‹ La décadence de l'EuropeChapitre 48 sur 49 · RELIGION · texte numérisé non relu

RELIGION

Lêê parolêfl def méahaoii «mt pfévala oontra nom, maifl vous noiu Moorifairas 1« p«raoo denos impiétés. Ejkaocez-nouB, ô Dieu, notre saaTear, qui êtes l'espéranoa d« toatat las nationf ds 1a torre. (Pi. uiv.)

La religion chex les anciens était une institution politique. Au temps du paganisme, le menu peuple croyait seul à l'existence des divinités mythologiques; les classes instruites les envisageaient autrement. {Voy Ciùtro, de DIvînolioiM, pars Il> c. m, iv.)

« Quand les législateurs romains établirent la religion, dit Montesquieu, ils ne pensèrent point à la réforme des mœurs, ni à donner des principes de morale... Us n'eurent qu'une vue générale qui était d'inspirer, à un peuple qui ne craignait rien, la crainte des dieux, et de se servir de cette crainte, pour le conduire à leur fantaisie. » (IHsêertation sur la pofttigiMdes BiomAini dans la reUgian.)

L'Europe chrétienne nous a présenté le même phénomène. Tantôt c'est la religion qui s'enveloppait du manteau de la politique, tantôt la politique qui se drapait dans le manteau de la religion. Enfin depuis trois siècles la religion est devenue un instrument politique que saisissent tour à tour despotes et libë' raux, oppresseurs et opprimés, progressistes et réactionnaires. Le zèle et l'indifférence pour la religion sont deux moyens d'arriver à des résultats politiques; le premier est souvent hypocrite «tl'autre est plus ou moins sincère, voilà tout ce qui les disûngue.

Mais les prétendus défenseurs et les ennemis de la religion ont le même objet en vue : leurs intérêts personnels^ la politique. Qu'ils en aient conscience ou non, ils tendent au même but, qui est de capter un peuple ignorant et de le tromper pour en faire l'instrument de leurs projets.

U y a peu de temps on a eu un spectacle d'autant plus triste que c'étaient des hommes jouissant d'une certaine autorité qui étaient en scène : on les a entendus crier : «Arrière la religion ; la religion a joué son rôle. » Gomment cela? l'humanité est-elle déjà parfaite et heureuse? Ceux qui hasardent de pareilles affirmations sont les ennemis les plus dangereux de la liberté et des peuples. Il faut s'en garder et les exclure de la société. Les déclamations contre Dieu et contre la religion sont vieilles comme le monde, comme l'esclavage qui dure encore. Mirabeau, qu'un écrivain appelle le génie de l'immoralité politique disait : « On ne fera rien pour la révolution tant qu'on ne parviendra pas à déekrisHaniser la France. » Ses désirs ont été exaucés. Voilà pourquoi tant de victimes ont péri et pourquoi l'humanité n'a pas tiré de la révolution tous les fruits qu'elle en attendait. Voltaire auquel personne ne reprochera le fanatisme a laissé ces paroles : « Sans doute la superstition est la plus cruelle ennemie de l'adoration pure qu'on doit à l'Être suprême ; c'est un monstre qui a toujours déchiré le sein de sa mère, c'est un serpent qui entoure la religion de ses'replis ; il faut donc lui écraser la tête, mais on doit prendre garde de ne point blesser celle qu'il infecte et qu'il dévore. Vous craignez qu'en adorant Dieu on ne redevienne superstitieux et fanatique, mais n'est-il pas à craindre qu'en le niant, on ne s'abandonne aux passions les plus atroces, aux crimes les plus affreux? Entre ces deux excès, n'y a4-il pas un milieu très-raisonnable? Où est l'asile entre ces deux écueils? Le voici : Dieu et des lois sages. » {De la Nature et de $ei Lois.)

« Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer, » dit le même philosophe. « J'avais cru longtemps, a écrit Rousseau, qu'on pouvait être vertueux sans religion ; l'expérience m'a détrompé. »

C'est parce qu'on a fait du sentiment le plus sacré/ d'un sentiment inné^ enraciné et fortifié par une habitude de plusieurs

iiècles, c'est parce qu'on « fait jusqu'à ce jour de la religion le ressort et le prétexte d'actes politiques, comme dans les temps de l'ignorance payenne, c'est pour cela que la misère des peuplas n'a pas de (in.

Les défenseurs hypocrites de la religion mentent à la vérité^ car ils estiment l'existence terrestre par-*dessua tout et élèvent des autels à un Dieu qu'ils offensent à chaque instant. Les adyersaires de la religion mentent à la vérité, car ils rejettent ouvertement la divinité. Or, la liberté ne peut être assise que sur la vérité.

Jésus-Christ nous a donné et expliqué cette vérité.

En nous bornant à un aperçu sommaire de la signiGcation du christianisme au point de vue politique, nous nous arrêterons un moment sur ce sujet.

DfFLirOrCB DU ODUSTUirinB SUB LA soQrin.

§ l«r, — Du SALUT.

Le Christ a révélé et explicjné le droit à la liberté donnée à IliovBiBe par le Créateur, Une religion libre eet celle ouidonne la liberté aux nations. Cette reli- Sien c'est le christianisme. L'Église primitive l'a propa^rée. L'organisation ea gonvemementa s'y opposait. L'Eglise a été forcée de lutter contre les obstacles qu'elle lai représentait. Le despotisme et les erreurs ont arrêté les progrès du christianisme. Néanmoins, l'idée fondamentale e»t restée Inébranlable. Le baptême. L'union « La liberté chrétienne.

Entendûu&-nous bien. Ordinairement les notions de cliristianismo^ d'église et de clergé sont teliement confondue, qu'on les prend souvent les unes pour les autres.

On appelle Eglise dans le sens plus élevé^ dans le sens véritable toute réunion d'ecclésiastiques. On attribue indistinctement à l'Église les abus et les fautes du clergé. Les résolutions des autCHrités hiérarcliiques sont regardées à tort comme des arrêts de l'Eglise. Et tout cela retombe sur le cbristianisme !

J'ai l'intention de n'approfondir ici que l'idée chrétienne dans son acception politique en examinant la manière dont elle est comprise par la véritable Eglise de Jésus-Chiist, conformément à l'esprit de sa doctrine.

Le christianisme, dès le moment de son apparition, a exercé une grande influence sur le sort de l'humanité, dont la vie a dépendu en quelque sorte de l'Eglise.

Pendant les premiers siècles, l'Église, limitée dans sa pui^ sance, luttant continuellement contre le paganisme qui la persécutait, ensuite contre l'hérésie qui se manifestait sous différente

fonnes» ne tnTûHail qu'avec une extrême prudence à affi^inir la foi. Quand ensuite la religion du Christ eût été vràoenellemeni ripandui, et queFËglise romaine fut seule en situation d'arborer le mot kathoÛkbt (universel), les autorités ecclésiastiques^ en donnant plus d'extension à la doctrine du Sauveur, s'efforçaient de l'appliquer dans la pratique à la vie publique des peuples (1).

Le Christ a iouvé l'humanité par son sang. Qu'entend-on par ce mot smioer? Cela veut dire qu'il a donné des ordres et des préeepta CMiduisant à la véritable W>erié et qu'il est mort sur la croix pour attester la vérité de ses paroles. Par ce témoignage rendu à sa doctrine, il a racheté l'humanité de tout esclavage. Il a appelé tout le monde à lui. Il a encouragé à mourir comme lui pour la vérité, car il donnait la liberté et était lui-même la suprême eipar faite Hberté. Celui qui n'avait pas adopté sa doctrine ne pouvait être sauvé; celui qui ne l'avait pas suivie et n'était pas prêt à supporter comme lui la mort pour la vérité, ne pouvait être afiûranchi, car il rejetait la liberté et se soumettait vo/ontotrement à la servitude. Le droit à la liberté, donné par Dieu à l'homme, a été révélé et expliqué par le Christ. L'esprit du mal, c'estrà-dire la mauvaise tendance de la volonté de l'homme, luttait toujours contre le principe de la vérité. L'Église s'effor» çait de réaliser ce principe en assurant la liberté d'une religion qui portait dans son sein la liberté des nations. Dans cette lutte contre l'opposition, l'Église fut souvent forcée de sacrifier une partie pour sauver la totalité; elle fut souvent obligée à des sorties menaçantes contre les ennemis de la liberté, car son but était d'assurer la vérité absolue à toute la société.

