SERVITUDE
Ce mot seul de servitude signifie la renonciation à la libre volonté pour devenir le serviteur des passions^ du mauvais esprit.
L'homme, de sa nature comme être libre, est fort et hardi. 11 n'est pas vrai qu'il soit faible, comme le supposent plusieurs philosophes. L'esclave seul est faible et timide. Je ne parle ici ni de la force animale ni de la hardiesse grossière de la violence, mais de la force et du courage vraiment dignes de l'homme. La liberté avec toutes ses conséquences naturelles étant le droit suprême, est en même temps la suprême force; elle est en effet l'origine de toute force morale et physique. Si l'homme ne possédait cette qualité, il ne pourrait travailler ni moralement ni physiquement. Sentant toute sa force, dont le plus haut degré seul donne la liberté vraie et complète, l'homme parvient peu à peu à la reconnaître tout à fait, et devient plus hardi. Mais dès qu'il perd la liberté, il acquiert la conscience de sa faiblesse, il la reconnaît en lui et devient plus timide. Les hommes libres sont les plus courageux dans le combat, et ils n'appellent à leur aide que leurs propres forces. Les poltrons ont peur à la guerre et les esclaves luttent à l'aide des instruments matériels.
En sa quahté d'être libre, l'homme avait sous la main les instruments que lui a donnés la nature pour sa défense personnelle et celle de ses droits. Le mauvais esprit a inventé des instruments artificiels pour l'agression.
L'homme en effet est fort comme réunion d'un corps et d'un esprit. Mais comme parcelle de la nature totale, comme être organique, comme animal, il est faible. L'éléphant, le lion, le tigre sont plus forts que l'homme. Un rocher en tombant peut le broyer comme peut le faire le corps d'un éléphant; le serpent peut le tuer de son venin, le léopard peut le mettre en pièces. Tant qu'il est libre, il emploie dans toute leur plénitude ses forces morales
et physiques; il est fort, hardi, mais prudent, car cette liberté, qui liû donne de la force, lui donne aussi la faculté de comprendre qu'il y a des animaux plus forts que lui. Lorsqu'il perd la liberté et se soumet aux passions, alors il s'endort et se rapproche de l'état animal, ou cesse tout à fait d'être homme et devient instantanément animal. L'homme hbre n'est un animal qu'en tant qu'il a des propriétés organiques communes avec des animaux; l'homme, serviteur des passions, n'est homme qu'autant qu'il a conservé des propriétés morales communes à l'humanité.
Plus l'homme s'éloigne des lois qui lui ont été données par Dieu, plus il se rapproche de l'état animal; plus, au contraire, il s'efforce de perfectionner les facultés de son âme, plus il s'éloigne des animaux. Les passions exercent sur tout l'organisme de, riiomme un effet semblable' à celui des Uqueurs fortes sur sa constitution physique. Elles abaissent les uns au niveau de la béte, excitent chez les autres des instincts féroces, endorment ceiL\-ci, provoquent chez ceux-là une excitation qui n'est pas naturelle. En tout cas, lorsque l'homme refuse obéissance aux lois de la liberté et se laisse dominer par les passions, il perd, sinon entièrement, au moins en partie sa dignité humaine. S'abandonnant aux passions, et ne voulant plus connaître la liberté, il devient un mauvais esprit.
Si les passions se liguent ensemble pour obtenir la prépondérance sur la liberté, alors commence le règne des passions ou des mauvais esprits, qui créent le système du mal. Chaque homme qui se soumet à ce système est esclave aussi bien que celui qui s'est soumis aux passions. Un roi, même avec une puissance illimitée, est un esclave s'il obéit à ses passions, car cette obéissance même est la pire des servitudes. Plus sa puissance est grande, plus grand est son esclavage. Comment pourrait-il être libre, lorsqu'il ne respecte pas la liberté des autres et n'en a pas la moindre idée ! Mais parmi ces esclaves souverains, qui s'entendent entre eux et qui s'unissent au nom des passions, il y en a de plus forts et de plus faibles, en Raison de la force matérielle que chacun a pu conquérir. Les uns régnent donc sur les autres. Chez les mauvais esprits comme chez les bons il y
a aussi une hiérarchie^ tout étant chez eux une imitation. Âinsi^ de même que chez les hommes libres un homme peut s'élever au-dessus des autres par suite de leur libre consentement, de même cliez les esclaves un mauvais esprit peut obtenir le premier rang par suite de la soumission servile de gens qui ont répudié toute dignité humaine, ou au moyen de la force.
