‹ La décadence de l'EuropeChapitre 2 sur 49 · QUELQUES MOTS D'EXPLICATION · texte numérisé non relu

QUELQUES MOTS D'EXPLICATION

Les auteurs doivent s'attendre à des objections de tout genre; aussi se croient-'ffs souvent dans l'obligation de s'expliquer k l'avance sur les principes qu'ils adoptent et la forme qu'ils donnent à leurs idées. Cette précaution paraît d'autant plus nécessaire que l'esprit de critique domine à notre époque et qu'il en est un des traits généraux. Mais la critique d'aujourd'hui^ à quelques exceptions près, n*a pas pour but l'étude de la vérité par amour pour le vrai ; elle est plutôt un désir passionné de dissection et même un métier. On ne remarque pas assez que bien des ouvrages périodiques, qui s'arrogent le droit de diriger l'opi- Dîon publique, sontremplis d'analyses faites siu* commande et quelquefois payées par anticipation; tout le monde ne sait pas qu'il y aune foule de «critiques,» qui le sont comme on est fabricant, ouvrier, artisan; que leur occupation journalière, leur tâche est de tout blâmer sai^ trêve ni merci, d'écarteler, de dépecer chaque production de l'esprit sans égard pour l'idée de l'auteur elle but qu'il se propose. Triste état de choses; et cependant 1« sort de l'ouvrage en dépend souvent !

De nos jours la critique est essentiellement négative et destructive ; personne ne peut nier qu'il ne soit facile d'acquérir un nora^ de la gloire^ à l'aide de relations^ de protections et d'argent ; mais lorsqu'on est privé de ces moyens-là on rencontre à tout bout de champ l'impitoyable scalpel des prosecteurs de profession. Plus on a de courage civil, plus on risque de voir pour ainsi dire son âme étendue sur la table anatomique, comme si c'était là un corps inerte, un cadavre. Personne ne l'ignore, parmi ceux qui connaissent les ressorts du journalisme et le mécanisme officiel des pays où Ton s'efforce de combattre la liberté de la parole. L'auteur qui veut se tenir à l'écart de cette organisation se trouve dans la nécessité d'opter entre ces deux partis ; ou de s'élever au-dessus du jeu des passions et des intérêts personnels en méprisant les opinions qui lui sont hostiles ou bien de flatter le public en allant au-devant de ses exigences. Aucune de ces deux façons de procéder ne cadre avec mes vues. Dans le premier cas, je commettrais un péché de présomption, de vanilé; dans le second, j'agirais contrairement à mes convictions. Je ne flatte personne, pas même l'infortune.

Quelques auteurs, se trouvant dans une position analogue à la mienne, ont adopté le système du silence, et, en publiant leurs ouvrages, ne s'adressent point au lecteur; il y en a d'autres qui tûchent de le prévenir eu leur faveur. Selon moi, toute demande adressée modestement au public pour solliciter son indulgence est l'effet d'une illusion naïve et impardonnable. La confiance dans les bonnes grâces et la justice des juges exprimée par l'auteur m'a toujours paru ridicule. Peu d'écrivains y comptent à présent. Le système du silence à cet égard offre moins d'inconvénients. Toutefois il y a des cas où il est indispensable de s'entendre avec le lecteur. Bien que toute opinion empreinte de mauvaise foi, d'intérêt personnel ou d'un jugement partial doive être appréciée à sa juste valeur, l'auteur qui énonce des idées pouvant contenir quelque chose de nouveau, est obligé d'introduire le lecteur dans le domaine de sa pensée, afin de le placer sur le même terrain, ne fut-ce que pour un seid instant. C'était une règle que je n'ai point perdue de vue durant tout le

cours de mon travail. Il m'a semblé que j'avais rappelé sans cesse ma manière d'envisager les relations sociales et la marche de l'humanité^ ainsi que les principes que j'ai adoptés et qui, à mon avis^ devraient être introduits dans la vie pratique.

Enfin... je vais être sincère, car la confession publique est le devoir de tout homme et à plus forte raison d'un auteur, — il m'a semblé que mes idées ont une originalité qui leur est propre, ce qui exige qu'elles soient clairement exposées, et ce qui fait que tout le monde n'est pas en état de les aborder sans préparation. Je craignais, d'autre part, de rompre le ûl de l*idée principale qui me servait de guide et m'éclairait.

Ayant pour ainsi dire senti dans ma tête la forme de l'ouvrage, je suis resté fidèle à mon plan. J'ai tâché de joindre les études scientifiques à l'examen ^es faits comme ils se présentent dans les rapports sociaux de la vie quotidienne ; j'ai essayé d'en esquisser quelques-uns. La physionomie de la société m'a toujours intéressé le plus; j'y apercevais les symptômes de l'état moral et intellectuel de l'humanité. Les relations avec les hommes vivants m'ont souvent plus appris que les livres. Guidé dans mes recherches par une idée dominante, je n'ai pas hésité à rappeler, pour être plus clair, ce qui a été dit précédemment, surtout dans les chapitres où j'ai exposé le développement des lois naturelles et des droits de l'homme. J'avais soin de donner la forme d'un tout plus ou moins complet à chaque article séparé ayant un caractère philosophique, tout en conservant entre eux le lien intérieur et l'unité de l'ouvrage entier. C'est ainsi que je me vis forcé de répéter souvent les mêmes choses. Éviter ces répétitions était non-seulement une difficulté insurmontable pour moi, mais cela s'opposait à mon dessein. Ces paroles d'Horace étaient toujours présentes à ma pensée : Brevis esse laborOj obsciirus fio. Qu'on me pardonne si j'ai quelquefois abusé de ce précepte pour me faire mieux comprendre. Au moment de publier ce livre, j'ai revu soigneusement le manuscrit et j'y ai aperçu ces défauts principaux qui découlent de ma manière de voir et des moyens dont je me suis servi pour exprimer mes idées. Si je voulais les écarter, mon

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œuvre en souifirirait dans son ensemble et dans son Ame qui constitue peut-être son seul mérite.

Après avoir exposé les bases qui me semblent nécessaires pour la réorganisation et l'existence normale de la société, j'ai essayé de tracer d'une manière très-succincte le plan d'un sysiÂna politique. Je ne l'ai pas créé; au contraire je l'ai trouvé dans la nature, dans les rapports intérieurs de l'humanité, rapports qui xistent réellement quoiqu'ils échappent à la plupart des observateurs et soient entièrement méconnus aujourd'hui encore. C'est la partie essentielle de l'ouvrage. Je voudrais que, lue des hommes éclairés et de bonne foi, elle ne fût pas absolument étrangère aux hommes illettrés mais vertueux. C'est tout ce que je demande.

Ce n'est donc pas l'indulgence que je réclame, mais l'intention bienveillante de découvrir le véritable but de mon travail. Si l'on n'y trouve point l'amour du prochain, l'intention de restituer la paix^ de remédier au mal qui ronge la société, si l'on n'y trouve point l'ardent désir de prévenir les calamités, qu'on soit sévère envers moi.

Amis ou ennemis, libres ou esclaves, ne faites pas attention à la forme extérieure; cherchez le sens et l'esprit de cet ouvrage.

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