Un vaste champ, dans l'espace et dans le temps, je veux dire la terre entière et le genre humain dans les siècles futurs, s'ouvrait à l'activité de l'Église chrétienne. Ayant en vue cette tâche gigantesque, l'Église ne pouvait agir que conformément aux proportions gigantesques de sa mission. Les considérations moin-

(1) L'expression d'Église catholique avait primitivement une signification locale, et a été généralement introduite au quatrième siècle, pendant la dispute avec la secte des Donatistes.

dres s'effaçaient deyant la grande entreprise. Si les autorités ecclésiastiques n'employaient pas toujours les moyens convenables pour réaliser l'idée du Sauveur, le principe dans TEglise du Christ demeurait néanmoins toujours immuable. Si l'Église n'a fait que des progrès lents dans cette voie, c'est parce qu'elle a rencontré dans ses travaux des obstacles très-difiicUes à vaincre, et avec lequels il fallait lutter, lorsque le plus souvent elle manquait des éléments nécessaires pour la lutte.

Les partis hostiles qui se sont élevés contre l'Égtiie l'ont empêchée depuis plusieurs siècles d'accomplir sa mission. L'organisation des gouvernements et l'organisation de la société étaient telles que l'Église était souvent obligée de ne compter que sur ses propres forces, en rencontrant au lieu de secours des actes rétro* grades, contraires à l'esprit de la doctrine du sublime législateur. La grandeur de la vérité, la sainteté du but, l'unité du véritable christianisme et une persévérance surhumaine, ont seules pu donner à l'Église cette force avec laquelle elle a toujours marché, avec laquelle elle marche encore à travers les innombrables obstacles, qui lui sont suscités à chaque pas.

L'orgueil et l'hypocrisie se cachant sous le semblant de la vérité ont pris les armes contre l'Église et par cela même contre la liberté. L'Église a lutté pour sa défense, comme elle lutte encore sans se rebuter jamais. Une croix dans des mains pures a toujours été le symbole delà liberté. Jésus^hrista annoncé qu'il n'est pas venu pour détruire l'ancienne loi, mais pour la corriger, l'étendre, la compléter. Q est écrit dans l'ancien Testament : «Tu ne tueras point. » Le Christ a ajouté : « Quiconque dira à son frère : Raca, méritera d'être condamné par le Conseil.» (S. Mathieu, V, 22).

Quel grand principe de liberté ! Quel sentiment de la dignité de l'homme ! Tout est là.

A mesure que l'homme succombait à la violence ou aux erreurs, l'idée de la liberté devenait plusobscure. Et réciproquement la perte de la liberté émoussait le sentiment de la dignité. Car le manque d'équilibre aveugle toujours l'esprit. Comme d'un côté rhomme n'est alors plus capable d'accepter la liberté, il n'est

pas capable non plus de la donner aux autres. Celui qui donne la liberté ainsi que celui qui l'accepte n'en ont aucune idée. De là naissent les différentes explications de la liberté. L'esprit du mal profite du trouble des idées^ la violence propage l'ignorance et Tesclatage.

La véritable Église chrétienne s'est longtemps conservée parmi un petit nombre d'élus. Des hommes indignes usurpaient parfois le nom de l'Église et gouvernaient en son nom. Une lutte s'ensuivit. La religion chrétienne parut perdre son caractère primitif; mais l'idée fondamentale est restée inébranlable.

Le Christ est venu pour éclairer notre pensée, afin qu'un droit aussi vaste que l'est la liberté, ne nous induise pas en erreur. La suprême liberté est une suprême lumière. La suprême lumière est une suprême liberté. Donc, la omliiatiim dans tesprU de la dootrine d» Ckr%$t araU la liberté.

La tâche de l'Église chrétienne (je parie de celle qui est digne de porter le mma de eath<riique ou universelle) est de propager cette liberlér Elle l'a lût dans la mesure de ses moyens; elle a introdoJI la civilîaatioin là où la doctrine du christianisme n'avait pia encore pénétré. Par l'extension de la liberté, elle prêchait la fraternité dans rumon; par l'extension de la frateniité, elle enseignait la néoeasité de eette union, ear la liberté ne peut rcêter imhiablê Hum la fralerfàté, et kt fraternité ne sawrait txiUer quê là où U f^ a tm seul père eommun et ime senk tnére comfittnie.

Ce père c'est le Christ. Cette mère c'est l'Église [eedesia) nommée dans ce sens, Vépouie, la fiancée du ChriM, magna sponsa^ comparaison aussi sublime que vraie.

C'est pour cela que TÉgiise catholique bien comprise réunit seule en elle toutes les conditions de la liberté, et malgré la corruption de l'enseignement du Christ par diverses fausses doctrines, en elle réside la vérité suprême. La plus grande vérité donne naissance à la plus grande justice ; la plus grande justice à la concorde. La concorde complète ne peut exister que dans la véritable fintamité; la fraternité existe seulement Ift où il y a

une famille commune. La communauté de la famille ae peut exister que dans l'union ; l'union ne peut exister que dans TÉglise chrétienne catholique ou universelle.

Le christianisme a trouvé l'esclavage existant sous différentes formes. Fidèle à sa mission^ l'Ëglise s'est efforcée d'élargir de plus en plus les conditions de la liberté et d'abolir l'esclavage. Mais n'ayant pas une autorité complète^ elle n'a pu réaliser partout cette réforme. Les traditions païennes étaient encore trop développées, le mal était trop invétéré pour qu'on pût opérer un si grand changement dans un court espace de temps.

Néanmoins, partout où s'est étendue l'influence de l'Église, nulle part elle n'a négligé ce devoir. Le nombre des esclaves était alors si considérable, qu'ils composaient la grande majorité de toutes les nations, et les classes riches n'étaient pas assez civilisées pour ne point s'opposer à l'abolition de l'esclavage. Mais la doc^ trine chrétienne, la première au monde, a proclamé cette idée que l'homme n'est pas une chose, inais un être ayant sa dignité, parce que, conformément à la tradition de FÉcriture ancienne, enseignée par le christianisme, il était créé à Vimage et à la ressemblance deBicu, et parce que le Christ avait souffert et était mort pour lui.

L'Église, en travaillant pour la liberté, proclama YégalUé, Les apôtres annoncent aux hommes que désormais 11 n'y a plus de différence entre un esclave et un homme libre. «Tous nous avons été baptisés dans le même Esprit pour n'être tous ensemble qu'un même corps, soit juifs ou gentils, soit esclaves ou libres, i» (I aux Corinth., chap. xii, 13.)

« Vous êtes tous enfants de Dieu par la foi en Jésus-Christ, — car vous tous, qui avez été baptisés en Jésus-Christ^ vous avez été revêtus de Jésus-Christ. — Il n'y a plus maintenant ni de Juifj ni de Gentil^ m d^esclave, ni de libre^ ni d'homme, ni de femme; mais vous n'êtes tous qu'un en Jésus-Christ. • (Epitre aux Gaiates, ch. lU, v. 26, 27, 28.)

