‹ La décadence de l'EuropeChapitre 28 sur 49 · ÉTAT ET NATIONALITÉ — DIFFÉRENCE ENTBE CES IDÉES · texte numérisé non relu

ÉTAT ET NATIONALITÉ — DIFFÉRENCE ENTBE CES IDÉES

I/liistoire me démontre^ cl là-dessus personne n'ébranlera ma coiivic^lion, qu'autant la nationalité est naturelle, autant l'État est une institution contraire à la nature. Je prends le mot État dans, la signification de monarchie.

Si l'humanité depuis son origine s'était développée d'une manière normale, si par conséquent une nation avait fait sortir d'elle-même l'idée d'étal dans ce sens qu'elle exercerait le gouvernement elle-même x^ur elle-même et sur elle-même, alors l'état serait une conséquence naturelle du développement des lois naturelles. Mais puisque l'Etat s'est établi envertu de la violence exercée par les plus forts sur les plus faibles, il est le bouleversement de l'équilibre, qui est le but de la vraie liberté dépendant de la loi suprême.

Nous trouvons dans le monument le plus ancien de notre législation que l'homme « doit être maître des poissons de la mer, des oiseaux du ciel et de toute la terre. » La portée de ces paroles est immense. D'un seul mot les limites de la domination humaine sont déterminées.

«Ecoute, Israël,— dit notre grand législateur inspiré, — écoute les cérémonies et les ordonnances que je l'annonce aujourd'hui ; apprends-les et pratique-les. Le Seigneur, notre Dieu, a fait aUiance avec nous. Il nous a parlé face à face. Je fus alors l'intermédiaire et le médiateur entre le Seigneur et vous. Ecoule, Israël, le Seigneur notre Dieu est le seul et unique Seigneur. »

(DeUTÉRONOMB, V, VI.)

Voilà tout le résumé de la politique.

« Aimez le Seigneur Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme et de toutes vos forces, et votre prochain comme vousmême. » <( Il n'y a pas de commandement qui soit plus grand. »

Voilà toute la pohtique et toute la religion.

(i) Je préviens cpie je m'éloignerai du sujet queie viensdo trai^ ter autant que l'exigera rimportanic question que j aborde.

Moïse fait dériver ses lois de ces principes. Il répète dans le Deuiéronome les commandements de Dieu et les explique eu établissant les lois et les règlements convenables à la nation élve. Il y détermine les rapports sociaux et religieux^ qu'on trouve dans le décalogue. Nos devoirs envers Dieu et envers l'homme y sont indiqués d'une manière claire et exacte.

Le suprême législateur n'a pas étendu ses lois jusqu'à la pensée^ car il ne pouvait pas défendre des choses qui ne s'accomplissaient pas^ mais il a mis un frein à la pensée et à la liberté en leur donnant une direction. Il n'a pas permis à la pensée de voler trop hardiment ni d'inspirer à la volonté des choses contraires à la justice suprême^ et qui la conduiraient à la servitude. Il a arrêté la pensée mauvaise et la mauvaise volonté. <c Vous ne désirerez (quelle n'est pas la portée de ses paroles !) ni sa maison^ ni son champ, ni son serviteur^ ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni aucune chose qui soit à lui. » Tout est là. La propriété est déterminée d'un mot.

C'est en se conformant à ces principes que Moïse donna des institutions aux Israélites. Il distingua la nation des païens et définit les rapports de famille par des règlements sévères. Le mariage prit une signification religieuse et politique. La conservation des commandements divins et la nationalité en dépendaient. Dans toute la législation de Moïse, qui découlait des lois divines, nous voyons le continuel effort de garder la nationalité dans la plus grande pureté possible. — Le Christ vint ensuite compléter et expliquer l'Ancien Testament. Il en confirma les principaux préceptes et sanctifia la famille, en sanctifiant le mariage, dont il parle souvent et sur lequel il revient à plusieurs reprises, et par là confirma et affermit la nationalité. Il posa la pierre angulaire de tout l'édifice social, enseigna les devoirs de l'homme envers le prochain en général et envers la famille en particulier. Il y comprit tout.

C'est une opinion aussi étrange qu'insensée de croire que le Christ, n'ayant pas fait mention (le la nationalité, ait par là même condamné cette idée, et enseigné uniquement aux hom^ mes leurs devoirs envers toute la société au déti'imenl des

droits nationaux. Jésus-Christ n*a pas créé la société^ mais il est venu la sauver ; il n*en a pas détruit les parties intégrales, mais il les a raffermies ; il n'a rien renversé, mais il a réformé i il n'a pas changé la direction naturelle, mais il l'a rectifiée. Le Christ n'est pas venu pour un homme, ni pour une fa* mille, ni pour une nation, . mais bien pour tous, pour l'humanité tout entière. Le Christ n'a donc pas laissé des lois pour un individu, mais pour la somme de tous les individus ; il n'est pas venu pour un certain temps, ni pour un moment donné, mais pour tous les siècles; il n'a pas établi des lois passagères, mais il a posé les fondements des lois étemelles. Il disait aux Juifs : tt Moïse ne vous a-t-il donc pas donné sa loi ! et nul de vous ne l'accomplit. » {Ev. Saint Jkan, vu, iO.)

Saint Jean nous apprend que Jésus mourut non-seulement pour la nation, mais encore pour réunir (en un seul tout les fils de Dieu qui étaient dispersés, a Non tantum pro gente, sed ut filioê Dei qui étant dUpersi, congregaret in unum, » (xi, 54, 52.)

Les nations peuvent passer, « la terre et le ciel passeront, mais les paroles du Christ ne passeront point.» Chaque parole du Christ ne s'applique pas uniquement à l'espace et au temps; grande comme l'éternité, elle s'étend jusqu'à l'éternité, elle embrasse l'humanité tout entière, non-seulement dans son état actuel mais dans sa vie future ; car il nous a apporté le royaume de Dieu et indiqué les moyens d'y parvenir. « Vous savez bien où je vais et vous en savez le chemin. C'est moi qui suis la voie, la vérité et la vie. » {Ev. Saint Jran, xiv, 4, 6.) « Je suis la lumière du monde. » (Ibid,, ix, 5.)

Et cette voie, cette vérité, cette vie, cette lumière est la liberté parfaite, car le Christ luinodême était la liberté parfaite. Le Sauveur a trouvé sa mission prédite par le prophète Isaîe* « On lui présenta le livre du prophète Isaïe; et l'ayant ouvert, il trouva l'endroit où ces paroles étaient écrites : L'Esprit du Seigneur s'est reposé sur moi ; c'est pourquoi il m'a consacré par son onction ; il m'a envoyé pour prêcher l'évangile aux pauvres, pour guérir ceux qui ont le cœur brisé ; pour annoncer aux captifs leur délivrance, et aux aveugles le recouvrement de la vue»

pour renvoyer libres ceux qui sont brisés sous leurs fers ; pour publier Tan favorable du Seigneur, et le jour où il se vengera de ses ennemis. Ayant fermé le livre, il le rendit au ministre et s'assit. Tout le monde, dans la synagogue, avait les yeux arrêtés sur lui. Et il commença à leur dire : C'est aujourd'hui que cette écriture que vous venez d'entendre est accomplie. » (Saint Luc, IV, 17,21.)

a Je ne suis pas seul, mais moi et mon Père qui rrCa envoyé. Or, je me rends témoignage à moi-même ; et mon père qui m'a

envoyé, me rend aussi témoignage Si vous me connaissiez,

vous connaîtriez aussi mon Père. Pour vous autres, vous êtes d'ici-bas ; mais pour moi, je suis d'en haut. Vous êtes de ce monde, et moi je ne suis pas de ce monde. Si vous ne me croyez ce que je suis, vous mourrez dans votre péché. Ils lui dirent : Qui êtes-vous donc ? Jésus leur répondit : Je suis le

principe de toutes choses, moi-même qui vous parle » Jésus

dit encore aux Juifs qui croyaient en lui :<( Si vous demeurez dans l'observation de ma parole, vous serez véritablement mes disciples ; et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres, i» Ils lui répondirent : « Nous sommes de la race d'Abraham, et nous n'avons jamais été esclaves de personne ; comment donc dites-vous que nous serons rendus libres? Jésus leur répondit : « En vérité, en vérité, je vous dis que quiconque commet le péché, est esclave du péché, )> (Saint Jean, vin, 16-34.)

C'est ainsi que le Sauveur nous explique la liberté et l'esclavage et parle aux Juifs qui lui rappelaient leur noble origine : « Si vous êtes les enfants d'Abraham, faites donc ce qu'a fait Abraham. Pourquoi ne comprenez-vous point mon langage? Parce que ma parole ne trouve point d'entrée en vous. Vous êtes les enfants du diable, et vous voulez accomplir les désirs de votre père. Il a été homicide dès le commencement, et t7 n'est point demeuré dans la vérité, parce que la vérité n'est point en lui. » (Saint Jean, viii, 39-44.)

Donc celui qui renonce à la tradition et aux vertus de ses aïeux agit, comme s'il renonçait à sa nationalité et « était V enfant du diable. )>

« Celui qui est de Dieu, écoute les paroles de Dieu. C'est pour cela que vous ne les écoulez point, parce que vous n'êtes pas de Dieu. » (Ibid., 47.)

Après avoir expliqué la signification des mots de liberté et d'esclavage, le Christ rappelle en ces termes les commandements de Dieu : « Je vous fais un commandement nouveau, qui est que vous vous aimiez les uns les autres, et que vous vous entr'aimiez, comme je ^ous ai aimés. Si vous m'aimez, gardez mes commandements et je prierai mon Père, et il vous donnera un autre consolateur, afin qu'il demeure éternellement avec vous, Vesprit de vérité, que le monde ne peut recevoir, parce qu'il ne le voit point et qu'il ne le connaît point. Mais pour vous vous le connaîtrez, parce qu'il demeurera avec vous ; et qu'il sera dans vous. Je ne vous laisserai point orphelins, je viendrai à vous. En ce jour-là vous connaîtrez que je suis en mon Père, et vous en moi, et moi en vous. Celui qui a mes commandements et qm les garde, c'est celui-là qui m'aime. Or, celui qui m'aime sera aimé de mon Père, et je l'aimerai aussi, et je me découvrirai moi-même à lui. n (Saint Jean, xiii, 34 ; XIV, i 5-4 8, 20,24.)

Voilà la base de la morale et voilà l'essence du christianisme ; c'est, en quelques mots, le renoncement au péché, l'amour social, l'amour du Christ et la preuve de cet amour dans les bonnes actions, l'observation des commandements. A ceux qui rempliront ces conditions le Père donnera un consolateur, Vesprit de vérité, pour qu'il demeure éternellement avec eux et le Clirist lui-même se révélera à eux. Les paroles suivantes de Notre-Seigneur sont bien touchantes : « Vous êtes déjà purs à cause des instntctions que je vous ai données. Demeurez en

moi et moi en vous Comme mon Père m'a aimé, je vous ai

aussi aimés. Demeurez dans mon amour Vous êtes mes amis,

si vous faites les choses que je vous commande. Je ne vous appellerai plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait ce que fait son maître ; mais je vous ai appelés mes amis, parce que je vous ai fait savoir tout ce que j'ai appris de mon Père. » (Saint Jea xv, 3, 4, 9, 14, 15.)

Y a-t-i] quelque chose de plus sublime et de plus obligatoire que ces paroles ? -Y a-t-il quelque chose qui puisse élever plus haut la dignité d'un chrétien ? « Vous êtes mes amis. » Si l'Homme-Dieu a appelé ses amis les hommes qui suivaient ses préceptes, s il les a œmparés à lui, où sont les souverains de la terre qui oseraient soutenir que les hommes sont leurs sujets, leurs esclaves ! !... -Où est la loi qui leur donnerait le pouvoir de dominer les nations ?...0ù est la constitution qui se permet de proclamer l'inégalité ?... Est-ce qu'il fallait dix-neuf siècles pour reconnaître et apprécier la grandeur de ces paroles? Et cependant malgré tout, il y a des maîtres, il y a des esclaves, il y a des constitutions qui pendant tant de siècles n'ont pas aboli le règne de la force et la honte de l'esclavage ; il y a des institutions qui proclament l'égalité, et qui n'ont pas établi l'égalité de la vertu, et l'égalité devant la justice ! Car ceux qui a aiment à occuper les premières places à l'église et à être salués dans les rues, ressemblen taux cercueils blanchis qui paraissent beaux à l'extérieur, mais qui ne renferment que des ossements et de la pourriture. Ceux-là chargent les hommes de fardeaux au-dessus de leurs forces et euxmêmes ne touchent pas à ces fardeaux du bout du doigt; ils ont pris la clef de la connaissance, mais ils n'y sont pas entrés et empêchent les autres d'y pénétrer.» (Ia'c, xi, 43, 44,46, 52. Math., xxiii, 27.)

