupéûée s'arrête, écoute, lit et s'enivre lentement en regardant tous ces excitants suspendus sur sa tête; elle perd connaissance^ elle ne s'aperçoit pas qu'elle a tout oublié et qu'elle reste sous l'impression de ses sentiments excités. L'imagination se donne carrière, la curiosité Taiguillonne. De libre qu'on était, on devient esclave. On boit le plaisir dans le clinquant, dans les vêtements, dans les spectacles ; on boit, mais on ne sait pas que des larmes sont mêlées à cette boisson*
Ah! la liberté... grand mot, mot sacré... liberté de la pensée et de l'action, liberté du commerce et de l'industrie. Hais croyezvous que la liberté se trouve dans ces têtes troublées, dans ces
cerveaux inondés d'impressions confuses ?Ya-t-il de la liberté dans ces paroles infâmes^ ayant pour but d'abuser et de tromper autrui? dans ces discours dévergondés^ dans ces cris qui spéculent sur la faiblesse humaine? Voit-on la liberté dans ces objets de commerce et d'industrie^ dans ces confections qui abaissent l'art et l'homme ?
On pourrait dire que les hommes s'efforcent à chaque pas de démontrer qu'ils sont indignes de la liberté vraie et raisonnable. Et, soyons-en sûrs, les gouvernements ont l'œil ouvert sur la manifestation et la direction de l'esprit public dans ses plus petits détails. Regardez, disent-ils, cette populace, est-ce là une réunion d'êtres raisonnables? Peut-on donner une plus grande liberté à ces foules abruties qui crient, beuglent et écument sous l'effort de leurs passions qui débordent? « Vous ne leur avez pas donné l'éducation nécessaire, » leur répondons-nous. — « Il se trouve parmi eux des gens qui ont reçu une éducation supérieure, p nous répliquent-ils.
Dans notre nature corrompue, il existe une propension à la destruction. Cette inclination s'est tellement développée chez les hommes qu'elle est devenue un besoin. Il nous semble qu'en bouleversant tout ce que nous a donné une main toute-puispuissante, nous affermissons notre domination. Nous nous Ogurons écarter les obstacles qui s'opposent au progrès, lorsqu'on réalité nous ne faisons que l'entraver davantage. Le genre humain, dans sa fureur, ne s'en est pas tenu à la haine de ses semblables, il s'est tourné aussi contre des créatures innocentes, mises au monde pour maintenir l'équilibre dans l'ordre universel. Nous trouvons dans un journal ce passage curieux, digne de notre attention : « Autrefois , dit le Mémorial d'Atx, alors qu'on n'avait pas encore fait cette guerre sans trêve ni merci aux merles, aux rossignols, aux fauvettes, aux mésanges, aux rouges-gorges, aux chardonnerets, aux linots, aux pinsons, aux verdiers, aux alouettes, aux roitelets, etc., on comptait, terme moyen, à chaque printemps, 40,000 nids par chaque lieue carrée de pays. Eh bien, il a été constaté qu'à chaque petit, le père et la mère donnaient chaque jour
15 chenilles^ soit 60 chenilles^ et que le père et la mère en mangeaient 60 autres pour leur part^ ce qui faisait 420 chenilles pour ta consommation quotidienne de chaque nid. Si donc vous multipliez 120 chenilles par 10,000 nids, vous avez un total de 1 ,200,000 chenilles, qui étaient détruites chaque jour, par conséquent, 36 millions pour un seul mois. Trente-six millions de chenilles ! Mais a-t-on bien songé que ces 36 millions de chenilles, si on ne respecte pas l'existence de tous ces oiseaux du bon Dieu, qui les mangeaient, mangeront à leur tour la feuille, la fleur, le fruit de nos arbres et toutes nos plantes potagères et toutes nos plantes d'agrément! »
Dans les batailles où tant d'hommes périssent, combien n'immole-t-on pas d'innocents qui auraient pu détruire les chenilles, anéantir la vermine qui ronge l'organisme social, sauver l'esprit et maintenir l'équilibre ! Ils n'hésitent pas devant la mort dans la conviction qu'ils se sacrifient pour la liberté, ils tombent en criant : « Vive la liberté, » et ils ne sont que les instruments de la passion ou les esclaves de l'erreur!...
Mais jusqu'à présent règne l'idée que le triomphe de la liberté est la victoire du corps sur le corps, et celle de la force maté* rielle sur la violence. On croit qu'une lutte brutale et une bataille décisive résoudront le destin de l'humanité. Qu'a-t-on fait jusqu'à ce jour? Qui a vaincu l'oppression, cette hydre à cent têtes? Qui a désarmé ces foules cuirassées? ces canons qui vomissent le feu et la mort ? ces forteresses inexpugnables ? D'une tète coupée sortent des monstres nouveaux qui sont plus terribles par leurs inventions infernales et plus forts par leur nombre. Le corps d'un homme dans une lutte où il n'a pour lui que sa faiblesse naturelle, peut-il résister à une force toujours renaissante sur l'ordre d'un puissant monarque? Peut-il l'emporter, lorsque son esprit est faible, et qu'il doute de la victoire, parra qu'il est chargé de fers, parce qu'il porte d'innombrables fardeaux qu'on lui a imposés et qu'il a volontairement acceptés ?