<t 11 n'y a différence ni de Gentil et de Juif, ni de circoncis et d'incirconcis, ni de barbare et de Scythe, ni d'esclave et de libre;

mais lërat-Oiiist est tout en tous. » (Aux Colots., di. m,

Ces paroles du Sauveur et de ses apôtres sont les premières qui aient fait retentir aux oreilles des peuples, des promesses de liberté. Les esclaves les entendaient; ils s'entendaient nommer /Ui de Dku et flréres du Christ, eux qui étaient l'objet du mépris universel. Cette bonne nouvelle, c'est l'Église qui l'a annoncée la première, et ils voyaient que TËglise ne faisait aucune différence entre eux et leurs maîtres. La même eau coulait sur leurs fronts et sur ceux de leurs maîtres. La même croix les bénissait, eux et les rois; ils étaient admis à la même table où les monarques pliaient le genou, et le tintement de la clocbe pendant l'Eucharistie leur rappelait qu'ils étaient égaux devant Dieu et unis dans le Christ. Quelle autre idée que l'idée chrétienne peut unir ainsi les hommes ? Le baptême est donc nonseulement le symbole de la croyance chrétienne, mais de la flror iemité, de VégaUté et de la liberté.

Il y a une signification profonde dans le classement même de ces mots. La grande révolution a proclamé, comme une nouveauté, des choses qui avaient été données à l'humanité par le Christ il y avait dix-huit siècles. Mais, en les proclamant et en les copiant, elle les a placées comme par une disposition providentielle en ordre inverse. Liberté^ égalité, fratemUé, Cette erreur est encore aujourd'hui celle de tous les faux apôtres de la liberté. Si c'est de la liberté politique qu'il s'agit, il faut d'abord que la fraternité existe, puis que l'égalité lui succède, et alors seulement pourra venir la liberté. La condition pour acquérir le

de Grec. » Comment ne pas voir qae ce n'est là qu'âne forme, une manière d'exprimer la pensée sur Tégalité chrétienne et les droits communs de toutes les nattons ! L'Apôtre igoule aussitôt : « Il n'y a plus ni homme ni femme. » Peut-on attribuer une absurdité pareille à l'Apôtre? et ne pas voir cette vérité qui saute aux Îreuz, que devant Jésus-Christ il n'y a pas de dinérenoe entre 'homme et la fenune, entre un Juif et un Grec, etc.

couronnement de tous ces droits est la liberté de l'esprit et du corps, Vafffanxhmement de twA mal, La tupréme liberté en est le couronnement.

Les apôtres, en développant l'idée de liberté, ont clairement indiqué les degrés qui y mènent, comme condition pour l'obtenir. C'est d'abord le baptême comme témoignage de l'union avec celui qui donne la liberté dans la vie présente et dans la vie future. Du baptême découle la fraternité, garantie de la concorde. La concorde fraternelle mène à l'égalité ou à la jouissance commune des droits de l'homme. Donc l'égalité ne peut être obtenue sans fraternisation dans le Christ et sans concorde. Ce n*est que cette égalité qui peut donner la véritable tiberté (1).

Les degrés qui mènent à la liberté sont donc : 1* le Christia" ntsme;2ola fratemiié; 3^* Y égalité. Cas trois degrés se contiennent mutuellement l'un dans l'autre, et tous les trois dans un seul. De cette façon ils composent l'union. L'union de. la fraternité, et par suite de l'égalité chrétienne, fait fleurir la liberté politique dont la liberté chrétienne est la source.

Cette vérité est vérité en elle-même et, non-seulement parce que le Christ nous l'a annoncée, mais parce qu'elle est accessible à notre raison, et qu'elle contient une nécessité logique. On peut y arriver même sans reconnaître le Christ. Jésus-Christ a dit que sans le baptême personne ne pouvait être sauvé, car le baptême est la clef de tout ce qui compose la grande destinée do l'homme. C'est Fintroduction au règne de la justice sur la terre; et avec l'aide de cette justice il ouvre la porte du ciel. C'est une vérité aussi frappante en théorie qu'en pratique. Nous nous y élevons par la réflexion et nous pouvons Pacquérir par

(1 ) Je rappeUe ^e sous le nom de salut, je comprends : Texemption, rémancipation, la liberté, c'est-à-dire l'affranchissement de tout mal. « Mais sauvèz-nous du mal. » J'espère que personne ne me soupçonnera de comprendre le baptême d une façon matérielle. La croyance qu'un homme vertueux non baptisé sera privé de la récompense ètemeUe, comme quelques-uns renseignent, est une folie, une absurdité, un blasphème.

Texpérience. Elle est grande et unique : elle embrasse le ciel et la terre.

Sans le baptême, l'homme ne peut être sauvé. — Pourquoi ? — Parce que quiconque n'est pas baptisé n'est pas libre.— Comment cela ? — C'est que l'homme qui n'est pas libre, ne possède pas la dignité humaine. — Comment arriver à cette dignité qui est une condition de la liberté de l'homme ? — En reconnaissant les lois suprêmes qui dirigent l'humanité. — Qu'est-ce que reconnaître ces lois? — C'est les adopter à l'aide d'un signe visible, et d'un témoignage public qui est le baptême. — Le baptême, qui est un signe visible et pour ainsi dire une forme, est-il donc suffisant pour obtenir la liberté ? — Non. Outre le témoignage public, signe qu'on professe la foi qui donne la liberté, il faut encore par une vie active confirmer celte profession de foi, il faut être chrétien non-seulement dans la forme, mais dans l'esprit. C'est pourquoi le Christ ordonne le baptême du corps et de l'âme, le baptême par l'eau et le Saint-Esprit. L'eau est le symbole de l'union avec le Christ, l^ baptême est un témoignage public de la reconnaissance des lois du Sauveur, c'est-à-dire des conditions de\a véritable liberté; la vie pleine d'actions conlbrmes à ces • lois est la réalisation de l'idée chrétienne. Le véritable chrétienest donc libre, quand il porte sur lui le signe du Sauveur, et que ses actions attestent que son âme a accepté sa doctrine. Pour conserver cette liberté et ne pas abandonner le Christ, il doit respecter sa liberté et celle d'autrui. Celui qui ne les respecte pas cesse d'être chrétien, même s'il a été baptisé. — Comment donc arriver au respect de la liberté? — Par la justice. — En quoi consiste la justice ? — Dans l'amour du prochain ; dans cette loi fondamentale de toute justice, reccïmmandée pîïr le Christ; dans V égalité du prochain, révélée par la loi de Moïse, et élevée par la charité à sa plus haute pidssance dans la nouvelle loi.

La justice c'est donc l'égalité devant le Christ, c'est-à-dire une égale jouissance de ses lois, comme droit commun des enfants par rapport au père. Quelle est la condition d'une pareille égalité? La fraternité. Comment pouvons-nouâ obtenir cette fra^ ternité? Par le baptême.

C'est la foi qui éclaire cette vérité^ la foi dana les paroles du Sauveur. Et il ne faut pas ici une foi aveugle : l'évidence existe^ à la pensée est libre et pure.

Quel est l'idéal d'une pensée libre et pure? La pensée de celui qui a donné la suprême liberté et indiqué le moyen de la conserver. La personnification de l'idéal de la pensée libre est Jémè^ Christ. Aussi ses paroles sont dignes de la plus grande foi.

C'est lui qui^ par le baptême, qui est, si je puis parler ainsi, un moyen pratique d'oblenir la lumière suprême, conduit l'bumanité à la suprême liberté, au salut.

Cette adoption des lois du Christ ou cette lumière divine qui nous est accordée par le baptême, nous donne la possibilité de devenir frères. La fraternité véritable nous ouvre les yeux de l'esprit et nous apprend ce qu'il faut pour pratiquer l'égalité. L'égalité fraternelle nous donne la conoorde, c'est-à-dire nous rend dignes de l'égalité, justes, nobles, et nous donne alors la force et le droit d'obtenir la liberté.

Mais de môme que l'homme qui ne respecte la liberté ni en lui-même ni chez les autres cesse d'être un chrétien, de même celui qui porte atteinte aux droits de la fraternité envers autrui, cesse d'être son frère. Qu'est-ce donc qui garantit ces droits? La reconnaissance des principes chrétiens.

Aussi je le répète : Le christianisme, la fraternité, l'égalité donnent la liberté politique. Qu'un de ces éléments constitutifs de la liberté vienne à manquer, et il n'y a plus de liberté.