Qui est l'ennemi du Christ ? Les rois et leurs lieutenants, les fonctionnaires royaux. Le Christ, en envoyant les apôtres, ses amis, annoncer la parole de Dieu, leur dit en termes précis : « Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Donnez-vous de garde des hommes; carilsvousferont comparaître dans leurs assemblées, et ils vous feront fouetter dansleurs synagogues ;e^ vous serez présentés à cause de moi aux gouverneurs et aux rois. Or, le frère livrera le frère à la mort, et le père le fds; les enfants se soulèveront contre leurs pères et leurs mères, et les feront mourir : et vous serez haïs de tous les hommes à cause de mon nom : mais celui-là sera sauvé qui persévérera jusqu'à la fin. » (Evang. St Math.,x, K», il, 18, 2l,22;S,MARr,xiii,9;S,Luc,XJï, 14.)

Quelle est donc l'origine des monarchies ?

a Jésus, étant plein du Saint-Esprit, revint sur les bords du Jourdain, et fut poussé par l'Esprit dans le désert. Il y demeura quarante jours, et y fut tenté par le diable. Et le diable le transporta sur une haute montagne, d'où, lui ayant fait voir en un moment totis les royaumes du monde, il lui dit : Je voiis donne" rai toute cette puissance, et la gloire de ces royaumes : car elle m*û été donnée, et je la donne à qui U me plaît. Si donc vous voulez m'adorer, toutes ces choses seront à vous. Jésus lui répondit : il est écrit : C'est le Seigneur votre Dieu que vous adorerez, et c'est lui seul que vous servirez. » (S. Lcc, iv, t, 2, 5, 6; S. Math., iv, 8, iO; S. Marc, i, 12, 13).

« S'ils ont appelé le père de famille Belzébub, combien plutôt traiteront-ils de même ses domestiques. » (St Math., x, 25). Une dispute s'était engagée entre les disciples pour savoir celui qui était le plus grand d'entre eux. Le Sauveur leur dit : « Les rois des nations les traitent avec empire ; et ceux qui ont Z'uutorité sur elles en sont appelés les bienfaiteurs. Qu'il n'en soit pas de même parmi vous : mais que celui qui est le plus grand parmi vous devienne comme le plus petit et celui qui gouverne, comme celui qui sert (i). » (St Luc, xxn, 24, 26.)

On voit ici que le Christ fait une différence entre la domination et l'autorité, par conséquent, entre les rois légitimes et illégitimes. Outre cela il commande aux apôtres de ne point suivre les rois. De la domination et de l'autorité, il distingue la suprématie hiérarchique qui n'est plus qu'un ministère.

Après avoir donné à manger cinq pains à cinq mille hommes, lorsqu'on voulut le créer roi, « il s'enfuit encore sur la montagne lui seul! » (Jean, vi, 15.)

Avant de s'en aller, le Christ dit à ses disciples que le Consolateur, l'Esprit de vérité « convaincra le monde touchant le péché, touchant la justice, et touchant le jugement; touchant le péché, parce qu'ils n'ont pas cm eu moi; touchant la justice, parce que je m'en vais à mon Père et que vous ne me verrez plus;

(1) «Hegres gentium dominaniur eopura et qui potestatem habcnt BUper eo8 benefloi vooaotar.

touchant le jugement^ parce que ie prince de ce monde est déjà jugé. » (St Jean, xvi, 8-il.)

Les paroles suivantes du Christ, si mal expliquées jusqu'à présent par le clergé des diverses croyances, par les serviteiu*s du despotisme, méritent la plus grande attention : « Alors rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » C'est une des citations les plus importantes de la Sainte Ecriture sous le rapport politique. Pesons-en sérieusement chaque mot. « Les Pharisiens firent dessein entre eux de le surprendre dans ses parties. Ils lui envoyèrent donc leurs disciples avec les Hérodiens lui dire ; Maître, nous savons que vous êtes véritable, et que vous enseignez la voie de Dieu dans la vérité, sans avoir égard à qui que ce soit; parce que vous ne considérez point la personne dans les hommes. »

Que d'hypocrisie dans ces paroles, que de flatterie, je dirai presque que d'effet dramatique. Après cette introduction, les Pharisiens disent ; « Dites-nous donc- votre avis sur ceci : Nous est-il loisible de payer le tribut à César, ou de ne pas le payer ? » Comment leur répondra le Christ ? Il ne se mêle pas de la dispute politique où ils voulaient le faire entrer en le tentant; il ne leur répond pas : oui ou non, il ne dit point s'il faut se soumettre à César ou non, mais avec une autorité divine, il réprimande les Pharisiens qui cherchaient à l'abaisser par la ruse à des questions si accessoires, ou pour parler plus simplement, qui voulaient le compromettre aux yeux du gouvernement, a Mais Jésus, connaissant leur malice, leur dit : Hypocrites, pourquoi me tentez-vous? »

Il se fait présenter un denier comme s'il voulait les confondre : « Montrez-moi la pièce d'argent qu'on donne pour le tribut. El eux, lui]ayant présenté un denier, Jésus leur dit ; De qui est cette image et cette inscri[)tion ? De César, lui dirent-ils. Alors Jésus leur répondit : Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » (S. Math., xxn, 45-21).

La question : « De qui est cette image et cette inscription ? » et le mot t^donc >» renferment toute la force des paroles du Clirist. C'est comme s'il leur disait : Qui servez- vous ? A qui

obéissez-vous ? Quel pouvoir reconnaissez-vous î Qui a frappé cette monnaie que vous employez et qui a pu y faire graver son image ? César, dites-vous, eh bien ! rendez donc à César ce qui est à César : d'autant plus qu'il avait reconnu leur malice. Il ne s'agissait pas pour les Pharisiens d'un principe, de la vérité, mais ils voulaient seulement se moquer du Christ. Qu'il me soit permis de dire qu'il y a de la sagesse et de l'esprit dans ces mots du Maître. En lisant ce passage nous nous figurons involontairement la physionomie des Pharisiens déconcertés. « L'ayant entendu parler de la sorte, ils admirèrent sa réponse et le laissant seul, ils se retirèrent.» (S. Math, xxti 22.)

Saint Marc raconte de même cet événement : a Voulant en- .luite le surprendre dans ses paroles. » « Mais Jésus connaissant leur hypocrisie. »

On trouve aussi le mot donc que saint Jérôme traduit dans un endroit par ergo et dans l'autre par igitur (S. Marc, xn, i3- ' 17).

Saint Luc commence encore plus énergiquement son récit : a Comme ils ne cherchaient que les occasions de le perdre, ils lui envoyèrent des personnes apostées, qui contrefaisaient les gens de bien, pour le surprendre dans ses paroles, afin de le livrer à l'ciutorité et à la puissance du gouverneiur. » (S. Luc, xx, 20- 23.)

Ce n'est pas pour rien que la sainte Écriture recommande qu'aucun iota et aucune lettre ne soit omise. Les plus importantes citations peuvent être transformées par la mauvaise volonté.

Les pères de l'Église commentent ce passage en ce sens que le pouvoir civil ne doit pas dominer l'Église, et que de son côté celle-ci ne doit pas se mêler d'affaires civiles. « Mais lorsque le pouvoir civil s'attribue ce qui ne lui appartient pas et se mêle des affaires ecclésiastiques, alors ses sujets ne doivent pas lui obéir, » Athanase cite les paroles d'une lettre d'Hosius, évêque de Cordoue à Constance, empereur arien : « Arrête-toi, je t'en conjure, et souviens-toi que tu es mortel. Redoute le jour du jugement, tâche d'être pur pour ce jour; ne te mêle pas dans les af-

faires de l'Église ; ne nous donne pas d'ordres à cet égards mais reçois plutôt nos enseignements, etc. Ni nous autres prêtres ne devons nous mêler de tes affaires, ni toi, qui es empereur, n'as aucune puissance sur les choses consacrées à Dieu et sur le pouvoir ecclésiastique. » Saint Ambroise répondit à l'empereur Valentinien qui, suivant le conseil de sa mère, voulait saisir une église de Milan pour le culte des Ariens : « Nous rendons à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Nous ne nous opposons pas à l'impôt fiscal ; mais l'Église est à Dieu, elle ne doit pas être donnée à César, car l'Église de Dieu ne doit pas obéir au gouvernement de César. Un bon empereur est dans l'Eglise et non au-dessus de l'Église. » (Comp. St Jérôme : Acgcst., 50 hom., hom. 48; S. Aubroise, lib.V, Epist. or.de Basil, trad.)

Si cette indépendance de l'Église en face du pouvoir civil s'était maintenue, si l'enseignement du Christ avait été compris et bien appliqué, cela eût eu sans doute pour résultat l'indépendance des peuples. Mais le despotisme du pouvoir civil et le désir de dominer l'Église provoquèrent une réaction dans le clergé : il voulut à son tour soumettre tout le monde à une obéissance aveugle et établir le despotisme du pouvoir ecclésiastique. Ala fîn, les intérêts personnels furent seuls en jeu. On oublia l'État, l'Église et l'Écriture sainte.

En tout cas, comment ne voit-on pas que le Christ n'est pas venu établir des institutions politiques et résoudre des querelles entre les Juifs et les employés de Rome? Comment peut-on, pour soutenir des intérêts despotiques, citer les paroles du Christ adressées aux Pharisiens, aux obsessions desquels il voulait échapper ? Comment peut-on faire de ces paroles un principe politique? C'est un blasphème et un faux, car on dénature ainsi le génie de l'enseignement divin, ou bien c'est de l'hypocrisie pharisienne. Et pourtant il n'y a pas une chaire en Europe où ne retentissent ces paroles.

Quand bien même c'eût été par naïveté et par^désir de s'instruire que les Pharisiens lui eussent adressé cette question, il ne pouvait leur faire une autre réponse. Quoi donc? Le Christ étaitil un révolutionnaire dans la signification ordinaire de ce mot ?

Etait-il meneur politique? membre d'un club? devait-il décider des questions financières? ou de quelques disputes populaires? Enfin sa tâche était-elle de délivrer ies juifs du joug des Césars romaiîis? Devait-il se prononcer sur une forme de gouvernement? lui qui était venu sauver l'humanité entière de toute espèce de joug, de tout esclavage, émanciper les générations présentes et futures du monde entier; lui qui indiquait la route de la liberté sur cette terre, et la voie du bonheur dans la vie éternelle, qui élevait les hommes à la plus haute dignité, en les nommant ses frères, ses amis, les fils de Dieu, qui leur disait ; « Car quiconque s'élèvera sera abaissé ; et quiconque s'abaissera sera élevé, » — qui répondit lorsqu'on lui demandait : « Quand donc viendra le royaume de Dieu? Le royaume de Dieu no viendra point d'une manière qui le fasse remarquer, et l'on ne dira point : il est ici, ou il est là. Car dès à présent le royaume de Dieu est au milieu de vous, » (S. Mâth., xxiri, 12; S. Lcc, xvu, 20, 21.)

Telle est la réponse qu'il fît aux Pharisiens ; mais il l'appliquait à tout le monde, c'était comme s'il disait ; le royaume de Dieu dépend de vous, est en vous, dans vos forces, dans votre libre volùnté. S'ils avaient été libres, ils ne lui auraient pas demandé s'il fallait payer l'impôt à César, qui n'avait aucun droit d'être leur maître.