L'esclave volontaire n'est pas celui qui cède à la violence, mais celui qui, en n'y opposant aucune résistance, démontre par là même, en effet, qu'il n'a pas de forces et qu'il ne possède pas la liberté, puisqu'il a préféré ce que lui donnent les passions aux avantages que peut lui procurer la liberté; il prouve par là qu'il est craintif, et que par conséquent il a perdu sa dignité humaine; s'il n'est pas encore un mauvais esprit, il est déjà un animal ou près de le deveuir.
La répudiation de la liberté et l'abandon de soi-même aux passions, est le premier anneau d'une chaîne interminable de conséquences mauvaises. De même que la liberté est mère de tout bien et des institutions sociales basées sur la justice, de même l'esclavage se reproduit sous différentes formes en établissant des lois d'oppression.
Quelques écrivains divisent l'esclavage de la société en plusieurs catégories. A vrai dire, tout esclavage est un esclavage. Acceptons cependant la division en esclavage politique et esclavage civil. Voici ce que dit Montesquieu de ce dernier : « Celui qui est privé « de la liberté civile est encore privé de la liberté politique. U « voit une société heureuse dont il n'est pas même partie; il « trouve la sûreté établie pour les autres, et non pas pour lui; il a sent que son maître a une âme qui pei}t s'agrandir, et que la « sienne est contrainte de s'abaisser sans cesse. Rien ne met « plus près de la condition des bêtes que de voir toujoiu-s des « hommes libres, et de ne l'être pas. De telles gens sont des en- « nemis naturels de la société... 11 ne faut donc pas être étonné « que les États aient été si souvent troublés par la révolte des es- « claves.» (Esprit des lois, I. XV, ch. xiii.)
Cependant on ne peut contester que l'esclavage personnel tout humiliant, tout contraire à la nature qu'il puisse être, est plus
supportable pour un homme abaissé par une longue servitude, que l'esclavage politique pour des gens éclairés et se sentant libres d'après les lois de la nature. L'hypocrisie de la force, en établissant des lois qui flattent les passions, a su changer l'ancien esclavage personnel en un autre. Accepter un genre d'esclavage quelconque, c'est les accepter tous.
II est dans l'ordre naturel des choses que ceux qui ne pos^ sèdent pas de liberté personnelle ou en font peu de cas, ne sachent pas la respecter chez les autres; ils ne respectent rien non plus de ce que peut donner la liberté. L'idée du vrai n'éclaire plus ceux qui ont une fois rompu avec la liberté ou qui ont quitté la bonne voie, car le vrai, la vérité suprême, ne se trouve pas sur leur route. Tous les sentiments des droits naturels sont étouffés en eux. Les passions les aveuglent, leur ôtent tout pouvoir de comprendre et de juger, en proportion de ce qu'ils- ont perdu de leur dignité humaine, et elles en font leurs esclaves. L'orgueU, l'avarice, l'erreur, la bêtise, les préjugés, le fanatisme, Thj'pocrisie, le mensonge et mille autres vices, propriétés particulières à l'esprit des ténèbres, ont chacun leurs esclaves. Leurs raisonnements, leurs écrits peuvent avoir l'apparence du vrai, mais ils ne sont que l'imitation du bien comme tout ce qu'a créé le mauvais es[)rit. Obéir à celte voix c'est être esclave, car c'est méconnaître la liberté et la vérité.
Nous voyons dans la vie sociale, de deux choses l'une, ou des esclaves, supérieurs en nombre, quoique moralement inférieurs, l'emportent sur des hommes libres numériquement inférieurs mais moralement plus forts; ou bien des esclaves matériellement plus forts, dominent d'autres esclaves qui ne possèdent* pas de si puissantes ressources matérielles. Dans le premier cas, la force illégitime dompte l'autorité légitime, la servitude triomphe de la liberté, les forces animales des forces humaines, la matière de l'esprit; dans le second cas, la force commande à la force, l'esclavage à l'esclavage, la matière la plus puissante à la matière la plus faible.
l.es résultats de la servitude ou de la mauvaise volonté ont un enchaînement naturel et visible, et diffèrent du tout au tout
des fruits que donne la liberté^ ou la bonne volonté, comme différent du tout au tout, les lois acceptées par ces deux branches d'une direction si opposée, bien que provenant d'une mOme souche.
