LA NATIONALITÉ
Tout Ifomme pris en particulier, lorsqu'il entre dans la société, apporte avec lui sa première propriété : la liberté et tout ce qui en provient : la possibilité de travailler, ses talents et les avantages qui en résultent; du reste, il y fait entrer aussi avec lui un tout particulier, qui est sa famille , ainsi que certaines idées qu'il partage avec elle. Outre les liens moraux et ceux du sang, les membres de cette famille ont encore des moyens de s'entendre particuliers à eux seuls comme les signes, les gestes qui proviennent des différentes relations de chaque jour, ils ont leur langage, leur manière particulière de s'exprimer; ils ont leurs habitudes, leurs usages, des occupations communes, des tendances communes, des souvenirs communs, des espérances communes. Tout cela constitue leur propriété. Dans les objets dont la réunion constitue cette propriété, on trouve un lien si étrange et si fort à la fois, que, s'il y a concorde, harmonie naturelle, ordre, l'homme alors est meilleur, plus fort et plus heureux. Certaine voix intérieure lui dit qu'une seule corde rompue, que le manque d'un seul son dans cet accord gâterait l'ensemble de cette
harmonie. Il tâche de la conserver intacte, il frémit à la seule pensée qu'un de ces éléments peut manquer, il croit qu'alors tout s'écroulera. Il pousse sa crainte jusqu'à l'exagération; il croit que s'il change un seul usage adopté jusqu'à présent tout le système de sa vie sera détruit. S'il s'éveille plus tôt qu'à l'ordinaire, il a peur; il n'aime pas le changement dans les heures de ses repas; il n'aime pas à changer de place. En quittant une maison vieille et étroite pour un palais vaste, commode et élégant, la famille s'en va le cœur triste, les larmes aux yeux, avec un soupir et quelquefois avec un pressentiment sinis^ tre. Leurs yeux se sont attachés à ces murailles obliques; leurs pieds se sont habitués à monter cet escalier usé, glissant; leur pensée remplit chaque coin, chaque chambre de la maison d'une foule de flgures, d'une multitude d'images gaies ou tristes, d'un bonheur charmant ' ou d'une douleur pénible ; car beaucoup d'années se sont écoulées sous ce vieux toit, la vie s'est passée à l'ombre de ces arbres, pleine de soucis et de fatigue, mais aussi pleine de ces moments sans lesquels on ne saurait comprendre le ciel. . . Tout cela l'homme l'a pris en affection, tout cela constitue sa propriété, mais une propriété si individuelle que, pour tout autre, elle n'a aucune valeur. La famille l'appréciera, elle seule comprendra combien de souvenirs s'attachent à ce chifibn déchiré, à ce rameau desséché d'un arbre jadis verdissant. Ceux-là seulement le devineront qui, réunis dans le cercle de famille sous ses branches où venaient s'asseoir plusieurs générations, y ont joui ensemble du plaisir et du repos,en écoutant le récit d'un grand-père, appuyé sur son bâton, ou celui d'une vieille grand'mère, regardant avec ce regard qui entrevoit un avenir céleste, les enfants jouant dans le sable.
Le présent, le passé et l'avenir sont la propriété de l'homme, tout ce qui s'attache à son esprit et à son corps, ses souvenirs, sa vie actuelle, ses espérances. Rompre ce lien, rompre un seul fil de ce tissu, c'est rompre la vie. La nature dans sa justice no fait jamais à l'homme une telle violence. Près du cercueil du vieillard elle place le berceau de l'enfant, et, du grain pourri, elle fait sortir les pousses vertes d'une jeune plante.
L'homme, dans l'état primitif, en fondant les bases de la société, avait tous les matériaux nécessaires à la vie. Les uns n'étaient encore qu'en germe, tandis que d'autres étaient déjà développés et touchaient à letir maturité. Les hommes unis ensemble, en reconnaissant les dons de la nature, ne sauraient en bien user et ils les emploieraient dans des buts contraires à l'ordre général, si la Providence ne leur avait indiqué des moyens naturels et si elle ne les avait conduits par des degrés déterminés.
