ORIGINE DE LA LIBERTÉ ET SA DÉFINITION PRÉCISE
Pour que la liberté source de tout bien, et par conséquent le bien suprême, conserve ce caractère, il lui faut satisfaire pleine-
(i) L'existence des lois naturelles en nous a été depuis longtemps remarquée et reconnue par plusieurs savants, mais elle est jusqu'à présent l'objet de beaucoup de discussions. Hugo Grotius, qui vécut dans la première moitié du dix-septième siècle, introduisit dans son système le principe des lois naturelles suivi, avec des changements divers, par Puffendorf, Thomasius, Locke, Wolf, Montesquieu, Rousseau, Kant et ses successeurs. Dans de nombreuses études, le plus grand changement fut de reconnaître comme besoin inévitable de la raison pratiaue, les lois innées de la liberté, empruntées primitivement k l'état de nature. On transporta donc des observations évidentes et palpables dans une sphère insaisissable et mal définie, et on les fit passer de l'empire des faits dans la sphère des raisonnements et des hypothèses. Plusieurs savants, après avoir accepté le principe de /<^to/, tournaient fatalement autour de cette idée qui n'a aucune base dans la nature. Hobbes et Spinoza s'imaginèrent l'état de nature comme le règne de la force, comme la guerre de tous contre tous, à laquelle il fallait mettre fîn le plus vite possible. Et quel remède fut proposé par Hobbes? C'est la soumission volontaire de tous au plus puissant, devenu le gardien de la paix et de la tranquillité, en d'autres termes : l'acceptation volontaire du joug de l'esclavage et la renonciation à rindividualité, à l'humanité, à tout ce que nous a généreusement donné la nature. D'autres imaginèrent divers systèmes. L'essentiel est qu'il ne faut pas confondre l'état naturel ayecles lois naturelles. Dem&ndQr le retour de la société & l'état de nature, c'est vouloir faire reculer l'humanité, c'est la folle utopie des socialistes ; mais le rétablissement des lois de la nature est la reconnaissance des droits de l'homme, et peut s'accomplir tout d'un coup.
Plusieurs rejettent irrévocablement les droits innés de l'homme, ils ne croient pas aux idées établies dans notre nature, et prétendent que tout est acquis et vient du dehors. Ils b&tissent leurs théories, pour dire quelque chose de nouveau.
ment aux idées que son nom éveille, elle ne doit ni céder au mal, ni être elle-même esclave; car autrement elle ne serait ni le bien ni la source du bien.
Le principe de la liberté est la volonté que nous a donnée la Providence et qui se fait si clairement sentir à nous dans les mouvements de notre corps et de notre pensée. La volonté spontanée, ou le libre arbitre, est l'élan naturel de la liberté. La liberté n'a qu'un seul besoin : le désir 4e se manifester et de se développer en vertu des lois naturelles.
Tout ce qui sort d'elle en vertu d'autres lois est contraire à sa volonté. Le premier mouvement n'est que le résultat de la volonté comme principe de la liberté, mais la direction qui abandonne les voies naturelles est une révolte contre la liberté, une désobéissance.
La liberté a sa volonté et elle doit l'avoir nécessairement comme source de toute liberté réelle, tant générale que particulière. Si elle ne l'avait pas, elle ne serait pas elle-môme la liberté et ne pourrait la donner à d'autres. Puisque la volonté de la liberté consiste à prendre une direction naturelle; tout ce qui se trouve sur celte voie en provient.
L'origine des actions humaines et leur direction viennent du libre arbitre, c'est lù le point de départ de tout ce qui est permis ou illicite, légal ou illégal, de la bonne ou de la mauvaise voie.
Tout ce qui vient de la volonté pure et libre est donné par elle {par sa mission) et par là même est permis. Tout ce qui désobéit à la liberté sert d'autres lois et s'appelle servitude.
Par conséquent, chaque action conforme à la loi suprême est l'enfant légitime de la liberté et en porte le nom; elle est la liberté même et tend à la liberté infinie. Chaque action contraire à la loi suprême est un avorton de la liberté, et porte un nom qui en est la négation, le renoncement à la source primitive; elle tend à l'esclavage éternel.