De même que le libre travail, la propriété, la justice, la paix, la famille, la nation, le respect de Dieu et la religion sont les fruits inévitables de la liberté, fleurissant à l'ombre des lois naturelles, de môme le travail forcé, la paresse, le vol, la rapine, la violence, le communisme, le cosmopolitisme, l'idolâtrie, l'athéisme, le mensonge de toute espèce et les crimes sont les résultats inévitablement obtenus en suivant la route contraire sous rem])ire de la servitude ou de l'obéissance aux passions. La bonne volonté seule peut détruire le règne de la mauvaise volonté.
LA PENSÉE ET Là CONSCIENCE
L'étude de la pensée et de la conscience est sans contredit un très-grand problème. Mais quand on parle de la liberté, il est difficile de ne point parler de la pensée et de la conscience. On pourrait raisonner sans fin sur ces deux sujets; pour moi, je ne veux qu'exposer ma façon de voir, le plus brièvement possible. Il s'agit seulement de définir les principes. Celui qui m'a compris, pourrait facilement deviner quelle est ma conviction à cet égard. Mais pour éviter toute équivoque, voici ce que je pense.
Depuis un certain temps les discussions sur la liberté de pensée, et principalement de conscience, sont à la mode. Elles on^ donné lieu à une polémique passionnée qui a une très-grande portée. Les idées sur ce point sont tellement en désaccord et se croisent tellement, qu'il n'est pas possible de les apaiser sur le terrain même du débat. Et cependant c'est de là que dépendent gt la vie de l'homme et l'harmonie de la vie sociale.
Les questions ont été dès l'abord mal posées, ce qui rend impossible de terminer la lutte entre les adversaires, s'ils ne s'entendent i»as sur le sous des mots qui font l'objet de la discussion. Dans ce débat, les uns demandent la libcrl(' dépensée, la hbertédc
conscience; les autres veulent étouffer la liberté de pensée, la Uberté de conscience. Il me semble que les premiers ne savent pas au juste ou tout au moins n'expliquent pas assez clairement ce qu'ils veulent, ils ne donnent pas à leurs désirs la possibilité de s'appliquer dans la pratique; les autres souhaitent ce qu'ils n'ont ni le droit ni la force de faire.
Mais la cause du différend prendrait une tout autre forme; si l'on voulait s'entendre sur le sens des mots. Sans la déOnition claire et nette du sujet, toute polémique ne peut être que superficielle, et ne saurait mener à la découverte de la vérité ; à la fin, chaque parti garderait son avis. Lequel des deux camps a raison? L'uq ou l'autre, ou aucun. N'y a-t-il pas encore une autre réponse à cette question? Oui, les deux côtés peuvent avoir raison, chacun dans une certaine limite.
Dans ce débat, la foule n'a entendu qu'une seule chose, le sujet et le titre : Liberté de pensée et de consdence, et elle se l'est ainsi expliqué : a Je suis libre, par conséquent je puis penser ce que je veux. Je suis libre, par conséquent j'ai la conscience libre. J'ai la conscience libre, par conséquent je puis faire ce qui me plaît. » On avait proclamé la liberté de pensée, de parole et d'action. Mais sur quoi se fonde cette liberté ? C'est ce que personne ne demandait. On avait proclamé la liberté de pensée et de conscience, sans définir clairement ce qu'était cette pensée, ce qu'était cette conscience. Second tort en ce point. 11 s'est trouvé des gens pour y remédier, et ils se mirent à définir : la liberté, la pensée et la conscience. Il semblait que les torts étaient réparés. Lisons donc. Les uns en appellent à V autorité de /a/'oi pour appuyer leur manière de voir; les autres à l'autorité de la pensée ou de la raison en général. Les plus hardis sont ceux qui ont dit : « La raison est le juge suprême, la dernière instuice. Je suis représentant de ce dictateur tout-puissant, et je décide de tout. Mon avis ne souffre aucun appel. » C'est sur un pareil raisonnement, sur l'application de cet arrêt que doit reposer tout l'organisme social !