La lutte, une lutte meurtrière contre la tyrannie, voilà le rêve, l'idéal des opprimés. Tous y croient, tous attendent le signal de l'attaque. Rien de plus noble, rien de plus sublime que l'amour
de la patrie et de la liberté, que le dévouement euTers ses compatriotes et son prochain. Mais pourquoi la société ne se sert-^Ue que de moyens et de ressorts matériels ? Pourquoi «>st-el]e cause que des victimes malheureuses succombent incessamment pour la vérité et pour la liberté sans pouvoir la conquérir? Pourquoi enivre-t-elle l'esprit de notions qui idéalisent la force brutale, la puissance de l'homme-animal?
Regardons un tableau de bataille. D'un côté se présentent les défenseurs des lois humaines et de la patrie ; de l'autre, nous voyons d'avides envahisseurs. L'imagination nous emporte. Les éclairs de la fusillade, la liimée des canons, la poussière, le bruit des coups, le cliquetis des armes, le tumulte, le trouble, les cris de victoire, tout cela frappe nos sens. Nous regardons cmec une certaine joie l'ennemi de nos idées personnelles, vaincu et foulé aux pieds des chevaux, percé d'un ^âive, jeté à terre. Même le sang qui coule de ses blessures ne nous effraye pas!... Ah! c'est que ce sang n'est peint que sur la toile!... Hais si nous le voyions sur la toile de sa chemise collée à ses entrailles qui lui sortent du ventre; si nous regardions son visage bleui, ses lèvres brûlées, ses yeux égarés; si nous entendions ce gémissement, ce chœur terrible de milliers de héros
mourants si nous entrions chez les familles en deuil et
si nous entendions ces autres plaintes arrachées par la douleur aux femmes, aux mères et aux enfants dont les pleurs sont l'accompagnement des cris du champ de bataille ; si nous pouvions saisir non dans les cadres de ce tableau étroit, ni dans l'hymne de victoire qui le complète, mais dans la réalité pendant un seul instant ce cri épouvantable de douleur, de désespoir, de misère, ce cri qui s'arrache de cent mille poitrines, oh! alors nous comprendrions que c'est un hymne de malédiction contre notre civilisation et notre progrès, que c'est le témoi*gnage le plus éloquent de notre impuissance, que notre honte est aussi grande, qu'est grand le torrent de sang et de larmes de ces malheureux.
Ef pourtant nous sommes tous auteurs de ces meurtres, car nous sommes ivres de mensonge et nous en enivrons les autres ;
Nous sommes tous fratricides. Armés de nos passions, nous en armons les autres. Nous faisons l'apothéose des crimes, parce que nous-mêmes sommes criminels, et que nous croyons que le crime peut être vaincu par le crime.
EST-IL PERMIS D ASSASSINER UN ROI OU UN EMPEREUR DONT I.A NATION EST MÉCONTENTE?
it Tune tueras pas, » dit d'un mot le Seigneur. Comment donc l'homme ose-t-il violer le commandement divin? Comment peutil adresser cette question à son semblable ou à lui-même,lorsque Dieu y a répondu depuis si longtemps ?
Et à supposer que ce commandement n'existât pas, la voix de la nature ne nous parle-t-elle pas assez haut ? N'entendonsnous pas cet ordre sublime, gravé dans notre âme par Dieu même avant qu'il nous l'ait révélé plus exactement? Du reste, nous avons la faculté de penser et de réfléchir, nous pouvons donc nous demander : A quoi cela mène-t-il? Un roi, un empereur quelconque pourrait-il faire quelque chose si ses ministres ne le soutenaient pas? Et les ministres, sur quoi s'appuientils? Sur la bureaucratie. Qui est-Kîe qui la compose? Qui la sert? — La société. — Et qui est-ce qui soutient la bureaucratie, les ministres et le roi? — L'armée. — Qui la compose? -— Le peuple.
Ëst-il donc raisonnable, en mettant tout crime à part, de ren«dre le roi seul responsable de la faute de tout le monde ? En coupant la tête au roi, coupe-t-on aussi la tête au système? U faudrait alors désirer, comme le tyran romain d autrefois, que toute la nation n'eût qu'une tête, pour pouvoir la couper d'un seul coup!... car les adversaires de la liberté appartiennent aussi à la nation aussi bien que ceux qui la désirent.
Pourquoi la nation qui a un mauvais roi supporte-t-elle son mauvais système? Pourquoi soutient-elle de mauvais ministres, des employés et des soldats qui sont ses ennemis? Qu'elle leur fasse couper la tête, non au roi» Mais est-ce une chose possible?
Ne Toyons-nous pas que tous ces moyeus violents n'ont jamais guéri notre maladie chronique ?
