‹ La décadence de l'EuropeChapitre 19 sur 49 · QUE FAIRE · texte numérisé non relu

QUE FAIRE

Si je ma trompe, o'eêt de bonne foi; cela tnffit

gour que mon errear ne me soit pas imputée à erime. i je pense bien, la raison nous est oommane, et no«i8 avons le même intérêt k l'éconter. Pourquoi ne penseriez-TOus pas comme moi ?

(ROU88IAU, ProfeSÊÙm de foi du Vicaire savoyard.)

« Moi aussi je porte ma vérité dans mon Ame, et il faut que je la réalise. >

J'ai démontré plus haut, Urne semble, que la révolution unîverseUe dans le sens ordinaire du mot est impossible et inutile. J'ai fait voir les causes de mon opinion. Les révolutions partielles, cela est évident, n'ont assuré non plus aucun avantage à la société entière.

Gela est vrai. Mais les choses ne peuvent pas rester plus longtemps dans rétat où elles sont à présent.

Deux chemins s'ouvrent devant nous: nous sommes au moment le plus solennel,, et il y a à opter entre deux alternatives : ou une révolution terrible, irrévocable, inconnue jusqu'à présent, ou une profonde réforme de la société sur des bases libérales et raisonnables.

Ici, i] n'y a pas de juste milieu. Pas de transactions. Que la volonté des nations prononce.

Je le répète : quoique, à mon avis, une révolution opérée dans

l'état actuel de l'Europe puisse faire à ses habitants plus de mal que de bien^ ou dans la supposition la plus favorable doive dévorer énormément de victimes; cependant^ je suis profondément convaincu qu'une révolution épouvantable éclatera dans toute l'Europe^ si l'on ne satisfait pas radicalement et immédiatement les désirs des nations.

Aucun raisonnement ne peut atténuer la gravité de la situation que nous avons sous les yeux. U y a chez les nations européennes des armées de 3 millions d'hommes^ pour lesquelles les habitants payent 3 milliards chaque année, et une dette de 70 milliards. Tout cela pèse sur la gorge des habitants de l'Europe. La société ne peut respirer. L'esprit est oppressé.

Quelqu'un a-t-il songé au nombre d^ hommes qui sucœmhent? Combien en a-t-il péri au dix-neuvième siècle? — Plus de 8 millions, à notre connaissance. La révolution a dévoré en France à peu près un million de victimes ; les guerres de Napoléon en ont coûté plus encore que la révolution ; les guerres des tzars moscovites au Caucase, en Crimée et en Pologne ont été plus meurtrières que celles de Napoléon. Genghiskan n'a fait périr que 6 millions d'hommes.

A-t-on calculé que cela fait plus de cent mille hommes tués par an ? Et combien de batailles ont englouti un pareil nombre de victimes en quelques heures !

La révolution était un effort contre l'ancienne oppression. L'alliance des monarques a été le plus grand effort fait pour opprimer la liberté. Les guerres de Napoléon étaient à la fois une défense des principes de la liberté, une lutte gigantesque contre la coalition et aussi la suite des abus de l'arbitraire et de la violence. Les dernières guerres ont été la suite de l'alliance des monarques contre l'indépendance des nations.

A quelque point de vue que nous considérions la France, nous voyons toujours qu'elle a combattu pour la défense des droits suprêmes de l'humanité. Tous les désastres de la société tombent donc sur la conscience de ses ennemis.

Ainsi, dans un siècle qui s'appelle civilisé, dans un siècle où les monarques parlent toujours du paisible développement de l'huma-

nité par des voies libérales et s'en attribuent le mérite, pluB de 100,000 bommes, la fleur des habitants, périssent chaque année!

Huit millions en trois quarts de siècle ! C'est un nombre effrayant! Ajoutons qu'il y a au moins deux fois autant de personnes qui ont pleuré ces malheureux, privés de la vie de la manière la plus atroce. Ajoutons-y ce fait incontestable que pendant chaque guerre beaucoup plus de soldats périssent dam ks hôpitaux que sur le chanip de bataille. Quelques exemples le prouveront.

D'après les sources officielles, 10,000 soldats furent tués en Angleterre pendant la guerre de vingt-deux ans avec la France ; donc, en moyenne, 000 hommes par an. 0 y eut quatre fois plus de blessés pendant cette guerre, c'est-à-dire ensemUe 79,709, soit 3,623 par an. Dans l'Angleterre il y eut donc pendant vingt-deux années, tant tués que blessés, en moyenne, plus de 4,500 hommes par an.

Pendant la guerre d'Espagne, qui dura trois ans et demi, l'armée anglaise perdit 9,000 hommes, par suite des blessures et trois fois autant par suite des maladies. Les rapports officiels ont donné 8,999 hommes qui moururent de blessures et 24,930 qui périrent de misère. Donc, les fatigues de la guerre emportent plus de victimes que les armes de l'ennemi. Et qui comptera les profondes blessures de l'âme, les larmes des veuves et des orphelins?...

Cette proportion a été plus terrible pendant l'expédition des Anglais à Vliessingent en Zélande, 1809. Pendant le siège de cette forteresse, l'armée, forte de 40,000 hommes, n'en perdit que 217 tués par l'ennemi; mais, pendant quatre mois, il en mourut plus de 4,000 par suite des maladies. Plus de la moitié du corps expéditionnaire eut ù souiïrir des maladies les plus graves. Le nombre des malades était de 26,846. Pendant la guerre de Crimée, il ne resta que 30 hommes du 63* régiment, qui comptait 1,500 soldats. En 1855, au mois de février, six soldats succombèrent sous les coups de l'ennemi, et deux mille soixante-sept moururent à cause de maladie au camp et aux h^ pitaux établis sur le Bosphore. Et Ton croit savoir que les soins

donoëa aux soldats dans Tannée anglaise ne laissent rien à dé* sîrer.

Le général Jomîni a démontré que pendant la guerre de Turquie de i828 à 1829^ sur ii 5^000 soldats que perdirent les Moscovites^ il en mourut 100,000 de maladie.

Les troupes moscovites, avant leur arrivée en Crimée (1854), perdirent pendant la marche plus de 100,000 hommes. On a compté que, durant le siège de Sébastopol, il est mort de maladies et de blessures plus de 40,000 Moscovites dans le seul hôpital de Sympheropol pendant l'espace de quinze' mois. Outre cela, on transporta ailleurs, en trois cents convois, à peu près 100,000 malades (1).

Le docteur Chenu, chirurgien en chef de l'armée française, donne le rapport suivant des soldats tués sur le champ de bataille ou morts dans les hôpitaux pendant la guerre de Crimée :

Français 95,615

Anglais 22,182(2)

Italiens 2,194

Turcs 35,000

Moscovites 630,000

Ensemble il est tombé des deux côtés 800,000 soldats en vingtdeux mois. On estime les frais de la guerre à 7 milliards. D'après le rapport du général Niel, le siège de Sébastopol coûta aux Français 40,000 hommes. Je rappelle ces faits. Ce sont des souvenirs importants.

Lorsqu'on pense que tout cela n'a eu presque aucun résultat, le tzar ayant fait construire à Nicolaïeff une forteresse plus redoutable que celle de Sébastopol, et ayant établi une flotte sur la mer Noire sous prétexte de vaisseaux de commerce ; lofsqu'on réfléchit que la puissance de quelques Etats affaiblis |)ouf quelque temps par Napo'éon s'est rétablie, et prend à la gorge presque toutes les nations de l'Europe ; lorsqu'on voit ce que la France

(i) n Comp. Handbuch der vergleichendenJStatistik von Kolb. » (2) Et en «us, d'après les rapports anglais, 11,347 invalides.

a conquis pour l'humaxiité dans ses mouvements d'élan, foulé aux pieds par l'odieuse conjuration de ses ennemis, l'&me est saisie d'horreur devant ces flots de sang qui ont coulé pour rien. Depuis la révolution française, la vie des peuples n'a été qu'une série de sacrifices, et de sacrifices jusqu'ic i à peu près inu< tiles!...

Si l'on y ajoute ce qui est justement démontré par les calculs statistiques que pendant la guerre on dépense pour tuer un homme autant de plomb que pèse cet homme lui-même ; si l'on applique cette quantité au nombre d'hommes tués depuis trois quarts de siècle, on aura une idée des frais de guerre qui n'ont eu pour résultat que l'esclavage presque universel sous un joug systématique.

A présent, regardons ce qu'a produit l'oppression sous tous les rapports : le manque d'instruction, la démoralisation et l'irréligion qui se répand d'une manière ef&'ayante, à ce point qu'en Angleterre même il y a plus de 5 millions de personnes n'appartenant à aucune religion; figurons-nous la disposition des esprits montrant çà et là des symptômes qui prouvent que la patience de la société est à bout, et, après avoir réfléchi sérieuse" ment à tout cela, disons si un tel ordre de choses peut durer plus longtemps?

On parle avec indignation des anthropophages. On lit avec douleur des récits exagérés et incertains sur les pays où les sauvages immolent chaque année à leurs dieux 500 hommes ici, i,000 hommes ailleurs, 10,000 dans un autre endroit et 20,000 dans un autre encore. Personne n'a donné un chiffre plus élevé que celui-là. Qui a donc compté tous ces sacrifices? Les sauvages ne tiennent pas de statistique et ne se nourrissent pas seulement de chair humaine. Cependant, quelle est cette proportion en raison du nombre de gens que l'Europe immole non aux dieux mais aux hommes?

Plus de 100,000 hommes par an ! Tous les sauvages réunis n'en consomment pas autant. Ce n'est là qu'un côté : la mort violente d'une seule classe, de l'armée. Et les familles de ceux qui ont succombé? Leur désespoir? Les martyrs de l'esprit? La

mort de l'esprit, son assassinat, pour parler ainsi ! De tout cela la statistique ne sait rien.

Et comme â on voulait insulter Dieu, après chaque victoire on chante un Te Deum, cet hymne qu'on entonnait pour les martyrs dans les premiers siècles du christianisme. La violence blesse, torture, déchire et tue tout ce dont Thomrne se compose, son corps et son âme.

ce Misère que les paroles ! U n'y a pas de paroles pour certaines impressions. »

Une partie énorme de la société outient cette violence. Nous avons compté les oppresseurs ainsi que ceux qui les servent. Nous indiquerons chacun du doigt. Mais à travers toute l'Europe, il n'existe pas une nation qui' n'ait point quelques esprits d'élite. Ceux-ci cachent dans leur sein une force aussi puissante que l'acier. Du choc de cet acier on verra aussitôt jaillir V étincelle qui git au plus profond de Vàme endormie et passive de la foule; en un instant, le corps tombé en léthargie se réveillera pour agir, se lèvera comme le grandiose idéal de l'humanité qui désire revêtir des formes naturelles et accomplir sa mission, et il s'écriera à haute voix par la bouche des nations : Nous voulons vivre, car nous étions morts jusqu'à présent.

Cette étincelle ne peut jaillir que d'un esprit- puissant et pur, par conséquent d'un esprit armé des vérités étemelles, mais quelle direction prendra-t-elle? Là est toute la question. La même flamme peut éclairer et brûler.

Ceux qui ont gardé la pureté immaculée de l'esprit, sont les apôtres de la vérité. Leurs pensées sont claires, transparentes, fraîches comme la source d'où elles découlent. Leur raison est simple, parce qu'elle est grande, et elle est grande parce qu'elle est simple. Ils annonceront au peuple la bonne nouvelle de la liberté. Ce sont de véritables envoyés de Dieu. Eux seuls peuvent faire sortir la lumière de cette étincelle. Mais que leur nombre est petit !

Les faux prophètes veulent les imiter, et employer ce feu sacré à attiser un incendie. Les destructeurs! Os veulent absolument mettre en cendres le peu qui est resté de notre vaisseau en ruine.

La fou]e passionnée s'écrie : « La liberté! nous sacrifions tout pour elle. Pour elle, nous ne reculons devant rien. » Les hypocrites! Ce sont eux-mêmes, qu'ils aiment et non la liberté. Dans chacune de leurs paroles on sent la corruption de l'esclavage. Leurs pensées sont troubles, ils les ont puisées dans un bourbier.

A côté de cette foule de gens qui servent les oppresseurs en toute connaissance de cause, se place la multitude désarmée, faible, qui aide les oppresseurs sans le savoir, et tout en les détestant. Elle désire la liberté, et ne la connaît que de nom ; elle l'aime, mais elle porte les coups les plus terribles à cette amante inconnue; car la liberté est pure, et l'écume de la passion ne fait que salir. Ces masses qui errent dans les ténèbres sous le joug de la passion font tort à h liberté; néanmoins elles sont redoutables à ses ennemis déclarés. La discorde et Terreur renforcent le pouvoir de la violence. Cependant les coups des masses peuvent ébranler pour un moment la puissance la plus grande. Elles n'assureront pas à la liberté les avantages qu'elle attend, mais elles en secoueront les chaînes avec une fureur aveugle. Dans cette agitation titanique la société peut être gravement blessée.