Il faut accepter l'un des deux : la foi ou la raison pour base. Mais je pose cette question : Si la f(.i n'existe pa:^, si nous ne pouvons l'éveiller en nous, que reste-t-il alors? Car on ne peut pns
se fabriquer une foi, on ne peut pas se l'ingurgiter de force comme un verre d'eau. A quoi se réduira donc le raisonnement appuyé sur la foi, s'il n'y a pas de base^ ou si la base vient à manquer tout d'un coup ? D'un autre côté, qui peut aflirmer que la raison ne se trompe pas? Combien de sottises n'avons-nous pas vu énoncer au nom de la raison? Enfm il faut que je croie à la raison pour partager son idée. 11 faut donc encore revenir à la foi. Et si je ne l'ai pas, qui me la donnera par force? De quel droit? Qui ose me forcer, moi homme libre, à croire ce que je ne veux ou ne puis croire? Et voilà que la seconde base peut ne pas exister du tout ou s'écrouler. Comment alors définir le véritable sens de mots si importants, que l'intelligence de ces mots est une question de vie ou de mort ? .
Si je ne veux accepter ni l'autorité de la foi, ni l'autorité de la raison, mais si je cherche autre chose, plus propre à me convaincre, que faire à cela? Peut-on traiter mes désirs de chimériques? N'y a-t-il rien hors la foi et la raison? Où en est la preuve? Moi je cherche d'autres témoignages.
11 y eut beaucoup d'acclamations et beaucoup de joie quand la raison devint libre. On proclama son émancipation. Ce fut un événement très-heureux et très-avantageux pour l'humanité. Mais la raison se mit à régner en souveraine absolue, et comme elle était libre elle-même, elle ne respecta pas toujours la liberté chez les autres. Je reconnais avec la plus grande humilité la domination do. la raison, j'accepte ses arrêts, mais qu'elle me montre avant sur quoi elle s'appuie, d'où Jvieut son autorité, son droit.
La logique, me répond la raison. — Mais cette voûte de l'édifice, qu'il y ait seulement une fente, je la pousserai et elle s'écroulera. Dans une suite de syllogismes qu'un seul principe soit faux, tout l'amas de raisonnements n'a plus aucune valeur. Si la base est chancelante, les raisonnements seraient-ils les plus logiques, et liés entre eux comme avec du ciment, ils ne sauraient durer longtemps. Celui qui n'apercevra pas que cette base chancelle, que ses crevasses menacent ruine, qui ne distinguera au milieu de ce ramassis d'arguments, aucune erreur, peut accepter cet ensem-
b)e pour une création parfaite de la raison^ tout en étant dans l'erreur.
L'histoire de la raison humaine peut se résumer en quelques mots. Après de longues luttes, lorsqu'elle eut recouvré sa liberté, elle rompit avec tout au monde et ne crut plus qu'en ellemême ; elle rompit donc avec la nature. Elle ne reconnut plus ses lois et commença à créer des lois d'elle-même sans son entremise. Parce qu'elles ne différaient pas des lois naturelles, elle pensait les avoir découvertes elle-même, et elle en devint très-fière. Appuyée sur ces principes, elle continua à créer, mais s'éloigna de plus en plus de la nature; car ayant confiance en elle-même, elle rejeta la révélation et l'explication des lois primitives. Elle ne voulut pas revenir à la nature. Cela lui semblait être un abaissement, d'autant plus qu'elle voyait que les lois naturelles, quoiqu'elles fussent une base inébranlable, ne sont cependant pas suffisantes pour toutes les conditions de la vie humaine. Elle créa donc les lois de la pensée pure. Ensuite elfe donna à sa pensée une liberté absolue. Cependant elle sentait bien que son pouvoir chancelait et qu'elle avait besoin d'une autorité, d'une base. En la cherchant, elle trouva la conscience et déclara que celle-ci serait sa pierre angulaire. Mais elle la revêtit d'une signification élastique, vague, arbitraire, indéfinie.
La raison humaine a donc étendu sa puissance. Mais elle ne doit pas s'en tenir là. L'émancvpation de la raison n'est pas sufllsante. La chose la plus importante est lapurilication de la raison. Sa dignité et son autorité en dépendent. Pour que je puisse me soumettre à la raison, il faut que je la voie non-seulement libre, mais pure, car si elle ne l'est pas, elle n'est pas non plus complètement libre. 11 ne suffit pas de proclamer « la liberté de pensée et de conscience, p mais il faut que la raison nous engage à accepter volontairement les lois qu'elle nous donne, à recon^ naître ce droit qu'elle protège et qu'elle ne nous y force pas, car en ce cas nous la proclamerons un despote. Si elle ne veut pas passer pour un despote, qu'elle promulgue des lois qui donnent la liberté. La libre pensée, la libre conscience est-elle déjà la liberté? Ce sont des généralités. La liberté de la mauvaise
pensée et de la mauvaise conscience est la servitude et donne l'esclavage.
