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DES DROITS DES NATIONS

Comprendre ia signification de la liberté comme qualité de la nature humaine et celle de la propriété qui en provient, est ]e premier besoin de la société qui se reconnaît dans son existence politique. La liberté et la propriété sont la personnification de tons les intérêts moraux et matériels de l'homme. A plus forte raison, la déOnition de la liberté et de la propriété nationale est le problème important et vital de chaque nation.

J'ai démontré comment je comprends la liberté et la propriété en général. La liberté et le pays composant la propriété naturelle de la nation, son premier droit est l'organisation de cette propriété, l'organisation de la patrie. C'est ce que j'appelle le droit de réaliser les droits fiationaux.

En parlant des lois nationales en particulier, il faut préciser le sens de la nation. On prend souvent l'idée de nation et de peuple dans un seul et même sens, quelquefois on les confond de manière qu'un mot s'emploie pour l'autre. Dans certains cas, cela ne change pas le sens, dans celui-ci il faut indiquer plus exactement la différence qui existe entre ces deux mots. J'ai donné ci-dessus une définition générale de la nation, d'après ma manière de voir; maintenant j'en présente ici les principaux caractères distinctifs.

Je regarde la nation comme constituée par cette partie de la

société qui se sentit arrivée au plus haut degré de culture intellectuelle et appelée à mener une existence séparée ; comme corps politique particulier^ je comprends sous le nom de nation, dans l'état actuel de l'humanité^ une grande famille liée par le sang, les idées, les habitudes, les mœurs, les traditions et par les destinées communes dans un long passé historiqtie, famille qui a ou a eu une existence politique développée dans toute la plénitude des propres éléments de sa vie particulière et publique, déterminée par des limites naturelles et dirigée vers un certain but.

La nation embrasse tout ce qui la compose, tous les matériaux essentiels de la vie ; qu'ils soient mûrs ou encore en germe, elle contient les grains, les fleurs et les fruits. C'est un arbre planté h part dans la forêt sociale, ayant ses organes divers et toutes les conditions voulues pour réaliser une existence individuelle avec l'aide du soleil et de l'atmosphère libre.

Je fais une différence entre la nation et le peuple qui en est une partie, et pour ainsi dire les feuilles qui la nourrissent et la couvrent et oui vivent elles-mêmes à la suite de l'union commune en un seul corps.

La nation est un tout organisé ; le peuple, c'est un des matériaux qui servent à cette organisation. La nation peut représenter tous ses besoins sans exception. Le peuple est le représentant de certains besoins de la nation.

La nation est l'expression complète de tous les degrés du développement intellectuel et matériel, car étant un tout, elle renferme des gens instruits et ignorants, des bons et des méchants, des riches et des pauvres. Le peuple n'ayant pas atteint le développement complet, puisqu'il n'est qu'une partie, et comprenant la plupart des individus moins développés, dont se compose aussi la nation, a pour cette raison, dans son sein beaucoup de membres, auxquels il manque une ou plusieurs des conditions de la vie publique. Comme en ce qui concerne ces imperfections, on trouve la prépondérance numérique dans un certain groupe d'individus, ce groupe, pour le distinguer du tout complet, reçoit le nom de peuple.

Si tous les besoins des individus étaient identiques et si tous les hommes étaient doués par la nature des mêmes capacités^ on pourrait sans différence aucune nommer nation le peuple ou le peuple nation. En parlant de plusieurs nations, on peut les désigner du nom général dépeuples. Dans ce cas, le mot peuple veut dire les nations ou la société. Mais quand i\ s'agit de mettre une ligne de démarcation entre une partie de la nation, complètement développée, et une autre qui ne l'est pas, surtout quand il s'agit de faire une différence entre ja classe instruite et la classe sans culture intellectuelle, il faut faire attention en se servant de ces deux mots. Dans tout autre cas on peut dire peuple ou nation sans changer la question.

En général on est convenu d'appeler peuple la classe la plus nombreuse de la nation qui est moins riche et moins instruite, et c'est à cette acception que je m'en tiens pour me faire comprendre d'une manière plus facile. D'ailleurs au fond je ne fais aucune différence, car le peuple est aussi nation et en est même la partie la plus importante. J'appelle nation le tout politique, c'est-à-dire le pouvoir et ses subordonnés, les employés, Tarmée, le clergé, les paysans, les industriels, les professeurs et les étudiants, en un mot tous les états et toutes les classes ensemble. Si on sépare en esprit une de ces parties intégrales, alors on n'a pas une idée complète de la nation. C'est pourquoi je trouve que le mot peuple très-souvent empiqyé au lieu de nation est un ferme impropre, car celui qui dit nation dit tout.

La nationalité est l'ensemble des caractères natifs, propres à tous les membres de la nation sans exception. L'idée de peuple renferme quelque chose d'incomplet. Il en est ainsi en vérité. On ne dit pas : lesnations nomadea, mais les peuples nomades. Le peuple n'est pas encore une partie mûre de l'arbre national, il en est le germe ou la fleur, mais non le fruit.