Par ces paroles : « le royaume de Dieu est au milieu de vous » et par plusieurs autres, le Christ entendait la liberté, l'indépendance et l'individualité de chaque homme. En donnant au mariage une très-grande importance dans la société, plus grande qu'elle ne l'était dans l'institution de Moïse, il faisait entendre que la famille maintenue non-seulement dans la pureté de sang, mais aussi dans celle de l'esprit, est la base la plus essentielle de l'existence politique. La principale idée de l'enseignement du Christ est la liberté. Il voulait la raffermir avant tout; c'était sur elle qu'il fixait toujours son attention. « Si donc le Fils vous met en liberté, vous serez véritablement libres. » (S. Jean, viti, 36.) Enjoutre, il voulait imprimer un nouveau caractère aux anciennes doctrines et institutions et leur inspirer

un nouvel esprit. « Ne pensez pas que je sois venu détruire la loi ou les prophètes : je ne suis pas venu les détruire^ mais les accomplir. » (S. Math.^ v. 17.) Puisque ce qui distinguait les institutions de Moïse c'était la nationalité^ le Christ non- seulement n'abolissait pas la nationalité^ comme le pensent quelquesuns à la grande joie de ceux qui possèdent au nom du démon « les royaumes du monde, le pouvoir et leur gloire » ; mais au contraire il l'affirmait, la complétait et lui donnait une importance considérable en encourageant les nations et en leur commandant de se réunir et de s'aimer mutuellement 11 fonde leur existence sur l'amour réciproque comme sur un rocher.

Très-souvent et en beaucoup d'endroits le Christ parle des nations, même en les distinguant les unes des autres. Au moment oiî tous les droits des nations étaient foulés aux pieds, le Christ vint donner une consécration à leurs droits dont il appelle l'abolition une violence : « Le royaume des cieux souffre violence, et les violents le ravissent. » (S Math., xi, i2.) Les lois des violateurs étaient contraires aux lois et célestes et naturelles.

Après avoir montré ce que c'est que la liberté, le Clu-ist dit que tous ceux qui lui obéissent et qui suivent (a volonté de Dieu, sont ses frères (Math., xii; Marc, m; Luc, viii.)

Au point de vue politique, il en faisait le fondement du développement de l'existence sociale. Il proclamait l'égalité à condition d'obéir aux lois divines.

Dans la parabole du semeur, il fait une différence entre ceux auxquels «^il a été donné de percer les secrets du royaume divin » et ceux qui n'ont pas reçu cette faculté ; il parle des aveugles, des sourds^ei des sots, « En voyant ils ne voient point, et en écoutant ils n'entendent ni ne comprennent point.» (St Math ., xiii, H-13.)

Les Israélites regardaient les païens comme des étrangers. Le Christ traite ceux-ci avec une grande sévérité, comme s'il voulait montrer la différence entre la nation élue et les païens. « Jésus étant parti de ce lieu, se retira du côté de Tyr et de Sidon : et une femme chananéenne, qui était sortie de ce pays-

là^ s'écria, en lui disant : Seigneur, fils de David, ayez pitié de moi, ma fille est misérablement tourmentée par le démon. Mais il ne lui répondit pas un seul mot; et ses disciples s'approchant de lui, le priaient en lui disant : Accordez-lui ce qu'elle demande, afin qu'elle s'en aille, parce qu'elle crie après nous. Il leur répondit : Je n'ai été envoyé qu'aux brebis de la maison d'Israël qui se sont perdues. Mais elle s'approcha de lui, et l'adora, eu hit disant : Seigneur, assistez-moi. Il lui répondit : Il n'est pas juste de prendre le pain des enfants, et de le donner aux

chiens. »

« Elle répliqua : IKest vrai. Seigneur; mais les petits chiens mangent au moins les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. Alors Jésus répondant, lui dit : 0 femme, votre foi est grande, qu'il vous soit fait comme vous le désirez. Et sji fille fut guérie à l'heure même.» (Matth.xv, 2i-28.) « Car le Fils de l'homme est venu pour chercher et pour sauver ce qui était perdu.» (Luc, x\j, iO.)

Rien ne peut nous convaincre mieux que ces paroles que le sentiment de la nationalité parla en Jésus-Christ en tant qu'homme. On voit très-souvent dans Jésus cette lutte sublime de l'humanité avec la divinité, du temporel avec l'éternel, de la natiure mortelle avec la nature divine; on la voit lorsque le Christ inondé de sueur priait dans le jardin des Oliviers et s'écriait : «Mon Père^ s'il est possible, faites que ce calice s'éloigne de moi. » Et il ajoutait aussitôt : « Néanmoins que votre volonté soit faite et non la mienne. » Cette lutte fait briller dans tout son jour ce sublime sacrifice du Sauveur. Avec quelle résignation il se présente devant la foule qui vient le saisir. « Remettez votre épée au fourreau, dit-il à Pierre qui venait de blesser Malchus. Croyez-vous que je ne puisse pas prier mon père, et qu'il ne m'enverrait pas ici en même lemps plus de douze légions d'anges? Ne faut-il pas que je boive le calice que mon Père m'a donné? » — « Dès lors Jésus commença à découvrira ses disciples rpi'il fallait qu'il allât à Jérusalem; qu'il y souffrit beaucoup de la part des anciens, des scribes et des princes des prêtres; quil y fût mis à mort et qu'il ressuscitât le troisième jour. Et Pierre le prenant à part, lui

dit en le blâmant : « A Dieu ne plaise^ Seigneur! cela ne vous arrivera point. »

Jésus qui aimait tant son disciple ne se laissa pas toucher par ces paroles qui exprimaient la sollicitude et la tendresse de Pierre^ car il sentait la hauteur de sa mission et « se retournant, il dit à Pierre : Retirez-vous de moi, Satan, vous m'êtes un sujet de scandale, parce que vous n'avez point de goût pour les choses de DieUf mais pour celles des hommes, » (S. Math., xvr, 21-23; St Marc, vin, 33.)

Ceux qui prétendent que le Christ était socialiste, ne comprennent pas non plus ce qui est divin et ce qui est humain.

De plus, dans son entretien avec la femme de Chanaan, le Christ voulait éprouver sa foi et donner un exemple. Eu efTet il s'écrie : D l femme ! votre foi est grande. Dans sa parabole du maître de la vigne, il démontre que la miséricorde de Dieu s'étend aussi aux païens, et que le royaume céleste est ouvert à tous les hommes qui en sont dignes et le méritent parleurs bonnes œuvres. Cette harmonie du véritable amour se trouve partout dans l'enseignement de Jésus.

En parlant du royaume de Dieu, il parle de toute une nation qui le méritera et s'exprime ainsi devant les Pharisiens. a C'ost pourquoi je vous déclare que le royaume de Dieu vous sera 6té, et qu'il sera donné à un peuple qui en produira les fruits » (S. Math., xxt, 43.)

Il distingue les nations des royaumes. Lorsque ses disciples lui demandaient d'expliquer le jugement dernier, il leur dit : a Car on verra se soulever peuple contre peuple, et royaume contre royaume. Et cet évangile du royaume sera prêché dans toute la terre, pour servir de témoignage à toutes les nations; et c'est alors que la fin arrivera. » (S. Matiu. xxiv, 7, 14.)

Pourquoi les hommes qui ne cessent jusqu'à nos jours de tromper le monde avec leurs doctrines, osent-ils en appeler au Christ dans leurs intrigues et leurs machinations politiques, en lui prêtant des idées qu'il n'avait point et des paroles qu'il n'a pas prononcées?

Les humanistes, les socialistes, les cosmopolites de tout genre

discourent sur rhumanité toul en méprisant les droits et l'individualité des nations, en se riant des nationalités. Dans les paroles que je viens de citer, il est clair comme le jour que le Christ ne parle pas exclusivement de l'humanité, mais des nations au pluriel et des royaumes séparément Et quand cela? Lorsqu'approchera le royaume céleste.

Mais tous ces prophètes à la mode, tous ces progressistes peuvent ne pas croire en Jésus-Christ ; et ils voudraient qu on les crût eux-mêmes infaillibles afui d'avoir plus de fidèles encore que l'Evangile. Qu'ils n'en appellent donc pas au témoignage du Christ.

« Or, quand le Fils de l'homme viendra, toutes les nations seront assemblées devant lui, et il séparera les unes d'avec les autres, comme un berger sépare les brebis d'avec les boucs. )» (S. Mathieu, xxv, 31-32.)

Saint Marc donne en termes précis le nom de patrie au pays où le Christ naquit. « Jésus étant parti de là, vint en sa pairie. » (S. Marc, vi, i.)

Quelques prêtres se figurent que c'est offenser le Christ que de lui donner une patrie sur cette terre. Us veulent être meilleurs chrétiens que S. Marc. Les autres évangélistes se servent du même mot.

« Je vous le dis en vérité, nul prophète n'est agréé dans sa patrie. » (S. Luc, iv, 24 ; Marc, vr, 4 ; Jean, iv, 44 ; Mathieu, XIII, 54-56). Ce sont les paroles de Jésus lorsqu'il s'en va en Galilée.

Malgré son amour quelquefois exclusif envers ses élus, Jésus prouvait toujours qu'il ne faisait aucune différence entre les hommes et qu'il les embrassait dans le même amour sans acception de personne. Lorsqu'un docteur de la loi « se leva et dit à Jésus :Qui est mon prochain? Et Jésus prenant la parole lui dit : Un homme descendit de Jérusalem à Jéricho, et tomba Butre les mains des voleurs, qui le dépouillèrent; et après l'avoir blessé de plusieurs coups, ils se retirèrent le laissant à demi mort. Il arriva ensuite qu'un prêtre descendait par ce chemin-là, et ayant vu cet homme, il passa outre. Un lévite étant aussi venu dans le

même endroit, passa. Mais un Samaritain qui suivait cette route, vint vers cet homme et, le voyant, il fut touché de compassion. II s'approcha, banda ses plaies, y versa de l'huile et du vin ; puis il le mit sur son cheval et le mena dans une hôtellerie, où il prit soin de lui. Le lendemain, en partant, il tira deux deniers et les donna à l'hôte, et lui dit : Ayez bien soin de lui, et tout ce que vous dépenserez de plus, je vous le rendrai à mon retour. Leque] de ces trois vous semble avour été le prochain de celui qui était tombé entre les mains des voleurs? Le docteur dit : C'est celui qui a exercé la miséricorde envers lui. Jésus lui dit : Allez donc et faites de même. » (Llx, x, 25-37.)

Les nations n'étant qu'un groupe de familles formées par le lien du mariage, resserrées par le sang et l'esprit, on peut, comme à une grande famille, leur appliquer le$ paroles du Christ: tt Que l'homme donc ne sépare pas ce que Dieu a réuni. » (St Mabc, z, 9.)

Qui oserait nier que Dieu n'ait uni certaines familles en nations particulières?

Mais au-dessus de tous les devoirs de ce monde le Christ a mis le dévouement, le sacrifice et le bien moral, ce qui, loin d'affaiblir le principe de la famille et celui de Tamour de la patrie, ne fait que le rafiermir. Jésus répétait souvent les commandements de Dieu, rappelait le respect dû au père et à la mère, menaçait les femmes qui délaisseraient leurs maris, de mémo que les hommes qui quitteraient leurs femmes, et malgré la précision avec laquelle il exposait tous ces devoirs, il dit ailleurs : « Je vous le dis en vérité, personne ne quittera pour moi et pour l'Evangile sa maison, ou ses frères, ou ses sœurs, ou son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfants, ou ses terres, que présentement, dans ce siècle même il ne reçoive cent fois autant de maisons, de frères, de sœurs, de mères, d'enfants et de terres, avec des persécutions, et dans le siècle à venir la vie éternelle. » (St Marc, x, 29-30.)

Qu'est-ce que cela veut dire? Ce n'est pas un ordre à tout le monde de quitter sa famille et ses terres, c'est-à-dire sa patrie, de renoncer aux devoirs envers se famille et ses terres; mais

c'est une assurance que ceux qui agiront ainsi seront récompensés pour leur mérite. Le Christ engage à plusieurs reprises à préférer le bien éternel au bien temporel. Cependant il ne commande pas de mépriser toutes les choses de ce monde^ mais il cherche à détourner une sollicitude superflue et exclusive pour le bien passager qui fait oublier les devoirs les plus sublimes; car le caractère principal de l'enseignement du Clirist est l'esprit dont il anime chaque devoir de l'homme. L'amour sans but plus élevé est indigne de l'homme. De même l'amour de la patrie» s'il ne s'attache pas au bien de l'humanité entière» s'il n'a en vue que la satisfaction d'intérêts personnels» n'est qu'une forme» un corps sans âme. Et le corps sans esprit n'est qu'une proie pour les carnassiers. « En quelque lieu que soit le corps» les aigles s'y rassembleront. » (Sr Lcc» xvii» 37.)