La liberté conduit son enfant légitime dans ses voies à elle et l'accompagne partout; mais elle répudie les avortons qui l'ont reniée et ne se montre à eux nulle part.
Si la liberté est un trésor si grand, c'est que la condition de son
existence est la pureté immaculée et réloignemeiil de tout ce qui est mauvais et faux. Voilà pourquoi la dignité suprême de l'homme est la liberté, voilà pourquoi son but le plus noble est la réalisation de la liberté, le changement de l'idée en réalité, la transformation de Ja loi en manifestation, en fait.
La liberté en soi-même est intérieiu'e, idéale, et ne se trouve pas encore réalisée à l'extérieur, elle n'est pas réelle tant que rjïomme ne lui donne pas sa'parl de vie dans l'existence pratique, conformément à sa volonté et aux lois naturelles.
La dignité de l'homme ne souffre pas quand il gémit sous le joug de la violence tout en aimant la liberté; mais celid qui s'est soumis à la violence a renoncé à sa dignité.
La liberté est tellement inséparable de notre nature, que celui qui l'a reniée est à peine un homme. Le devoir de l'homme est donc la lutte contre tous les éléments hostiles à sa nature, la conquête de la liberté et de la vérité. Quand même il serait vaincu, la lutte serait déjà un mérite, un témoignage de sa dignité.
Tôt ou tard, l'honmie doit sortir vainqueur de cette lutte, car sa destinée est de tiûompher du mal et d'établir le rogne de la liberté.
De même que l'homme est le germe et la base de la société, de même la liberté individuelle est la première base de la liberté universelle. Sur elle s'élève tout l'édilice des droits de l'humanité. L'homme est tout à la fois un individu et l'homme en général ; de là la liberté individuelle et la liberté collective. Chaque individu venant au monde apporte sa première propriété ; ta liberté, et tout ce qui en peut provenir. En entrant dans une société, il unit cette propriété à celle des autres liommes ; mais il ne peut et ne doit pas la renier, car il perdrait le caractère humain et cesserait d'être un tout, en devenant une parcelle, un instrument, une chose. De cette union des libertés individuelles, établie pour le bien connnu.n et dans le but même de les assurer réciproquement, procède une première propriété collective, incontestable, .c'est-à-dire la liberté collective. Par conséquent, la somme des libertés ùidùidiielle:* est bi hben'lè de la société.
La liberté appliquée à la vie et se nianifestaut sous dos formes réelles, c'est-à-dire la liberté pratique, n'est pas l'état où il peut être permis à chacun de se livrer à ses rêveries et d'agir contre l'ordre indiqué par les lois naturelles ou par les lois morales. Une tendance de l'esprit et du corps qui fait obstacle à l'ordre naturel est un renversement nuisible à la liberté générale ; elle fausse la mission de l'humanité et ne sert qu'à provoquer une lutte sans fin. La liberté est un fardeau qui ne peut être porté que par de fortes épaules, et conservé que par une àme énergique; elle est le caractère d'un sacerdoce sublime dont celui-là seul est digne qui est un homme dans toute l'acception du mot. La liberté est un si grand don, un si précieux trésor qu'elle impose avec elle de grandes obligations. Liberté oblige.
Mais plus l'homme est libre, plus facilement il dirige cet élan vers des actions nobles, et plus il devient fort ; car la liberté étant tout ensemble la source des forces el l'amour, change nos devoirs en plaisirs. Et la vie n'est plus alors que contentement et récompense.
Cicéron a donné une ingénieuse définition de la liberté pratique, qu'il appelle l'esclave de la loi. Il ne s'agit plus que d'avoir de bonnes lois, et elles ne le sont que quand la liberté les produit, car elle-est elle-même la loi suprême.
La liberté est le droit que Dieu nous a donné d'employer à notre gré nos facultés de l'esprit et du corps dans la sphère des lois naturelles, c'est-à-dire dans l'ordre moral. Cette sphère nous est indiquée dans le décalogue et expliquée par le Christ.