Les éléments sont accumulés et préparés pour une lutte épouvantable et désespérée. Il faut être sourd pour ne pas entendre le tonnerre qui gronde dans le lointain. Tout sort des règles ordinaires. Sur la surface de l'eau paisible en apparence se forment peu à peu des vagues qui présagent l'approche d'un ouragan impétueux. Des vents ennemis, sinistres avant-coureurs, le précèdent dans sa course et ébranlent la nature entière.

Peut-être que ceux de qui il dépendrait de prévenir l'orage, le déchaîneront-ils par ignorance?... La foule le plus souvent ne raisonne pas; elle ne calcule pas les forces de ses adversaires; elle regarde seulement ses plaies et connaît ses souffrances. Et si elle raisonne, son raisonnement est terrible ; «Des milliers d'entre nous périssent sur l'ordre des oppresseurs, périssons encore par milliws, mais que ce soit la dernière fois. » Que répondre à cela?

Nous savons quels événements ont précédé la révolution fran-

çaise. Celui qui examinera soigneusement la disposition actuelle des esprits^ avouera que l'arsenal des idées avant la révolution ne peut être comparé à celui d'aujourd'hui. Quiconque observera impartialement Tétat présent de l'Europe^ constatera que l'oppression a pris des proportions plus grandes qu'autrefois et que les droits de l'humanité sont violés à chaque pas. Est-il possible, est-il dans la nature humaine de supporter de pareilles choses ?

Un grand danger menace également les gouvernements et la société. Qui détournera cet orage? Qui peut l'empêcher? Cette même société. Par quel moyen? Par la vérité.

Le temps presse, pas de lutte inutile. L'Europe gémit depuis trop longtemps sous le joug de l'esclavage pour s'exposer encore à une nouvelle défaite.

POURQUOI PRESQUE TOUTES LES RÉVOLUTIONS EUROPÉENNES N'ONT- ELLES PAS EU LE RÉSULTAT QU'ON S* EN PROMETTAIT?

Examinons ce point. La question est grave. La solution de ce problème est la première condition du progrès et de la liberté. Les erreurs de nos prédécesseurs doivent nous être utiles et nous servir d'enseignement.

A mes yeux, les causes de l'insuccès de toutes les luttes pour la liberté sont évidentes; elles se réduisent à cinq : 1« la faiblesse de l'esprit ; 2° l'imitation ; 3« le désir d'un bouleversement radical et instantané de tous les rapports sociaux; et par conséquent ¥ l'augmentation volontaire du nombre des adversaires ; 5^ enfin, l'action isolée des nations qui se soulèvent sans entente préalable.

Sous le nom de faiblesse de l'esprit, j'entends la soumission aux passions. Il ne sufDt pas de vouloir la liberté, il faut encore en être digne. Il ne suffît pas d'être prêt h mourir, il faut savoir mourir. Celui-là est un héros, un véritable fils de la liberté, qui meurt pur; et celui-là est pur, qui connaît et aime la vérité.

Que l'on serve un despote et qu'on sacrifie sa vie pour lui ; qu'on se Hvre à une passion ou à une folie, qu'enfin on se sou-

mette à son amour-propre; dans tous ces cas on est également esclave. Quelle différence entre ces servitudes diverses ? Je n'en trouve aucune.

En vérité, il est plus rude d'être aux prises avec ses passions qu'avec un ennemi armé d'une baïonnette. Dans une lutte corps à corps^ le sang monte aux yeux^ le tumulte trouble les sens ; un moment d'oubli mène au courage. Mais la lutte morale contre les passions, la lutte successive^ continue, de chaque jour et de chaque heure, du matin au soir, pendant toute la vie, voilà le chemin de la victoire. Quand on s'est vaincu soimême, quand on est maître de soi, on peut se nommer libre et marcher bravement au combat. Quand on s'est élevé à cette hauteur sublime, où doit se placer le vrai défenseur de la liberté, on a devant soi un immense horizon, on est comme inondé d'une éclatante lumière. On ne risque pas de se tromper. On succombera peut-être, mais ce ne sera pas sans gloire. Une armée formée d'hommes comme ceux-là serait invincible.

Que voyons-nous au contraire dans chaque révolution? Une poignée de héros et une tourbe d'esclaves assujettis à leurs propres passions. Les gens les plus braves, matériellement les plus forts, mais faibles d'esprit, s'élèvent au-dessus de cette foule qu'ils dirigent sans savoir lui communiquer cette force que ne peut vaincre le fer, parce qu'eux-mêmes ne la possèdent pas. C'est donc le corps qui lutte avec le corps, les muscles avec les muscles, et la victoire reste à la plus forte somme de violence.

Dans la Révolution française, les élans les plus nobles, les intentions les plus honorables s'en allèrent en fumée dès le premier jour. On les défigura d'une manière impitoyable. On déclara la guerre à Dieu, on se révolta contre la nature. Les gens les plus dépourvus de raison nommèrent déesse la raison. Oh ! qu'il est triste et terrible de penser que la même comédie barbare peut se renouveler encore.

La force intellectuelle a le don de multiplication ; elle a la propriété de se doubler, de se tripler, de se centupler. On dirait qu'elle magnétise les foules. La force de la lumière les pénètre et les rend invincibles. Mais si l'esprit négatif se sert de ces for-

ces» il ne peut qu'agir d'une manière négative; alors chaque mouvement devient artificiel^ galvanique^ éphémère.

Ceux qui sont esclaves eux-mêmes^ peuvent-ils défendre la liberté? Est-il possible de secouer le joug des tyrans^ quand on courbe volontairement la tête sous celui des passions ? Dans cette position servile^ les esclaves ne voient pas la lumière et marchent en aveugles. Au fond de leurs pensées^ on trouve la confusion; au fond de leur àme^ l'orgueil et la haine. Or, là où il n'y a pas d'amour, il ne se produit que destruction, il n'y a pas de place pour la liberté, qui s'unit avec l'amour absolument comme la lumière avec la chaleur dans le même rayon.

Quelquefois la force individuelle de l'esprit est dirigée de telle sorte, qu'elle peut produire au dehors une puissance très-effective, tandis qu'elle ne saurait se concentrer en elle-même. Le défaut de cet équiUbre engendre, tôt ou tard, la décadence de l'esprit. Napoléon I*' appartient à cette catégorie. Il dominait tout, mais il ne savait pas se dominer lui-même; et de bonne heure il laissa pénétrer la passion dans son ûme. Une fois qu'il lui fut soumis, il perdit de vue la vérité et ne suivit que le fantôme de la gloire.

En 1796, Bonaparte se mit, à Nice, à la tête de l'armée d'ftahe. Les soldats, au nombre de quarante-trois mille, étaient dans la plus grande misère. Us ne pouvaient satisfaire les premiers besoins de la vie. Mais ils étaient prêts à conquérir ce qu'ils appelaient la gloire et à s'emparer des biens des habitants paisibles. Le droit d'égalité déjà établi était réalisé dans la personne du jeune général. Il le transforma en instrument de violence. Le 30 mars, il publia un ordre du jour qui autorisait le pillage, et qui était un programme de conquête.

(( Soldats, vous êtes mal nourris et presque nus; le gouvernement vous doit beaucoup, mais il ne peut rien pour vous (!). Votre patience et votre courage vous honorent, mais ne vous procurent ni gloire ni avantages. Je vais vous conduire dans les plus fertiles plaines du monde. Vous y trouverez de grandes villes, de riches provinces, vous y trouverez honneur (!), gloire (!!) et richesses (!!!). Soldats d'Italie, manqueriez-vous de courage? »

Que ce fameux héros nous parait petit dans ces paroles à côté de Napoléon III, remettant à Milan la liberté des Italiens délivrés aux mains de Télu de la nation. Que le sauveur de l'Italie était grand alors, que la France était grande !

Comparons la proclamation de Bonaparte avec les paroles de Napoléon III, prononcées en 1859. «Français!... Il faut que l'Italie soit libre jusqu'à l'Adriatique... Que la France s'arme et dise résolument à l'Europe : Je ne veux pas de conquête, mais je veux maintenir sans faiblesse ma politique nationale et traditionnelle... J'avoue hautement ma sympathie pour un peuple qui gémit sous l'oppression étrangère. Quand la France tire son épée, ce n'est point pour dominer, mais pour affranchir. Le but de cette guerre est donc de rendre l'Italie à elle-même, et non de la faire changer de maître... La Providence bénira nos efforts, car elle est sainte aux yeux de Dieu, la cause qui s'appuie sur la justice, l'humanité, l'amour de la patrie et de l'indépendance. » — « Soldats! je viens me mettre à votre tète pour vous conduire au combat. Nous allons seconder la lutte d'un peuple revendiquant son indépendance, et le soustraire à l'oppression étrangère. C'est une cause sainte qui a les sympathies du monde civilisé. Ici, ne l'oubliez pas, il n'y a d'ennemis que ceux qui se battent contre vous. »

Napoléon III n'a pas manqué à sa parole. La France a accompli sa mission envers im des peuples opprimés. La Providence a béni ses efforts. L'Italie est libre jusqu'à l'Adriatique...

En 1805, Napoléon I«' mit sur sa propre tête la couronne de fer en s'écriant : Dieu me Va donnée, gare à qui la touche. Napoléon m a forcé l'Autriche de la rendre au roi légitime des Italiens.

Napoléon I*' n'a jamais compris sa haute mission. Aveuglé par le succès, plein de confiance dans la force de son génie, il conçut des desseins gigantesques où il se mettait lui-même au-dessus de l'humanité. Dès ce moment son esprit commença à faiblir. Il fut un grand héros, mais il cessa d'être im envoyé de Dieu. Bien longtemps encore la main de la Providence le conduisit, comme si elle voulait le mettre sur le chemin qui lui était destiné. Ivre

— ia« —

de victoires^ il n'entendait plus la voix de Dieu^ ne comprenait plus sa volonté. Il encourageait les soldats par ses discours^ mais ses paroles n'étaient pas celles de la vérité. En promettant de faire sortir des conquêtes V honneur, la gloire et la richesse, il mentait à sa mission et violait les droits des nations.

Les chefs de la révolution française avaient avili l'esprit par leurs odieuses passions; Napoléon^ qui pouvait accomplir ce que la Révolution avait commencé^ brisa, pour ainsi dire, les ailes de son génie, et se laissa emporter par le courant sans le savoir et sans le vouloir. Cette révolution personnifiée, qui débutait au nom de la liberté, devint un instrument de destruction.

Une des plus belles pages de l'histoire du dix-neuvième siècle fut Tannée i848. Le pur génie du peuple se leva pour défendre ses droits. Qui ddnc l'égara? qui prit la direction des masses? D'abord des gens faibles d'esprit et de cœur, puis des égoïstes qui au lieu de la vérité aimaient le mensonge, qui ne savaient pas s'élever plus haut que leur intérêt. Ils n'étaient pas capables de serrer dans l'étreinte de l'amour tous leurs compatriotes, ils semaient la haine, et assuraient la victoire aux oppresseurs de l'Europe. Ces déviations retardèrent l'affranchissement des peuples. Napoléon III releva la France de l'abaissement. L'indépendance de son esprit a fait plus pour l'Europe que le génie de Napoléon I»'.

En 1861 et dans les années suivantes, tant que la Pologne combattit au nom de Dieu, la croix à la main, elle fut comme un phénomène miraculeux, comme un fantôme que personne ne put repousser ni tuer. Les cartouches ennemies ne décimaient pas les foules, mais au contraire les décuplaient. Près de Horodlo les canons s'enfuirent devant des femmes et des enfants. Après les fusillades, les femmes et les enfants s'approchèrent des canons. Où donc est la force qui pourrait vaincre une telle puissance ? Les hommes d'État les plus habiles perdirent la tête. Lorsque la croix devint un instrument entre des mains indignes, lorsque au lieu de l'amour général on introduisit la haine, l'esprit commença à faiblir et toute la nation perdit ses forces. Le deuil général fut une puissance invincible, tant qu'il fut une exprestiion de la

t>érité. Les ennemis devaient user contre lui leurs armes et leur Tiolence. Prolongé outre mesure, il ne devint plus qu'une formi de démonstrations, perdit sa signification et resta sans résultats. Lorsque enfin la nation se souleva les armes à la main, ou plutôt alla combattre sans armes, elle vainquit partout. Mais le terrorisme s'établit. Quand Fennemi l'apprit, il s'en applaudit. Le terrorisme paralysa tout.

Il n'y a que la liberté qui puisse conduire à la liberté. Et celui qui prononce le mot de liberté, prononce en même temps les mots de lumière, de vérité et d'amour. La liberté est la fille de la liberté. Son premier droit, son premier élan est l'amour. La liberté politique garrottée pendant tant de siècles est devenue caduque; la plus vive lumière, la liberté primitive et immaculée et par conséquent l'amour et la liberté peuvent seuls la rendre à la vie et à l'action. Celui qui renie la lumière suprême, renie toute lumière, renie la vérité ; il sert les ténèbres, il est l'esclave de Terreur. Les mains des esclaves ne sont ni dignes, ni capables de relever la liberté.