L'union de ces trois éléments est la base de la liberté complète qui en dépend. L'union de la foi chrétienne, de la fraternité, de l'égalité, ou pour employer l'expression de l'Écriture sainte, runion dans le Christ, est, comme nous le voyons depuis dix-neuf siècles, le mot d'ordre de l'Cglise catholique. C'est dans ce sens qu'elle parle et qu'elle agit, ou du moins ce devrait être l'àme de son langage et de sa conduite.

Le mot d'ordre des peuples qui veulent conquérir la liberté, doit être l'union dans la foi chrétienne, dans la fraternité, dans l'égalité, ou pour tout dire en deux mots : union dans le Christ et la liberté.

Les mots : unUm dam le Christ indiquent le moyen d'obtenir ,1a liberté. Le mot de Uherié rappelle le but terre$tre. Tous ces mots réunis nous indiquent le moyen d'arriver au but étemel. La liberté chrétienne terrestre conduit à la liberté céleste. Ces mots comprennent tout, ils embrassent le christianisme, la fraternité, l'égalité, la liberté et le salut.

Pourquoi l'Églifle a-i<«lla longtemps toléré l'aftclavâge politique dans la sodèté? Gertaios eoneiles se sont proposé pour but l'émancipation des esclaves. Le christianisme, le premier, à l'aide de l'Eglise, a roveillé dans l'homme le sentiment de ia dignité ^rsonnelle. — Direction du libre arbitre d'après la doctrine de l'Écriture sainte.

L'Église, conformément aux paroles de l'apôtre (Epitre à Timoth. I, chap. vi), fut obligée de respecter pendant quelque temps l'esclavage politique, car le christianisme, en conduisant vers la liberté, ne voulait pas briser d'un seul coup tous les liens sociaux pour ne pas provoquer le scandale. Voilà pourquoi les apôtres ordonnaient aux esclaves l'obéissance ; c'est que la doctrine du Christ n'était pas un code désorganisant la société qui existait alors, mais une loi destinée à organiser la société future. Les apôtres donnaient à entendre par là qu'il ne leur appartenait pas de détruire les statuts politiques, car ils apportaient une liberté complète, une liberté supérieure. L'abolition de l'esclavage n'était pas suffisante. La liberté personnelle, celle du corps, ne serait qu'une partie minime de la liberté de l'homme. Un aussi grand trésor que la liberté venait d'en haut. C'était le droit dont le Christ avait apporté la réalisation. Celui qui avait adopté sa doctrine devait donner la liberté, celui dont le pouvoir s'étendait sur des esclaves devait briser leurs chaînes au nom du Christ. L'adoption de la doctrine du Christ était laissée à la bonne volonté de chacun, l'abolition de l'esclavage devait donc aussi avoir lieu librement. Aussi les Apôtres recommandaient toujours aux maîtres de bien traiter leurs esclaves, en leur rappelant qu'ils étaient leurs égaux. Introduire le principe

de l'égalité^ c'était détruire Tesclayage beaucoup plus efficacement que si on en avait proclamé l'abolition^ qui aurait pu rencontrer de la résistance. Le christianisme^ étant lui-même la liberté^ ne pouvait forcer personne à raccorder aux autres^ car il aurait agi contrairement à ses propres principes. Le fameux tompelle intrare, introduit plus tard, était un abus infâme.

La grande réforme de l'humanité, entreprise par le Christ, ne pouvait s'accomplir que dans un temps et avec des circonstances favorables. Il fallait que l'humanité s'y préparât par la lumière de la foi, c'est-â-dire par la foi aux paroles du Sauveur, et par conséquent par la véritable civilisation; en un mot qu'elle en fût digne. Le Christ a commencé l'œuvre du salut, et a laissé l'accomplissement de la tâche à saint Pierre, Il a bàH sur lui, et lui a ordonné de continuer cet édifice, en disant qu'il serait toujours présent à ce travail. « Me voilà au milieu de vous jusqu'à la fin des siècles, » au milieu de vous ouvriers chrétiens.

Les Apôtres, en ordonnant aux esclaves l'obéissance (aux Eph., c. VI, v. 5), consolaient ceux qui souffraient, leur promettant une récompense pour les tourments qu'ils avaient à supporter avant que l'humanité entière arrivât à la liberté.

« C'est du Seigneur que vous recevrez l'héritage du ciel pour récompense, c'est le Seigneur Jésus-Christ que vous devez servir. Mais celui qui agit injustement recevra la peine de son injustice, et Dieu n'a point d'égard à la condition des personnes. » (Cp. aux Coloss. c. III, 24, 25.) L'apôtre dit en même temps aux mtdtres:

« Vous, maîtres, rendez à vos serviteurs ce que l'équité et la justice demandent devons... etc. » (Ibid, c. iv, i).

L'Ëglise, en agissant dans ce sens, s'efforçait de soulager le sort des esclaves de toutes les manières.

Le concile d^Elvire, au quatrième siècle, condamne à une pénible expiation ceux qui auraient frappé un esclave à mort.

Le concile d'Orléans, en 549, prend la défense des esclaves qui chercheraient un refuge dans une église contre la sévérité de leur maître. Si cette sévérité persiste, le concile menace le maître de l'exclure du groupe des fidèles et de la table commune, c'est-

hrdkê ëe riioMMDiiiiiêr. Oo édiela éé» loi» propres à prévenir lesalNU.

CmaoBf dant les premien siècles^ l'esclavage était une propriété que les générations suÎTantes ne purent de longtemps détmire, rÉglise, n'ayant pas assex de forées pour abolir Tordre de choses existant^ proscrivit par une loi l'arbitraiie dans les punitions corporelles à infliger aux esdaves^ et enjoignit de livrer les coupables à un tribunal qui examinât leur délit. {CoMsOê 4€ Méfida, en 609, cm. 4K).

Au onzième coadle de Tolède en 675, l'Église défendit aux évêques de juger les coupables qui méritaient selon les lois civi* les la peine de mort, et motiva ainsi son décret : « Fropler Do^ mM fuilsmeùrdiam qui non tuU peeeatwis nuniem, sed lU eonr WfMHfêtvivat» » (Cou. 6.)

Le droit de vie et de mort sur les esclaves était tellement général, que l'Église, à plusieurs reprises, rassembla des ConeOeê pour l'abolir, et elle menaça d'excommunier ceux qui se seraient rendus coupables de ce crime d'une façon illégale. Les défenses sévères de l'Église à cet égard commencèrent au sixième siècle, avec le concile d'Epaonie, d'après le trente-quatrième canon, et sont répétées au concile de Worms, dans le neuvième siècle, en 868. Malgré tout cela, mcilgré Texcommunication, l'usage de tuer les esclaves se maintînt encore pendant des siècles.

L'Église tourna ses efforts vers l'émancipation des esclaves en44i.

Le concile d'Orange décréta que ceux qui, dans l'étendue de l'Église, voudraient rendre à l'esclavage les affranchis ; encourraient les censures ecclésiastiques {ean. 7). La même défense fut répétée au sixième siècle, au concile d'Orléans, en 549 (con. 7).

Dans le même siècle, le concile de Tolède déclara que si un esclave était recommandé à l'Église, la protection de l'Église s'étendrait sur ses descendants (589, can. 6). Cette même résolution fut répétée au septième siècle [cône, ToL, 633).

Au milieu des guerres incessantes des barbares, le nombre des esclaves augmentait. L'Église s'occupa de leur rachat avec le plus grand zèle. Les lois les plus anciennes de l'Église romaine

ordonnent de vendre en cas de besoin les ornements et même les vases de l'Église pour délivrer les esclaves. Il y avait pour cela des prêtres spécialement indiqués^ et on y employait les biens de f Église. (Conc, de Màœn, 585^ can. 5; c&ne. de Vemeuil, 844^ eon. 12;con(r. de Rekne, 630^ can. 22. L'ordre de Véoêque saini Ambroise : De oiT., lib. If, cap. xv.)

