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SOUVERAINETÉ DE LA NATION

La souveraineté de la nation ou la souveraineté du peuple^ comme on dit en général^ a toujours donné matière à beaucoup de discussions et de disputes. On a tant parlé et écrit pour et contre, que tout raisonnement qui procéderait uniquement d'ime manière individuelle d'envisager la question, ne serait inévitablement qu'une répétition. C'est l'histoire qui doit soutenir ou réfuter tel ou tel principe.

Sylla disait de César : et Ne voyez-vous pas qu'il y a dix Manus en lui? »

Moi, je dirai : Ne voyez-vous pas un million de tyrans dans chaque nation?

L'histoire nous montre des despotes dans les individus et des despotes dans les peuples. Et partout où il y a des despotes, il y a des tyrans.

Je pose en principe, que la volonté générale de la nation a seule le droit de disposer de la nation, mais pour que ce principe soit inébranlable, j'ajoute que les gens éclairés et honorables, élus dans ce but par toute la nation, doivent exprimer la volonté nationale. Je conclus donc que la volonté générale de la nation est la volonté des représentants édairés et honorables pris dans son sein pour délibérer sur ses besoins et ses lois.

La lutte dure depuis trop longtemps; beaucoup trop de malheurs ont tourmenté la société pour qu'on puisse introduire à la légère des institutions qui ne soient pas exemptes d'esprit de parti, d'intrigues secrètes et de passions. En parlant de la législation, un des écrivains les plus libéraux, Rousseau, s'exprime ainsi ; « — La volonté générale est toujours droite; mais le juge-

ment qui la guide n'est pas toujours éclairé. » — a Comment une multitude aveugle^ qui souvent ne sait ce qu'elle veut, parce qu'elle sait rarement ce qui lui est bon, exécuterait-elle d'ellemême une entreprise aussi grande, aussi difficile qu'un système de législation? De lui-même, le peuple veut toujours le bien; mais de lui-même il ne le voit pas toujours. Il faut lui montrer le bon chemin qu'elle cherche. » (Du Contrat social. De la Loi.)

Or, la base de la législation repose sur les lois fondamentales de la nation. Ce sont les hommes éclairés et honorables qui peuvent donner la vie à ces lois. Donc le premier devoir de la nation qui veut s'organiser sur des bases solides, c'est d'étouffer en elle-même l'esprit de parti. Puisqu'il est impossible qu'il n'y ait aucun parti dans une nation, de même qu'il est impossible de les détruire en un instant, il suffira de restreindre ou de neutraliser leur action. Tous les principes exclusifs sont aussi meurtriers pour la liberté générale que pour la sûreté publique. Deux camps principaux et opposés l'un à l'autre, appelés l'aristocratie et la démocratie, ont autant d'éléments nuisibles à la totalité de la nation. Qu'importe que des cercles aristocratiques ou démocratiques existent dans une société, pourvu que ni l'un ni l'autre n'agissent selon ses vues. Les lumières et la vérité sont les seuls guides légitimes de la nation, et non tels ou tels principes. Or qu'est-ce que la lumière et la vérité? Les gens impartiaux répondront seuls à cette question.

Les idées exagérées conduisent toujours aux solutions extrêmes. De l'aristocratie naît le despotisme d'en haut; de la démocratie provient le despotisme d'en bas. Qu'il s'appelle César ou tribun, cela m'est égal. 11 n'est pas de nation, je crois, qui ne partage mon avis.

Il m'importe beaucoup d'établir nettement une distinction entre le peuple et la nation, c'est-à-dire entre la partie qui n'est point encore parvenue à maturité, et la totalité pleine et entière, mais je tiens encore plus à marquer la différence qui existe entre peuple et peuple, c'est-à-dire que je veux séparer de l'idée de corps politique une certaine classe composée de factions diverses qu'on appelle ordinairement peuple, mais à tort. Pour ne

pas manquer de respect au peuple^ qa\, partie essentielle du tout qu'il concoiu't à former, est à la nation ce que les poumons sont à l'homme, ce que les feuilles sont à l'afbre, il faut ne pas le confondre avec cette multitude, cette foule de fainéants dont se compose la tourbe, la populace. Ce sont des parasites, le gui de l'arbre, des bourdons, les plus grands ennemis du peuple, trèssouvent les plus orageux, et en assez grand nombre dans chaque nation. On peut les diriger facilement en flattant leurs passions. Aussi ont-ils beaucoup de chefs. Partout où de telles gens entrent dans la composition d'un pouvoir souverain, ils conduisent la nation à un abîme de malheurs. La chose la plus importante est donc de faire en sorte que la souveraineté ne soit pas exposée aux influences des parasites. Ce sont eux qui ont discrédité l'autorité du peuple, malgré la sincérité de ses sentiments, la droiture de ses tendances et la générosité de son but. C'est pour cette raison que je rejette l'expression, la souveraineté dupeuple, généralement adoptée, et que je reconnais la souveraineté de lanation.

En latin, le mot : populus est essentiellement diflerent de la multitude : turba. La même difi'érence se trouve en grec et en hébreu. Ce n'est pas le peuple, mais bien la tourbe aidée de soldats qui saisit le Christ et le conduisit devant les lieutenants de l'empereur, et c'est elle qui le fit moiurir. Partout où le peuple a agi, ce fut selon les conseils des anciens {seniores.)

Exposons les systèmes qui, en général, dirigent une nation organisée sous l'influence d'idées et de principes exclusifs.

De V aristocratie ou f^uvoir des hommes puissants dérivent : i^ la génocratie, ou domination de familles, appelée habituellement l'aristocratie de caste; 2® la plutocratie, ou domination de la richesse, autrement dit aristocratie d'argent; 3° la chairitO' cratie, c'est-à-dire le règne de la grâce et des protections; 4<» VoUgocratie, c'est-à-dire le pouvoir d'un petit nombre d'individus alliés au moven des forces ci-dessus mentionnées, ou le gouvernement oligarchique. Toutes ces catégories existent constamment.

De la démocratie ou pouvoir du peuple proviennent : !• to d^mocopie, ou système de flatterie à l'endroit du peuple en vue de

l'intérêt personnel des meneurs; 2® ladolocraiie, ou doiuination de la ruse; 3° Vochlocraiie, ou règne de la populace; 4° la moriocratie, ou domination de la folie ; 5° lagyocratie, ou le règne de la rue; 6*^ Vamathocratie on scolocratie, domination de l'ignorance. Dans ces systèmes, la détnopagie ou l'art de prendre le peuple dans des pièges qu'on lui tend revient le plus souvent et se manifeste d'habitude pendaiit une révolution sous forme de réaction.

Le résultat des systèmes que nous venons d'énumérer, soit qu'ils régnent simultanément, soit qu'ils s'entrechoquent, est le triomphe de la violence, c'est-à-dire ; la hiocratie.

C'est la vérité et la vertu qui doivent être les seules forces dominantes dans la nation; ces deux principes unis doivent donc régner, à savoir : l'aléthoa-atie et Varétocratie, ou la domination de la vérité et de la vertu. Sur ces princii»cs s'élève l'ethnocratie on souveraineté de la nation (1).

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