C'est une fausse opinion qui passe pour bonne monnaie^ que chacun a le droit d'avoir son avis. Combien en est-il qui se présentent avec une idée insensée et qui crient avec orgueil : « Vous n'avez qu'à me convaincre que je n'ai pas raison. > De quelle manière convaincre un sot ou un ignorant? Où prendre des preuves contre lui? Il ne suffît pas^ lorsque quelqu'un soutient une absiurdité, de demander des preuves pour la renverser^ mais il faut qu'il soit à même d'en accepter. Peut-on discuter sur l'analyse algébrique avec celui qui ne connaît pas l'arithmétique? Peut-on parler métaphysique avec celui qui ignore les principes de la logique ? Peut-on présenter des preuves sur les questions sociales et politiques à celui qui ne connaît pas l'histoire ou qui la sait comme on la lui a apprise aux écoles d'après le programme officiel? Et quel est celui qui ne croit pas connaître l'histoire s'il se souvient des événements pnncipaux et de la chronologie? A moins qu'il ne faille recommencer l'éducation de la plupart pour les convaincre qu'ils se trompent. On connaît bien le proverbe : Plus negare potest asinus qnam probare pAtlosophus.
Il en est beaucoup qui ont l'apparence d'hommes intelligents. Ils discuteront très-raisonnablement sur tout pendant dix heures. Tout d'un coup ils émettront un avis qui renverse de fond en comble ce qu'ils viennent de dire^ et le tout parait être une absurdité. Tant la lumière a d'influence sur l'objet qu'elle éclaire et dont elle peut nous découvrir l'essence ! Le même tableau^ exposé sous des jours différents^ peut nous paraître une caricature ou un chef-d'œuvre.
Il en est de même des livres. Qu'est-ce que ces millions d'ouvrages? Combien d'absurdités y trouve-l-on ! Si l'on en laissait uu dixième et si l'on faisait brûler le reste^ la vérité y gagnerait beaucoup sans doute. Quelquefois une page renferme tant de sottises qu'il faudrait écrire d'énormes volumes, citer des milliers de preuves et de faits, fouiller les bibliothèques du monde entier et perdre une partie de sa vie, afin de démontrer que la proposi-
tion de l'auteur est une absurdité. Cependant d'innombrables exemplaires se répandent, des idées erronées se propagent, la société les prend et les introduit dans la vie publique. Quels avantages y a-t-il pour Thumanité à proclamer sans aucune réserve le droit de libre pensée, c'est-à-dbre le droit d'exprimer librement ses pensées?
La déclaration de l'absolue liberté de conscience mène encore plus loin, parce qu'elle donne à chacun la liberté d'agir comme il lui plalt, et délie les mains de l'homme pour lui permettre toutes les actions possibles. C'est sa conscience qui décide si l'action est juste ou non. On me dira : « La liberté de conscience a pour objet principal le choix d'une croyance religieuse, et la loi défmit les actions de l'homme. » C'est bien. Je peux demander : Sur quoi cette loi se fonde-t-elle? — Sur la loi de la religion. — Mais de laquelle? Et si je ne reconnais aucune religion, car ma conscience le trouve bon ainsi, alors je ne respecte pas votre loi. Peut-être me dira-t-on que les lois se fondent sur la raison. — Mais la raison de qui? Où est-elle ? Qu'est-ce que la raison ?--J'ai vu tomber en ruines beaucoup de raisons et beaucoup de lois; je dirai plus : j'ai vu des raisons supérieures créant des lois misérables et érigeant la lâcheté en système. On me dira : Vous devez respecter les lois que nous avons établies ; car autrement, nous vous déclarerons ennemi de l'ordre social et de la sûreté. — Je le dois? Quelle est la loi qui me force et ne m'oblrge pas? Ce n'est pas une loi, c'est un glaive, une violence, le pouvoir du plus fort, l'excès. Si ceux qui ne veulent pas accepter les lois imposées étaient en majorité, elles n'existeraient plus. — J'entends dire : Le sentiment de la justice et la conscience sont un frein pour les actions nuisibles ou immodérées. — La justice ? — Quelle ironie barbare ! Ce mot m'écorche les oreilles comme le son d'une harpe discordante. — La conscience? C'est une raillerie douloureuse! On parle de liberté de la conscience, de la conscience même et de justice au moment où ie mensonge, l'orgueil, l'envie, l'avidité, le vol, la rapine, l'hypocrisie, la sottise, la lâcheté, les excès de tout genre gouvernent et dirigent la société! Partout on ne fait que crier : liberté de conscience! Et
ceux qui ont le moins de conscience crient le plus haut. Gom* incnt! lorsque tant de sots^ tant de fripons, tant de scélérats, tant de traîtres, tant de satans tiennent la société enchaînée, nous devons leur dire : Nous vous laissons la liberté de conscience. Et s'ils sont sans conscience, si leur conviction leur dit que leur conduite est bonne et juste ? Le noir s'appelle blanc et le blanc est noir d'après leur conscience.