L'Église couvrait de sa protection les prisonniers affranchis, et cette protection était une loi obligatoire. {Conc. de Lyon, 583, can. 2.)

On résolut de ne jamais accepter dans aucun cas le remboursement de l'argent dépensé pour le rachat des esclaves. (Saint Gré" goire, kUre H, liber VIL)

On excommuniait ceux qui retenaient des hommes libres en esclavage. {Conc, de Lyon, 566^ can. 3; conc. de Reims, 625^ can. 47.)

On proclama que celui qui entraînait un homme pour le vendre, était tout aussi coupable qu'un assassin. (Conc. de Coblenti, 922, can. 7).

Plus tard on défepdit de faire le commerce des hommes comme on fait celui des bêtes. (Conc. de Lond.y 1102, can. 27.)

L'Église eâtimait donc la liberté à l'égal de la vie.

Dans les premiers siècles, beaucoup de chrétiens étaient esclaves des Juifs qui les traitaient cruellement. L'Église porta son attention sur ce point, et, dans ses conciles, elle publia des lois qui mettaient les chrétiens à l'abri des persécutions; de plus, elle accorda une indemnité aux Juifs pour les esclaves qui se seraient sauvés dans une église. (Conc. d'OrUam, 538, can. 43; ibid., 544, can. 30).

Bientôt cela devint insuffisant ; alors, au concile de Mâcon, en 582, on défendit aux Juifs de posséder des chrétiens comme esclaves fcan. 46). La même chose fut répétée au concile de Tolède, en 589 (can. 44).

Les conciles de Chftions, en 650 (can. 9), et de Tolède, en 656 {tan. 7), défendirent de vendre des esclaves aux Juifs, pour améliorer ainsi la situation déplorable de ces malheureux qui, selon les lois civiles du temps, étaient la propriété des riches.

Par suite du concile de Celchité^ en Angleterre, en 816, et du concile d'Armagh, en 1172, la liberté fut accordée à tous les es* claves anglais en Irlande.

Les résolutions des papes Grégoire le Grand et Gratien, concernant les esclaves, contribuèrent tellement à alléger leur sort, et augmentèrent tellement le nombre des afifranchis, qu'elles donnèrent lieu aux plaintes des autorités civiles, et des anciens propriétaires, (ùmdle de Borne, 597. DUt. Grac., 54, cm. 9, ^0,

Nous voyons que TÉglise catholique, depuis les temps les plus reculés, n'a fait que relever la dignité de l'homme, en améliorant la position des citoyens dans leur existence politique. Je cite des faits que la haine et l'esprit de parti ne peuvent contredire. Aucune confession religieuse, quelle que soit sa croyance, ne peut se vanter d'avoir avec tant de persévérance et de méthode guidé la société vers la liberté, ou plutôt vers l'émancipation des peuples opprimés par l'autorité civile. Malheureusement la lutte du clergé avec les souverains, qui voulaient maintenir leurs droits imaginaires, donna aux chefs de l'Eglise l'idée d'étendre un pouvoir absolu sur les fidèles. Cette extrémité provoqua une réaction qui fut la preuve que les représentants de la doctrine du Christ en avaient abandonné les principes. D'autre part elle démontra que l'Église visible ne pouvait être reconnue comme une autorité dans de certaines limites ni agir d'une manière efficace que lorsqu'elle ne s'écartait en rien de l'esprit de la doctrine du Sauveur, et que, par là même, elle respectait la liberté des peuples, qui est leur droit incontestable.

Néanmoins, comme je l'ai dit plus haut, l'idée du christianisme pendant les luttes les plus effroyables n'a pas succombé sous les coups qu'on lui portait de toutes parts. L'ignorance, le fanatisme ou les passions n'ont fait que mettre au jour les véritables défenseurs de la vraie religion chrétienne.

Eclairée de cette lumière, l'Eglise, en éveillant dans l'homme le sentiment de sa propre dignité, faisait naître en lui le désir de l'indépendance, et relevait vers Dieu. D'après la doctrine bien comprise de l'Eglise chrétienne, roOéissance à Dieu

est le gage de la liiberté politique, car cette obéissance est déjà une véritable liberté. Le chrétien des premiers siècles sentait que la dignité de Thomme lui avait été donnée par le Christ pour la première fois. D voyait dans le christianisme un moyen d'obtenir la liberté par la dignité personnelle, c'est-àdire par la morale; et dans la liberté il voyait une voie vers le salut. C'est pour cela qu'il allait avec tant de résignation et d'enthousiasme mourir pour la vérité. Il marchait d'après l'inspiration, d'après un ordre de Dieu. La doctrine des apôtres l'émancipait de l'autorité qui l'opprimait, sous quelque forme qu'elle se présentât. Pendant la domination des Romains, ses tyrans c'étaient les empereurs, pendant le despotisme ecclésiastique du moyen âge, c'étaient les prêtres. Au lieu d'autorité légitime n'en ayant que la monstrueuse parodie, la violence, il se soumettait à la hiérarchie divine. Mais toutes les.fois que la hiérarchie ecclésiastique redevenait la digne représentante du christianisme, il baissait humblement le front devant son autorité. Le progrès ou l'arrêt dans le développement de la religion dépendait le plus souvent des chefs de l'Eglise.

Pour le véritable croyant, le libre arbitre qu'enseignait l'Eglise catholique conformément aux préceptes du Sauveur, était un trésor inconnu jusque-là, un moyen infaillible d'obtenir le bonheur éternel, dans la voie de la vie temporelle choisie par ce même libre arbitre. Cela affermissait la moralité de l'homme. D'esclave il devenait héros, martyr et mourait, avec bonheur pour la vérité. Les martyrologes des premiers chrétiens contiennent des tableaux si sublimes de dévouement qu'ils paraissent exagérés, maintenant que l'humanité a perdu l'idée de la véritable signification de la liberté. L'Ecriture sainte a indiqué la direction du libre arbitre par ces mots : Obedire oportei Deo magis quam hO' minibus. U faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes (Actes v, V. 29.)

D« Tetprit de MerillM.

Nou« voyons bien quelquefois chez les anciens l'esprit de sacrifice dans le dévouement; mais aucune religion n'a élevé le sacrifice à une si grande hauteur que la religion chrétienne. De plus il est impossible de nier que les sectes qui se sont séparées de l'Eglise universelle ont étouffé l'esprit de sacrifice en le regar dant comme un signe de fanatisme. Ainsi parmi les protestants le dévouement n'est pas admis comme principe chrétien.

La croyance au fatalisme^ la négation du libre arbitre de l'homme^ conduisent à l'immobilité^ au matérialisme^ à une vie purement animale. C'est une doctrine commode pour ceux qui la propagent; elle excuse beaucoup de crimes, et enlève aux coupables toute responsabilité, mais elle est dangereuse à la société ; elle mène tout droit à l'abime de l'immoralité. C'est d'elle que découle la maxime pratiquée par tant d'hommes : sois honnête autant qu'il le faut pour n'être pas pendu. (1)

Appeler le sacrifice fanatisme, c'est méconnaître la nature humaine. Quand on discute, il semble d priori, que le sacrifice n'est réellement qu'une exaltation inutile. Mais ce raisonnement est partial et ne s'accorde pas avec l'expérience. Nous voyons dans j'histoîre, et dans la vie journalière que le sacrifice est un encouragement, un aiguillon aux grands exploits; il éveille chez les autres des sentiments extraordinaires, une certaine conscience de leur propre faiblesse, l'humiliation, la honte, et dans les ftmes nobles, l'émulation, le désir de l'imitation, et par suite des sacrifices de plus en plus grands. Nous ne pouvons expliquer ces mystères de la nature, mais ils existent, ils sont un phénomène psychologique, un fait.

(1) On connaît la maxime dos Ploutocrates américains : Make money, wyAon. honestly if you cariy but make money. Gagne de l*apcent, mon fils, honnêtement, situpeux, mais gagne do l'argenU

Chez les anciens, des individus isolés se sacrifiaient pouf les masses. [Abraham, Agamemnon sont majestueux, les héros de Rome ont de la grandeur, mais le christianisme a communiqué l'esprit de sacrifice aux masses. Les premiers chrétiens se dévouaient pour la vérité, ils mouraient pour Dieu afin que les hommes ne mourussent pas pour un homme qui est leur égal.