La nature créée prise dans sa signification la plus étendue se compose de deux parties : de la nature soumise à l'homme et de l'humanité ayant le droit de dominer le reste de la nature, en vertu des forces qui lui sont données par Dieu.
Il existe donc un rapport entre l'humanité dominante et la nature qui lui est soumise. 11 consiste dans leur influence mutuelle. Cette influence de l'homme sur la nature qui l'entoure, et l'influence de la nature sur l'homme est une loi propre à la nature entière, c'est son principe constitutif. Par conséquent l'homme comme partie de la nature doit céder à cette loi et obéir à l'influence du monde qui l'environne. Cette loi est nécessaire, car elle excite l'homme à agir, c'est-à-dire à travailler, à user de son premier droit naturel qui est la condition première et capitale de sa domination sur la nature mise à sa disposition.
Les besoins de l'homme étant divers par suite des lois naturelles, le travail doit être également divers. Cette variété s'augmente encore par suite de la grande diversité de la nature qui influe sur l'homme. De même la variété de la nature est nécessaire à la réalisation de nos difl'érents besoins innés.
A cause de la variété des lois naturelles et de la nature même, la variété humaine est une conséquence découlant des lois générales naturelles et de leurs influences, elle en est la qualité principale et inséparable.
Aux opérations qui produisent cette variété humaine appartiennent les élans intérieurs résultant des lois naturelles et les forces du monde extérieur, tels que le climat, la lumière, l'électricité, le terrain, l'alimentation, etc. La variété de l'humanité réside dans son esprit et dans son corps , c'est-à-dire dans
les facultés de Tesprit, comme )a pensée^ )a capacité, le senti* ment, et dans Torganisation du corps, comme le système des os, la couleur de la peau et des cheveux, etc.
Donc la division de l'humanité en races est un résultat indispensable de ces lois (i).
(1) J'adopte le système de Cuvier et les trois races généralement connues : la race caucasienne, mongolienne et éthiopienne. Tous les naturalistes reconnaissent que les hommes appartiennent à un seul genre, mais ils y voient de grandes différences caractéristiques. Quelques autres ont observé un plus grand nombre de races humaines. Blumenbach, qui vécut a la fln du siècle dernier, divisait le çenre humain en cinq races : les races caucasique, mongolienne, éthiopienne, américaine et malaisienne. Bory de Saintr-Vincent prétend qu'il Y a eu quinze couples primitifs et indépendants, d'où provient le même nombre de races différentes. Desmoulins admet seize espèces diverses dans le genre humain. Pour se persuader quelle est l'importance des différentes influences, il suffit de rappeler que les Européens, en allant habiter certaines parties étrangères du monde, changent la couleur de leur peau à la deuxième génération. Les enfants des nègres qui naissent blancs, deviennent noirs après trois ou quatre semaines, d'autant plus vite, qu*iis sont plus tôt exposés à 1 air. Les Portugais qui se sont établis au quatorzième siècle près du Sénégal ne diffèrent pas des nègres par leur couleur. Le principe de la couleur des hommes bruns et noirs se trouve non-seulement sous Tépiderme, mais aussi danslesanget dans les fluides de l'organisme. Le fait suivant nous montre jusqu'à quel point le déveioppement des lois naturelles dmis leur plénitude est une condition nécessaire à l'existence complète et normale de l'homme* quelles grandes erreurs on peut commettre en jugeant l'humanité & un point de vue partial. En 1344, on trouva dans la Hesse,
