LA PROPRIÉTÉ
Après avoir démontré comment j'envisage la liberté en général, j'arrive à son application pratique.
Toute liberté ne serait qu'un vain mot, si l'homme n'en retirait pas quelque profit. J'ai déjà dit que le premier emploi de la liberté, indiqué par la nature, la première loi naturelle, eat le mouvement, et ce qui en provient, le travail. Chaque travail serait un mot sans signification s'il n'avait pas d'objet et de but; il serait un malheur, s'il ne nous donnait aucun avantage. 11 ré-
suite de l'ordre naturel des choses que tout ce que Thomme acquiert au moyen du libre travail, c'est-à-dire au moyen du travail naturel, est sa propriétc^. Par conséquent, la liberté ne serait pas la liberté sans la propriété.
La propriété est une conséquence immédiate de la liberté, considérée comme notre première qualité; elle est la réalisation de la liberté, notre premier profit.
La propriété acquise par suite de la liberté et obtenue sur la voie des lois naturelles est la propriété légitime. Toute autre propriété est illégitime.
Du droit de la liberté découle, dans Tordre natiu'el, le droit de disposer de la propriété. Si ce droit n'existait pas, la propriété ne serait pas la propriété, et la liberté serait violée.
Personne n'a le droit de disposer de la propriété que le propriétaire lui-môme. Evidemment la propriété passe des parents aux enfants, si les parents n'ont pas le droit de disposer de leur propriété. En quel cas donc les parents ont-ils ce droit? Dans le seul cas où ils font acquise par leur propre travail. S'ils l'ont obtenue par la voie de succession, ils n'ont pas le droit d'en disposer.
Par conséquent, la propriété obtenue des parents par droit d'hérédité est une propriété légitime, acquise sur la voie des lois naturelles. Il en est de même de la propriété qui vient des collatéraux, dans le cas où ceux-ci n'en ont pas disposé; car toute propriété après la mort du plus proche propriétaire appartient à sa famille.
Il y a donc deux genres de propriété : la propriété personnelle ou acquise par le travail individuel et la propriété de famille ou héréditaire. Ce sont là des propnétés privées.
Gomme l'homme est à la fois un individu et une partie de l'homme collectif ou de la société, de même sa liberté est individuelle et collective, privée et publique ou personnelle et politique. Nous avons vu plus haut que la somme des libertés individuelles est la liberté de la société. De même, la somme des propriétés privées est la propriété générale* Le pays est la propriété générale de la nation. La terre est la propriété générale de
la société. Qu'est-ce que la société? C'est la somme des nations comme la nation est la somme des familles^ comme la famille est la somme des individus.
Il y a donc deux genres de propriété générale : la propriété personnelle nationale et générale sociale.
La somme de propriétés nationales est la propriété de la société.
Le propriétaire dispose, en vertu du droit de la liberté, de sa propriété privée, personnelle, d'après sa volonté, et il peut la prodiguer, ou la céder à la société, sans en donner rien à sa famille, ou la lui adjuger exclusivement. Dans le premier cas, il fait tort à la société et à la famille ; dans le second, il agit au préjudice de sa famille; dans le troisième, il ne fait tort ni à sa famille ni à la société. La propriété privée de famille doit être possédée par les successeurs.
Puisque la propriété générale est obtenue par succession, autrement dit, puisqu'elle est héréditaire, personne n'a droit d'en disposer. Le pays, comme somme des propriétés individuelles, appartient à la nation, qui est la somme de familles ^es plus parentes; comme propriété héréditaire, il appartient aux descendants de cette nation.
Dans la langue de tous les peuples, la propriété s'appelle le Inen, la possession, c'est-à-dire la propriété acquise par la voie naturelle. Nous avons vu plus haut que, dans le développement naturel des idées et des droits de l'homme, les caractères fondamentaux, innés, de l'existence normale sont : la liberté, le travail, la propriété, la justice, la paix, la famille, la nationaUté, le sentiment religieux, l'adoration de Dieu, et que ces choses prises ensemble constituent la propriété générale ou le bien gé* néral. Ainsi donc tout bien particulier a un rapport immédiat avec le bien général et avec tout ce qui le compose. II existe là un lien qu'on ne peut rompre, et si un de ces éléments est détruit, tous les autres s'abîment, et tôt ou tard ils disparaissent. Ainsi, par exemple, la lésion de la liberté personnelle ou de la propriété privée est la violation de la liberté publique et de la propriété générale, la destruction de la justice, le renversement de
la paix^ un tort fait à la famille et à la nation, une révolte contre les lois divines et contre Dieu. De même, le mépris pour la religion, ne fût-il montré que par un seul individu, est le ren* versement de toutes les lois naturelles, la rupture de tous les liens naturels qui composent l'existence de la société, une attaque contre tous ses rapports, la violation de la justice, le trouble de la paix, le bouleversement des principes de la vie universelle.
Par conséquent, tout ce qui est renfermé dans Tordre du bien public est la condition de Tétat normal de la nation, c'est sa propriité comme étant l'ensemble des droits naturels dont la conservation ou le recouvrement, si elle les a perdus, est son premier devoir.
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