Après sa victoire sur les Daces, Trajan célébra son triomphe par des jeux où on massacra dix mille gladiateurs. Les imitateurs du Christ moururent en foule pour ces gladiateurs et pour nous qui vivons aujourd'hui.- Us marchaient au martyre pour assurer le triomphe de la croix, afin que le sang innocent ne coulât plus pour le divertissement des Trajans payons et des Trajans du dixneuvième siècle.

Le christianisme a toujours effrayé les despotes: les édits impériaux ordonnaient la destruction des livres sacrés et des églises : ils proclamaient à son de trompe les chrétiens infimes et privés de la protection des lois et du droit de cité; ils défendaient aux fonctionnaires d'accueillir leurs plaintes contre le vol, le brigandage et les mauvais traitements ; ils autorisaient tout le monde à dénoncer les dirétiens et soumettaient aux tortures et condamnaient à mort tous ceux d'entre eux qui ne voulaient pas honorer les dieux.

Les monarques préfèrent l'impiété à la religion dans les peuples qu'ils gouvernent. S'ils ne peuvent pas la détruire, ils s'efforcent de la dominer. Les empereurs d'Allemagne luttèrent pendant plusieurs siècles avec les pai)es, pour prendre en main le gouvernement de l'Eglise. Maximilien I*' voulait être souverain pontife. Tout récomment ^aml)assadeu^ moscovite disait à Pie IX : « Le catkoliciême, c'ett une réwlutîBn. » Le pape s'en offensa ; il ne voyait pas que Tennemi du Christ et de toute liberté avait fait le plus grand éloge possible du catholicisme. Le christianisme épuré des erreurs et dit fanatisme, le christianisme dwin sans les règlements humains, en un mot le eathoHdsme, dam m phm haute accepHcn de ee mat, est réellement une révokition, une révolution contre les oppresseurs, les propagateurs des fausse»

doctrines, un bcukwnement de l'état anormal faussement nommé l'ordre, un retour de l'humanité dans la voie normale, un retour aux vérités pour lesquelles le sang a coulé sur le Golgotha.

Les premiers chrétiens ont commencé cette révolution; faute de force armée, ils luttaient à l'aide de la résistance passive. A l'apparition des édits impériaux ordonnant la persécution

des confesseurs du Christ, les timides se cachaient dans les caves et les endroits déserts, n'ayant pas le courage de supporter le martyre, mais ne voulant pas abandonner le Seigneur, auquel ils croyaient, et qui les avait sauvés. Les plus hardis s'embrassaient en signe d'adieu, en se préparant au grand voyage (via) et en se félicitant mutuellement de souffrir pour le Christ. Les prêtres chrétiens se mêlaient à la foule des fidèles pour les raffermir^ pour donner du courage aux plus faibles, pour honorer les plus persévérants. Les évêques cachaient les livres saints, les vases contenant le viatique, les habits arrosés du sang des martyrs. Les diacres, déguisés, visitaient les chrétiens se préparant à la lutte, les prisonniers, les malades et ceux qui avaient été blessés par une soldatesque servile, ils leur apportaient des remèdes, des baumes, des bandages. Tous se préparaient au combat, au combat sublime de l'esprit contre la force brutale, et, comme à la veille d'une grande bataille, ils payaient leurs dettes, réglaient leurs comptes, se réconciliaient avec leurs ennemis, et ces préparatifs se faisaient tranquillement, en silence, sans bruit. On déchirait les fidèles avec des pinces de fer, on les arrosait avec de la poix bouillante; on les couvrait de charbons ardents, on les enterrait vivants. La vue de la croix les rendait insensibles aux iouffirances, la force de l'&me étouffait la douleur du corps.

La piété a entouré de miracles la mort triomphale de ces saints martyrs. Ici, c'est un ange qui, apparaissant au chevet de l'un d'eux, guérit les plaies reçues pour le Christ et l'humanité; là, mi autre qui emporte l'âme d'un saint au ciel, plus loin une blanche colombe qui s'envole des lèvres d'une martyre égorgée. De saintes femmes, pour échapper à une soldatesque effrénée, se jettent à la rivière, réunies dans un suprême embrassement Tableaux pleins de gravité et d'enseignement 1 Les chrétiens qui

restaient, honoraient leur mémoire ayipc le respect qui leur était dû. Aujourd'hui, les martyrs n'ont pas même cette consolation. Les savants progressistes appellent le sacrifice une folie. A quelle disette morale ne sommes-nous pas en proie aujourd'hui !

La charité chrétienne. — Règlements canonicjnes concernant la morale.

La forme de la société chrétienne.

La charité est la base de la doctrine du Christ. Aucun moyen n'a jamais été négligé par TÉglise pour soutenir ce principe. Les déviations à cet égard ont été l'œuvre de la polilique et non celle de la religion. Les chefs ecclésiastiques qui violaient la loi du Sauveur cessaient d'être chrétiens, c'étaient des apostats, indignes du nom de représentants de l'Église.

La véritable Église du Christ, dont je parle ici, s'efforçait de propager la foi et la morale à l'aide de l'amour chrétien. La morale a toujours été l'objet de la plus grande sollicitude de la part de l'Église. Les sermons, les pèlerinages, les pénitences et les punitions, la douceur et les moyens sévères ont été employés par l'Église, à laquelle on ne peut guère reprocher qu'un excès de zèle. Sous la domination des derniers empereurs romains et pendant l'invasion des barbares sauvages, la société européenne était dans un état qui se rapprochait de l'état animal. Le catholicisme introduisit le premier cette douceur de mœurs, qui plus tard devint le caractère dominant et distinctif de la civilisation européenne.

L'amour chrétien! cette parole puissante que le peuple entendait à tout moment, changeait son caractère habitué à la guerre et aux meurtres. Jamais l'idée de vengeance n'a été connue en Europe, comme chez tant d'autres peuples païens.

Prévenir, à l'aide de lois et de règles toujours inspirées du plus pur Évangile, qu'on ne s'écartùt de la morale dont sa propagande assurait l'extension, tel fut le double problème poursuivi par l'Église avec une sollicitude égale.

Au milieu du cinquième siècle^ l'Église déclara que ceux qui garderaient entre eux une inimitié'publique, ne seraient pas admis dans la communion des fidèles. (Conc. à Àrles^ en 443^ 452, can. 50.)

Est-il un seul Code civil chez une nation quelconque qui contienne une pareille loi? L'opinion publique s'est-elle jamais élevée à cette hauteur, d'exclure du sein de la société celui qui enfreint la principale loi du Christ, base de la liberté et de l'ordre moral ?

Le concile d'Angers, dans le même siècle, réprouva les punitions violentes et les mutilations du corps (453, can. 3).

Le concile d'Agde annonça que les ennemis qui ne voudront pas se réconcilier seraient réprimandés publiquement par les prêtres, et en cas de désobéissance, excommuniés. (506, can. 3I.\

En tenant compte des mœurs de ces siècles, une pareille sévérité était nécessaire, et en même temps, chose digne de remarque, elle avait son bon côté ; car les censures ecclésiastiques et publiques excitaient la honte chez les coupables, et faisaient naître l'opinion publique^ sans abaisser en rien la dignité personnelle de l'homme.

Au nombre des prescriptions utiles, il y en a une qui fait, le plus grand honneur aux autorités ecclésiastiques. L'usage de venger une offense personnelle à l'aide des armes était tellemen* répandu au moyen âge, que l'Église se vit forcée d'y obvier. Elle institua la Trêve de Dieu ( pax Dei) , par laquelle, pendant certains jours il n'était pas permis d'attaquer un ennemi sous peine des censures ecclésiastiques. Cet arrêté fut rendu en 1041, par le concile de Toulouse (RoussUlon.) Au commencement, la trêve durait moins longtemps. Les conciles suivants prolongèrent le terme de l'inviolabihté. Plus tard, on arriva à maintenir des mois entiers la sécurité publique, dans l'intervalle d'une fête à l'autre.