Sans exclure^ comme l'expliquent certains commentateur?» le soin des choses temporelles^ le Christ veut rappeler partout aux hommes le but supérieur qui leiur est donné; sans prêcher aucunement une confiance aveugle et inactive dans la Providence» il cherche à exciter le désir de bonnes œuvres» capables de mériter la grâce de Dieu ; il veut détourner la société du chemin faux» sur lequel elle avait marché jusqu'alors» exclusivement préoccupée de son propre intérêt et des choses de ce monde. « Ne vous mettez donc point en peine» vous autres» de ce que vous aurez à manger ou à boire, et que votre esprit ne soit point suspendu et inquiet. Car ce sont les paiyem ei les gens du monde qui recherchent toutes ces choses ; et votre Père eaU asee^ qU9 voue en ave* besoin. C'est pourquoi cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice» et toutes ces choses vous seront données par sureroU. » (S. Luc» xii, 29-31.) Ces paroles : « votre père sait que vous en avez besoin» » — « premièrement » — et « toutes ces choses vous seront données par surcroît » ont une grande signification et expliquent tout ce passage de l'Ecriture.

Je cite ces extraits comme une réponse appuyée sur un témoi*' gnage authentique^ comme une réplique à plusieurs théologiens chez lesquels on lit très^-souvent cette opinion^ que l'enseigne**

ment du Christ apprend à faire peu de cas de la patrie terrestre en face de celle du Ciel. Je cite ces paroles pour ceux aussi qui voudraient mettre leurs théories sur l'humanisme à Fabri de l'autorité de l'Évangile. Pour les uns et pour les autres on pourrait répéter en beaucoup de cas les paroles du Christ : « Vous ne comprenez pas les Écritures. »

Il ne faut voir dans renseignement du Sauveur ni idées démocratiques, ainsi que le veulent quelques-uns^ ni idées socialistes, comme d'autres le prétendent, ni idées monarchiques, selon ce qu'avancent certains systèmes; mais justement cette universalité fondamentale, dont le caractère principal est la liberté générale, excepté la liberté du péché et de l'erreur, et j'oserai même dire celte tendance à former uu certain type précis de la société, qui doit servir de modèle à l'humanité. Or, la nation seule peut fournir ce type. Nous en avons la preuve dans ces paroles si éloquentes, sur un seul pays et une seule nation : « Jérusalem, « Jérusalem, qui tues tes prophètes, et qui lapides ceux qui sont « envoyés vers toi, combien de fois ai-je vou/u rassembler tes « enfants, comme une poule rassemble ses petits sous ses ailes ; fi et tu ne Vas pas voulu ! Le temps s'approche que votre mai- « son demeurera déserte. » (S. Mathieu, xxiii, 37, 38.)

Que trouve-t-on dans ces paroles louchantes si ce n'est l'amour de la patrie et de la nationalité ?

L'idée de la liberté est aussi ancienne que le monde. Plus d'un philosophe et d'un législateur, l'ont prise pour base de leurs théories, plus d'un a contemplé la nature et s'est dirigé d'après ses lois dans ses raisonnements. Mais tous les systèmes philosophiques et politiques, connus jusqu'à présent, portent en eux, selon moi, une empreinte forcée d'opinions individuelles. Leurs écrits ne respirent pas l'esprit libre, mais celui de parti, d'individualité encore assujettie, l'esprit de préjugés personnels. Depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours on a écrit et travaillé pour la liberté et au nom de la liberté, mais on ne lui a jamais donné une application pratique. Figurons-nous un homme tout à fait libre, dans la stricte signification de ce mot. Il est raisonnable, vertueux, juge d'une manière saine, va où il lui semble

bon^ fait tout ce qu'il veut. On peut être bien sûr qu'il n'abusera pas de sa liberté^ justement parce qu'il est libre. Tout le monde lui garantit la liberté. Un groupe de gens qui s'appellent libres entoure notre homme à mesure qu'il avance, soit pour s'amuser, soit en vue de leur propre intérêt. Partout des cris; ici des fanfares, là des clairons, un tumulte effroyable, des étendards dorés aux couleurs éclatantes, et des miroirs tournés obliquement vers le soleil ; on lui barre le chemin avec du bois et des pierres, on creuse des fosses en travers, tous crient au voyageur qu'il s'est égaré. L'un lui conseille de monter, l'autre de descendre.

Le voyageur, avant d'arriver à son but, est devenu sourd, aveugle et fou. Voilà l'image de notre liberté.

Chose étrange. Dans ce siècle de pratique, la liberté seule va encore se perdre dans la sphère de l'abstraction.

On a quelquefois ouvert les livres de la nature pour les feuilleter. On a rejeté ce qui semblait moins bon en voulant soumettre des lois irrévocables à des loi« établies arbitrairement. On a examiné la sainte Écriture. On n'en a admis que les principes qui se conformaient à l'opinion de tel ou tel individu. — De ces observations partiales est découlé ce chaos d'idées qu'on aperçoit dans les institutions sociales et dans la vie publique. Dans la liberté comme dans la nature, chacun a vu ce qu'il a voulu voir.

Après Descartes et Bacon, lorsqu'on commença à réformer les sciences, il semblait que l'humanité, d'après leurs indications, ayant devant elle des sentiers frayés, allait enfin entrer sur la route véritable. Qu'arriva-t-il ? On construisit beaucoup de chemins nouveaux et magnifiques, mais tous parallèles entre eux, ou ayant des directions opposées.

Grotius, un des plus grands réformateurs de la science du droit, soutenait qu'aucun pouvoir humain n'est établi pour les avantages des sujets. Il est donc douteux selon Grotius,— dit Rousseau,— si le genre humain appartient à une centaine d'hommes ou si cette centaine d'hommes appartient au genre humain, et il parait dans tout son livre pencher pour le premier avis. Et cependant Grotius passe pour un sage, pour le fondateur de sys-

tèmes nouveaux! Voilà les bases sur lesquelles on bfttit les idées sociales. Quoi d'étonnant que l'esprit collectif se trouve dans un état anormal ?

Hobbes prit la liberté pour principe de sa philosophie. C'est lui qui le dit du moins. Et il fut un des plus grands ennemis de la liberté» un des plus vils serviteurs du despotisme. Pour lui l'idéal de l'institution sociale était l'Etat monarchique. Il admet comme loi naturelle la liberté, qu'il définit très-bien le droit d'employer /es forces naiurellef oonformémmt à la riùson, U reconnaît dans rhomme le droit de comervation et de défense personnelle, ce qui revient à reconnaître le droit à tous les moyens nécessaires pour y arriver, ou le droit à toute chose. Il consent même à ce que la paix soit une loi naturelle, imposée par l'amour-propre, et par la raison. Mais comme par suite de tous ces droits, les hommes, dans leur désir de les réaliser, se feraient une guerre continuelle, il ne voit qu'un remède à ce triste état de choses ; c'est la soumission de tous à un seul, et il dit précisément qu'il faut se soumettre à la volonté d'une seule personne physique ou morale, d'où résulte la société civile (societas civilts, sive civitos.)

Un pouvoir absolu et robéissanre sans bornes des sujets sont nécessaires, d'après Hobbes, pour former un État.

Ainsi donc, par l'application même de ses principes, il détruit tout ce qu'il vient de dire. Pourtant il avait puisé ses raisonnements dans la nature et dans la Bible ; il démontrait que les intitutions d'un état chrétien ne sont en rien contraires aux insti* tutions divines qui s'appuient sur les lois naturelles, dont la base est l'amour-propre, par conséquent la conscience individuelle. Mais il ajoute immédiatement que le but des lois naturelles est Tutilité, Le moyen de réaliser ces lois est l'état monarchique et c'est là ce qu'il appelle la %>éritable liberté. (Comparer : Défense de la vraie liberté contre toute nécessité. Tripos in three d/soour* ses, Leviathan.)

Voilà les résultats où conduit le raisonnement le plus logique en apparence quand on méconnaît la nature dans ses manifestations, quand on détruit ou qu'on oublie un seul degré de son développement successif.

Hobbes était un des plus grands partisans de Bacon. Il déve« loppait son système ; mais en y ajoutant ses idées il aboutit au matérialisme le plus révoltant et à Tesclavage. On a plusieurs fois réfuté le système de Hobbes^ on s'en est même moqué. Cependant le socialisme et le naturalisme moderne ne sont autre cboae que le despotisme et le matérialisme de Hobbes.

Les idées de Grotius et de Hobbes se répandirent d'abord en Allemagne. Puffendorf leur donna un plus ample développement. II étudia avec le plus grand soin ces deux pseudo-philosopbes. I.a loi de la nature fixa son attention d'une manière particulière. Il chercha donc à lui donner la forme d'une science définie, ayant pour but d'indiquer à l'homme ses droits et ses devoirs. Suivant la méthode de Descartes» il soumit tous les rapports sociaux et toutes les conquêtes intellectuelles à la domination de la raison absolue, indépendamment de la révélation et des lois civiles. Mais il tâcha d'accorder le système de Grotius avec celui de Hobbes, et posa comme base du droit le principe de la socialité, sociaKloi, énoncé par Grotius. Puiïendorf fut le premier qui répandit ce principe.

Ainsi donc, au milieu du dix-septième siècle^ deux idées parurent revêtues des formes scientifiques : l'idée sociale et l'idée monarchique qui, contraires en apparence, s'accordaient parfaitement dans la vie pratique. Lorsqu'on eut adopté une société absolue, le gouvernement qui se présenta tout naturellement à la pensée fut le gouvernement absolu, proposé par Hobbes, avec l'obéissance absolue ou l'esclavage.

Ces principes sont venus jusqu'à nous avec quelques modifications. Les gens les plus libéraux ont adopté le principe de la socialité; on lui a donné le nom d'humanisme, etc. On changea le nom sans changer la chose.

Puffendorf n'oubliait pas Dieu, il était même d'accord sur beaucoup de points avec la morale chrétienne. U voyait avec raison la nature humaine corrompue par une infinité de mauvaises passions^ qui tendent à nuire au prochain et qui tirent leur origine de l'égoîsme. U prétendait que c'est de Tégoîsme que découle la loi naturelle qui commande de eonquérir et de icutenir la eoeia'

biHté dont la sanction ne provient que de Dieu, créateur des lois et de Thomine. Dans un de ses ouvrages il représente TAIlemagne comme un corps républicain dont les parties mal unies forment une bizarre totalité. Sans avoir clairement exposé pourquoi la nature humaine était corrompue et sans avoir trouvé aucun remède aux tristes effets de cette corruption, il parvint par sa position dans les cours des souverains, à répandre les idées de Hobbes et de Grotius, conjointement avec les siennes, et il a fondé une époque nouvelle dans la législation allemande.

La différence entre la loi naturelle et la loi morale, poussée à l'extrême par les philosophes ultérieurs détermina une rupture complète avec la nature et donna h la loi politique une autorité exagérée. Car si on sépare la moralité de la nature et de la révélation, que reste-t-il ? La science du droit sous la direction de la raison. Comme la raison peut être monarchique, républicaine, aristocratique, démocratique, sociale, nationale, etc., la loi peut absorber tous ces éléments fournis par la raison, selon les lieux, les temps et les circonstances ; et elle cesse d'être une loi. Aucune nation n'a écrit sur l'absolu autant que les Allemands, et aucime nation n'a moins d'indépendance dans l'esprit. Pour eux, la raison absolue c'est la raison d'Etat qu'on pourrait désigner dans leur vie philosophique et pratique par le nom de StcuUsvemunft,

Sous l'influence de cette raison d'Etat, les philosophes allemands et les jurisconsultes ont complètement séparé la science du droit, de la moralité, comme si le droit n'avait aucune relation avec la morale. Le droit se dirigeait vers la gauche et la moralité prenait à droite. Il fallait concilier ces deux directions. La raison absolue allemande, c'est-à-dire la raison d'Etat, décida que la loi ne devait pas être soumise à la moralité, mais qu'au contraire, c'était la moralité qui devait obéir à la loi. A quelle loi? A celle que la raison d'Etat créa, indépendamment des lois natiu*elles et de l'enseignement du Christ.