La seconde cause de l'insuccès des révolutions européennes prend sa source, ai-je dit, dans l'imitation servile. Les chefs de chaque mouvement s'efforcent de le modeler sur une certaine forme. Dans toute révolution partielle nous voyons les mêmes idées, les mêmes principes, les mêmes formes, des moyens identiques à ceux dont on a déjà usé autre part. Évidemment une pareille routine est nuisible à l'entreprise et le mouvement révolutionnaire porte déjà en germe, ou l'incertitude de la victoire, ou la stérilité des efforts futurs. En ce cas il y a deux extrémités. Les radicaux veulent d'un seul coup bouleverser tout de fond en comble; les gens appelés modérés ont peur d'aborder certaines réformes, parce qu'ils ont vu qu'elles n'avaient pas été praticables ailleurs. De là naît la contre-révolution, l'ennemi le plus redoutable d'une nation qui combat pour son indépendance.

Chaque pays a mille circonstances particulières, mille éléments spéciaux auxquels il faut se conformer. Savoir les employer, voilà un des plus graves problèmes. D y a des idées, des traditions, des coutumes et des habitudes qu'on doit respecter.. Tels

moyens tant moraux que matériels qui ne mènent à aucun résultat dans une sphère^ sont très-utiles dans une autre. Il y a enfin certaines difficultés insurmontables devant lesquelles il faut reculer en égard à l'ensemble de la cause. Mais il existe aussi des rapports qui exigent nécessairement un changement immédiat.

Tout ce qui est bon aux États-Unis peut ne pas Tètre en Europe. Tout ce qui a été reconnu avoir favorisé l'avènement de la Révolution française peut n'être point propre à affranchir les autres pays. Chaque époque a sa situation distincte^ d'autres besoins, d'autres rapports et des idées nouvelles. Ce qui, il y a peu de temps, était regardé comme vrai, peut aujourd'hui être justement regardé comme faux. Dans la politique on trouve beaucoup de notions erronées, que le public reçoit sous l'impression du moment et auxquelles il attribue une valeur imméritée. Mais l'esprit humain fait des progrès ; la vérité perce les ténèbres des idées, observe et ne se laisse pas arracher la palme de la victoire; elle ne permet pas à un usurpateur de rester longtemps sur la terre. Dans les idées religieuses on rencontre encore plus d'erreurs que dans la politique. Comme la religion se joint dans la vie pratique à la politique, les erreurs de l'une se mêlent à celles de l'autre, et de cette fusion nait le chaos. Chaque révolution par sa nature même est impropre à établir l'ordre dans certaines sphères. C'est pour cela qu'il faudrait un mouvement paisible. Si aux désordres de chaque émeute on ajoute la confusion des idées religieuses et politiques, on rend de plus en plus difficile la direction de la révolution et plus chanceuse la lutte elle-même.

Pendant chaque mouvement il faut absolument prendre en sérieuse considération : l'état général de l'Europe, les rapports mutuels des souverains et des nations, leurs dispositions, les idées qui circulent dans le moment, les intérêts locaux, etc. Si les monarques qui ont entre les mains toute la force se conforment à cette règle, comment les chefs de la révolution, qui commencent leur œuvre avec des ressources beaucoup plus minimes, peuvent-ils ne pas tenir compte des circonstances?

Et pourtant on voit dans l'histoire que presque chaque mouvement national a été accompli, suivant un modèle étranger, ce

qui est d'autant plus absurde^ que l'on ne cherchait pas dans les révolutions anciennes ce qui avait réellement causé la victoire^ mais qu'au contraire on y puisait les éléments qui avaient porté préjudice aux défenseurs de la liberté. C'est la conséquence de la soumission aux passions^ de cet état que j'appelle l'esclavage, ou encore de l'ignorance d'un esprit que par là même on ne peut non plus nommer libre.

Quelle responsabilité pèse donc sur les chefs de chaque révo* lution, non-seulement pour les victimes tombées, mais aussi pour les espérances déçues! Le sacrifice est fécond, chaque goutte de sang versée pour une sainte cause produit un germe qui portera des fruits abondants; mais si l'on peut en diminuer le nombre, pourquoi donc vouloir augmenter les malheurs ? Une affaire mal commencée et mal dirigée ne se laisse pas aisément réparer.

On prend la révolution de 1789 pour type de toutes les révolutions. C'est une erreur, et une grande erreur. Elle nous a légué bien des idées, bien des institutions qui font la gloire de l'esprit humain, mais l'année 1789 ne ressemble pas aux années 1830 et 1848, qui, du reste, diffèrent énormément de notre état actuel.

Employer des moyens parce qu'ils ont réussi à une autre époque sans souci de leur application au moment et à la localité particulière où l'on agit, est une chose impraticable qui n'aboutit à rien. C'est un manque de sens politique. De même on ne subit que des pertes, lorsqu'on ne sait pas proûter de la position exceptionnelle d'un pays. Les Polonais ont deux fois paralysé le mouvement révolutionnaire sous Kosciuszko et en 1830, parce qu'ils n'ont pas émancipé les paysans.

De l'imitation aveugle naitle désir de renouveler d'une manière radicale tous les rapports sociaux; de là vient l'autre extrémité, le conservatorisme. Ce sont deux entraves au progrès universel.

Personne plus que moi n'est persuadé du besoin d'une ré* forme complète de la société. Depuis le berceau jusqu'au tombeau, dans la vie particulière et publique, la société suit des routes anormales. Après avoûr rompu avec la nature, elle est tombée dans un état qui n'est qu'une série de manifestations contraires aux lois suprêmes et à la destinée de l'homme. Mais

est-il possible de détruire en un moment l'œuvre accomplie par tant de siècles^ d'anéantir tout ce qui est dans l'esprit, dans le sang et dans la chair de l'humanité entière, élevée à un si haut degré de civilisation ?

On doit envisager l'homme pris collectivement comme on l'envisagerait individuellement. Les maladies d'une certaiue époque sont celles des individus. Quels que soient les défauts de la société, ils sont soumis aux mêmes lois et aux mêmes influences que les défauts des individus. Écarter les causes est la première condition pour diminuer les effets. Si c'est une tâche difficile lorsqu'on a en vue une seule personne, elle sera encore plus ardue dès qu'il y aura à préserver la société elle-même. On ne peut appliquer au mal que des moyens énergiques. Ceux-ci provoquent une résistance, et toute résistance est ennemie de la réforme.

Par conséquent, tout radicalisme impétueux est une utopie nuisible aux tendances révolutionnaires. C'est une chose impossible que de transformer tout subitement.

Figurons-nous un homme au sang gâté. Peut-on lui en injecter un autre? Si quelqu'un est bancal, faut-il lui casser les pieds pour lui en donner de plus droits, mais en bois ? Si quelqu'un louche, devons-nous lui arracher les yeux pour qu'il n'y voie plus rien ? Il en est de même des idées erronées. Du reste, il y a des idées, des préjugés qu'on ne peut appeler maladies mentales malgré leur fausseté, et dont l'anéantissement est souvent au-dessus de nos forces. Leur livrer un combat acharné, ce serait en vérité une folie lorsqu'on n'a aucune chance de les détruire. Les abolir d'un trait de plume, c'est se flatter et méconnaître la force de la résistance. Que sera-ce s'il s'agit de défauts organiques innés ?. . .

Au nombre des idées profondément enracinées dans la société, il en est qui ne font aucun obstacle à un progrès rapide dans un moment donné. Elles peuvent rompre riiarnionie et même empêcher de temps en temps le progrès général, mais elles n'ont aucune valeur dans les renversements impétueux et momentanés. Ce n'est pas la tâche de la révolution de tout réorganiser de f«nd en comble, mais il est de son devoir de jeter les bases fon-

damenta]es de la réforme politique et de la vie nouvelle. Si certaines notions sont tellement importantes qu'elles puissent paralyser le mouvement révolutionnaire^ il suffît d'entamer leur influence. On aura assez de temps pour les anéantir complètement après la victoire. D'ailleurs Terreur tombera d'elle-même devant le pouvoir de la lumière et de la vérité. Donc la révolution ne doit pas commencer par combattre contre les idées, mais contre la violence.

Parnd les obstacles qui se trouvent sur la route du progrès^ on compte des préjugés sans nombre. Mais ce qui résiste au progrès n'empêche pas pour cela la révolution. C'est elle qui ouvre la porte à l'humanité. Le déblayement de la route doit s'accomplir à mesure que le progrès marche. Qui est l'ennemi le plus rapproché ? Sont-ce les idées rétrogrades ou la violence ? Évidemment c'est la violence.

On dirait que chaque révolution commence par déclarer la guerre à la nation d'où elle est sortie^ et qu'elle se contente d'observer son ennemi, comme si la victoire était l'accessoire. Aussitôt que les chefs de la révolution se sont rendus maîtres du gouvernement, ils placent le plus souvent les oppresseurs au second plan. Ils débutent déjà dans la voie de la réforme sans avoir obtenu la victoire.

C'est là une erreur immense et commune à presque toutes les tendances révolutionnaires et à tous les soulèvements. Combien une tellif manière dagir porte atteinte à la révolution et affaiblit les forces de Vinsurrection, je n'ai pas besoin de le dire.

Je sais qu'on me répondra : « Mais avant tout ne faut-il pas poser les principes, indiquer le programme et le but de notre soulèvement. » 11 n'y a d'autre but que la liberté. La révolution ne doit pas en avoir d'autre. On bâtit ou rebâtit d'abord une maison, et ensuite on la meuble. Lorsqu'on veut élever un bâtiment, il faut avoir les mains libres. Quant aux principes, sont-ils déjà posés parce qu'on a proclamé que telles ou telles idées et institutions cessent d'avoir force de loi? Si le gouvernement révolutionnaire n'a pas assez de force pour la mettre à exécution, toute proclamation de principes n'est que lettre

morte ou n'a qu'un pouvoir obligatoire momentané. Le plus souvent on oppose un préjugé à un autre, on publie une fausseté nouvelle en opposition à une erreur ancienne, et Ton appelle cela poser des principes!

Presque dans chaque révolution le parti qui se soulève lutte à la fois avec la nation et avec ses oppresseurs, ce qui fait que, pour ainsi dire, la révolution n'a pas le crédit universel. « Us veulent tout bouleverser, et on ne sait pas encore ce qu'ils vont élever. » — C'est ainsi que parlent les gens paisibles, et ils ont raison jusqu'à un certain point. A la tête de la révolution se placent habituellement des personnes inconnues, des individus dont le public ne sait rien. Tout homme doué du sens commun tient de la nature une aversion innée contre tout anéantissement. L'habitude d'un ordre quelconque devient une seconde nature. II y a des gens qui préfèrent un système, même celui qui les opprime, au désordre qui détruit tout et dont on ne sait pas encore les conséquences possibles. Ce sont ordinairement les hommes d'expérience que le malheur a rendus sages. Il ne s'ensuit pas qu'ils ne désirent aucun changement, mais ils n'y ajoutent pas foi. Et quand ils ne voient que l'anéantissement, leur méûance augmente. Aussitôt on les affuble du nom de conservateurs^ et par conséquent d'ennemis de la liberté! Voilà un contingent qui se retire tout à coup, et qui au lieu d'être actif, reste neutre.

La révolution commence habituellement par les cris de : « Plus d'aristocrates! Mort aux seigneurs! A bas la noblesse! v» Comment! parce que quelqu'un a un titre, parce qu'il possède un demi-million, im million, ou dix millions de capital, en doit-il moins aimer la liberté et sa patrie?

Ce n'est pas tout. Les cris continuent : « Quiconque ne renoncera pas à ses privilèges, quiconque ne partagera pas notre ophùon, sera déclaré traître à la patrie. Mort aux traîtres! »

Voilà de prime-abord un tribunal et un jugement. « Holà ! messieurs, répond une voix sortant du milieu des condamnés, nous ne vous connaissons pas encore. Il parait que vous êtes des despotes et des tyraiis, plus terribles encore que vos prédécesseurs. TU Et le parti révolutionnaire a afiaire aux oppresseurs et

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aux ennemis qu'il s'est fait lui-même^ à des gens qui^ peut-être^ n'aiuraient pas pensé à garder leurs privilèges^ et qui maintenant deviennent les adversaires du mouvement.

a L'histoire^ me dira-t-on, prouve par de nombreux exemples que c'est l'aristocratie qui a le plus souvent empêché les nations de revendiquer leur liberté. » Point de disputes à ce sujet. J'indiquerais dans l'histoire des milliers d'exemples qui prouveraient le plus grand dévouement de la part des aristocrates. Je ne soutiens rien sans preuves^ et mon raisonnement serait conflrmé par une revue impartiale de l'histoire de la société. Du reste, il y a aristocratie et aristocratie. Quelquefois on range parmi les aristocrates les gens qui ont une instruction supérieure, un esprit plus pénétrant, et on leur attribue des principes auxquels ils n'ont même jamais pensé. L'impuissance des chefs révolutionnaires ne donne pas des résultats attendus, il faut bien trouver un coupable ! Donc la faute est à l'aristocratie.