Ce n'est pas tout. Pour influer encore plus sur la douceur des mœurs et habituer les fidèles à la justice^ l'Église s'efforça de mettre les animaux eux-mêmes à l'abri des persécutions. Les bœufs, les chevaux, les brebis furent mis sous la protection du clergé d'après le concile de Rouen 1095 (can. 2).

Telle était la puissance de la religion et l'obéissance à ses lois que la suspension d'armes, pendant la trêve de Dieu, qui avait commencé par ne durer que quelques jours, plus tard et notamment au douzième siècle, fut étendue jusqu'à plusieurs années.

L'autorité ecclésiastique agissait avec une connaissance étonnante du cœur humain, et avec un tact extraordinaire ; elle se conformait aux dispositions de la société, et saisissait le moment propice pour introduire des lois qui adoucissaient les mœurs, et leur donner toute l'extension possible. Aucune loi civile n'égala jamais en vigueur l'influence que s'était acquise l'Église par une telle conduite; et ces lois étaient d'autant plus durables qu'elles ne provenaient pas de la volonté arbitraire d'un seul homme, mais qu'elles étaient rédigées par des assemblées, et promulguées après mûre réflexion suivant les préceptes de l'ËvangUe.

A mesure que croissait l'influence de l'Église, on voyait augmenter l'activité du clergé. Les douzième et treizième siècles présentent un magnifique tableau du zèle des évêques sans cesse occupés à étendre la trêve de Dieu, Tous les conciles l'un après l'autre édictent des canons qui répriment les passions et introduisent la douceur de mœurs par différents moyens. Nous voyons plusieurs centaines d'évêques et d'archevêques travailler, avec un dévouement sans exemple, au grand œuvre de la réformation de la société alors sauvage. Les Papes eux-mêmes président beaucoup de conciles.

La morale remporte la victoire sur des usages barbares, le christianisme triomphe de l'ignorance païenne. L'influence du clergé augmente toujours par suite de la confiance des peuples, qui voient les conséquences salutaires du gouvernement apostolique. L'autorité royale est amoindrie en face de l'autorité du Christ, étendue d'une façon palpable par TÉglise. L'humanité se sent plus rapprochée de Dieu et cherche à sa vie des buU plus élevés.

La destruction du droit du plus fort, la protection du faible contre la violence, voilà l'incessante préoccupation de l'Église. Toutes ses résolutions dans les affaires civiles tendaient à ce but.

Et ce qui est vraiment digne d'admiration^ c'est ce désintéressement absolu^ avec lequel TEglise s'adonnait à un travail dont les fruits n'étaient souvent récoltés qu'après des luttes sanglantes et de nombreux échecs. L'activité des autorités ecclésiastiques^ en s'étendant de plus en plus^ avait pour but d'introduire l'ordre dans la société. Au douzième et au treizième siècle les canons préservèrent d'abord de toute attaque les moines, les pèlerins, les marchands et les femmes; plus tard encore on s'efforça de protéger les navires marchands contre les pirates, on défendit de prendre des voleurs à son service, on défendit d'ensevelir en terre sainte les brigands et les oppresseurs. Dans ces décisions qui combattaient l'injustice et la violence, ce qui nous frappe le plus, c'est qu'en même temps, différents pays, n'ayant aucun rapport entre eux, voient naître les mêmes lois, rédigées dans les conciles par des hommes qui n'avaient aucune possibilité de communiquer ensemble. 11 y a là une preuve irrécusable qu'elles étaient la conséquence non de la volonté d'un seul individu, mais d'une idée supérieure qui dirigeait toute la société chrétienne. Ce qui fait la supériorité de cette grande association catholique et la distingue de toutes les autres formes de gouvernement, c'est qu'elle n'est ni autocratique, ni monarchique; mais qu'elle constitue, si je puis m'exprimer ainsi, une république représentative^ personnifiée dans un pilote suprême. D'après les principes du christianisme, la société doit être gouvernée par les lois dont le Pape est le gardien. Si quelqu'un peut régner exclusivement dans cette république, c'est le Christ, et lui seul.

La femme, le mariage, la famille.

En relevant la dignité de l'homme, le christianisme relevait en même temps la femme de cet état d'abjection où l'avait tenue l'antiquité. La base de la loi qui a placé la femme sur un pied d'égalité avec l'homme, c'est le sacrement de mariage institué par Jésus-Christ. La femme ne fût plus une esclave^ mais une com-

pagne, l'amie la plus intime de l'homme^ sa confidente et son associée dans la bonne et la mauvaise fortune.

L'éducation des enfants passa des mains sévères de l'homme empêché trop souvent par les affaires publiques, de leur consacrer exclusivement son temps, aux soins vigilants de la mère. L'éducation fut fondée sur des lois qui découlaient des relations de famille. Cela servit de base à une organisation sociale inconnue jusqu'alors aux peuples païens. Cette compréhension de la famille engendra un sentiment de moralité dont les principes n'ont pu être détruits par aucune secousse, par aucune doctrine ni même par la grande corruption générale. L'abolition de la polygamie et l'émancipation de la femme sanctifiée par le sacrement comme future mère d'un homme assurèrent la pureté des mœurs, et fortifièrent les liens de la famille. En fondant le mariage, le Christ a posé la pierre angulaire de la sainteté de cette union. Par le mariage considéré comme sacrement qui ajoute au lien terrestre de l'union de deux personnes un cachet divin, il a relevé la dignité de la mère, marqué l'importance de son rôle. Toute la société repose sur la famille. Ce principe, admis par le catholicisme^ est une garantie de l'union et de la conservation des familles et des nations. La totalité des familles réunies au nom de Dieu^ légitimées par les sacrements du baptême et du mariage, composent le peuple de Dieu. Le sentiment de la dignité de la famille^ cette conscience universelle, est un fruit du christianisme. L'Église a toujours veillé au maintien de la moralité dans les familles ; et toutes les fois qu'elle a vu quelque danger menacer les mœurs, elle a rassemblé des conciles et cherché des moyens de prévenir le mal, ainsi que nous en avons la preuve dans les canons catholiques. Dans la loi concernant le mariage, je vois non-seulement la grande grâce de Dieu et l'intinie sagesse du Sauveur; mais encore à juger cette question au point de vue terrestre, j'y vois une grande philosophie pratique du législateur.

L'ËgliM 8 indiqué les moyens d'obtenir la liberté dans l'union des nations, et leur lien le plus sûr dans l'idée chrétienne. — Les croisades ont été l'expression de cette idée.

Lorsque au moyen âge, les peuples gémissaient sous le double joug de l'ignorance générale et de la tyrannie des despotes, ils se prosternaient avec désespoir au pied de la croix de Jésus-Christ, et ne pouvant trouver de justice sur la terre, c'était de lui seul qu'ils attendaient du secours. Il est digne de remarque que l'Église ayant rafîermi le lien des familles et ayant amené les peuples au sentiment de leur force, marchait graduellement vers le développement progressif de la liberté. Après avoir inculqué la fraternité et l'égalité chrétienne aux familles, elle développait ces principes dans les peuples.

La croix dressée au milieu de l'Europe fut l'emblème de la fraternité des peuples, de l'égalité des classes. Délivrer le tombeau du Sauveur, la terre sainte ; telle était l'idée pure et grande qui unissait les peuples chrétiens.

Au nom du Christ, à la voix d'un pauvre moine, une croix à la main, des millions d'hommes se levèrent qui n'avaient en vue ni richesses ni butin ; mais, qui obéissaient à une pensée noble, sainte et pure, celle de reprendre aux infidèles cette terre où le Sauveur avait vu le jour, où, pour la première fois, le sang avait coulé pour la fraternité et l'égalité des peuples; fraternité et égalité que les croisés sentaient dans leurs rangs, en coudoyant d'une part un mendiant et de l'autre un roi de la terre. Grand et sublime moment dans les fastes de l'humanité !