Outre la prétendue émancipation de la raison dans l'application de la philosophie au droit politique, la manie de classilier toutes ces généralités exerça aussi une énorme influence sur la direction de l'existence sociale. Les Allemands sont encore les

premiers à cet égard. C'est pourquoi ils ont tant de philosophes. Grotius donna prétexte à cette classification dans la sphère du droit. Gomme il cherchait plus que ses contemporains à rompre « les ekatnes de ^autorité » et à introduire celle de la raison^ et qu'il avait trouvé dans la tendance de l'homme à la sociabilité (societatis custodia) une base pour expliquer la notion du droit comme pouvoir moral^ il distingua avec raison la loi naturelle (dictamen rectœ rationis) de la loi positive ou arbitraire (jtis vo- Itmtarium). Mais cette loi aussi^ il la distingue des lois divines et humaines, qui ont été toutes deux considérées par lui comme identiques avec la loi générale dMne et avec la loi arbitraire.

Quelles conséquences ne pourrait-on pas déduire de ce chaos d'idées? '

Après avoir trouvé une différence entre la loi parfaite et la loi imparfaite, Grotius distingue les obligations légales des obligations morales. Quel fut le résultat de cette distinction? G'est que lorsqu'on commença à classifîer, on reconnut qu'il y a des choses qui n'obligent pas l'homme (f une manière morale, mais quelles l'obligent d'une martiére légale, G'est comme si la loi pouvait obliger quelqu'un sans être ni morale, ni conforme à la loi suprême de la justice.

Rien d'étonnant qu'à la suite de telles idées sur le droit, introduites par Grotius, Hobbes, leurs commentateurs et leurs imitateurs, un prêtre effrayé, ait dit à Louis XVI : « En France, on commence à répandre des idées fiorribles. Il y a des gens qui osent prétendre que les sujets ne sont pas faits pour le gouvernement, mais au contraire le gouvernement pour le peuple. De telles idées s'appelaient « horribles » avant la révolution française. Aujourd'hui on s'y est accoutumé, et quoi qu'on dise ou qu'on pense, les peuples existent de facto pour les gouvernements. C'est la réalisation « de la moralité légale, et indépendante de la nature, ainsi que celle de la révélation de ridée d^état, sanctionnée par la raison absolue. » Triste émancipation !

Toute difficulté serait écartée, si Grotius et ses adhérents, au lieu, d'une classification si savante des lois, avaient nommé les choses par leur nom, c'est-à-dire s'ils avaient déclaré que

les lois édictées par TÉtat sans la volonté du peuple ne sont qu'un abus^ qu'une violence.

Le principe de sociabilité^ adopté comme principe unique du droit social» conduisit aux théories monarchiques et sociales ou humanitaires. L'humanisme fut l'idole de Herder. Les Allemands, après avoir affranchi leur raison de l'autorité et s'être eux-mêmes affranchis du pouvoir du pape, pensèrent qu ils étaient libres. Puisque l'idée d'élat qu'ils avaient prise pour base, ne leur permettait pas de résister aux monarques, ils inventèrent, dans leur fécondité idéologique, un nouveau moyen de se soustraire à cette dépendance en créant l'humanisme. Cette nouvelle découverte leur Ot tant de plaisir qu'ils se crurent libres, illusion qui dure encore. Et alors de crier contre la nationalité et contre le patriotisme. Us proclamèrent que celui qui pense à sa nationalité et qui aime sa patrie, est un esclave et un rétrograde. Us ne donnent le nom de progressistes qu'à eux-mêmes et regardent les autres avec pitié. Les Moscovites firent de même. Celui qui parmi eux se dit humaniste est tellement enivré de son idée qu'il ne désire plus rien et qu'il oublie jusqu'à l'existence du tzar. Mais enfin le tzar existe ? Oui, mais lui aussi est un humaniste ! il veut réunir l'humanité entière sous un seul sceptre. Pétersbourg ou Moscou sera la capitale de l'humanité!.,.

Les philosophes allemands reconnurent solennellement la vo* lonté pure comme essence de la raison, ils prirent la pensée de l'esprit libre pour base de l'existence humaine et de toute existence en général. D'après Hegel, l'histoire universelle est le développement de l'idée de liberté dans l'élément général, c'est-àdire dans l'humanité. Où voitril donc ce développement ?

Hegel place l'origine de la volonté dans la pensée. Il s'explique ainsi : Le penser n'est pas seulement une chose intérieure, subjective, mm il s'ouvre au dehors et devient ainsi volonté objective, ce qui, selon ce philosophe, peut s'appeler encore l'esprit pratique. Par conséquent, le désir et le savoir sont inséparables, et la lU>erté de l'homme consiste dans la possibilité de s'approprier le monde objectif et d'obéir à ses institutions naturelles, parce qu'il le veut aifisi. Le droit s'appuie sur la volonté

car tout ce qui existe^ n'existe que par la tibre volonté, dette existence passe ensuite dans la morale où se trouvent en présence le devoir et l'inclination naturelle au-dessus desquels s'élève la moralité qui consiste en ce que la nature propre de l'homme est d'agir en vue de buts vraiment raisonnables.

Jusqu'ici tout va bien. Nous possédons la libre pensée^ le libre arbitre et la véritable raison qui doit nous indiquer la manière d'user de la pensée et de la volonté pour produire la moralité. Mais comment s'y prendre pour rendre cette raison vériMk ? Personne ne trouvera une réponse sufGsante dans tous les ouvrages de Hegel. Il dit que la moralité devient objective dam rétat et dans Vhiêtoire du monde.

Hegel était un profond penseur, mais il avait la vue courte. H exprimait ses idées avec une prudence extraordinaire, donnait à ses généralités je ne sais quelle signification éthérée, extraidéale ; et voilà pourquoi il est si lourd et si dii&cile à comprendre. Plusieurs de ses pensées les plus profondes ont été plus tard comprises de deux manières et ont trouvé des applications toutes contraires. La philosopliie de Hegel, lorsqu'il vivait encore, fut considérée comme une doctrine de conservatisme ecclésiastique et politique ; après sa mort on la décria comme un élément de destruction et d'athéisme. Si ces contradictions sont souvent la preuve d'une grande impartialité et de la connaissance de la vérité, plus souvent encore cela montre tout simplement que les principes avancés sont impraticables. L'idéologisme exagéré des Allemands conduit d'habitude à des idées contradictoires, et la lutte se livre dans des régions nuageuses.

Longtemps avant Hegel, Kant avait aussi touché ces matières. Cet esprit puissant, qui exerça une influence décisive sur les sciences^ qui fut le plus célèbre de tous les philosophes modernes et le fondateur d'une école nombreuse, cet homme doué de talents extraordinaires, animé de l'esprit du vrai et d'un amour religieux pour son prochain, exempt de tout parti pris, ennemi du dogmatisme superficiel, d'une vaine dialectique, commença par étudier la pmibUiti de la certitude philosophique, et en cela il voulait achever l'œuvre commencée par Locke*

Pour base de son raisonnement^ il prit la liberté. Après lui avoir donné le nom de liberté transcendante, il lui reconnut la faculté de commencer une série de phénomènes se manifestant d'après les lois naturelles. Mais quoiqu'il s'efforçât de donner à sa pensée un caractère pratique, et qu'il joignit la spéculation à l'empirisme^ il se perdit dans l'abîme de la pensée et après avoir découvert beaucoup de vérités dans le domaine de l'esprit^ il ne sut pas indiquer une route sure pour les appliquer dans la vie sociale.

Ayant tracé les limites qui existent entre la raison théorique et la raison pratique^ il laissa sans solution la question de savoir si une liberté^ à côté de laquelle, comme il le dit lui-même, aucune nature ne saurait exister, peut être attribuée à l'homme. II n'en admet pas la manifestation sans réserve ; il refuse donc à cette liberté en tant que la propriété de l'esprit, la possibilité de revêtir une forme réelle; il la réduit à un être qui ne peut être conçu au moyen d'aucune faculté intellectuelle. Cette théorie, d'ailleurs, serait conforme à l'idée de l'esprit et à celle de l'être suprême, n'était ce désir superflu de séparer l'objet même des manifestations qui émanent de son activité. Cela effaça toute espèce de notion sur la propriété de l'esprit et transforma la liberté transcendante en un vain mot.

L'existence de cette liberté, il la regardait comme un postulat de la raison pratique dans l'intérêt de la moralité. Une telle supposition n'avait aucune base, car l'intérêt de la moralité ne pousse point au besoin de connaître la liberté transcendante, c'est-à-dire une volonté telle qu'elle ne peut être déûnie en aucune manière.

Kant a merveilleusement défini la volonté morale affirmant que loin d'être une volonté absolue, elle est indépendante de tout ce qui est œntraire à la morale. La vertu est la force morale de la volonté de Vhomme,

Le sommet de la philosophie pratique, suivant Kant, est la loi morale alliée à la volonté. La raison pratique législative regarde cette loi comme un devoir, comme un ordre renfermé dans la formule : « Conduis-toi de manière que la maxime

de ta volonté puisse servir de loi à tout le monde.» L'application de cette maxime de la raison, qui a pour but de limiter les passions de rhomme, doit conduire à la connaissance du droit et à la moralité. Voilà sa définition du principe du droit : « Limite ta liberté de manière que la liberté de tous soit de s'accorder avec elle d'après le droit commun. »

Il regardait la croyance en Dieu comme un besoin pratique moral. (Bedûrfniss,) Le désir de la raison pratique (Postulat der remen pràktischen Vemunft) est la réalisation de toutes les conditions nécessaires au progrès moral.

«La liberté et l'immortalité, en tant que conditions nécessaires pour réaliser les lois morales ainsi que l'existence de Dieu, qui est la condition nécessaire, pour entretenir la totalité, l'harmonie de la nature, avec ses tendances morales soniles postulala de la raison pratique. » La moralité, comme l'a si bien dit Kant, n'est pas encore le bonheur, mais bien une tendance raisonnable au bonheur auquel elle donne de la dignité. Ces convictions il les nomme la foipratique de la raison.

La religion comme connaissance de nos devoirs, comme commandement divin, se lie intimement, chez Kant, à la morale qui en est le fondement véritable. Il regarde les lois naturelles et primitives comme l'assise principale de toutes les relations légales et l'usage de la liberté extérieure, comme l'expression et le résumé des lois naturelles.

Les philosophes postérieurs diffèrent complètement de Kant, à cet égard, c'est par cela qu'ils n'ont fait aucun bien à la science, ils ont ouvert au contraire un champ plus vaste aux jugements arbitraires. On reproche à Kant, et non sans raison, d'avoir tout désuni sans rien réunir , et d'avoir éparpillé les forces de l'esprit humain par une analyse trop minutieuse; mais ses idées sur la liberté eurent une grande influence sur les systèmes de Fichte, de Schelling, d'Hegel et autres.

Les recherches théoriques dans cette sphère empêchaient cependant de plus en plus l'esprit de saisir Jes vérités acquises, pour leur donner une forme pratique. Les plus belles de ces vérités ressemblaient à des beautés inanimées, à des statues de marbre.

Kant^ occupe d'une minatieufle classification de principes ël» vers et de la pensée pratique, ne s'inquiéta pas beaucoup d'introduire dans la vie réelle les conquêtes de la raison pratique, et sous l'influence des idées qui régnaient dans sa nation il adopta sans trop de réflexion l'idée de l'Etat/ Sans perdre de vue la nature, et bien qu'il raisonnât avec une impitoyable logique, il ne put rompre avec cette idée. U ne vit jamais la nation. Un formalisme raffiné le conduisit, lui comme plus d'un de ses devanciers, à faire une différence entre les devoirs imposés par la loi morale et ceux qui sont commandés par la loi écrite et que l'on nomme légauœ.

La tendance permanente des philosQplies à indiquer cette distinction corrobore singulièrement ma manière de voir, c'est une preuve éloquente que ce qu'on est convenu généralement d'appeller loi et code, ne l'est pas toujours. Plus d'une fois je me suis efforcé de prouver que les institutions de la société sont une violation de tous les droits de l'homme, et que la législation romaine s'est introduite avec tout son esprit, en Allemagne et dans beaucoup d'autres pays. Aucun philosophe allemand, que je sache, capable ou non, partial ou impartial, n'a eu le courage de dire que la plus grande partie des institutions européennes est un ramassis d'iniquités auquel on a donné par convention le nom de recueil de lois.

D'après Kant, il faut établir une différence entre la législation éthique (morale) et l'institution des lois, qui régit seulement les affaires extérieures, et exige la restriction de la liberté individuelle pour le maintien de la liberté générale. U faut que la loi ait une force obligatoire et soit garantie par VEt<U, qui est un « tout kgal et ê'appuie sur un pacte ou contrat. » Mais c'est là justement une idée de l'Etat qu'il faudrait extirper à jamais.