Earmi des loups, un nomme sauvage. En 16ttl, un homme semlable fut rencontré parmi des ours dans les forêts lithuaniennes. En 1726, dans le duché de Kalenberg^ en Hanovre, un nommé Peter de Hamein vivait depuis son enfance dans une forêt où il s'était nourri de baies et de racines plusieurs années durant. C'était un garçon aveugle, égaré par hasard, qu'un des habitants du voisinage retrouva dans le bois. Le célèbre Linnée, jugeant d'après l'état de ces hommes, décida qu'il y avait deux genres divers d'hommes : Homo diumus vel sapiens et Homo noctuimus sive troglodytes. Au premier genre, d'après lui, appartient l'espèce A'homo férus, c'est-àdire l'homme sauvage, muet, tout couvert de cheveux ; au second se rapporte V orang-outang. Toutes les preuves empiriques et les raisonnements ayant pour but de montrer que l'homme ne possède pas des idées innées n'aboutissent à rien et ne prouvent nen, car toutes les idées et les facultés ne peuvent se développer lorsque l'homme ne passe pas par tous les degrés des lois naturelles. Il est des plantes qui, transplantées, ne portent pas de fruits»
Gomme la variété de l'humanité s'était manifestée par les raceg^ de môme la variété des races prit un plus ample développement. Chacune d'elles, cédant aux influences intérieures et extérieures, vit naître en elle des variétés d'où sont sorties les tribus qui se distinguent par les besoins particuliers de l'esprit et du corps, par la langue, les habitudes, etc.
Les tribus, occupant de vastes espaces de terre, étaient exposées à une grande variété d'influences intérieures et extérieures, de même que les races. Les sociétés unies en tribus, à mesure que leurs idées se développaient, acquerraientjla conscience de leur existence et des conditions nécessaires à cette existence. Par suite de l'élan de la première source des lois naturelles, la liberté, elles cherchaient à restreindre les influences extérieures, et elles augmentaient au contraire leur pouvoir sur la nature physique, par conséquent elles tâchaient d'occuper les pays qui convenaient le mieux à leurs besoins moraux et matériels. En tâchant de diminuer la quantité des influences du monde physique, elles en diminuaient par là même la variété, enfin pour dominer plus facilement la nature,, elles s'efforçaient de concentrer leur activité commune.
Le premier pas de rhumanité, pour s'émanciper de la force physique, fut le sentiment du besoin de se réunir dans deux buts : i^ afin de soumettre plus facilement la nature à sa domination; 2o pour écarter, autant que possible, la prépondérance de la nature, ou pour augmenter le pouvoir de l'homme sur elle et restreindre l'influence de la nature sur l'homme.
La réalisation de ce besoin des sociétés, réunies pour ce but commun, leur fit sentir l'utilité et les avantages qui en découlaient. La vie errante des tribus primitives se transforma en une vie attachée à certains lieux où elles se plaisaient. Cette première victoire sur la nature, remportée par la' société déjà réunie au nom des intérêts communs, fît naître en elle le sentiment de l'indépen* dance, dont la réalisation fut la première émancipation de l'humanité secouant le joug des lois de la nature physique qui la dominait jusqu'alors.
Le sentiment de son indépendance éveilla dans la société qui
avait déjà sa demeure fixe : 1<* le besoin de la sauvegarde; 2^ Torgueil du triomphe remporté. La conséquence de ces nouveaux sentiments fut le désir de maintenir une existence indivisible. Les sociétés qui avaient devancé les autres parties des tribus, sentirent leur supériorité et se déclarèrent les représentants de Fhumanité.
Le besoin de garder Texistence sociale qui était déjà parvenu au plus haut degré de civilisation, et le droit de représentation qui en provenait, consolidèrent Vindividualité des sociétés séparées et progressives qui apparaissaient dans les nouvelles conditions de Texislence sociale.
Les peuplades qui avaient donné namance à des groupes organisés et rapprochés mutuellement par leur civilisation supérieure et par leurs diverses habitudes, se divisèrent par suite de leur élan naturel et de leur développement en grandes familles oa nations. C'est de cette manière que se constituèrent les nations qui sortirent des tribus comme celles-ci étaient sorties des races et en vertu des mêmes lois naturelles. De même que les tribus se distinguaient réciproquement par des besoins particuliers de l'esprit et du corps, par leur langue, par leurs habitudes, etc., ainsi les nations différaient par des besoins locaux de Tesprit et du corps, par leur langue, par leurs habitudes, par leurs mœurs, etc.