11 résulte de ce que je viens de dire, que la nation comme ensemble de tous les matériaux qui se développent et qui se sont déjà développés, comme somme des éléments en germe et de ceux qui sont déjà mûrs; en un mot comme totalité, a pouvoir et autorité sur elle-même. Ce pouvoir ne peut jamais être confié

au peuple^ c'est-à-dire à cette partie de la nation quî^ selon moi^ n'a pas atteint la maturité, ni à aucune autre fraction de la na* tion^ par exemple : à l'armée. Un tout ne peut être gouverné que par un tout^ c'est-à-dire par une représentation de toute la nation.

C'est le premier et le plus important des droits de la nation. Mais avant tout il faut que la nation définisse exactement la base de son existence^ son corps physique. La nature elle-même l'aide dans cette tâche et lui indique ses limites.

Les cimetières et les tombeaux de ses ancêtres, les terres cultivées par eux, les forêts défrichées de leurs mains, les tombeaux des héros qui moururent pour leur patrie disent éloquemment où est l'éternel séjour de la nation. Cette terre, les membres d'une même famille l'ont arrosée ensemble de leurs sueurs, de leurs larmes et de leur sang durant plusieurs siècles. Chaque nation sait où ces faits se sont passés : elle connaît tous les recoins de son pays.

A l'histoire vient s'ajouter la langue, qui indique les limites naturelles de la nation et est un de ses caractères distinctifs les plus importants. Aussi j'en dirai ici quelques mots.

De même que l'humanité se compose en général de la société et de nations en particulier, de même il faut distinguer entre le langage et la langue. Le langage est la forme au moyen de laquelle s'expriment les hommes du globe entier. La langue est le langage spécial de telle tribu et de telle nation. Les langues se divisent en primitives (mortes pour la plupart) et dérivées ou vivantes. Les tribus séparées ont fait place aux nations qui en descendent. Il en est de même des langues primitives ou de celles des races qui ne vivent pas séparées; les langues seules qui en découlent, c'est-à-dire les langues dérivées, vivantes, nationales ont leur existence particulière.

Au nombre-des langues primitives ou des langues des races en Europe, appartiennent : la langue germanique, le slave, le latin et le grec ancien. Ce sont les branches principales. Les langues dérivées ou nationales sont les suivantes : l'allemand, l'anglais, le français, l'espagnol, l'italien, le grec moderne, le tschèque, le polonais, etc.

Le langage d^une nation n'est digne de porter le beau nom de langue, que s'il s'est développé et a été perfectionné dans toutes les branches du savoir, c'est-à-dire dans tous les genres de littérature^ et si par conséquent il est devenu le langage de la classe civilisée.

De même que les pays se divisent en provinces et arrondissements, de même les langues se composent de dialectes, de patois, etc. La langue est le langage du pays; le dialecte, celui de la province, etc. Ainsi le vénitien, le napolitain et autres sont des dialectes de l'italien; le gascon, le provençal, ceux du français; le saxon, le bavarois, le suisse, ceux de l'allemand; le ruthène,le mazovien; ceux du polonais, etc.

La langue des classes instruites dans son entier développement marque donc les limites d'une nation. Au moment oiï l'union des grandes forces nationales est une question de vie ou de mort, dans plusieurs parties de l'Europe apparaissent des fantaisies d'élever un dialecte à la hauteur d'une langue et une province à la dignité de pays. Les- gens savants de tous les siècles ont rêvé une langue universelle ; les hommes qui cherchaient la liberté par tous les moyens ont tâché d'unir et de confondre les nations dans un seul corps social. Et pourtant il y a des gens tellement insensés qu'ils veulent éparpiller les forces des nations qui ne sont déjà pas en si bonne harmonie, en inventant de nouvelles langues pour servir de base à de nouveaux pays. En face du danger commun qui nous menace de toutes parts, ce patriotisme de clocher prouve un esprit superficiel. Se séparer d'une nation qui pendant plusieurs siècles n'a composé qu'un tout, serait marcher au suicide, ce serait tuer une province que de lui faire prendre cette initiative, ce serait de plus commettre une lâcheté et une trahison.

Regardons une carte historique, et nous verrons que la Providence dans sa suprême justice a donné à chaque nation une portion de mer. Par conséquent la terre patrimoniale de chaque nation a le droit d'être contiguë avec la mer, qui forme une de ses limites naturelles. Donc le rétablissement des limites naturelles ou le recouvrement du territoire envahi est le second

droit nati(maL Ce droit peut être réalisé à Taide des pouvoirs nationaux.

La déûnition du pouvoir national et Ja désignation exacte de ses actions est le troisième droit nationaL Ces trois droits sont les lois 'politiques fondamentales.

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