Que faut-il en conclure? Qu'on doive opprimer, persécuter, emprisonner la pensée et la conscience? Point du tout. N'y a-t-il pas d'autres moyens que des moyens de répression? L'expérience devrait nous avoir démontré depuis bien longtemps déjà que ces moyens ne réussissent pas, et qu'ils ne font que provoquer la résis* tance et l'obstination. Efforts honorables, sans doute, que de reconnaître l'homme comme digne de se conduire d'après sa conscience. Mais, au nom de Dieu, ne commençons pas par là. 11 faut d'abord donner la conscience, et ensuite permettre de la diriger. La donner, dis-je, c'est-à-dire l'exciter, la réveiller, l'appeler à la vie, la purifier et l'éclairer; car elle est profondément endormie chez plusieurs , et chez beaucoup d'autres elle s'est déformée et a été presque étouffée sous la pression de l'erreur.
Si nous vivions au moyen ftge, je dirais qu'il en est beaucoup qu'il faut exorciser et de l'âme desquels il faut chasser Satan. Cet exorcisme doit être une instruction complète, appuyée sur des bases certaines et solides.
Il est bien facile de dire : Personne n'est responsable ni de la pensée ni des actions que la conscience lui conseille de faire. C'est de cette façon qu'on explique la liberté de pensée et de conscience. Si tout d'un coup l'envie prenait à quelques-uns de marcher sur la tête, cela serait bien permis, mais quel en serait le résultat? — Aucun homme ne pourrait rester longtemps dans cette position, qui est contre les lois naturelles. Le sang monterait à la tête. Il en est de même de tout l'organisme de l'homme collectif, de la vie sociale.
Ainsi donc, ne trompons personne. Ne disons pas qu'il est permis de faire ce qui ne l'est pas ; ne donnons pas une liberté que nous ne pouvons donner et qui n'est pas en notre pouvoir. Au-
trement nous ne ferions que nous amuser et induire les autres en erreur.
La liberté donnée à Thomme par la nature est son droit suprême ; mais la liberté de conscience est^ à mes yeux^ une absurdité. Pourquoi? C'est ce que je vais dire.
Ordinairement on sépare la pensée de la conscience. On parle séparément de la liberté de pensée et de la liberté de conscience. Je ne comprends pas cette distinction. Plusieurs prétendent que la conscience est une faculté de notre esprit^ la faculté de concevoir, de discerner le bien du mal, et ainsi de suite. S'il en était ainsi, il existerait autant de genres de conscience qu'il y a d'hommes et de raisons au monde. On dit : autant de têtes, autant de raisons : quoi capita tôt seTisus, Alors on pourrait dire : autant de têtes, autant de consciences. Triste perspective pour l'humanité ! Hélas ! peut-être en est-il ainsi, mais cela ne doit pas être.
Qu'est-ce que la pensée? C'est un libre mouvement deTesprit, Il me semble que tout se trouve dans cette défmition. Aussi bien que Tesprit, la pensée est immortelle, comme lui elJe ne connaît ni l'espace ni le temps. Elle peut dans le même moment se jeter dans le passé et dans l'avenir, traverser d'immenses étendues, se plonger dans l'infini. Elle est la force de la plus grande force, le pouvoir du pouvoir suprême ; elle a la puissance absolue de créer et de détruire, de construire et de démolir. Elle peut rappeler les souvenirs les plus anciens, renverser les vieux tombeaux et prévoir les événements futurs, déchirer les voiles secrets que le temps n'a pas encore levés. Elle a la puissance de présenter des choses réelles et imaginaires, de dessiner les tableaux qui existent dans toute la nature ou qui peuvent y exister, et les tableaux qui n'ont jamais eu et n'auront jamais de modèle. Elle peut inspirer la vie dans une masse inerte et la tuer dans sa pleine santé. Elle peut disperser les ténèbres et les répandre; elle peut allumer la lumière et l'éteindre, éclairer et aveugler.