Rousseau lui aussi a donné dans cette erreur, et cela^parce qu'il avait devant les yeux une société dans ses relations avec le gouvernement et l'autorité, qu'il regardait comme un pacte. Ses idées politiques, énoncées avec une précision mathématique, ne trouvèrent pas pour être pratiquées le vaste champ dont elles étaient dignes.

Quelqu'un dira peut-être : que le mot d'Etat est un mot de convention^ qu'une nation qui se gouverne dle-môme^ qui jouit d'une complète liberté ne perd rien à ce qu'on appelle toute l'organisation du nom d'État. C'est justement là qu'est l'erreur. La nation ne doit pas être un État» elle doit être une nation. Si elle est un EUX, quand bien même elle serait libre» elle pourrait devenir dangereuse pour les autres» car enfin si la limitation de la liberté individuelle est une chose utile pour la liberté géné« raie» à plus forte raison la restriction de la liberté d'une nation l'est-elle pour la sûreté des autres nations.

Un État essentiellement monarchique» placé au milieu de pays doués d'institutions nationales» est aussi exposé qu'une république» eûtrelle même une forme monarchique» |au milieu de plusieurs monarchies. La Pologne est tombée parce que seule dans tout le système des gouvernements européens» elle développait ses institutions libérales et nationales. En Asie les États les plus puissants ne purent résister à la Grèce et à Rome» bien qu'elles eussent eu des formes républicaines.

L'idée de l'État entraîne le désir de réaliser les idées propres à l'État» et non les idées nationales. Je ne parle pas de la forme du gouvernement mais de l'idée même des lois. Les éléments constituant la nationalité sont perdus de vue» neutralisés , il se glisse dans la législation des principes» dont l'application a pour but final non l'intérêt de la nation» mais l'intérêt d'une dynastie.

Les traités entre deux pays doivent être conclus non pas d'État à État» mais de nation à nation. Ge sont les seuls contrats politiques que je reconnaisse ; je n'en comprends pas d'autres.

Les idées de contrat entraînent avec elles l'idée de les obser^ ver» ou de les violer. Dans le premier cas il n'y a rien à dire» dans le second le droit doit intervenir comme médiateur. Qui a établi ce droit ? Le souverain ou la nation. D'après quels principes? D'après les principes d'un pacte. C'est tourner dans un cercle vicieux. C'est pourquoi lorsque le pacte est rompu» ce n'est plus la loi mais le glaive qui décide.

Je ne puis admettre que l'État soit « une institution légale» » comme le soutiennent Kant et beaucoup d'autres» et encore moms

« qu'il s'appuie sur un pacte socia]. » Cette définition renferme une contradiction visible. Là où le droit est reconnu, il n'y a pas besoin de pacte. Là où existe un pacte^ le droit ne signifie plus rien. Si l'Ëtat était une institution légale, il n'aurait pas besoin de s'appuyer sur un pacte, car il s'appuierait sur le droit, base beaucoup plus solide que tous les pactes du monde.

Qu'est-ce que la loi en général ? C'est l'injonction de conserver Tordre et la justice. Rien ne doit détruire le droit primitif d'une nation. Si à la place de la loi fondamentale nous établissons d'autres lois comme droits, nous nous plaçons entre les deux alternatives suivantes : ou de n'avoir aucune garantie que ce que nous avons décidé puisse se réaliser, car loin d'être le droit, cela est en contradition avec la loi générale, ou de faire violence au droit primitif, qui tôt ou tard réclamera les prérogatives que la nature lui concède.

De l'idée de l'état naît l'idée d'autorité. Tout pouvoir a de sa nature une force centripète et centrifuge. L'une peut être inoindre que l'autre, selon le caractère de l'autorité, mais toutes deux existent. Si la force centrifuge est la plus puissante, alors le gouvernement despotique est entre les mains d'un ou de plusieurs individus ; si la force centripète l'emporte, alors le gouvernement est entre les mains de la majorité, ce qui, par la nature des cboses, amène ordinairement l'anarchie. L'autorité est le centre. Maîtresse de ces deux forces, elle doit s'appliquer à en conserver l'équilibre. Alors le mouvement de la société, en général, ou de la nation est normal. C'est ainsi que les astres, roulant d'après l'impulsion des lois éternelles, conservent l'équilibre entre leurs forces centripète et centrifuge et accomplissent leur rotation avec ordre et régularité.

Dans la vie sociale, l'acceptation des lois naturelles et fondamentales exclut toute espèce de pacte. Un système contraire à la nature est une chimère, une utopie. Je ne peux conclure aucun pacte avec la nature pas plus qu'avec l'eau quand j'ai soif. Je suis forcé de boire. Cette contrainte est une loi pour moi ; c'est la loi de ma nature. Si quelqu'un faisait avec moi un pacte, qui m'astreignit à ne boire qu'à de certaines heures, peut-être m'y

soumettrais-je; mais Userait excessif; dès que la soif me brûlerait trop, pour que je résistasse à l'envie de l'étancher, je serais forcé de rompre le pacte^ car la puissance d'un droit réel est plus forte que toutes celles des droits Actifs^ ou d'un pacte contraire aux lois naturelles.

De même lorsqu'une nation réclame ses droits^ ce qui s'appelle faire une révolution, elle est fatalement amenée à cette extrémité.

J'ai pris un exemple : la soif qui soufire encore certaines exceptions. Mais il y a des lois qui n'en admettent aucune. Puis-je m'obliger par un pacte à faire que lorsque je jetterai une pierre, elle ne retombe pas? Puis-je assurer par un pacte à un homme que je jette du haut d'un toit, qu'il ne tombera pas par terre et qu'il ne se brisera pas un membre? Puis-je obliger quelqu'un d'avoir confiance en moi si je ne le mérite pas, parce que je ne satisfais pas aux conditions qui attirent la confiance? Où il s'agit de confiance mutuelle, tout contrat serait ridicule.

Les pactes conclus entre les gouvernants et les gouvernés me semblent également ridicules. Lorsqu'il n'y a aucune garantie pour que les conditions soient tenues des deux parts, un pacte est une absurdité. Une constitution dont l'observation a été jurée par le souverain n'est qu'une absurdité lorsqu'il est à la tête étune force armée.

De même dans les rapports in^^rieurs de citoyen à citoyen, l'organisation sociale, qu'on l'appelle État ou autrement, ne peut ni ne doit se fonder sur des conventions mutuelles, mais sur des lois. Il faut seulement qu'elles soient les véritables lois, c'est-àdire qu'elles découlent du droit naturel et non de la force ou de l'arbitraire.

Les lois peuvent être bonnes ou mauvaises, mais si elles sont l'expression de la volonté générale, 'elles sont aussi l'expression des besoins généraux.

Plus une nation est développée, plus elle est avancée dans la civilisation, meilleures sont ses lois.

Rousseau, dans son ouvrage remarquable fnDu conirat social, d a établi des principes de la plus grande importance pour le droi^

politique des nations. Ces principes peuvent ètre^ pour la plupart adoptés par toutes les nations; mais leur application exige absolu» ment certaine base pratique, une œrtaine forme définie au moyen de laquelle la société s'exprime; il faut^ si Je puis le dire» pour construire les fondements de l'édifice^ une pierre qui wU ie produit du pays.

J.-4. Rousseau appelle l'attention sur les lois de la natiue et sar le développement de l'humanité d'après ces lois. D'abord dans l'introduction il définit parfaitement l'origine de l'existence sociale en indiquant les droits de la liberté, du travail et de la propriété : « £n général, pour autoriser sur un terrain quelconque le droiV de premier occupant, il faut les conditions suivantes : premièrement, que ce terrain ne soit encore habité par personne; secondement, qu'on n'eu occupe que la quantité dont on a besoin pour subsister; en troisième lieu, qu'on en prenne possession, non par une vaine cérémonie, mais par le travail et la culture, seul eigm de pnïpriété qui, au défaut de titres juridiques, doive être respecté d'autrui. » (Du domaine rèeL)

Ses paroles : « Il faudrait des Dieux pour donner des lois aux hommes » prouvent jusqu'à quel point il voyait l'insufiisance des lois humaines. Il a donc plus de confiance dans les lois de Dieu, c'est-à-dire dans les lois naturelles, que dans celles des hommes.

La législation étant cependant inévitable ^ il cherche des moyens de réaliser cette nécessité :

« Pour découvrir les meilleures règles de société qui conviennent aux nations, il faudrait une intelligence supérieure qui vît toutes les passions des hommes et qui n'en éprouvât aucune; qui n'eût aucun rapport avec notre nature et qui la connût à fond; dont le bonheur fût indépendant de nous, et qui, pourtant, voulût bien s'occuper du nôtre; enfin qui, dans le progrès des temps, se ménageant une gloire éloignée, pût travailla dans un siècle et jouir dans un autre. » (Du législateur.)

Ce législateur, selon moi, ne peut être autre que le Christ. Aussi toutes les lois particulières doivent s'appuyer sur ses lois, et quant à la manière de les exprimer, elles doivent être le produit de la volenté collective et éclairée de chaque nation.

En parlant de la grandeur physique du pays» Rouaaeau fait une compivaison trè»-juste, avec un simple individu (1). a Gomme la m nature a donné des termes à la stature d'un homme hien con- « formé, passé lesquels elle ne fait plus que des géants ou des « nains, il y a de même, eu égard à la meilleure constitution « d'un État, des bornes à l'étendue qu*il peut avoir, afin qu'il ne « soit ni trop grand pour pouvoir être bien gouverné, ni trop « petit pour pouvoir se maintenir par lui-même. 11 y a dans tout « corps politique un mascimum de force qu'il ne saurait passer, a et duquel souvent il s'éloigne à force de s'agrandir. Plus le « lien social s'étend, plus il se relâche, et, en général, un petit « Ëtat est proportionnellement plus fort qu'un grand. » (Du peU" pie.)

C'est une incontestable vérité. J'ajoute que la nature a indiqué des limites à chaque pays et à chaque nation. Mais je ne partage pas l'opinion qu'il exprime plus loin : « On peut mesurer un « corps politique de deux manières; savoir par l'étendue du ter- « ritoire, et par le nombre du peuple, et il y a, entre l'une et ic l'autre de ces mesures, un rapport convenable pour donner à a TEtat sa véritable grandeur : ce sont les hommes qui font « l'État, et c'est le terrain qui nourrit les hommes; ce rapport « est donc que la terre sufiise à l'entretien de ses habitants, et « qu'il y ait autant d'habitants que la terre en peut nourrir. C'est c dans cette proportion que se trouve le maximum de force d'un « nombre donné de peuple, car s'il y a du terrain de trop, la « garde en est onéreuse, la culture insuffisante, le produit super- « flu ; c'est la cause prochaine des guerres défensives ; s'il n'y en « a paa assez, l'État se trouve, pour le supplément^ à la discré-

(1) Rousseau se sert du mot Etat qu'on traduirait en allemand par Staat, mais évidemment il attribue h Tidée d'Elat un sens tout à fait difTérent. Il distingue avec soin le terme Souverain do celui à* Etat y tandis que dans plusieurs systèmes philosophiques et dans beaucoup de législations, les idées de souveraineté et d'Etat sont tellement confondues qu'elles ne font presque qu'une seule Idée. C'est pour cette raison que j'insiste sur le besoin de remplaoei le mot d Etat par le mot natton, Rousseau se sert des termes cUé^ dvitoM,

a tion de ses voisins; c'est la cause prochaine des guerres ofa fensiyes. v

La proportion des forces n'est pas l'oeuvre de la nation^ mais elle en est la propriété. Chez des hommes d'une constitution normale, extérieurement semblables par leur organisme physique, il peut se trouver une grande différence entre les forces, les capacités et les ressources qui mettent ces forces en mouvement. De même les propriétés différentes du sol ne doivent pas influer sur l'appréciation de la grandeur d'un pays. Ce serait une violation de la loi naturelle, une irruption dans la sphère qui lui est réservée. Les capacités et les farces différentes se compensent et se soutiennent réciproquement. Ce qui manque à l'une, elle le reçoit de l'autre. C'est un échange mutuel. Les moyens 'de communications étant actuellement facilités, l'échange des produits et des confections, propres à certaines nations, en raison de leur situation géographique et de leurs habitudes, peut complètement contre-balancer les différences entre les pays et entre leurs pro*ductions. Cet équilibre se maintiendrait au moyen de l'agriculture dans un pays et au moyen de l'industrie dans un autre. La liberté du commerce l'assurerait à jamais.