Une portion de la société, fixée alors dans un endroit, voulant assurer l'existence politique séparée qu'elle avait elle-même con* quise, afin de jouir librement des lois naturelles en partie réalisées, se sentit le droit d'agir en maîtresse en cette région qui donnait satisfaction à ses besoins ; voilà ce qui encouragea une branche errante d'une tribu à s* établir d'une manière durable et à former une nation. C'est ainsi que la première propriété commune et générale fut établie. La liberté générale, sociale, c'est-à-dire la liberté des tribus nomades avait ainsi donné la propriété natio* nale aux descendants de ces tribus, arrivés à un plus haut degré de civilisation et voulant se fixer à demeure.
Là nation établie, qui, tant qu'elle n'était qu'une tribu errante, sentait en elle-même la liberté sociale, apprit maintenant la dif-
férence qui existait entre elle et ceux qui restaient nomades; elle sentit sa liberté nationale. Elle reconnut que la liberté nationale est supérieure à celle d'une tribu, c'est-à-dire à la liberté sociale, parce que cette dernière se rapproche de celle des animaux et que les gens qui en jouissent ne se distinguent pas encore beaucoup des animaux. L'homme devenu partie d'une nation se sentit homme pour la première fois. La liberté générale, indéfinie, se transforma pour lui en une liberté particulière, plus rapprochée de lui, plus palpable, dont la manifestation existait dans l'ordre des lois naturelles.
Comme la liberté en général est l'origine et la source de toutes les lois, de même la liberté définiey nationale, est Vorigine et la source de tous les droits de la nation.
Les sentiments sympathiques qui existaient d'abord à un faible degré dans l'état primitif des sociétés, se développèrent et prirent de plus grandes proportions, grâce aux intérêts communs, et réveillèrent dans les membres de la nation le désir d'avoir entre eux des rapports plus intimes, pour atteindre à des buts plus élevés. Comme les individus s'étaient réunis en familles, de même les familles jointes ensemble se lièrent plus fortement après avoir formé une nation, et dès lors elles ne composèrent plus qu'une grande famille par l'affinité de sang et d'esprit et par l'analogie de leurs tendances matérielles et morales.
La société, une fois élevée à la puissance de nation, sentit le besoin d'élargir et de diversifier ses droits ; elle reconnut en ellemême son droit suprême : le droit de réaliser les droits natio^ naux.
Comme de la loi suprême étaient découlées les lois naturelles, de même dans leur développement progressif, celles-ci donnèrent naii sance aux droits nationaux. Les premières sont les lois natur ;lles de l'humanité entière; les seconds sont dans leur application, les lois naturelles des nations particulières, et la propriété incontestable qu'elles ont obtenue de Dieu.
La liberté nationale, comme source des droits nationaux et co idition de leur réalisation, est donc la plus précieuse propri ^té qui ait été donnée à chaque nation par la Providence. Pei^
sonne n'a le droit de la lui enlever, de même que personne ne peut la lui donner, La nation qui l'a perdue doit elle-même la recouvrer comme sa propriété.
Si une nation est privée de sa liberté, elle ne peut réaliser aucune de ses lois innées, ou bien elle les exerce contrairement à l'ordre éternel, sans réussir à satisfaire les besoins propres à sa nature et capables d'assurer son existence.
Donc la liberté nationale est une institution divine ijinstiluiio divina); et les droits nationaux (jus nationum) étant la conséquence nécessaire du développement naturel des sociétés, ne sont autre chose que la loi divine (lex divina) (i).