On donne des noms divers à ses facultés, mais elle agit partout elle-même, car elle est présente en tout lieu. C'est une puissance au-dessus de toutes les autres; c'est un bras digne d'un potentat comme l'esprit.
Vouloir prouver que la pensée est libre serait démontrer une chose bien connue de tout le monde. Mais il s'agit ici avant tout d'établir si la pensée considérée en particulier, c'est-î\-dire la pensée de Thomme individuel, est libre. Sans doute. Cela n'a besoin d'aucune preuve.
Par conséquent, l'homme a-t-il la liberté de penser? Oui. Car c'est un résultat naturel de la liberté de la pensée et de la liberté même, c'est-à-dire de la libre volonté de l'homme.
Mais lui est-il permis de penser impunément ce qu'il lui semble f)on? Je réponds sans hésiter : Non. Et pourquoi?
Dieu, en donnant à l'homme une puissance aussi énorme et aussi absolue de sa nature que Test la pensée, lui a aussi donné pour son bien la possibilité de restreindre l'élan extraordinaire et* contmuel de cette faculté. Si l'homme ne savait pas la tenir en bride, il ne pourrait en être maître. Elle le mènerait dans une impasse où elle-même a le droit de voler, parce qu'elle peut facilement en sortir. Notre faculté maîtresse, quel que nom que nous lui donnions, ne peut restreindre les mouvements de notre pensée. Qu'est-ce donc que la faculté de concevoir en comparaison de la pensée ! La faculté de concevoir s'étend bien loin, mais elle a ses limites; la pensée est sans bornes. Elle peut créer ce que la raison la plus pénétrante reste longtemps sans concevoir ou ne concevra jamais. La pensée est l'instrument de toutes nos puissances intellectuelles réunies; mais cet instniment possi'dc une force beaucoup plus grande que celle de ces facultés mêmes. Son rapport avec nos facultés intellectuelles est continuellement, pour ainsi parler, dans une impulsion centripète et centrifuge, car la pensée peut s'envoler et revenir dans le même instant, mais aucune de nos facultés ne peut arrêter sa vitesse et sa liberté illimitée, de même qu'elle ne peut la suivre dans sa direction excentrique. C'est comme une pierre lancée avec une fronde, décrivant une parabole, on ne sait où elle tombera. La main qui l'a lancée ne la détournera plus et ne lui donnera plus de direction.
Pour restreindre et diriger la liberté, la Providence nous a donné les besoins naturels qui nous poussent à réaliser les lois
naturelles. Pour restreindre et diriger la pensée, elle nous a donné la conscience.
Qu*est-ce que la conscience? C'est la science de soi-même, la connaissance de soi-même. Savoir ce que nous sommes et ce que nous devons ètre^ savoir ce qui est en nous et ce qui doit y être : voilà Tœuvre de la conscience. Mais la conscience n'est pas à nos ordres; elle n'est pas une force dont nous pouvons disposer. Au contraire, elle nous maintient dans l'obéissance, elle nous commande, et ses ordres sont invariables et irrévocables, toujours les mêmes, uniformes, étemels. C'est un directeur implacable qui ne connaît qu'une seule route, la route des lois suprêmes, que l'homme doit suivre. Si l'homme en dévie pour un instant, ce directeur le quitte. La conscience n'est du domaine exclusif ni de l'esprit ni du corps, mais elle dépend également de l'un et de l'autre, inhérente qu'elle est à tout notre être, à tout notre organisme, car nos besoins et nos droits relèvent de notre esprit et de notre corps. La conscience est la sagesse pour notre» esprit et l'instinct animal pour notre corps. Elle est un élément à la fois idéal et matériel, et toujours réel. A l'aspect d'une injustice dans l'ordre moral, elle nous peut inspirer de l'horreur, de l'indignation ; à l'aspect du sang, elle peut réveiller en nous la répugnance, l'aversion. Aussi bien que l'indignation morale, de même l'aversion physique est l'œuvre de la conscience. Elle nous rappelle continuellement les lois naturelles, dont elle est comme un accord. Aussi bien que la pensée, la conscience est présente en nous à l'instant où nous venons au monde.