Soyons sincères, car il ne s'agit pas de flatter tel ou tel parti, mais il est question de la chose la plus sérieuse du monde, de la vie des peuples, de la vérité. Toute révolution qui se concentre habituellement dans les grandes villes a bientôt pour parti le plus turbulent et le plus énergique^ ce qu'on appelle ordinairement le parti de la rue. Qu'est-ce donc que ce parti de la rue? Disons consciencieusement que c'est l'ensemble des gens les plus braves et les plus déterminés, mais qu'au milieu de ces grandes masses, prêtes à se sacrifier, il y a aussi de la lie,

« En révolution, dit un homme d'État, il est rare qu'on sache maintenir la discipline dans les esprits et renoncer pour la cause générale à toutes vues d'amour-propre et à tous projets d'ambition personnelle. Il y a des gens qui se sentent appelés au rôle supérieur de combattre par la parole, pîutôt que par la baïonnette. Donc par patriotisme, ils haranguent le peuple et se livrent à des improvisations dans les cafés, les guinguettes, et dans la rue; ces endroits réputés comme endroits de débauche deviennent en même temps des temples de l'amour de la patrie, et la foi de ce sacerdoce coule de lèvres inspirées du nectar des baisers et de l'ivresse^ ou de lèvres de peureux qui voudraient voiler leur

nullité d'un nuage de paroles sanglantes. Malheureux pays que celui pour lequel s'élèvent de pareils autels^ où la nation ne sent pas que l'amour de la patrie est une religion et non un divertissement de cabaret. L'opinion publique d'ordinaire se développe selon la pulsation des clubs; c'est là que les gens de la rue puisent leurs convictions^ et que les grades inférieurs de l'armée^ les jeunes recrues qui ne sont pas encore plies à la discipline militaire, apprennent à raisonner et conçoivent une tactique meilleure que celle enseignée par leurs chefs. La défiance, un doute désespéré, une ardeur qui s'éteint, telles sont les conséquences naturelles que finissent par subir des individus honnêtes au fond, mais égarés par des sophismes, enivrés des paroles de terroristes criards. Les forces vitales dépérissent au milieu d'une pareille lutte intellectueUe, et les liens moraux qui en* lacent les cœurs et les esprits, au lieu de se renforcer et de constituer une puissance organique fondée sur la confiance mutuelle et la persévérance, amènent l'engourdissement, la désorganisation dont la mort est la dernière phase. L'élément le plus dangereux pour une nation, ce sont les clabaudeurs et les gens de la rue contrariant le pouvoir organisé de la nation. Là où le pouvoir devient le jouet de l'opinion, où le désordre règne et 1 ennemi prévaut, ce n'est le temps ni de discuter ni de recher^ cher la popularité, et l'autorité a le devoir non de céder mais de déployer au contraire la sévérité la plus grande. »

Par une étrange contradiction, le gouvernement révolution*naire qui se soumet aux demandes de la rue, aux exigences fébriles et frivoles, n'use de rigueur qu'envers ceux qui ne sympathisent pas avec les idées des intrigants et des clubistes, ou, s'il se compose de gens modérés, il cède le pouvoir aux incapables.

D'un autre côté, un certain parti, appelé aristocratique, désapprouve toutes les décisions révolutionnaires qui n'ont pas leur source dans son initiative, et à dire vrai, lui«>même n'en prend aucune. S'il agit, il se sert de demi-moyens, transige avec les oppresseurs, veut ruser avec eux, et se berce de cette douce conviction que l'ennemi nV^t pas assez fin pour comprendre ses finesses.

Ces diplomates libéraux ont toujours sur les lèvres les paroles suivantes : « Développons la nationalité, acquérons des franchises nationales par une route légale, c'est-à-dire n'agissons pas contre les institutions locales et officielles, d

Quelle absurdité criante dans ces paroles! Qu'est-^e cette forme légale des gouvernements oppressifs? C'est une anarchie organisée qui tend de toutes manières à détruire les droits des nations. Où trouverez-vous un gouvernement assez sot pour permettre de miner tout ce qu'il veut introduire et consolider.

J'admets qu'il y ait des cas particuliers, des positions spéciales dans lesquelles, ne pouvant rien faire, il vaut mieux marcher à pas de tortue que de rester immobile; des cas où le soulèvement à main armée est prématuré et nuisible pour le pays. Mais un mouvement pareil à celui qu'opère le limaçon pour sortir de sa coquille, n'aboutit à rien. Les Bohèmes (Tchèkhes) et les Hongrois en sont la preuve.

Le parti aristocratique tonne contre les démocrates et abaisse souvent les vrais patriotes. C'est une autre extrémité non moins triste! Le résultat de ces combats est la haine mutuelle qui ra« mène l'esclavage.

Si les aristocrates se rendent maîtres du gouvernement révolutionnaire, ils destituent les démocrates et agissent par euxmêmes.

D'après l'opinion de quelques-uns, toute révolution est prématurée!

Tout le monde n'est pas du même avis. Du reste, la révolution qu'elle ait été ou non commencée en temps opportun, est toujours la mesure de la patience du peuple. L'explosion prouve d'une manière éloquente que le peuple ne peut plus supporter l'oppression; elle est un droit des esprits comprimés, une conséquence de la situation politique.

Toute déclamation contre la révolution une fois accomplie est ridicule. C'est comme si l'on trouvait que le soleil s'est levé trop tôt! Quand une nation désire la révolution, cela prouve qu'elle en a besoin, que sa position est pénible, que son ftme et son corps souffrent, que leur nature demande un changement. Si

on ne lui permet pas de l'accomplir^ elle le revendique par la force; elle est contrainte de le revendiquer, car elle ne peut plus supporter sa douleur. Les besoins innés obéissent aux lois supérieures. Dans beaucoup 'de cas la révolution est une nécessité. La société accomplit ses mouvements d'une manière ihstinctive. L'homme ne peut rester couché toujoiu^ dans la même position, et si on l'y maintenait de force, il lui serait impossible de la supporter longtemps; le lit fùt-il le plus commode possible deviendrait alors un instrument de supplice. Comment voulez-vous que le corps social où il y a tant de vie, tant de besoins, puisse rester étendu sans réaliser les conditions qui règlent le progrès natiu-el?

Les partisans des gouvernements despotiques, les admirateurs de la force brutale prétendent que si les peuples ne faisaient pas de révolutions, il n'y aurait pas d'oppression. Gela est vrai. D'autre part, les admirateurs des désordres, du tumulte et de la guillotine disent : « S'il n'y avait pas d'oppression, la révolution n'éclaterait jamais. )> C'est encore vrai.

Mais existe-t-il une puissance au monde capable d'imposer silence aux lois naturelles, aux droits humains et nationaux? La révolution n'est qu'une manifestation des lois de la nature. Chaque fois que l'organisation des gouvernements est un renversement systématique des droits sociaux, l'humanité cherche h recouvrer son état normal au moyen de soidèvements continuels, pour ainsi dire d'après le principe des lois de la pesanteur. Qu'il me soit permis de comparer cet état à celui de ces petits morceaux de liège lestés de plomb qui tendent sans cesse à reprendre leur équilibre.

Il ne faut pas oublier non plus que l'oppression est la suite non-seulement de la révolution, mais aussi du caractère qu'elle prend. Si la révolution introduit des éléments destructeurs, l'anarchie et le terrorisme,. si elle ne fait que fouler aux pieds d'une autre manière les droits de l'humanité, en poussant le cri hypocrite de progrès, si elle établit des idées contraires à la vérité et à la morale, alors arrive la réaction, et un gouvernement qui est assez fort pour s'emparer des moyens capables de renverser la

révolution, augmente la violence et use de toute son énergie contre les révolutionnaires furieux.

Donc ceux qui veulent justifier l'oppression prêtent un concours indirect à la révolution; ceux qui lui donnent une mauvaise direction provoquent la réaction et sont aussi en partie le.; auteurs de l'oppression.

En outre, les adversaires de la révolution ne songent pas aux malheurs des autres classes. Ils concluent de leur situation avantageuse que tout le monde est heureux. C'est le sentiment d'un homme qui, après avoir bien dîné, ne comprend pas que d'autres puissent avoir faim. Ces gens oublient que la révolution ne se fait pas pour eux, mais pour ceux qui souffrent.

Les meneurs de la révolution, comme je l'ai déjà dit, tombent le plus souvent dans les extrêmes en voulant détruire ou en détruisant tout le passé, comme s'il était possible de rompre le fil qui lie l'état actuel avec l'état précédent. Puisqu'on n'a rien fait jusqu'à présent dans la voie révolutionnaire avec les moyens qui ont été généralement employés, ou du moins puisque les efforts et les meilleures intentions n'ont pas donné les résultats attendus, tous les févolvtionnaires ont donc plus ou moins la gloire historique d'être du parti des opinions extrêmes. Par conséquent, sans aucune considération pour les desseins les plus nobles, les adversaires de la révolution crient à haute voix : « Ce sont des fous, des démagogues, des démocrates, des communistes, des destructeurs, etc. » — Pour être démocrate, on n'est pas un destructeur, un communiste !

D'un autre côté on entend ces cris : «Plus d'aristocrates! Mort aux traîtres! »

Voilà la révolution! Elle commence par une guerre civile !

A qui la faute? Évidemment aux deux partis. Leurs préventions mutuelles sont la source de discordes stériles qui finissent par des émeutes sanglantes; et les oppresseurs en profitent. 1

Les chefs de la révolution sont de tous les plus coupables s'ils ne cherchent pas de bonne heure à mettre fin à la désunion. Par quel moyen? [En renonçant à toutes leurs préventions et aux

réformes prématurées^ surtout à celles dont ne dépend pas la marche de la révolution.

Â-t-on le temps de faire des réformes, lorsqu'il faut combattre pour la liberté? A-t-on le temps de discuter sur les principes, lorsqu'on est obligé de se battre contre Tennemi commun?

Les chefs de la réyolution usurpent ordinairement le pouvoir législatif. De quel droit? La législation exige une délibération mûre, la paix et la participation de toute la nation. Est-il pos^ sible de vouloir organiser la société au moment où par sa nature même elle est désorganisée, où tous les éléments se combattant et se renversent? Quelle est donc d'habitude cette organisation révolutionnaire? Le renversement des anciennes bases, sans en poser de nouvelles qui soient solides. Proclame-t-on des principes, ce ne sont que de vaines paroles si peu durables, si peu assurées, que le moindre souffle peut les jeter à bas. La révolution adopte-t-elle des principes sains, incontestables en y ajoutant ses inventions et ses règlements qui ne sont plus des principes mais une réforme radicale, alors elle affaiblit la force des vrais principes par cet amalgame.

Chaque réforme, en temps de révolution, mine ses forces vitales. Habituellement quand les passions révolutionnaires se sont calmées, arrive une constitution qui ne répond pas aux besoins de la nation.

L'homme qui désire sincèrement la liberté doit avoir pour mot d'ordre : « Pas d'esprit de parti! Vivent les aristocrates! vivent les démocrates! Quand nous aurons conquis la liberté, alors nous aurons conquis du même coup l'égalité. L'ennemi de la patrie est celui qui sème la discorde, r» ^

Qu'importe aux démocrates s'il y a des aristocrates? Qu'importe aux aristocrates s'il y a des démocrates? Notre devoir est d'oublier tous les principes qui désuniraient les hommes. Un seul but se présente, la liberté. Toute autre question est secondaire. La chose capitale, c'est l'indépendance. Il ne s'agit pas ici d'une forme gouvernementale, ni d'une forme sociale, ni de discussions philosophiques et politiques^ mais de l'existence. Et on

attemtà cette eristence avec d'autant plus de sûreté qu'il y a plus de mains réunies pour l'action commune.

Jadis on soutint une longue polémique pour savoir s'il fallait d'abord exister ou connaître avant tout le mode d'existence future? Divertissement de dialectique qui me fait la même impression que si Ton demandait : Faut-il commencer par acheter une maison, ou faut-il d'abord avoir de l'argent ? Que la nation qui a assez de force pour revendiquer une existence politique indépendante, s'adresse seulement sans prévention aux gens instruits et justes, et elle trouvera en elle-même les éléments nécessaires pour organiser son existence. Celui qui sait bâtir sa maison saura bien la meubler, et s'il ne sait que bâtir, il demandera conseil à son voisin pour l'ameublement.

Quand la révolution a éclaté, le désir de renouveler d'une manière radicale et impétueuse tous les rapports sociaux enfante des partis politiques et augmente le nombre des ennemis ou au moins des mécontents et des indifférents. J'ai démontré ci-dessus combien est grand le nombre des gens qui n*ont aucun intérêt à un changement d'état politique et de ceux que chaque changement expose à des pertes évidentes. Quelqu'un dira : « Qu'ils se sacrifient pour le bien-être général.» Exigence puérile: On ne peut imposer de sacrifice à personne. Le dévouement est volontaire, autrement il demeure sans résultat. D'ailleurs peut-on dire à tout le monde : « Soyez des héros ! » Plus d'un sacrifiera beaucoup, mais il ne sacrifiera pas tout, parce qu'il lui semble bon d'en agir ainsi. Que faire? Fautril le rejeter pour cela?