Les influences extérieures dn monde physique favorisaient encore la tendance naturelle des hommes à faire sortir suivant la direction indiquée par Dieu, les tribus des races et les nations des tribus. Les nations, au moment où elles se constituèrent, se trouvèrent entourées par des limites naturelles, et le pays où elles s'établirent après avoir quitté la vie nomade, avait des aspects conformes à leurs aspirations ou en rapport avec leurs besoins.
Les principales propriétés de l'esprit que développèrent dans chaque nation les impressions intérieures et les influences extérieures du pays choisi par elle ; les mœurs, les usages, le costume et la langue distinguèrent plus clairement encore une nation d'une autre et vinrent s'ajouter aux frontières naturelles.
De cette manière la direction innée de la liberté, mit fin à la migration des tribus nomades qui se fixèrent à demeure, en même temps qu'elle détermina leiur sphère d'action en vertu de la loi suprême.
(1^ L'idée de nationalité n'était pas développée dans les sociétés du monde ancien, car la force brutale^ après s'être emparée des nations, l'avait étouffée et avait formé l'idée do l'Etat. C'est pourquoi on appelait les sujets de l'Etat peuple, popuitis, et les peuples en général génies. De là est sorti le jus gentmm, et il n'y avait pas de droits nationaux. Les sociétés opprimées ou peu civilisées n'ont pas jusqu'à présent l'idée de nationalité^ leurs membres ne se sont pas encore sentis hommes. Le mot naiw fut employé par Cicéron dans sa signification, la nation. Je l'ai appliqué ici pour que la définition fût plus exacte.
La nation avait devant elle â réaliser dans de plus grandes proportions la loi commune h Tliumanité tout entière^ c'est-àdire la loi de la nature et sa propre loi, La première étant naturelle lui était nécessaire; la seconde non moins naturelle et développée par son propre labeur, lui était aussi nécessaire et plus précieuse. Après avoir senti son existence indépendante, la nation, suivant son élan naturel, renferma d'abord les lois naturelles dans une certaine sphère. Le mouvement ou le travail étant la première loi naturelle, la satisfaction des besoins les plus urgents de la nation fut sa première occupation. C'est ainsi qu'on bûtit des maisons, qu'on construisit des routes, qu'on cultiva des terres, etc. C'étaient les fruits delà loi naturelle, déjà développée pour assurer l'existence des familles, dont le nombre s'augmentait de jour en jour.
La propriété nationale commune augmenta de valeur par le travail commun. En vertu du sentiment de justice, qui est la seconde loi de la nature, naquit le désir de conserver la propriété acquise par le labeur. C'était un besoin moral inné de la nation. Ainsi prit naissance l'idée du droit de conserver la propriété commune nationale.
Les avantages et les jouissances assurés par le travail éveillèrent l'afTeclion poiu* les objets qui satisfaisaient les besoins les plus pressants de la nation. Le sentiment de ces avantages et de ces agréments fît rocounaitre à la nation qu'elle les devait à la liberté et aux forces communes : ce qui excita son amour pour la liberté et pour les concitoyens établis ensemble sur ime terre choisie et chérie par eux, et travaillant à la fois pour le bien général et particulier.
Eu parcourant son territoire qui commençait à s'embellir par son travail commun, la nation vit qu'il y avait des limites où se terminaient les travaux accomplis par les pères et membres de la communauté. Cela donna l'occasion de nommer patn'e les terres occupées par elle.
L'habitude de la nation, pour l'objet qu'elle avait acquis par sou travail, pour les nationaux qui lui aidaient, pour la terre qui la nourrissait, [o.ir les lieux qu'elle regardait tous les jours.
pour le climat et toutes les conditions de la vie^ devint sa seconde nature. La conservation de tout ce à quoi elle s'était accoutumée, devint pour elle un besoin inné. Cette habitude fixa la nation dans un endroit déterminé où vécurent les pères et les aïeux de plusieurs générations. A rattachement pour le pays natal, pour la propriété et les concitoyens, se joignent naturellement les souvenirs des temps reculés, les souvenirs de la mauvaise et de la bonne fortune, le respect pour les tombeaux renfermant les précieux restes des ancêtres. Ce lien qui fait communiquer le corps et l'esprit de la nation avec son pays et avec tout ce qu'il possède produit Vamour de la patrie.