Il est absurde de vouloir artificiellement « donner une grandeur » à un pays ou à une nation, de même qu'on ne peut faire un homme plus grand qu'il n'est. On peut cependant retarder, affaiblhr ou accélérer son accroissement. Dans ce dernier cas, ce serait un agrandissement forcé. H est aussi impossible de lui donner plus de forces. On peut tout au plus les développer. Je suis sûr que l'auteur, s'il vivait, serait de mon avis.

Dans le chapitre des lois, Rousseau, en .les divisant, définit les rapports sociaux de la manière suivante : « Pour ordonner le (c tout, ou donner la meilleure forme possible h la chose publi- « que, il y a diverses relations à considérer. Premièrement, « l'action du corps entier agissant sur lui-môme, c'est-à-dire le « rapport du tout au tout, ou du souverain à l'État ; et ce rap- « port est composé de celui des termes intermédiaires

« Qu'est-ce donc que le gouvernement? Un corps interméa diaire établi entre les sujets et le souverain pour leur mutuelle

« correspondance^ cliargé de l'exécution des lois et du maintien «i de la liberté^ tant civile que politique.

« Les membres de ce corps s'appellent magistrats ou rois', c'est-à-dire gouvemeurSy et le corps entier porte le nom de prince.... J'appelle donc gçtuvemement, ou suprême administration^ l'exercice légitime de la puissance executive ; et prince ou magistrat^ rhomroe ou le corps chargé de cette administration.

a C'est dans le gouvernement que se trouvent les forces intermédiaires dont les rapports composent celui de tout au tout^ ou du souverain à l'État.

a Les lois qui règlent ce rapport portent le nom de lois politiques, et s'appellent aussi lois fondamentales , non sans quelque raison, si ces lois sont sages; car s'il n'y a dans chaque État qu'une bonne manière de l'ordonner, le peuple qui l'a trouvée doit s'y tenir ; mais si l'ordre établi est mauvais, pourquoi prendrait-on pour fondamentales des lois qui l'empêchent d'être bon ? D'ailleurs, en tout état de cause, un peuple est toujours le maître de changer ses lois, même les meilleures.

« La seconde relation est celle des membres entre eux ou avec le corps entier. C'est de ce deuxième rapport que naissent les lois civiles.

a On peut considérer une troisième sorte de relation entre l'homme et la loi, savoir : celle de la désobéissance à la peine, et celle-ci donne lieu à l'établissement des lois criminelles, qui, dans le fond, sont moins une espèce particulière de lois, que la sanction de toutes les autres.

a A ces trois sortes de lois, il s'en joint une quatrième, la plus importante de toutes, qui ne se grave ni sur le marbre ni sur l'airain, mais dans les cœurs des citoyens; qui fait la véritable constitution de l'État; qui prend tous les jours de nouvelles forces; qui, lorsque les autres lois vieillissent ou s'éteignent, les ranime et les supplée, conserve un peuple dans l'esprit de son institution, et substitue insensiblement la force de l'habitude h celle de l'autorité. Je parle des mœurs, des coutumes et surtout de l'opinion ; partie incoimue à nos politiques, mais de laquelle dépend le succès de toutes les autres ; partie dont le grand lé-

gislateur s'occupe en secret^ tandis qu'il parait se borner à des règlements particuliers^ qui ne sont que le cintre de la voûte, dont les mœurs, plus lentes à naître, forment enfin rinëbranlable clef. {Division des lois. — Du gouvernement en Ifénéral.) «

Tout en me rangeant à l'opinion énoncée dans ce passage, je ne puis approuver l'ordre que Rousseau indique aux lois. Les coutumes et les mœurs nationales, c'est-à-dire la loi nationale ne doit pas « se joindre i> aux autres lois, mais leur servir de base; donc elle ne doit pas occuper la quatrième placo dans l'ordre des lois, mais être en tète de toutes, parce jqu'elle n'est pas la clef, mais la base de la voûte.

Rousseau bien qu'il reconnût implicitement les lois de la nature, ainsi que les limites du pays et de la nation, et même la nationalité, cherche néanmoins le moyen de former un corps politique dans des conditions convenables h sa liberté et ft sa sûreté. Il en donne le moyen dans la formule suivante : « Trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant. » (Dtt poe/e soda!,)

Une telle association n'est nécessaire que pour les hommes qui représentent des éléments divers et n'ont rien de commun entre eux. T.a forme Indiquée par l'auteur du C(mtrat social peut être parfaite ; on l'a même trouvée praticable en Suisse et aux Etats-Unis; mais l'association pour des hommes déjà unis par des liens de famille est un fait accompli, et dans ce cas la forme des rapports mutuels n'est pas celle d'une association, mais bien la forme des lois à introduire ou introduites dans la vie. En un mot, là où il y a une nation de même race il ne faut pas chercher un corps politique, car il existe déjà et on n'a qu'à donner à cette existence une forme convenable à ses besoins.

Néanmoins le projet de Rousseau peut être appliqué en général à chaque pays, parce qu'il est fondé sur les lois réelles de l'humanité.

La philosophie et la jurispnidence , en se développant

d'après des directions diverses^ onl exercé une influence diiïérente sur l'organisation sociale et sur l'esprit des nations en Allemagne et en France. L'Allemagne a devancé toutes les nations dans les recherches sur la nature de l'esprit et dans les notions sur la liberté idéale ; la France a laissé bien loin derrière elle l'Allemagne et tous les autres peuples dans l'application des droits humains à la vie pratique, dans les idées de liberté réelle.

Les Universités d'Allemagne et de Paris ont exercé une in» fluence décisive sur les idées des sociétés européennes. L'élève d'Iéna, de Goelingen, de Berlin, de Heidelberg montait sur les ailes de l'esprit jusqu'aux sphères célestes d'où il embrassait avec son génie philosophique l'univers tout entier, écoutant l'harmonie des corps célestes, plongeant son regard dans l'éternité ; et lorsqu'il daignait jeter un coup d'oeil sur la terre, elle lui semblait n'être qu'un point, l'homme ne lui paraissait qu'un misérable atome, et tous les efforts humains que des mouvements d'éphémères. Cependant il remarquait que la société ne marchait pas suivant les lois étemelles, il réunit donc dans rhi.stoire toute l'humanité en un seul tout, en forma un globe et pensa à lui donner un mouvement conforme à la constniction de l'univers.

Triste et abattu il réfléchissait sur le sort de l'humanité et se plongeait dans de profondes rêveries. La voix de la vie, le bniit de la lutte, les ruisseaux de sang coulant partout ne purent attirer son attention et le trouvèrent insensible ; il ne voulut pas s'abaisser jusqu'à prendre part à ce^ tiraillements indignes de son génie ; il vit dans les souverains l'instrument providentiel qui devait réaliser ses rêves, et enfin enivré du plaisir de la liberté morale qu'il sentait en lui, il se réveilla conseiller d'état.

L'étudiant de Paris, l'éfudiant de l'université et des théâtres, des salons et de la rue, prit la vie en flagrant délit. Il voyait les vertus et les crimes, le luxe et la misère ; ce qu'il entendait exposer à l'école, il l'appliqua aux rapports sociaux qui lui sautaient aux yeux à chaque pas; il fit connaissance avec des gens de pays divers, de uationatités différentes, comprit leurs tendan-

ces, (ieviua où était le siège principal de la force, où se trouvaient les moteurs du mécanisme social ; il examina^ compara la vie journalière dont il suivait le courant^ il se porta dans la sphère de l'esprit^ puis quitta les régions de l'abstraction pour descendre sur terre ; il marchait et-courait, il travaillait et s'amusait^ il allait et volait^ il vivait. Et au milieu de ces occupations diverses, en chantant^ en plaisantant et en se moquant, il sentait à l'appel d'un droit violé, au moindre cri de douleur^ le sang de l'indignation ou de la pitié lui monter au visage, il volait au secours de l'opprimé, il oubliait tout et lui-même, sacrifiait sa vie pour sauver un homme qu'il ne connaissait pas; et lorsqu'il se reposait après de joyeuses chansons... il réfléchissait et pensait. Le but de ses réflexions était le moyen de conquérir la liberté pour chaque individu, la liberté de l'esprit et du corps.

Des Universités allemandes sont sortis des hommes comme il faut, les écoles de Paris ont produit de bons citoyens. Ceux-ci furent nommés plus tard jacobins; ceux-là ne furent dangereux pour personne.

Ces deux directions opposées enfantèrent des idées bien différentes. En Allemagne on adopta les idées d'Etat, en France celles de nation. Là-bas l'école philosophique à diverses nuances, puisant ses bases primitives dans les théories de Grotius, de Hobbes et de Pufendorf, s'exprima par la législation et par l'esprit du peuple ; ici l'école de la vie pratique, suivant les principes de Montesquieu et ceux de Rousseau, se manifesta dans toutes les actions des Français.

Sous l'influence des idées d'état, sur la terre allemande naquirent et mûrirent les idées de l'équilibre d(s Etats et le système d'arrondissement, La France réagit contre ces tendances. Charles- Quint d'Habsbourg, maître de la plus grande partie de l'Europe à l'aide de fiancées qui apportaient en dot des millions de sujets par suite de successions héréditaires, semblait être le type autour duquel gravitaient les pensées des philosophes allemands. Voilà pourquoi oppos<int un système à un autre, animé d'un esprit chevaleresque et du désir de la gloire, François l«% roi de France, commença la lutte. Les efforts séculaires des empereurs d'Aile-

magne pour étendre leur pouvoir sur toute l'Europe, leurs relations de famille répandues au loin et les idées universelles des droits monarchiques siur les pays qu'ils regardaient comme leur propriété, en provoquant la résistance de la France et de la cour romaine, firent naître dans la tête de Louis XIV des projets non moins ambitieux. Les indignes prétentions des souverains en vertu du droit, appelé droit de succession , donnèrent occasion à des guerres continuelles. T/avidité des Habsbourgs menaça d'assujettir tous les pays. Charles YI, prétendant à la couronne d'Espagne, étant déjà empereur d'Allemagne et souverain d'Autriche, voulut aussi se faire ouvrir le$ portes de la domination sur l'Europe. Le testament de son père mit sur sa tête toutes les coivonnes de Charles-Quint. Louis XIV sauva l'Europe du joug allemand, mais au nom du même principe de succession. L'Allemagne qui depuis neuf cents ans renversait partout l'équilibre, sous le prétexte de ce même équilibre, s'allia avec l'Angleterre et avec les autres puissances contre la France. On crut que la paix de Rastadt (ni4) et ensuite la mort de Louis XIV (1715) laisseraient reposer, du moins quelque temps, les peuples fatigués de longues guerres. Mais la tendance à rétablir l'équilibre des Etals, qui n'était qu'une concurrence, entre les monarques, n'avait fait qu'équilibrer roppression de tous les peuples de l'Europe. La pragmatique sanction de Charles VI, la politique de ses successeurs, celle des ministres français, les conquêtes de Frédéric II, le despotisme de Georges lïl et les vastes plans de Pierre !•', qui commencèrent à se réaliser sous le règne de Catherine H, établirent le droit du fer sur toute la terre.

En même temps sur les deux hémisphères la réaction se réveilla et prépara les esprits à une révolution universelle. Durant vingt ans tous les peuples civilisés, excepté les Allemands, commencèrent ensemble ou séparément le combat avec la tyrannie . Le premier signal de la lutte fut donné en 1768 par les Polonais réunis dans la Confédération de Bar. En 1776 les Etats-Unis proclamèrent leur indépendance. En 1789 éclata la révolution française.

l/idée d'indépendance nationale s'opposa à l'idée d'Etat^ dont rAllemagne est restée jusqu'à présent la fldèle représentante. L'antagonisme de ces deux idées provoqua le terrorisme. D'un c<yté, à la tête des terroristes^ se mirent Robespierre^ Marat» le peuple ; de l'autre, les monarques et leur armée. Napoléon l*' voulut couper avec le glaive ce nœud gordien de relations confuses. L'idée d'Etat l'emporta et amena le terrorisme à un système qui agit lentement mais d'une manière persévérante à l'abri de deux millions de troupes avec leivs armes dirigées contre la France et contre les pays professant le principe de nationalité.