Presque dans chaque révolution, les libéraux démocrates n'ont rien de plus pressé que d'abolir les armoiries, les titres de noblesse, etc. A quoi bon cela? Est-ce le premier pas vers l'indépendance? Point du tout. Nous avons vu que les révolutions les ont aboli dix fois et qu'on les a rétablis autant de fois. La révolution française elle-même, qui a porté une atteinte mortelle au despotisme du moyen âge, n'eut pas assez de force pour vaincre certains préjugés et certaines coutumes. Pourquoi? Parce qu'ils sont profondément enracinés et datent de plus de mille ans. En Angleterre, l'aristocratie est le cœur de la nation.

Peut-être quelqu'un citera-t-il l'ensemble des États-Unis! Cela change la question. La comparaison de l'Europe sous ce rapport avec les États-Unis serait impropre. Là-bas la société s'est formée sur une terre vierge^ dans d'autres conditions^ en face de la nature primitive et sous l'inspiration immédiate de ses lois. Les hommes y accouraient attirés par une certitude, celle de l'indépendance. Ceux-là s'y rendaient qui cherchaient la liberté^ et leur premier intérêt, la condition .de leur existence, était l'égalité pratique. Sans cela ils n'auraient pas pu subsister. Les colonies américaines se peuplaient de gens qui étaient déjà libres avant même d'être égaux. Une certaine égalité fut la suite de la liberté et du besoin de la garantir. En général, on ne désignait tous ces habitants que par le nom de colons. Aussi n'y eut-il pas de classes précisément déterminées dans cette société. La nouvelle nation formée de différentes races ne se divisa réellement qu'en deux classes : celle des gens instruits et celle des gens qui n'avaient pas d'instruction. Devant la loi ils étaient tous égaux. S'il plaisait à quelqu'un de regarder la classe éclairée comme une aristocratie, cela n'empêchait pas l'égalité. Mais la solidarité et la concorde régnaient aux États-Unis. Personne ne se fût mis en tête de faire peu de cas de la classe instruite. C'est au contraire entre ses mains que la nation remit sa destinée sans demander si celui qu'elle y choisissait pour son représentant était de bonne famille ou s'il avait des titres. C'est pour cela que les Américains maintinrent leur liberté et leur indépendance, et qu'ils surent ensuite la consolider.

Les moyens par lesquels l'Amérique a conquis l'indépendance doivent servir d'enseignement à l'Europe. Ce sont l'union, la confiance mutuelle, la nomination aux emplois d'hommes supérieurs par leur probité et leur instruction, l'accord commun et la persévérance la 'plus tenace. Quelques principes capitaux adoptés par les Américains peuvent nous servir d'exemple, mais si l'on voulait en appliquer tous les détails à notre vie publique d'une manière subite^ ce serait une imitation impraticable.

Et en Europe, qu'est-ce qui compose la classe instruite? Il y a entre divers éléments : clergé et laïques^ aristocratie et démo-

cratie. Figurons-nous la société divisée en gens instruits et non instruits; nous verrons parmi les premiers une multitude d'individus de condition diverse. On ne saurait nier que l'aristocratie^ quoiqu'elle ne soit pas toute éclairée, dans le vrai sens de ce mot, n'ait reçu une instruction supérieure, car elle a les moyens de se la procurer. Parmi les aristocrates, on trouve quelquefois 'des gens spéciaux et doués de grands talents. Il y en a aussi qui ont rendu à la société des services signalés. Est-ce donc une chose raisonnable et conforme au bien public que d'exclure des hommes éclairés et utiles, que d'inspirer aux masses ignorantes des préventions et de la haine contre l'aristocratie? C'est la plus grande des sottises, c'est un crime. Dans quelques pays comme en Angleterre par exemple, l'aristocratie se rajeunit et se renouvelle; mais, de cette manière, il se forme pour ainsi dire une aristocratie de mérite. Le parti qui se nomme libéral met le plus souvent son orgueil à déclarer la guerre à tout ce qui rappelle les anciens mérites de famille, la richesse et la tradition. C'est une aristocratie à rebours.

S'ensuit-il, que je veuille démontrer la nécessité de laisser maintes prérogatives aux classes privilégiées et leur donner la préférence? Dieu nous en préserve! Je veux seulement constater que tout anathème prononcé contre quelques formes extérieures, qui n'empêchent point l'égalité politique de la nation, est hors de saison, à la veille de grandes réformes sociales : c'est irriter sans nécessité les gens attachés à leurs anciens privilèges dont il ne reste que le symbole, et augmenter la haine et le nombre des partis ; enfin c'est porter atteinte au progrès au lieu de le favoriser.

n y a des souvenirs, qui ne peuvent être chassés de la tête et du cœur de certains individus. Chaque violence qui leur est faite peut les bâillonner pour un instant, mais elle ne saurait les rendre muets pour toujours. Du reste il y a des ridicules humains qu'il faut négliger et pardonner lorsqu'il s'agit d'une sainte cause. Un homme très-malade qui voudrait se faire friser pour recevoir son médecin, serait bien ridicule; mais médecin qui s'occuperait plus de la frisure de son malade que de sa santé, serait extravagant.

En 4848, l'Assemblée nationale prussienne étant autorisée à dresser une constitution se cassa la tête très-longtemps pour sa^ ▼oir s'il fallait retrancher au titre royal les mots : « von Gottes Qnaden » (par la Grâce de Dieu) ou les laisser. Enfin on décida... de les retrancher.

Les Allemands y virent une démarche courageuse, décisive, héroïque. Et on appelle cela des réformes sociales, libérales!...

Dans quelques pays de l'Europe, où l'instruction publique n'a pas encore pénétré jusqu'à toutes les couches de la société, les notions claires sur la liberté ne se trouvent que chez certaines classes, et sans contredit chez celles qui sont instruites, par. conséquent dans les hautes sphères. Donc quand on ne leur permet pas d'agir ou quand on les rend hostiles au mouve^ ment, on trahit et on trompe le peuple. En Pologne, par exemple, la noblesse est la gardienne delà nationalité et delà civilisation. La guerre contre cette noblesse, même dans l'arène du journalisme, est une absurdité, plus encore, c'est une participation aux actes des décotes qui oppriment ce malheureux pays. En Italie les sciences et les arts, et toutes les traditions d'indépendance, se sont conservées dans la partie saine de l'aristocratie. Exciter le peuple contre elle au nom de principes démocratiques mal déterminés, et par contre d'une valeur douteuse, c'est donner le signal d'une guerre civile continuelle.

Admettons qu'il y ait dans les nations certaines classes nuisibles. Quel moyen employer contre elles ? je le demande. — Fautil les faire massacrer toutes? Qui donc a donné aux réformateurs le privilège de tuer leurs frères pour réorganiser la société de telle ou telle manière? car ce ne serait qu'un privilège usurpé et plus dangereux que tous les autres. En choisissant entre deux maux, je préférerais les privilèges les plus fanatiques de l'aristocratie à la tyrannie des bourreaux pseudo-libéraux ou bien encore à celle des sots. D'ordinaire le peuple n'a pas peur de ceuxci, mais les révolutionnaires s'arment contre ceux-là de tous les instruments que le fanatisme, la passion, et en général l'esclavage de l'esprit peuvent leur fournir. La haine de l'aristocratie

est une sottise, pour ne pas dire un excès, aussi bien que la prévention contre la démocratie.

A une époque de réformes sociales importantes, on doit laisser certaines classes intactes. De grandes institutions libérales, en barrant le chemin aux prérogatives imméritées, aboliront la prépondérance des classes privilégiées et les préjugés qui en découlent disparaîtront d'eux-mêmes. Nous en avons l'exemple en Suisse. Cependant rien n'a pu anéantir le souvenir général des mérites et des anciens privilèges des familles appelées anciennes. Très-souvent on y entend dire : « £r stamnU van einer hohen edien Familie ab. » — « Il descend d*une vieille et noble famille.n Le peuple entoure d'un certain respect les descendants de l'ancienne noblesse; bien plus, il a beaucoup de confiance en eux. Cette circonstance rend le parti radical furieux. Celui-ci intrigue, conspire, jette le germe de la discorde, mais il ne peut transformer des idées enracinées depuis longtemps. D'ailleurs la saine raison estimera toujours au-dessus de tout le mérite personnel.

Un niveleur fanatique me répondra : « Une telle indulgence et de telles concessions, sont contraires à l'esprit de liberté et d'égalité. » — Pas du tout, lui répliquerais-je. Lorsque la loi ne fait aucune différence entre le citoyen et le citoyen, l'égalité est sauvegardée. Du reste on ne peut pas d'un seul coup niveler les inégalités accumulées pendant tant de siècles et qui ont une base historique. Si elles n'existent pas dans la vie politique, elles ne nuisent en rien dans la vie sociale. Ce n'est que le progrès de la civilisation qui finira par tout rapprocher. Mais qui prétend qu'il est facile de niveler la société, ne la nivelle qu'en parole; il se berce lui-même d'illusions et trompe les autres, ou bien il ne croit pas à ses propres assertions. Enfin je lui dirais : Qu'avez vous fait avec votre impatient radicalisme, et votre nivellement universel? L'Europe est-elle libre? Tout est-il pour le mieux? Si les vieux moyens sont usés, il faut en employer de nouveaux.

Le socialisme, qui se sert de tous les moyens possibles pour gagner le plus grand nombre d'adhérents, parle ainsi à quel<* queft-uns : « Quel avantage la société tire-t-dle de l'égalité civile?

La nation peut prospérer^ tout en conservant les titres et les degrés sociaux. » Voilà jusqu'où va la ruse. Et cependant c'est une tactique habile^ une grande connaissance du cœur et des faiblesses humaines. Il est beaucoup de choses que peuvent apprendre des ennemis de la liberté ceux qui se sacrifient pour elle.

Disons toute la vérité : il y a des gens qui aiment tant leur classe, leur caste, leur titre, leur rang, leurs parchemins, etc., que cela seul leur fait craindre tout changement et détester une révolution qui peut les priver de tout ce qu'ils possèdent.

On me dira peut-être qu'un homme qui ne veut pas céder sur des choses de peu d'importance est incapable de grands sacrifices. Au contraire il en est plus d'un qui sacrifiera beaucoup poiu* ce qu'il aura aimé. Le cœur humain est un abîme. Les mots manquent pour qualifier certaines inconséquences. Du reste il ne s'agit pas toujours de sacrifices, mais de services à rendre au pays et de secours à lui donner. Voilà pourquoi je me suis efibrcé plus haut de démontrer que la classe satisfaite de l'état de choses actuel est fort nombreuse, qu'elle a une grande importance et une énorme influence dans la société, qu'elle peut par conséquent opposer une résistance active aux réformes politiques si on ne la respecte pas et si on ne la fait pas participer au travail qui a pour but des changements nécessaires. La neutraliser, c'est encore rendre à la cause un mauvais service; en faire un camp ennemi, c'est nuire volontairement au progrès. Presque tous les pays de l'Europe sont dans une position si exceptionnelle, que, pour sortir de ce labyrinthe, il faut absolument se conformer aux circonstances et user de moyens pratiques. Voilà ce qui seulement pourra amener avec le temps un changement radical et une réforme universelle.

Il en est de même de l'aristocratie d'argent. Peut-on essayer des changements politiques importants, sans avoir de l'argent? Les déclamations contre les capitalistes et les riches sont donc des absurdités. Or dans presque toutes les révolutions, à tous les congrès pseudo-libéraux^ l'esprit de parti répète les mêmes sottises !

Ea un mot à côté de beaucoup d'autres causes, une des raisons principales de la non-réussite des révolutionnaires a toujours été le tort fait à quelques classes de la société, soit par prévention, soit par une haine qui n'est nullement justifiée, soit par l'intention de leur faire perdre quelques avantages ou quelques plaisirs qui ne peuvent porter aucune atteinte à la réorganisation et au libre développement de l'esprit.

Quand on veut être sûr de la victoire, il faut exciter l'intérêt général de tous et l'intérêt particulier de quelques parties de la nation; il faut réunir tous ces éléments sous une même bannière au moyen d'un intérêt commun et pratique.

Les nombreux partis, qui veillent pendant la révolution et dans la période suivante, produisent des éléments divers qui obtiennent la prépondérance dans la société. Une fois c'est l'aristocratie qui l'emporte, une autre fois c'est la démocratie; et le plus souvent, c'est la pseudocratie, je veux dire le régne du faux, qui établit partout sa domination.