Donc Tamour de la patrie est la conscience de la nation et le sentiment de son existence indépendante. Il comprend en luimême l'attachement aux avantages et aux jouissances provenant de la réalisation des lois naturelles ou l'amour de soi-même, de sa famille, de ses compatriotes, de son pays, des habitudes nationales, des traditions, des idées, de la foi; il contient en plus le souvenir d'un passé heureux et l'espoir d'un avenir meilleur. L'amour de la patrie est le sentiment le plus sublime et le plus puissant ; il est la force de tous les sentiments et la reconnaissance des droits de l'homme.
Puisque des lois naturelles découlent nécessairement d'autres lois, comme nous le voyons dans leur développement progressif, par conséquent les lois qui sortent d'une même source et qui s'accordent avec ces lois suprêmes, peuvent être aussi nommées lois nalurelles. Les lois naturelles propres à tout homme le sont à toute l'humanité, les droits nationaux sont les lois naturelles de chaque nation. C'est ainsi que le droit personnel d'un individu, développé d'après ces principes, est son droit naturel; c'est ainsi que le droit maternel est le droit naturel de la mère, n y a donc beaucoup de droits naturels qui sont autant de lois.
C'est une chose de la plus haute importance que d'élever tous les droits, dignes de ce nom, jusqu'à la signification de lois naturelles ou divines, ou plutôt de fixer l'attention siu* l'origine vraie et réelle de la loi, car cela nous donne la possibilité d'établir une distinct
tion entre la loi et un ordre équivoque^ entre la justice et les abus^ entre le code des lois et le code des violences.
On voit que la nationalité est inséparable de riiomme, elle existe dans son esprit et dans son corps^ dans toute son existence pratique comme réalisation des lois naturelles. Ses parties intégrales sont : l'individualité de chaque homme^ jointe au besoin de lui donner une signification définie; la liberté personnelle, les liens de famille , les idées communes, les souvenirs, les traditions, les habitudes, la langue, les dispositions particulières, les tendances, les buts, même la foi et les préjugés, enfin la liberté de s'assurer une existence individuelle nationale et le droit de la réaliser dans les limites indiquées par la nature.
Le champ où se développent et se réalisent les lois naturelles d'une ration s'appelle la Patrie. C'est en elle que l'homme voit de près ses semblables, et touche à la source de toutes les lois ; qu'il voit la liberté incarnée et réalisée en lui et en son prochain; il s'y voit lui-même et autrui dans une vie pleine et normale. La loi naturelle non-seulement lui permet de s'aimer, mais elle le lui ordonne en déterminant les limites, la direction et le but de cet amour, qui est une manifestation de la loi divine, gravée dans notre être ef expliquée si éloquemment par les mots suivants : « Aimez votre prochain comme vous-même. » Par conséquent, aimer la patrie c'est aimer et soi-même et son prochain. Cet amour se présente d'abord sous la forme d'un soiitiment; mais conçu plus clairement, il est un besoin inné eu vertu de l'élan qui pousse l'homme à réaliser toutes les lois naturelles: enfin il devient à la fois une affection raisonnée de droits qui nous donnent des avantages matériels et moraux, et un attachement aux avantages déjà acquis au nom de droits. La patrie renferme tout cela. Donc l'amour de la patrie n'est pas une vertu ; mais, étant un besoin naturel, il est une nécessité de notre nature, et par conséquent, une loi plus élevée, un devoir. La conservation de la nationalité, qui est l'ensemble des propriétés individuelles de la nation garantit la conservation des droits de l'humanité entière. La somme des devoirs envers la patrie est le devoir collectif envers toute la société.