Pendant trente-deux siècles à peu près^ depuis 1308 avant Jésus-Christ jusqu'à nos jours^ ont péri de mort violente, quatre cent trente-cinq souverains, qui ont régné dans différents pays. On compte donc, terme moyen, une mort violente par sept années. Dans ce nombre on a assassiné quatre cents personnes à peu près, les autres ont fini leurs jours par accident ou sur le champ de bataille. (Voy. Histoire abrégée chronologique de tous les souverains de la terre qui ont péri de mort violente, Paris, 1815.)
Parmi les quatre cents souverains assassinés, à peine y en art-il un quart qui méritait cette mort. Et pourtant cela n'a pas fait peur aux tyrans. L'orgueil et le désir de la domination ren« dent le monarque insensible au danger de mort. Le despotisme existe depuis quarante siècles.
Le fameux TalleyTand, qui préférait la ruse à toute autre chose, prononça, à l'occasion de la mort du duc d'Enghien^ ces paroles mémorables : « Cest plits qu'un crime, c'est une faute. » D'après lui, une faute politique est pire qu'un crime. Moi, je dirai du régicide : a Cest non-seulement un crime, c'est encore une sottise, »
Cependant, il fallait appeler l'attention sur cette déviation morale qui s'accentue chaque jour davantage. Pendant les seize dernières années, il y a eu plus de seize attentats commis sur les souverains dans la seule Europe. Lorsque l'histoire universelle nous montre une mort violente de souverain par sept années, l'Europe nous présente en moyeime un attentat par an. Le danger des souverains a augmenté, et la patience de la société a diminué.
Voici les attentats contemporains connus : 1* la reine Victoria fut frappée d'un coup de bâton par le hussard Robert Pâte, le 28 juin 18o0; 2<» le roi de Prusse fut visé d'un coup de pistolet et fut manqué, par Seifenlauge, qui criait : « Vive la Uberté à jamais! [Freiheii furimmer!), au mois de mai 1850; 3^ son successeur fut deux fois menacé d'un coup de pistolet, et manqué ausai par l'étudiant en droit de Leipsig, Oscar Becker, parce que
ce monarque ne donnait aucune garantie pour la réalisation de l'unité de T Allemagne : cela eut lieu à Baden^ le 14 juin 1861 ; 4» l'empereur d'Autriche fut frappé au cou d'un coup de couteau^ par un garçon tailleur^ nommé Libenny âgé de vingt ans : sa boucle de cravate le sauva; c'était le 28 février 1853; 5® Ferdinand Charles III^ duc de Parme^ fut tué le 20 mars 1854; 6* la reine d'Espagne fut frappée d'un coup de couteau^ que son corset détourna : elle fut menacée par une autre personne qui voulait tirer contre elle, lorsqu'elle était en voiture; c'était Raymond Fuentes, qu'un agent de police saisit aussitôt, le 28 mars 1856; 7® Ferdinand II, roi de Naples, faillit périr d'un coup de baïonnette que lui porta, pendant une revue, un militaire sorti des rangs, Agesilao Milano, le 8 décembre 1856; 8® à Marseille on prépara une machine infernale de 1,500 balles contre l'empereur Napoléon III, au mois d'octobre 1852; 0^ un autre attentat contre lui eut lieu quand il se rendait à l'Opéra-Comique, le 5 juillet 1853; 10<^ l'Italien Pianori tira deux coups contre l'empereur aux Champs-Elysées, le 28 avril 1855; 11^ Tibaldi, Bartoletti et Grilli vinrent d'Angleterre à Paris dans le bût d'assassiner Napoléon III ; mais ils tombèrent entre les mains de la poUce en 1857; 12* Orsini, Gomez, Pieri et Rudio, au mois de janvier 1858, jetèrent des bombes contre la voiture de l'empereur qui allait à l'Opéra; 13<» la conspiration de Greco, Trabucco, Imperatori et Scaglioni, fut découverte en décembre 1863; 14° la reine de Grèce, pendant sa régence, étant à cheval, reçut un coup de pistolet tiré par un jeune homme de dix-neuf ans, nommé Dosios; 15* il y a eu contre Victor Emmanuel en 1858, un attentat dont Cavour parla au parlement le 16 avril de la même année; 16* le grand-duc Constantin, lieutenant de l'empereur à Varsovie, fut blessé sur les escaliers du théâtre, par Jaroszynski en 1862; 17* Karakasoff a voulu tuer d'un coup de pistolet l'empereur Alexandre II, le 16 avril 1866.
Folie, sans doute ; mais pourquoi les monarques sont-ils le plus souvent la cause de cette folie ?
Le vieil organisme officiel a brisé tous les droits de l'humanité. Aujourd'hui la foule ne sait pas distinguer les souverains
qui sont ses ennemis de ceux qui conduisent les nations à la liberté. Elle s'impatiente, car elle se défie et soupçonne partout la conjuration des méchants contre les gens de bien. Elle croit accélérer par des meurtres le moment de l'émancipation. Elle voit que le crime est devenu un droit, un état ordinaire et continu de la société ; elle a confiance dans les moyens violents pour éUAlir l'ordre naturel auquel l'humanité tend depuis longtemps en vain. La plus sublime vertu revêt la forme du crime! Tel est aujourd'hui l'avilissement de l'homme.