J'ai déjà dit que l'action isolée des peuples qui se soulèvent sans combiner leurs efforts en faveur de la liberté, occasionne aussi des avortements révolutionnaires. L'histoire constate cette vérité. Depuis les temps les plus reculés, la France avait toujours été en hostilité avec les empereurs d'Allemagne. Lorsque la révolution de i789 eut reconquis pour un moment les droits de l'Iiumanité, toute l'Europe s'arma contre elle. Dès lors la conspiration des monarques prit des proportions formidables. On chercha à annuler radicalement la volonté des nations et à faire triompher la volonté des souverains. Chaque peuple qui se souleva ensuite pour recouvrer son indépendance ou ses franchises eut à lutter avec d'autres peuples opprimés autiuit, sinon plus encore que lui-même. La force individuelle de la nation insurgée eut à combattre la force collective des monrircpies conjiurés. A quoi ont abouti les efforts et les sacrifices d(3 tant de peuples? La même année où la France secoua son ancien joug, les Belges prirent les armes. Plus tard ils furent forcés de combattre pour leur indépendance en s'aidant de la révolution. En 1791, éclata la révolution de Pologne. Ou promulgua la Constitution du 3 mai, au

même moment où l'on présentait en Occident la Constitution à Louis XVI, qui Taccepta. Deux nations, sans s'entendre mutuellement, agissaient dans le même esprit aux deux extrémités de l'Europe. Et les Allemands, que faisaient-ils? Au moment le plus décisif pour l'humanité, les Allemands offrirent aux révolutionnaires dynastiques Fliospitalité sur leur sol. La fameuse convention de Pilnitz fut l'origine d'une conspiration plus étroite des souverains. En i791 on vit à Pilnitz l'empereur Léopold II, Frédéric-Guillaume II et je comte d'Artois, réunis pour délibérer sur les moyens d'étouffer la révolution en France et eu

Pologne.

A ces conférences assistaient : François, qui devint empereur d'Autriche; Frédéric-Guillaume, plus tard roi de Prusse, sous le nom de Guillaume III; Galonné, ex-ministre français, et le marquis de Bouille. On décida de résister aux tendances de ces révolutions avec des forces communes. Cette convention fut conclue au mois d'août. En même temps, en France, l'assemblée nationale se transformait en constituante, le i«' octobre. L'Autriche et la Prusse conclurent une alliance contre la France par la transaction de Berlin du 17 février 1792. Ces deux puissances remirent aux frères de Louis XVI une déclaration ou il était dit que « la position actuelle du roi de France devait être considérée comme une question d'intérêt général pour tous les souverains de l'Europe. » Elles réclamaient donc le concours de toutes les puissances et étaient résolues à employer, de concert avec elles, des moyens énergiques pour seconder le roi de France dans la consolidation d'une forme gouvernementale monarchique. 11 est hors de doute que cette déclaration fut la première source de toutes les atrocités de la révolution française. C'est un fait des plus importants. Le peuple s'indigna, lorsqu'il vit qu'on ne faisait aucun cas de sa volonté. La coalition de l'Europe contre la France, cette coalition, dont la tète et l'àme était TAllemagne, déchaîna toutes les passions des Français. En 1792, les Prussiens pénétrèrent dans le pays où la lumière de la liberté avait jailli aux yeux du peuple.

La Moscovie détruisit la constitution polouaise. Catherine II

proclama que les défenseurs de la patrie étaient « des Ja^^obifiS. » La Moscovie eut pour alliée l'Allemagne .

En 1793, l'Angleterre, la Hollande et l'Espagne prirent les armes contre la France. La môme année, le second partage de la Pologne fut accompli par la Prusse et la Moscovie . La France resta isolée.

En 1794, une nouvelle révolution éclata en Pologne, sous la direction de Kosciuszko. Mais le peuple français, qui commençait une lutte de géant contre le despotisme, aveuglé par les passions et rendu furieux par la conspiration des monarques, ne savait plus distinguer dans les troubles ses amis de ses adversaires. Lorsque le sang coulait en Etirope, lorsqu'on commettait le crime le Tplus atroce envers la Pologne, des patriotes des plus dévoués périssaient sur l'échafaud, ensanglanté par un million de victimes. La France avait oublié que son alliée naturelle dans la cause de la liberté des peuples était la Pologne. Elle assassinait ses frères et faisait la guerre civile en Vendée.

En 1795, la Pologne fut délinitivemeut démembrée.

En Italie furent établies les républiques ligiu'icnne et cisalpine (1797). Quels furent les résultats de la volonté des peuples qui se manifestait alors? Le jeune Bonaparte, ce j)roduit de la révolution française, dont il était l'expression et pour ainsi dire la continuation, n'abolit pas le principe monarcbique dans son germe, mais reconnut en quelque sorte le droit des souverains de posséder les pays comme propriété. Les chefs des parties belligérantes disposent dos pays d'après leur bon plaisir. Lorsque l'armée française, après ses campagnes victorieuses en Italie, passa les ^Upes Noriques et menaça Vienne, lorsque rAutriclie accéda aux préliminaires de Lcoben, on conclut au nom du Directoire la paix à Campo-Formio. L'Autriche voulait qu'on lui cédât la Vénétie, la Lombardie et même une partie des États pontificaux. On lui donna l'Istrie, la Dalmatie et la rive gauche de l'Adige. La France prit la seconde partie de la Vénétie, ses territoires d'Albanie et des îles Ioniennes. Dans les articles secrets, l'Autriche consentait il laisser incorporer à la France la rive gauche du Rhin, en se réservant Salzbourg et une partie de la Bavière, et en garantis-

sant à sa famille quelques contrées de l'Italie démembrée comme l'avait été la Pologne. Outre cela, François II céda la Belgique à la France. Le congrès de Rastadt (1797) trahit la confiance des peuples. Les députés ne savaient rien des stipulations secrètes. Les diplomates allemands agissaient avec timidité et souvent avec lâcheté. Ainsi donc, à peine la révolution avait-elle renversé les anciens principes que l'on vit recommencer les intrigues diplomatiques et le trafic des nations traitées comme des troupeaux de bétail.

En 1798, on proclama la République romaine. Aussitôt le roi de Naples fit un traité d'alliance avec les Autrichiens, déclara la guerre à la France et prit Rome.

En i799, l'Italie vit les Moscovites et les Autrichiens. Souwaroff, Bagration, Kray, Mêlas remportèrent plusieurs victoires, «t en détruisant les résultats de la révolution française, portèrent des coups mortels à l'Europe tout entière.

En i805, une troisième coalition européenne se forme contre la France; en 4806, les monarques des vieilles dynasties s'arment pour la quatrième fois contre le nouvel empereur. Napoléon, après avoir remporté les plus brillantes victoires sur les Prussiens et sur les Moscovites, crée au profit du roi de Saxe le duché de Varsovie, qu'Alexandre I'^' lui-même appelle « ridicule (l) » et impose à la nation polonaise une constitution encore plus ridicule (1807) (2).

Ni Napoléon, ni les peuples européens n'avaient de défenseurs dans l'Europe orientale. En 1809, une cinquième coalition fut renouée contre la France. Les Français ne versaient plus leur sang pour la liberté et pour l'humanité, mais pour l'orgueil de celui qui songeait à se rendre peu à peu le souverain de l'univers.

L'Allemagne, qui autrefois avait pris les armes contre la

(t) Dans sa letlrc à Naricliokiiic. Voir : les Souvenirs, de J.-U. Niemcewicz.

(2) Comparer : Les trois Constitutions polonaises, par LclewcL Paris, 1832.

République^ fut alors alliée de Napoléon. L'Angleterre ^ la Suède et l'Espagne prirent le parti de la Moscovie (1812). Le despotisme luttait contre le despotisme^ Les peuples en savaientils quelque chose?

Les froids mirent fin à cette guerre monstrueuse et sans but. Alors les Prussiens voyant l'aiïaiblissement du géante l'abandonnèrent perfidement. En 1813^ ils se déclarèrent ennemis de la France. Le peuple allemand applaudit avec enthousiasme aux proclamations du roi de Prusse. Il croyait se soulever pour secouer le joug du tyran. Il se souleva et se sacrifia pour reprendre ses anciens fers et passer^ cinquante ans après^ sous le joug de Bismark.

L'Autriche suivit l'exemple de la Prusse. Ces deux puissances entraînèrent après elles la Bavière et les princes de la Confédération du Rhin. Le 31 mars 1814 fut un jour de honte pour Paris. Le 30 mai rendit à la France les mêmes frontières qu'elle avait le l«r janvier 1792. On proclama ce qu'on appelle la Bestatiratùm.

Tels furenf les résultats de la grande révolution ; telles furent les conséquences des grandes victoires du conquérant.

Encore une fois toute rEuroj)e se conjura contre \es nouveaux principes, dont Napoléon était le représentant malgré ses vues personnelles et sa passion de conquêtes ; encore une fois les peuples, poussés par leiu^s anciens tyrans, se réunirent pour le maintien de l'ancien despotisme!... Après Waterloo, Paris, qui était redevenu libre peu auparavant, vit de nouveau les alliés. Le 6 juillet fut le jour de triomphe de la conspiration des familles dynastiques, le commencement de l'abaissement de la France, ainsi que la source du deuil des peuples européens. Depuis cette époque, les nations opprimées ne cessèrent de se soulever; mais après de longues luttes, elles obtinrent seulement par grâce ce que leurs rois, par la grâce de Dieu, voulurent bien leur accorder, ou elles tombèrent dans un état de servitude horrible si leur existence menaçait les souverains conjurés.

Sur le champ de bataille de Waterloo apparut l'épouvantable spectre de l'ancienne Europe. Le congrès de Vienne lui rendit

— isola vie. Les Anglais et les Allemands adorent les statues de Bluclier et de Wellington.

Quels avantages les peuples ont-ils retirés des victoires remportées sur l'homme qui avait vaincu tous les gouvernements tombés en putréfaction? Qu'ont-ils gagné à la chute de Napoléon? Quels fruits ont porté les champs arrosés de leur sang? Le 26 sejr tembre 1815^ on signa leur condamnation connue sous le nom de Sainte-AlHance, Louis XVIII s'allia avec l'Autriche, la Moscovie et la Prusse. Leur volonté eut force de loi en tous pays. Leur union fut la terreur de tous les peuples.

Partout où une nation fit sentir ses droits, cette alliance infernale se pressa d'étouffer le moindre mouvement.

En i820, une insurrection éclata en Espagne. La constitution des cortès fut proclamée et adoptée par Ferdinand VIL A la tète de l'armée constitutionnelle furent mis les généraux Riego, Mina et Quiroga. La même année, le général Pepe provoqua un soulèvement armé à Naples et en Sicile. En même temps la constitution des cortès fut introduite en Portugal, à Oporto et à Lisbonne. Aussitôt, les monarques appartenant à la Sainte-Alliance convoquèrent un congrès de Troppau, où ils établirent leS principes de rinterventimi armée. On arrêta que toutes les puissances devaient toujours s'entendre réciproquement et agir en commun, afin qu'on H* accordât aticune constitulionqnine fut conforme au système adopté par les souverains. Ce système fut appelé légitime, L'Angleterre et la France, après quelques notes et quelques conférences qui restèrent sans résultat, gardèrelit la neutralité, et par cela même, devinrent complices du crime ; l'Autriche, la Moscovie et la Prusse, de leur côté, après s'être garanti mutuellement le maintien de la paix intérieure, déclarèrent qu'elles ne reconnaissaient pas les réformes introduites à Naples par le gouvernement révolutionnaire et menacèrent d'une guerre en cas de résistance. Les insurgés trouvèrent donc tout d'un coup des ennemis, non-seulement dans leur propre gouvernement qui les opprimait, mais aussi dans les grandes puissances alliées. Le roi de Naples fut mis sous la protection des trois États mentionnés et appelé à Laybach sous prétexte de médiation entre lui et son peuple.

Au congrès de Laybach^ qui fut la suite des conférences de Troppau^ on décida de pacifier l'Italie avec des forces communes. A ce rendez-vous se rendirent pour l'Autriche, Metternich; pour la Moscovie, Capo d'Istria, Nesselrode et Pozzo di Borgo (Û est à remarquer que dans ce pays tous les étrangers se mettent au service du despotisme); pour la Prusse, Hardenberg et Bernstorf. Caraman, de la Ferronnaye et le duc de Blacas y figuraient comme ambassadeurs de France. L'Angleterre envoya lord Stewart, la Sardaigne fut représentée par le marquis de San Marsan et par le comte d'Aglie; l'État pontifical, par le cardinal Spina; la Sicile, par le duc Ruiïo. Cette fameuse conspiration des ministres, ourdie au nom et avec l'autorisation des souverains conjurés, durait déjà depuis à peu près quatre mois, lorsqu'on apprit l'insurrection du Piémont et ensuite la révolution grecque. L'alliance satanique s'alarma. Les trois grandes puissances : l'Autriche, la Moscovie et la Prusse adoptèrent la politique d'intervention armée en cas de troubles intéiieurs dans les pays voisins et l'introduisirent dans le droit des gens européen ( 1 82 1 ) .

Il est impossible de pousser phis loin l'insolence et TeiTronterie.