En un mot : la conscience est la pi^opriélé de Vesprit et du corps réunis ensemble^ au moyen de laquelle nous reconnais sons les droits de notre être. C'est une voix de Dieu s'adressant à nous par la voie des lois naturelles; c'est un pressentimtnt qui nous avertit.
Nous possédons la faculté de penser et de concevoir, afin de comprendre la voix de la conscience ; nous possédons la conscience pour que la pensée ne nous égare pas. De l'équilibre réciproque de ces qualités de notre être dépend notre existence
normale. La pensée est le phare de notre vie et la conscience en est le gouvernail pratique.
Il en résulte qu'on ne peut donner au gouvernail une direction arbitraire, car le vaisseau de notre existence voguerait à l'aventure et se perdrait. Ce serait laisser aller le pilote au hasard sans regarder les étoiles et la boussole. Il ne peut nous obéir; nous n'avons pas le droit de lui donner un tel ordre. De même nous ne pourrions naviguer sans gouvernail et sans voiles et nous diriger seulement d'après les étoiles ou la boussole.
Puisque l'homme est doué de la pensée et de la conscience^ puisque la conception n'existe pas en nous sans conscience ni celle-ci sans celle-là, l'une doit donc justement compléter l'autre^ l'une doit être éclairée et dirigée par l'autre.
L'existence de ces deux directrices de toutes nos actions est une preuve incontestable qu'elles nous sont données par Dieu pour s'équilibrer mutuellement. Si cet équilibre n'existait pas, la pensée nous induirait en erreur ou nous ne comprendrions pas la voix de la conscience.
On dit : cet homme n'a pas de conscience. Cela veut dire que sa conscience est étouffée, qu'il ne sait pas en reconnaître la voix ou qu'il ne veut pas l'entendre. On dit : Cet homme est insensé, ou tout simplement c'est un sot. Cela veut dire qu'il est privé des facultés supérieures de l'intelligence.
Cependant on peut être très-sot et malgré cela très-consciencieux et vice versa. On peut être très-sage sans avoir de conscience. Plus d'un homme de grands talents ne suit pas la voix de sa conscience. Un sot consciencieux ne fera tort à personne par mauvaise volonté, mais aussi on ne tirera de lui aucun profit. Souvent il commet le mal, et même des excès par sottise, malgré les meilleures intentions. Le plus grand savant sans conscience peut être nuisible.
Si la faculté de concevoir nous suffisait, Dieu ne nous en aurait point accordé d'autre, et ne nous aurait pas donné la conscience. Si la conscience nous suflisait, il ne nous donnerait qu'elle et nous ûterait le pouvoir de penser.
C'est donc la sagesse suprême qui a présidé à la constitution de
notre organisme, puisque cet équilibre nous a été indiqué par la Providence.
Quel moyen de trouver cet équilibre ? Nous l'avons sous la main, nous le tenons à tout instant de notre vie de mille manières. Pour que la conscience ne se trompe pas, nous avons la pensée; pour que la pensée ne nous induise pas en erreur, la conscience nous garde. Pour que nous puissions maintenir l'équilibre entre la pensée et la conscience, nous avons la loi divine révélés et l'enseignement du Christ.
Ainsi donc notre tâche est de purifier la pensée par la conscience, de réveiller et de reconnaître la voix de la comcience au moyen de la pensée purifiée. La liberté de penser con^ siste en ce que cette puissance divine, cette parcelle de divinité, la pensée, ne soit pas elle-même une esclave de l'erreur, car en ce cas elle nous conduirait à l'esclavage. La conscience étant directrice et presschtiment, ne peut devenir de sa nature ni libre ni esclave par notre volonté. Nous pouvons seulement lui obéir ou ne pas écouter sa voix, parce que nous avons le libre arbitre; de même que nous suivons ou non, selon notre désir, l'indication des lois naturelles. Dans le premier cas, notre existence sera normale; dans le second, le sang nous montera à la tête et nous serons privés de la saine pensée.
11 n'y a pas deux vérités absolues, il n'y en a qu'une. Cette vérité c'est la liberté, Yobéissance aux lois divines.