Si les idéologues et les rationalistes^ obéissant servilement à la raison à laquelle ils ont donné un pouvoir absolu, n'étaient pas si fiers de l'élection de ce roi despotique^ ils modéreraient leurs jugements arbitraires à l'aide de la constitution que le Créateur a écrite en nous.

Regardons les animaux. Nous sommes trop fiers de notre raison ; quelques-uns daignent à peine accorder l'instinct aux autres créatures, et les hommes, rois de la nature, n'ont pas su, pendant tant de siècles, organiser une existence sociale, paisible siur le modèle des animaux. On ne saurait nier que ces derniers se gouvenient mieux que les hommes. Pourquoi ? — ' Parce qu'ils suivent les lois de la nature; je dirai plus, ^ parce qu'ils observent le principe de nationalité.

Les carnassiers les plus féroces ne peuvent point troubler la paix qui règne dans toute cette classe d'animaux. Ils dévorent les êtres plus faibles, car c'est la loi de leur nature. C'est pourquoi on donne le nom de roi des animaux au lion; on appelle ses ministres, le tigre, le léopard et les autres. Us ont leurs espions, leurs délateurs, leurs rédacteurs de la presse officielle, dont les caractères d'impression sont les os dispersés de ceux qu'ils ont étranglés. Us s'entendent au moyen de leurs mugissements, et accoivent à la curée s'acharner sur un bœuf ou un cerf mourant. Mais Us ne possèdent aucun pouvoir les uns sur les autres. Après s'être bien repus, Us dorment. Tel est leur droit. Du reste, leur nombre n'est pas grand en comparaison des autres animaux. De

même que les Anglais ont extirpé les loups de chez eux, de même on est porté à croire que ces tyrans vont bientôt disparaître du globe terrestre.

Les animaux inoiïensifs vivent entre eux dans un accord éton* nant. Leur nationalité individuelle ne nuit point à l'harmonie des êtres qui appartiennent à la même race. Us possèdent leur liberté^ leur propriété, leu^ recoin particulier, leur portion de terrain, leur partie de forêt, de lac ou d'étang, et tout leur sert pour le proût commun, car ils ne tiennent rien d'une manière commune. Même le rusé renard, si avide de la propriété d'autrui, creuse son terrier, et s'il lui arrive quelquefois d'étrangler un petit lièvre qui dort, il n'envahit jamais son gîte.

On voit souvent se promener sur le même champ des grues et des cigognes. Dans une même volée voltigent ensemble des corbeaux, des corneilles et des choucas. Les pierrots querelleurs reçoivent dans leur société des nations de même origine, et comme ils sont vifs et curieux de leur nature, ils se mêlent avec tous les oiseaux de races, tribus et nationalités diverses; personne ne leur fait aucun mal.

Mais ils gardent très-strictement la pureté de leurs mœurs, afin que rien n'altère leur nationalité. L'impitoyable cigogne tue sa femelle et jette ses enfants hors de son nid si elle y trouve par hasard un descendant d'une autre race. Le coq jaloux pousse sa sévérité jusqu'à l'extravagance. 11 n'accepte point dans sa famille les êtres qui ont même quelque affinité avec lui. S'il trouve un perdreau parmi ses poulets, il se jette sur lui avec indignation et l'assassine aussitôt. Le cheval ne peut souffrir un ftne auprès de lui devant le même râtelier.

J'ai lu maintes fois ces paroles : « Personne ne saurait nier l'existence de la nation de l'Amérique septentrionale et de la nation suisse, et pourtant ces nations parlent dés langues diverses, tirent leur origine de races différentes et n'ont pas une même nationalité. » Qu'est-ce que cela prouve? C'est une preuve que les peuples déchirés par la force tendent à se réunir de nouveau en corps politique et veulent rétablir la loi natureUe, en formant une nationalité nouvelle. Une telle objection n'est pour moi

qu'une confirmation de ma théorie; c'est de l'eau pour mon moulin. II y a des nationalités séculaires^ il en existe d'autres qui se renouvellent, il en est encore d'autres qui commencent à se former. La nationalité américaine du Nord est une nationalité en germe. Comme elle se compose d'éléments différents, tels que : l'Anglo-Saxon, l'Allemand, le Français, le Hollandais, il faudra beaucoup de temps pour qu'elle devienne hoihogène. Mais le premier pas est déjà fait. La liberté consolidée a ouvert la route à une complète réunion dans toutes les conditions de la vie politique et privée. Cette réunion prendra, avec le temps, un nom qui désignera tous les habitants des États-Unis. Le nom de Virginiens serait, scion moi, celui qui leur conviendrait le mieux.

D'ailleurs, la nationalité peut être complète et incomplète. A la suite des violences inouïes, accomplies pendant tant de milliers d'années sur l'humanité, certaines parties de la société qui ont réussi à secouer le joug ont dû créer une nationalité factice, c'est-à-dire une nationalité politique. Telle est la nationalité suisse. Il manque beaucoup à sa plénitude, par conséquent il lui faut bien des choses pour compléter son unité. Les sourdes luttes religieuses qui se livrent dans cette association politique, en indiquent le côté faible, et elles deviendraient bien dangereuses pour la liberté nationale si la position de la Suisse n'était pas exceptionnelle.

Tous les éléments constitutifs d'une nationalité ont entre eux une affmité intime, je dirai presque une affinité chimique et une attraction spirituelle et matérielle que rien ne peut arrêter, que personne ne réussira à détruire. Se refuser à le voir n'est qu'une éti'ange obstination ou un aveuglement volontaire. Je ne doute point que si un des gouvernements allemands voisins de la Suisse présentait les mêmes conditions de liberté que la Confédération helvétique, la Suisse septentrionale ne se réunit à lui. Les Suisses allemands sont plus portés vers les Allemands que vers leurs propres compatriotes. Ce sont les Badois qui sont les mieux vus des Allemands de la Suisse, par cette raison que les habitants du duché de Bade ont des idées plus libérales que tous les auti*es Allemands. Les habitants de la Suisse française

sympathisent plus avec les Français qu'avec leurs compatriotes d'origine allemande ou italienne.

Malgré les appréhensions que leur inspirent leurs préventions exagérées contre le gouvernement de la France^ si en garantissant leurs libertés on leur donnait le choix entre les Allemands et les Français^ ils s'uniraient sans hésiter à ceux-ci.

L'influence que la religion exerce sur les rapports internationaux est grande : nous en avons la preuve en Suisse. Les Suisses allemands ou français qui confessent le catholicisme^ s'ils ne sont pas indifférents à cet égard, sympathisent beaucoup plus avec les catholiques des autres nations qu'avec les protestants de' la môme confédération politique. La haine entre les protestants et les catholiques en Suisse est très-évidente.

En méditant sur les idées d'État et de nationalité^ le regard se reporte involontairement de la Suisse et des États-Unis à la Chine. Dans cet État la monarchie est nationale; elle sort du sein de la nation, de ses traditions et de son orgamsation séculaire^ de la religion, des habitudes, des coutumes; elle est née en même temps que la nation, et c'est ce qui la fait durer si longtemps sans aucun changement. D'après les calculs des Chinois, le premier législateur du genre humain et de leur propre État, Fo-hi, vivait il y a cinq mille ans. La chronologie gigantesque de leur histoire fait supposer que l'organisation de cette nation date de trèsloin. Plusieurs faits qui se perdent dans la nuit des temps sont pourtant indubitables, par exemple : l'existence de la dynastie de Hia, de laquelle date la période historique de la Cliine, deux mille deux cents ans avant Jésus-Christ. On est aussi certain du temps où vivait Koung-fou-Ueu, car on connaît non-seulement l'année (551), mais encore le mois et le jour de sa naissance. Malgré les querelles dynastiques, les changements de trônes, les usurpations, les meurtres et les guerres de tout genre (tout à fait comme en Europe jusqu'à nos jours), la forme du gouvernement et les institutions sont restées inébranlables. C'est une preuve irréfutable que la durée de l'État et de la nation dépendent de ses principes primitifs nationaux. Cinquante siècles, et peut-être plus, n'ont pas même ébranlé ce cdosse un seui instant. Mais d'un autre

côté} qu'a fait cette dynastie monarchique séculaire? Veut* on s'instruire chez les Chinois^ il faut passer la moitié de sa vie pour apprendre leur alphabet; leur histoire est la chronique des souverains; leur peinture ne connaît pas les ombres; leur musique est dépourvue d'harmonie, leur architecture est sans style, toutes leurs créations sans âme; l'idéal du beau pour eux c'est le laid. De nouveUes découvertes ont démontré que beaucoup d'inventions modernes étaient connues des Chinois depuis des siècles; entre autres, l'éclairage au gaz. Mais toutes se sont perdues, grâce au formalisme des dynasties. Sans parler de la Suisse, les États-Unis ont fait plus de progrès en cent ans que la Chine en cinq mille.

Ainsi donc, une nationalité créée d'une manière factice, mais douée de l'indépendance individuelle, soumise à des lois libres, peut faire plus qu'une nationalité primitive entravée par les intitulions d'une monarchie absolue.

La forme du régime des sociétés les plus anciennes était sans aucun doute le gouvernement patriarcal. Il prenait sa source dans la nature de la famille. Si ce gouvernement s'était développé d'après les principes des droits de la famille et de la hatioualité, c'est-à-dire s'il était sorti du sein de la nation, comme une autorité paternelle, et qu'il eût été réellement paternel, la [puh nocratie patriarcale étant nationale, serait peut-être devenue dynastique, mais n'aurait jamais eu les caractères que prit plus tard la monarchie. Un pareil gouvernement patriarcal, monarchique se serait, par la nature des choses, étendu à un nombre plus considérable de gouvernants, et en proportion du progrès des sociétés, il serait devenu polyarehique (gouvernement de plusieurs).

Le gouvernement patriarcal convenait aux sociétés composées d'un petit nombre de familles qui étaient à l'état d'enfance. Le gouvernement monarchique, s'il eût gardé les caractères d'un gouvernement patriarcal, et se fût maintenu dans les limites d'une autorité vraiment paternelle, eût pu convenir aux peuplades sauvages, et même aux sociétés arrivées à un plus haut degré de civilisation, et commençant à former des nations. Le gouvernement polyarehique aurait été la suite naturelle de l'accroissement

du corps politique et du sentiment des forces nationales. Un pa* reil gouvernement pouvait même rester sous une certaine dépen'dance de la monarchie patriarcale^' c'est-à-dire du chef de la nation, si les membres qui entraient dans son organisation en devenaient les artères. Dans cette polyarchie nationale^ se trouverait ainsi le système de la décentralisation provinciale, combiné avec l'autorité centrale, s'étendant sur la masse, mais vivant pour la masse. Ce serait une confédération naturelle. Il va sans dire que tous les membres de. la nation devraient pour leur propre avantage se surveiller et dépendre mutuellement les uns des autres.

Ce développement du polyarchisme ou autorité commune na^ tionale fut détruit par la violence. On brisa un échelon du pro-* grès normal de l'humanité; le monarchisme despotique avec toutes ses nuances fut substitué à Tautorité patriarcale. A peine développées, les nations, n'ayant pas encore eu le temps de réaliser leurs droits nationaux, tombèrent sous le joug, et toutes les sociétés marchèrent sur la voie où les avait poussés la violence. Ces nations^ qui avaient fait plus de progrès dans leur nationalité, furent soit détruites, soit mises de force sous le joug de monarques despotiques alliés entre eux, ou de nations également despotiques. Tout l'ordre naturel fut détruit, c'est-à-dire qu'il advint une révolution qui dure toujours depuis bientôt quarante siècles.

A considérer à ce point de vue l'histoire de l'humanité, on peut dire qu'elle a passé par deux grandes périodes : la période par triarcale qui a duré environ vingt siècles, autant que le permettent d'en juger les dates indécises qu'on a adoptées, et la période de l'état ou mùnarckique.

Le retour de l'individualité libre de l'homme, qu'on commence à admettre, doit entraîner la reconnaissance de l'individualité des familles, et par conséquent de celle des nations, avec la garantie des droits qui leur appartiennent. Le siècle actuel est le commencement d'une nouvelle vie de l'humanité et de l'émancipation politique de toutes les sociétés; c'est une grande introduction à l'union future de tous les habitants du globe, c'est le

cammencement de la période nationale. D'après les lois indiquées par la nature^ une nouvelle puissance^ conforme à la volonté de Dieu^ paraîtra enfin sur la scène du monde politique : la libre Majesté nationale ,

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