En vertu de cette proclamation meurtrière décorée du nom de droit, la volonté et la liberté des peuples furent tout à fait garrottées. Dans le. langage diplomatique, on nomma troubles intérieurs, chaque gémissement du [)euple, chaque revendication de ses droits et de son indépendance. Depuis cette époque, même les monarques légitimes n'eurent plus le droit de promulguer quelques franchises ni d'approuver une constitution sans la permission de tous les conspirateurs couronnés. Autrement, les monarques appartenant à la conspiration s'engageaient à soutenir cette convention par les armes. Et jusqu'à présent, nous voyons des exemples d'hostilité et de guerre à cause d'infractions à ces traités. Lorsque, en 4860, l'Autriche introduisait des réformes tant soit peu libérales, la Moscovie devint furieuse.

Au nom de la Sainte-Alliance, les troupes autrichiennes entrèrent à Naples et en Piémont, et l'armée française fut chargée d'occuper l'Espagne. Dans ces trois pays on abolit les constitu-

lions promulguées et jurées par leurs rois. Dans le royaume des Oeux-Siciles s'établit la domination de la police. Les tortures du moyen âge et des persécutions atroces, impossibles à croire, s'y renouvelèrent. Cet état de choses dura dans la péninsule italienne jusqu'en i859.

Comme il était de l'intérêt de la Moscovie d'affaiblir la Turquie par la création d'un nouvel État de même religion qu'elle, on garantit, par le traité de 4827, l'indépendance d'une partie de la Grèce, à laquelle on donna le nom de royaume. L'Angleterre et Ja France y prirent part, non sans avoir stipulé pour elles-mêmes quelques profits et avoir établi leur prépondérance sur l'Europe méridionale et orientale. La suite de ces stipulations fut la bataille de Navarin, qui détruisit la puissance maritime de la Turquie.

Quoique la Grande-Bretagne, par la note circulaire de Casllereagh, du 49 janvier i82i, n'acceptât pas les engagements des trois grandes puissances, pris au congrès de Laybaeh relativement à l'intervention armée, elle fit cependant quelquefois plus de tort aux nations par sa politique de neutralité.

Pour étouffer la révolution, qui menaçait partout, les souverains conjurés se réunirent de nouveau au congrès de Vérone en 1822. Toute la partie méridionale de l'Eitfope était en feu, et cela les effrayait. Les ministres des cinq États principaux tinrent des conférences pcéliminaires à Vienne. A Vérone arrivèrent ; le roi de Prusse, l'empereur d'Autriche et celui de Moscovie, le roi des Deux-Siciles et celui de Sardaigne, outre d'autres princes régnants d'Italie. Le gouvernement anglais fut représenté par Wellington et celui de la France par le duc de Montmorency et par Chateaubriand. Les ministres d'État Metternich, Pozzo di Borgo, Bernstorf et Hardenberg appuyaient leurs souverains de leurs conseils. Entre autres, on y voyait aussi le banquier Rothschild. Sous la présidence du prince de Metternich, des conférences s'ouvrirent, mais tous les personnages présents s'engagèrent à garder le secret. La France se chargea de pacifier l'Espagne et d'y rétablir le gouvernement monarchique absolu. L'Angleterre ne se retira pas de la criminelle conspiration des monarques et de leurs ministres; mais, ne voulant rien dépenser, elle

proposa d'employer des moyens pacifiques. Les autres puissances continentales promirent leur concours à la France. Quoiqu'on sympathisât secrètement avec le soulèvement de laGrèce^ les envoyés de ce pays ne furent point admis au congrès. En 1823^ Tarmée française franchit les frontières d'Espagne. L'assemblée des cortès fut dissoute par la force. Les Autrichiens^ réunis avec les troupes sardes, réprimèrent la révolution de Piémont après une héroïque résistance de la part des insurgés. Mis sous l'intervention protectorale, Charles-Félix introduisit le pouvoir absolu, qui exista jusqu'en 1848.

En 4825, le parti révolutionnaire moscovite, répandu dans quelques régiments de la garde impériale, fut détruit par l'envoi de ces régiments à la guerre de Tiu*quie. L'année suivante, Mahmoud II fit massacrer vingt mille Janissaires dangereux pour le despotisme. Le sultan imita le tsar, mais il agit du moins au grand jour.

L'année 4829 vit l'émancipation des catholiques en Irlande et la demande de rupture de l'union forcée avec l'Angleterre. Telle devait être la conséquence de la politique d'O'Connell, ce brave défenseur d'un peuple opprimé. Après quatorze ans de lutte parlementaire avec l'astucieux cabinet de Londres, après 70 meetings et 20 momter'meetings, voici comment l'affaire se termina : le gouvernement, dans la vallée de Clontarf, déclara, les armes à la main, ses intentions relativement aux réformes commencées. Le peuple stupéfié se sépara sans la moindre résistance. Bientôt O'Connell moiuiit de chagrin à Gènes. Les Irlandais sont persécutés jusqu'à présent.

En France, la Révolution installa en juillet de 1830 Louis- Philippe sur le trône pour l'en jeter à bas au bout de dix-huit ans. Le soulèvement de Pologne, à la même époque, ne réussit pas à cause de l'indifférence des nations voisines. Les héros de ce pays ont subi le même sort pendant la guerre avec la Moscovie en 4863. L'Angleterre, l'Allemagne et la Turquie prêtèrent secrètement leur concours aux Moscovites.

La Révolution de 1848 fut réprimée par la coalition des monarques européens. L'empereur Nicolas pacifia la Hongrie. En

1866 et 4867, les AUemands servirent de jouet à la politique d'un seul ministre.

L'union des dynasties allemandes est terrible pour la liberté. N'est-ce pas une chose évidente que les peuples alliés, d'après l'exemple des souverains, peuvent avoir une puissance invincible? Napoléon III a commencé ce que les nations confédérées doivent fifiir.

BASE d'une réforme SOCIALE

La société, dans son développement anormal et contraire aux besoins innés de l'homme ainsi qu'aux lois naturelles, est arrivée à une existence politique dont le caractère est l'esclavage sous différentes formes, la violation des droits de l'humanité, une lutte permanente et le règne du mensonge. Cet état doit être changé. Reste une question : Par où commencer?

Par le commencement. Comment l'entendons-nous? Plusieurs ont senti le besoin d'une transformation radicale de la société. Plusieurs se sont aperçus que l'humanité a pris une mauvaise direction et s'est éloignée de la nature. Ce fut le point de départ d'une foule d'utopies tendant à ramener l'humanité à son état primitif. Mais les rêveries des réformateurs, par cela môme qu'elles portaient dans leur sein la violation des lois primordiales, ne pouvaient être réalisées; elles s'appuyaient sur la coutrainte opposée à la nature, et voulaient employer comme moyen la destmctiony élément également hostile aux puissances naturelles.

Presque tous les réformateurs ont envisagé la société du côté matériel, et ont désiré la voir transformée dans ce sens. Ils n'ont pas vu l'esprit avant le corps, ni l'idée avant la forme. On dirait que si Fhumanité avait été réduite par quelque moyen extraordinaire, à l'état primitif de la nature, à l'état d'enfance, ils en eussent été satisfaits.

Si donc je dis que la transformation ou la réforme complète de la société doit s'accomplir par un changement radical des relations sociales en commençant par le commencement, j'entends

par là qu'on l'atteindra en tâchant de reconquérir les droits de l'humanité qui ont été ou perdus ou lésés.

Cela peut se réaliser en un instant. Et l'unique^ le plus puissant agent de cette revendication^ est la liberté; le plus fort levier en est la volonté des nations unies.

Le recouvrement des droits de l'humanité est donc le principal fondement^ la pierre angulaire de la réforme sociale; leur développement naturel est la garantie de la transformation et du progrès normal. La réforme viendra toute seule, par suite de l'accomplissement de ces deux conditions.

La lutte est l'efTet de l'action de deux éléments contraires. Ceux qui obéissaient aux lois naturelles, à celles de l'esprit du bien, luttaient contre ceux qui obéissaient à la violence, ennemie de la liberté, contre les esclaves de l'esprit du mal. L'obéissance aux lois naturelles a produit le bien dans sa forme réelle ; la soumission aux lois de l'esprit du mal, ennemi de la volonté divine, a créé le mal dans sa forme réelle, qui a étendu sa prépondérance sur le bien, et tâche de l'étouffer. La lutte commencée il y a des siècles dure encore. L'humanité ne peut entrer sur la libre voie divine et remporter une victoire décisive qu'en remontant à la source'primUive de tout bien et en s'y purifiant. Cette source, c'est la liberté.

DROITS SUPRÊMES DK l'hUMANITÉ

Les premiers droits de l'humanité sont ceux qui ont été déposés dans la nature humaine par la main du Créateur. J'en ai parlé plus haut, mais je me suis arrêté aux deux lois primitives pour démontrer que la direction anormale de la société commença à la suite de la violation des lois naturelles. Je vais maintenant étaler toute la série des droits de l'humanité qui ne sont autre chose que l'application des lois naturelles.

L'enfant vient au monde. La première manifestation de sa vie c'est le mfMvement, Donc, le mouvement, le progrès, sont la première condition de la vie humaine.

— loO —

L'enfant sent le besoin de ce mouvement. Donc, le besoin, le désir du mouvement est une propriété de notre nature.

Ce désir a son but, de même que le mouvement a le sien. Le désir se manifeste dans l'homme sous des formes distinctes. Le sentiment naturel de satisfaire aux besoins du corps se réveille le premier. Le cri de l'enfant est le signe de la faim. Un penchant natiurel dirige.son mouvement vers la nourriture. Simultanément il pense à la satisfaction de ce besoin. Le mouvement de Torgani8me et de la pensée ne cesse chez l'homme qu'avec la vie. Par conséquent, le mouvement ou le travail est le premier besoin, la première loi de notre nature.

Si nous imaginons un homme dans l'état primitif, nous pouvons êti*e sûrs que son premier soin sera de satisfaire son premier besoin, c'est-à-dire la faim, la soif, et de se procurer un abri contre le froid, la chaleur et les hitempéries du climat. Pour réaliser ces désirs, il emploie la force physique, et tâche de soumettre à sa domination la nature destinée à son activité. Il se demande comment employer les objets qui l'entourent pour satisfaire les besoins du corps. Il réalise, au moyen de la force physique et de la pensée, l'idée du travail déposée dans son sein. Ce qu'il a conquis lui-même est le fruit du travail. La 'prorpriété ac^ quise par le ti^avail est donc la conséquence immédiate de la première loi naturelle.

Outre le besoin du mouvement, l'enfant sent en lui celui de la justice. Il pleure lorsqu'on lui ôte sa nourritiu^e. L'homme, en possédant ce qui lui est nécessaire pour vivre, tâche de conserver sa personne et les conditions de son existence, ou la propriété, fruit de son travail. Le désir d'une paisible jouissance des droits qu'il se reconnaît, ou la justice, est donc le second besoin, la seconde loi de la nature.

De l'observation de la justice résulte la paiœ,qm est la conséquence immédiate de la seconde loi natiu'elie.

La satisfaction des besoins matériels et spirituels de l'homme, deux conditions principales de son existence, est com[)rise dans ces deux lois. C'est la réalisation de l'idée de l'utile et du juste.

Mais pour la réalisation de la première loi de la nature, ce pre-

mier de nos besoins^ la condition sine qua non est la liberté. La liberté est donc la première source des lois naturelles^ la loi suprême qui résume en elle toutes les autres lois, c'est notre première propriété.

La liberté se trouve dans notre corps comme dans notre es^frit. Nous remuons la main quand nous voulons et comme nous voulons; nous pensons quand nous voulons et comme nous voulons.

Sans elle aucune des lois naturelles ne pourrait être réalisée. L'enfant ne pourrait pas remuer, quand même il sentirait le besoin du mouvement; il ne pourrait pas signaler par des pleurs la nécessité de lui rendre justice, lorsqu'on lui ôte sa nourriture, lors même qu'il sentirait le besoin de pleurer, s'il n'avait la li-' berté de se mouvoir et de pleurer.

La liberté est donc non-seulement la condition, mais la cause intrinsèque de tout mouvement, le principe des premières lois de la nature.

Cette liberté se manifeste si clairement dans l'enfant, que, tout emmaillotté encore, il remue déjà et tâche de se délivrer des liens qui l'oppriment contrairement à la loi naturelle. Qu'est-ce qui incite l'enfant à ce mouvement? Le besoin inné, le premier, le suprême désir déposé dans son être, le désir d*vser de la liberté.

La liberté est donc le trésor de tous les besoins de l'homme.

Nos besoins doivent avoir sous quelle forme se manifester. Celte forme c'est l'attrait inné ou Vamour, Les besoins qui tendent à la réalisation de la loi corporelle et spirituelle ayant en vue la satisfaction de l'organisme du corps et de l'esprit, l'amour, est aussi, par conséquent, physique et spirituel, et se manifeste sous une double forme. Le premier apparaît dans le magnétisme minéral, le second dans le zoomagnétisme, ou magnétisme vital, ordinairement appelé mesmérisme.