C'est pourquoi saint Paul dit ; a Où est l'esprit divin, là est la liberté. »
Le Sauveur a dit que l'amour était la vertu suprême; il nous a commandé d'y concentrer toute notre volonté, car l'amour est le seul désir de la liberté et sa seule expression complète ; il renferme tout ensemble la source de la liberté et la tendance à la liberté, son origine et sa fin, ses lois et sa récompense. Notre foi consiste à reconnaître et à aimer la liberté, à voir clairement cette brillante lumière de la vérité, qui nous préservera du
mal, de l'esclavage, parce qu'elle est la source des vertus et le guide du bonheur éternel. Elle renferme le progrès et la justice, les deux premiers besoins de notre existence. Elle dirige notre amour d'après ces lois; et le rayon de cet amour nous conduit à Dieu par la société, au ciel par la terre, en accomplissant toutes les lois naturelles. Ainsi donc, la liberté nous indique nos devoirs envers nous-mêmes, envers notre prochain et envers Dieu; elle renferme en elle le temporel et l'éternel, le présent et l'avenir. Comme le seul besoin de la liberté est l'amour conforme aux lois naturelles ou le désir de se développer en vertu de ces lois, elle nous inspire ce désir dès qu'elle est en nous. Et tous nos besoins, tous nos devoirs se résument dans Y amour, « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, et Ion prochain comme toi-même. » Voilà toutes les lois renfermées en une seule.
Le Christ appelle cette loi le commandement le plus important. Saint Pierre nous a laissé ces belles paroles ; « Vous devez aussi de votre part apporter tout le soin possible pour joindre à votre foi, la vertu; à la vertu, la science; à la science, la tempérance; à la tempérance, la patience ; à la patience, la piété ; à la piété, l'amour de vos frères, et à l'amour de vos frères, la charité. Car celui en qui elles ne sont point est un aveugle. ElTorcez-vous donc de plus en plus, mes frères, d'affirmer votre vocation et votre élection par les bonnes œuvres ; car, en agissant de cette sorte, vous ne pécherez jamais. » (Seconde épître de saint Pierre, I, 5-10.)
DES DEUX DIRECTIONS DE lA LIBRE VOLONTÉ.
La propriété incontestable de l'homme est, comme je l'ai déjà dit, le libre arbitre. Si nous ne l'avions point, nous ne serions point des hommes. Si une aveugle fatalité nous tenait sous sa puissance, connue le prétendent quelques sophistes et quelques savants égarés qui induisent les autres en erreur, ce fatalisme devrait avoir une cause, car il n'y a rien sans cause. Le néant
même a la sienne. Si le fatalisme n'avait aucune cause^ il faudrait admettre qu'il est sorti de rien ; mais rien ne produit rien.
La volonté doit (itre libre, car autrement elle ne serait pas l'origine de toute liberté, elle ne serait pas elle-même la liberté. En quoi donc consiste la liberté de cette volonté? C'est dans ce libre choix du chemin qu'elle doit suivre.
La cause suprême a déposé dans la libre volonté le désir de marcher dans la voie des lois parfaites. Le premier élan inné de ce désir, son premier mouvement est dirigé vers cette voie. La première réalisation de ce besoin rencontre sur sa route le principe de la première loi de la nature, plus loin la première loi même et ensuite toute la série des lois naturelles.
Mais la libre volonté, comme origine de toute liberté a aussi dans sa nature la possibilité de suivre le chemin où ne se trouvent pas les lois naturelles, le chemm de l'imperfection.
La libre volonté a donc deux routes devant elle : la voie bonne et la mauvaise.
La volonté marchant dans la bonne voie ne perdra jamais sa liberté et trouvera partout un secours dans la voix de la nature. La volonté, qui a pris une autre direction où ne se trouvent pas les lois naturelles, se développe sans la participation des lois suprêmes et devient libre volonté d'une autre nature , elle est alors négative et non pas divine.