Le magnétisme minéral, dans des conditions différentes, éveille dans l'homme le penchant ou le dégoût pour certaines nourritures et objets, et exerce sur notre corps une influence directe. Le magnétisme vital agit sur l'âme et les objets en relation avec notre esprit, par l'intermédiaire du corps. Pour la connaissance de notre âme, nous avons un système organique nerveux. C'est

en lui qu'est déposé, comme le magnélisme dans le fer, un principe impondérable : l'innervation, agent qui possède une direction spéciale et met en mouvement nos sentiments, et qui se rapproche du magnétisme minéral dans ses manifestations.

Le magnétisme vital a celte supériorité sur le minéral, qu'il est en relation immédiate avec l'esprit; relation indubitable, quoique faible encore et peu approfondie. 11 relève de notre volonté, tandis que le magnétisme minéral doit à la nature matérielle une obéissance aveugle.

Le caractère principal du zoomagnétisme est la dépendance où il se trouve à l'égard de nos facultés intellectuelles. On peut dire que c'est la matière la plus idéale unissant l'esprit au corps.

Ses manifestations ressemblent à celles du magnétisme minéral. Comme le magnétisme plus puissant d'une barre de fer agit siu" le magnétisme moins fort d'un autre morceau de fer, de même l'innervation plus forte d'un homme influe sur l'innervation plus faible d'un autre.

L'amour est, par conséquent, une manifestation de nos besoins naturels, il est l'interprète des lois déposées dans l'être humain, des désirs du corps et des aspirations de l'esprit. Voilà pourquoi l'organisme conduit l'homme, d'un côté, au moyen du magnétisme minéral à la satisfaction de la faim, de la soif, et en général de toutes les conditions de la vie temporelle; et que de l'aulre, il attire l'esprit tendant à une existence parfaite dans la sphère des besoins spirituels, des désirs moraux, vers l'éternité, avec l'assistance de la force idéale magnétique soumise à notre facullé suprême : la volonté.

On appelle improprement magnétisme animal ou vital, cette force supérieure ou mesmérisme. C'est plutôt le magnétisme psychique, tandis qu'au contraire c'est le magnétisme minéral qui devrait porter le nom de zoomagnétisme, étant une force de la nature essentiellement physique et se trouvant dans le corps comme tant d'autres minéraux.

La faculté qui nous est donnée de fortifier ou d'affaiblir notre volonté, est une des propriétés de la natiure humaine. Plus la volonté est pure, c'est-à-dire conforme aux lois de la natiure, plus

elle est forte; plus elle s'en éloigne, et plus elle devient faible. Cette faculté est une propriété de la liberté, elle en est la condition et l'inévitable qualité; autrement, la liberté ne serait pas la liberté. C'est pour cela aussi que le magnétisme psycbique obéit en raison de la force de la volonté. Si la volonté est dans sa force normale, par conséquent dans sa pureté naturelle, le magnétisme psychique obéit à ses ordres et agit dans la direction du développement naturel des lois; si la volonté est corrompue, partant faible, le magnétisme ne liu obéit plus ou ne s'annonce que par de faibles mouvements.

Il s'ensuit que l'amour, comme forme de nos besoins et interprète des désirs du corps et des aspirations de l'esprit, ou bien comme manifestation des désirs normaux conformes aux lois naturelles, est un besoin de la liberté.

Il s'ensuit encore qu'une liberté pure a besoin d'un amour pur, c'est-à-dire naturel, et qu'elle est la source de Vamour,

Il résulte des rapports entre ces qualités innées dans l'homme qiie l'amour est l'élément créateur et constructeur, et que par conséquent tout ce qui est élément de destruction s'oppose à la liberté et à l'amour.

Par la raison que nous sentons en nous les besoins innés du corps et de l'esprit, nous nommons sentiment cette forme qu'ils revêtent, c'est-à-dire l'amour.

Ce sentiment, étant le foyer où se concentrent tous les désirs de notre existence, est par cela même le caractère principal de la liberté, sa qualité inséparable. Sans l'amour, la liberté ne pourrait exister, elle ne serait pas ce qu'elle est.

Par conséquent tout ce qui existe en nous se concentre dans cette source primitive de notre vie, — la liberté, — c'est-à-dire tous les mouvements de notre' corps et de notre esprit, aussi bien[qiie leurs causes, nos besoins innés, l'amour, on un mot, et sans exception, toutes les conditions de notre existence.

Fermer cette source primitive de la vie humaine, c'est dénaturer notre existence et lui donner un tour artificiel et forcé ; la troubler et la souiller, c'est empoisonner notre vie. Lui ôter son caractère principal, l'amour, c'est détourner le torrent qui est la

condition suprême de notre existence^ c'est remplacer la liberté par son ombre.

Les lois naturelles sont donc des courants qui réunissent notre existence à leur source primitive^ elles sont comme des artères, comme des fils télégraphiques qui entretiennent nos relations avec la liberté. Si un de ces liens est rompu ou endommagé, toute notre existence en souffre, parce que la communication naturelle et franche avec la liberté cesse immédiatement.

La liberté ayant dans sa nature l'élément et la forme extérieure de tous les besoins : l'amour, comme source primitive et toujours jaillissante de tous les mouvements qui s'accomplissent dans notre être^ doit tirer son origine de la sublime, éternelle et immortelle source de toute existence. Cette source ne peut être autre chose que la sublime liberté et la sublime force créatrice, c'est-à-dire l'amour. Par conséquent Dieu est la sublime liberté, et le sublime amoiur.

L'homme est « son image et sa ressemblance; » plus sa nature, sa liberté et par conséquent son amour sont purs, plus il a de signes divins en lui-même. L'homme, qui se dépouille de ces signes, qui rompt avec la liberté et l'amour, cesse d'être l'image et la ressemblance de Dieu, et n'a plus rien de commun avec lui ; il est la négation de la source la plus élevée de la vie et du bien, du principe créateur le plus élevé; il est alors un élément de destruction ne dérivant pas de la liberté et de l'amour, il n'est plus divin, il est un esprit du mal, un Satan.

Dans l'homme pur qui développe son existence d'après les lois naturelles, la liberté et l'amour qui marchent toujours ensemble étant de même nature que la source divine, doivent y retoiurner. L'amour, comme désir de la liberté, la cherche, y tend incessamment et revient à l'iniini. De là cette communauté entre le Créateur et la créature.

Si cette communauté n'existait pas, l'amour non plus n'existerait pas, ni la liberté, source de l'amour, ni la force créatrice, ni par conséquent la création. Nous sommes avec Dieu et en Dieu, c'est pourquoi nous retournons à lui comme humanité et comme individu ; ainsi le fil l'homme idéal, le Fils direct du

Père, en qui il existait éternellement. Dieu nous aime par luimême d'après les lois de sa nature, d'après la loi de la liberté étemelle. Nous devons rendre cet amour* à Dieu d'après les lois de la liberté qui est en nous. Ce rapport réciproque est un besoin réciproque et une condition indispensable de toute existence.

Le sentiment de l'amour, étant inné en nous, dirige nos actions. Le désir de la jouissance que nous reconnaissons en nousmêmes prend un développement de plus en plus rapide. Les avantages et les agréments obtenus par la réalisation de ces lois nous en inspirent l'amour et nous entraînent vers leur possession. Alors l'amour a deux courants : i^ l'attachement à la cause qui nous donne les avantages et les agréments, 2» l'attachement aux résultats obtenus par notre travail, grâce aux lois naturelles. De \h, naissent l'amour des lois,et l'amour de ce que nous procurent ces lois.

Plus nous sentons en nous-mêmes les lois innées, plus nous arrivons à les reconnaître distinctement. Mais antérieurement à ces opérations de notre âme le germe du sentiment et de la connaissance est déposé dans notre nature comme un besoin de l'être humain, comme un besoin du corps et de l'esprit, comme la loi suprême mise en nous pour la réalisation des autres lois. Celte loi suprême, je l'ai déjà dit, c'est la liberté. La liberté est donc la loi des lois. L'amour de la liberté, qui est la source de tout ce que nous pouvons posséder, est en nous un sentiment naturel.

Lorsqu'il a senti ses droits, qu'il les a reconnus en lui-même, et qu'il les a pris en affection, lorsqu'il en a retiré des avantages, l'homme voit clairement qu'il est lui-même le siège de toutes ces choses, il voit et reconnaît qu'il peut dire de lui-même, moi; que ce qu'il a acquis par son moi il peut l'appeler mitn ; que toutes ces choses se rapportent exclusivement et uniquement à lui, qu'elles sont en lui, par lui et pour lui. Il arrive donc à cette conviction qu'il est une personne, une unité, un individu. Par conséquent l'individualité est une propriété incontestable de l'homme, le signe et la condition de notre existence, parce qu'elle renferme en elle-même tout ce qui est nécessaire ù l'existence.

Détruire Tiiidividualité de l'homme, c'est détruire en même temps sa liberté et tout ce qui en provient.

En déterminant dans son amoiur ces deux courants distincts vers les droits de sa nature et vers les avantages qui en découlent, l'homme se concentre en lui-même, comme dans le siège principal de la cause de ses droits et de ses avantages. II s'aime donc lui-même, et en s* aimant lui-môme, il embrasse tout de son amour.

L'attachement pour la liberté individuelle est donc un besoin de notre nature, car il n'est autre chose que l'amour de la liberté. L'individualité est, dans son sens le plus étendu, la condition de notre liberté, et par conséquent de notre existence ; elle est la condition nécessaire à la réalisation des droits qui nous ont été donnés.

Mais l'homme, bien qu'il reconnaisse sa personnalité, sent en lui-même le besoin de se compléter. Le sentiment sympathique inné en lui, je veux dire l'action commune des deux forces magnétiques, spirituelle et corporelle, éveille en lui le désir de s'unir avec des êtres qui lui ressemblent. La liberté qui lui a donné la possibilité de réaliser ses deux premiers besoins, dirigée par le sentiment de l'amour, le conduit à nouer des Hens de fîimille. Ainsi donc le désir de former la famille est le troisième besoin dans la série des besoins innés, la troisième loi de la nature.

De même que les individualités attirées l'une vers l'autre créent la famille, de même les familles par leurs rapports réciproques, forment la société, qui est la conséquence immédiate des liens de famille, c'est-à-dire de la troisième loi de la nature.

Étant doué de liberté, l'homme s'il se développe normalement d'après ses lois, a cet avantage que ses pensées et ses sentiments sont sains, purs et exempts d'erreur. Il y a de la curiosité dans notre nature. Après être arrivé à l'usage de ses premiers droits, l'homme se demande la cause de tout ce qui existe en lui et autour de lui ; il sent le besoin invincible de découvrir la source la plus éloignée de toute existence. Peu à peu et proportionnellement à son organisation individuelle et sociale, il s'élève à la connaissance de Dieu. Le désir d'adorer l'Être suprême et de se

mettre sous sa protection, dans les dangers qui effrayent l'homme, désir qui a sa source dans le penchant du lihre examen des causes et dans la crainte de perdre sa liberté avec les avantages qui s'y rattachent, est le quatrième besoin inné, la quatrième loi de la nature.

Du sentiment religieux naît l'envie de témoigner son adoration à l'Être suprême et de formuler une prière pour lui demander sa protection. Les cultes religieux sont donc la conséquence immédiate de la quatrième loi de la natiu'e.

Si les idées innées dans l'homme se réalisent d'après les lois naturelles, alors sa vie est normale et il cherche à lui donner le caractère du beau. Par conséquent le désir de revêtir !e bien des formes du beau est l'accomplissement de toutes les lois naturelle, il est renfermé dans chacune d'elles.

Ainsi donc les caractères fondamentaux de l'existence normale sont : 1° le travail libre et son résultat : la propriété acquise par le travail; 2* la justice et son fruit, qui est l'accord ou la paix; 3^ la famille comme base de la société, et la nation comme miroir des familles individuelles ; 4° le sentiment de la religion et sa forme, le culte religieux, et pour tout dire en un mot, la vMté sous la forme du beau. L'homme a droit à une existence normale.

Si l'une quelconque de ces lois fondamentales est violée, toutes les autres dévient et se développent d'une façon anormale. Alors l'humanité souffre et son existence est anormale.

Si toutes les lois fondamentales sont violées, alors apparaît fe régne du mensonge ou le mal sous la forme du laid.

11 s'ensuit évidemment que la j^remiére condition de la réforme sociale est le rétablissement des droits suprêmes d'j V humanité. Cela seul peut faire rentrer l'humanité dans sa voie normale.

Puisque la liberté est la condition indispensable de la réalisation de ces droits, on peut dire que le recouvrement complet de la liberté serait le pas le plus important, dans la voie de la réforme sociale et du f^rogrês.

L'humanité n'aurait pas besoin de se gouverner par d'autres lois que celles qui lui sont indiquées par la nature. Un seul droit celui de la liberté, parce qu'il est le plus grand, serait suffisant

pour suivre les lois étemelles. Tous les autres droits^ qui tirent de lui leur origine^ sont déposés en nous par la main de la Providence. Leur développement et leur application est la mission des hommes libres. L'humanité n'aurait qu'à écouter leur voix et à se laisser diriger par eux^ poiu* prendre la route indiquée par la nature, et pour avoir un progrès normal. On pourrait dire hardiment que La liberté est le seul droit de Vhomme (1).

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