Comme origine et source de toutes les lois, la libre volonté, c'est-à-dire la liberté prise dans sa signification générale, peut produire et créer des lois, par conséquent elle les produit et les établit, mais si elle se trouve sur la mauvaise voie, alors cette liberté négative ne peut produire que des lois contraires aux lois naturelles, car ces derniers n'existent pas sur la fausse route, sur la route de l'imperfection. Comme principe de toute perfection, elle donne même à ces lois un certain caractère de perfection. Comme être dérivant de l'Être suprême, comme fille de Dieu, elle peut attribuer à ces lois le caractère divin, car elle renferme en elle-même l'origine de tout bien, la marque divine et le droit de mettre leur empreinte sur tout ce qu'elle produit. Cependant, ces lois que la liberté crée sans la partici-
pation des lois naturelles^ quoiqu'elles portent le signe de la puissance et de la justice, quoiqu'elles aient le sceau divin, ne sont pas parfaites et ne peuvent l'être : elles ne sont qu'une faible imitation de la perfection, car elles naissent sur une route qui, bien qu'elle soit libre, c'est-à-dire ouverte h tous, n'est pas permise, n'existe pas suivant la volonté suprême et ne provient pas d'elle; elle n'existe même pas, suivant la volonté de la liberté comme origine de toute perfection, mais par la volonté de la liberté comme origine de toute liberté.
Par conséquent, les lo'.s que la liberté produit sur cette route et crée par elle-même sont, en vérité, d'origine divine, car la liberté elle-même ])rend sa source en Dieu, mais elles ne sont qu'une émanation médiate, tandis que les lois produites et établies sur la route divine, qui est parsemée des lois naturelles, prennent leur source en Dieu immédiatement et sont le résultat de sa volonté.
A mesure que la liberté, en créant les lois particulières marche sur la route déserte, choisie par elle-même, elle cesse d'avoir les caractères divins qui disparaissent connue s'ils retournaient à leur source primitive. Ils ne sont donc pas dans ces. lois ; les autres lois faites d'après celles-ci s'éloignent de plus en plus des lois naturel'es et ne deviennent qu'un recueil de violences rcvétues de la for me léi,ale.
Puisque dans la nature humaine la liberté a pour compagne la passion, avec un avertissement de Dieu, qui retentit continuellement dans notre conscience, et nous ordonne de surveiller ce mal capable de nous subjuguer, par conséquent, l'homme marchant sur la route qui n'est pas divine, ne pouvant point entendre la voix de la conscience, est toujours dominé par la passion que les lois naturelles ne désarment plus. Elle prend alors les formes les pins variées.
Plus la liberté [lerd de son caractère diviu, jihis sa force primitive se dégrade. Étant de plus en i^ius faible, elle devient de plus en plus fac.le à vaincre; alors les passions l'emijortent sur elle et commencent à étendre leur prépondérance. La liberté existe toujours, parce qti'elle est immortelle ; elle donne quel-
quefois signe de vie, ou déploie ses dernières forces dans la lutte; mais opprimée par les passions, elle ne peut plusse relever. Enfin sous leur influence, la liberté perd tout à fait sa qualité divine, devient négative et prend le caractère de la passion. Elle apparaît comme un élément destructeur, la torche dans une main et le poignard fratricide dans l'autre; et oubliant son origine divine, par cela même qu'elle renonce aux lois suprêmes, elle renonce à Dieu, et dans son ivresse elle se prosterne aujourd'hui devant une passion et demain devant une autre ; aujourd'hui devant le veau d'or, demaiu devant le soleil, devant un corps, devant l'idole de la gloire ; enfm elle se dresse à ellemême un temple, elle adore le crime déguisé en raison suprême ; elle croit en tout ce que proclament les passions, et arrive à l'athéisme; elle perd alors l'indépendance de son caractère et avance, sans lumière, sans conscience, sans but.
Elle est toujours la liberté, mais une liberté qui, ayant rejeté le caractère divin, a pris le caractère matériel de la passion et ne se présente plus comme une création puissante par son esprit, mais seulement comme forte dans ses ressources matérielles. Elle était autrefois le tabernacle des [caractères de Dieu ; elle n'est plus maintenant que le dépôt de passions humaines.
C'est la volonté enchaînée par les passions, une volonté esclave, une volonté qui n'est pas divine.