La même croix, pour laquelle les chevaliers allaient en Orient, cette même croix en les bénissant lés avait tous mis au même niveau, et c'est pendant les croisades que les peuples aperçurent la première lueur des libertés politiques. Les ténèbres de la barbarie se dissipent, le despotisme féodal s'effondre, les intérêts matériels perdent de leur force, et pour la première fois l'Europe se réunit dans une grande famille de frères, égale, puissante et

sainte, pour la première fois la iodété chrétienne se montre unie sons l'étendard du Christ,

Plus de barrières entre les nations et les classes, plus de frontières, les états disparaissent. Le même esprit anime tout le monde, tous marchent au même but. Un roi est un soldat du Christ: tout homme est citoyen d'une puissance chrétienne, la loi est la même pour tous.

Aux quatorzième et quinzième siècles, l'Europe présente un tableau sur le fond duquel apparaissent à tout moment les formes de l'idée chrétienne en voie de réalisation. Après les désastres des croisés, causés par les dissensions suscitées par l'esprit du mal, les nations profitent des lumières qui se sont répandues sur elles en récompense de leurs nobles efforts. Avec l'extension du christianisme l'esclavage personnel a presque complètement disparu. Les croisades ont apporté de grands changements dans les anciens rapports féodaux. Depuis ce temps, quoique la puissance des souverains ait continué à être despotique, on remarqua des symptômes qui indiquaient que certaines bornes devaient bientôt lui être posées. Les peuples voyaient plus clair. Ce phénomène provenait de deux causes : premièrement, le christianisme avait relevé l'homme ; secondement les croisades avaient a[)pris aux peuples qu'ils pouvaient combattre non-seulement sous l'étendard du souverain et pour ses vues personelles, mais encore pour un principe. Si les croisades ont amené de grands désastres, dont la faute retombe exclusivement sur des chefs avides, elles ont aussi beaucoup contribué à étendre le champs des idées par des voyages lointains, et ont éveillé chez, les hommes en même temps que la dignité individuelle, le besoin de la liberté politique.

Quand le bruit des expéditions se fut apaisé, les sciences com* mençèrent à se développer, les découvertes se succédant rapidement facilitèrent les relations entre les pays éloignés, les arts devinrent florissants ; le commerce se ranima, la richesse s'accrut, les villes s'affranchirent, les alliances se formèrent, des mondes nouveaux furent découverts; l'administration prit des formes légales, la représentation nationale décida des finances

du pays et des impôts^ la société introduisit dans ses lois des conditions de sécurité et de justice, un millier de villes reçut des privilèges municipaux; quarante universités se disputèrent l'honneur de fournir au monde des hommes utiles et instruits dans toutes les branches du savoir ; les couvents^ après avoir secoué la moisissure du moyen âge, se remplirent d'hommes célèbres par leur instruction et leur vertu ; sous l'influence des lumières, les mœurs corrompues commencèrent à s'améliorer; tout le mouvement de l'humanité promettait un magniûque avenir.

L'orgueil, l'insolence, l'ignorance, en déchaînant les passions, détruisirent ce bel édifice qui s'élevait depuis tant de siècles. On condamna les peuples à recommencer leur travail des Danaîdes !

Établissements de bienfaisance. — Origine des ordres religieux. — Lapropri*^l<» chrétienne. — La première manifestation de la force des peuples unis s'est fait sentir pendant les croisades. — Le mérite des moines à cet égard. — Progrès de la civilisation chrétienne. — Léon X, — La lutte.

De tous temps, l'Église entourait de ses soins les enfants abandonnés, les orphelins, les pauvres et les malades. Dès le cinquième siècle nous voyons les conciles occupés de la fondation de maisons d'asile, d'hôpitaux et d'établissements de bienfaisance de toute espèce. La société d'alors, grossière et ignorante, ne pouvait même pas penser à ces besoins pressants de l'humanité. Les chefs civils étaient occupés d'eux-mêmes et des moyens d'étendre leur puissance. C'est donc au christianisme qu'appartint l'initiative de la fondation des établissements de ce genre. Chez les anciens, dans les pays les plus civilisés, on n'avait jamais pensé aux malheureux. Dans les statuts des gouvernements, il n'est fait aucune mention des établissements de bienfaisance. Les autorités ecclésiastiques catholiques ont pensé les pre* mières à organiser un secours permanent pour les pauvres et les malades; et les biens de l'Église furent destinés à cet usage.

Le système adopté par l'Éghse est de mettre simultanément en activité la cimlisation et la morale, c'est-à-dire d'introduire la mo-

raie à l'aide de la civilisation^ et de diriger la civilisation à l'aide de la morale. La protection des corps et des âmes donna lieu à la fondation de sociétés vouées exclusivement à cette tâche ; ainsi prirent naissance les ordres ou associations [de prêtres dans le but de donner au prochain tous les secours de la religion.

Dès les prenoiers siècles du christianisme, l'histoire nous montre des solitaires et des ermites, d'abord en Orient, ce berceau de rÉvangile, plus tard dans les environs de Rome et en Afrique. Au commencement il s'en trouva qu'attiraient la solitude vers le besoin de réfléchir sur les grandes vérités qu'ils venaient d'apprendre, et aussi le désir de purifier leur âme et leur esprit de toute erreur et de tout péché. D'autres, voulant éviter les persécutions, ou étant exilés des pays païens, venaient se réfugier dans les endroits écartés, et y vivre avec Dieu, en professant en secret la foi du Christ.

Ainsi donc, d'une part, le désir inné à l'homme d'éclairer son intelligence, de perfectionner son esprit, et de l'autre, le malheur, voilà l'origine des ordres religieux. Les hommes qui se vouaient aux pieuses méditatioiis et h la prière se réunissaient en assemblées, pour leur propre profit et pour celui de leur prochain. Il y en eut qui, traqués comme des bêtes fauves, vivant dans les cavernes, les tombeaux vides, les puits desséchés, se réunirent pour trouver un moyen d'assurer leur sécurité mutuelle. Sous l'influence de la doctrine divine, le nombre des ermites devint très-grand. Les déserts de la Palestine , de la Syrie, de V Arabie, (le la Thébaide, servirent de refuge à ces hommes couverts d'un cilice, vivant de racines, exposés aux intempéries de l'air, avec une abnégation à laquelle un esprit élevé pouvait seul les conduire. L'Écriture sainte était l'unique nourriture de leur esprit; des prières pour éclairer leurs pensées, afin de mieux comprendre les paroles divines étaient leur seule occupation. Quand leur nombre se fut accru, ils s'assemblèrent dans le but de s'instruire mutuellement des vérités de la doctrine divine, et le cénobite le plus âgé d'entre eux leur expliquait le texte de l'Écriture. Avec le temps, selon le témoignage des plus anciens pères de l'Église, les déserts devinrent le but de pèlerinages où les fldèles

se rendaient des pays éloignés pour chercher la lumière et les remèdes de Tàme . Ces hommes parfaits, dit saint Augustin, composaient des groupes comptant quelquefois trois mille personnes^ s'exerçanl sous la direction d'un supérieur^ dans l'étude de la doctrine du Sauveur (1)- Ils étaient frappés de ces idées nouvelles^ de cette révélation de l'éternité qui les illuminait comme un nouveau soleil apparu sur leur horizoîi moral. Leur vie était austère, leurs vertus servaient d'exemple à chacun.

C'est de ces assemblées d'ermites que sortirent les associations de moines qui, en se fixant dans les endroits populeux pour prêcher plus efficacement la doctrine du Christ et propager la morale s'élevèrent des monastères ou des cloîtres.

Les sociétés monastiques apparurent d'abord en Orient ; plus tard elles se transportèrent dans l'Occident. Les événements politiques ont été propices au développement des cloîtres dans l'Occident. Les Arabes et le mahométisme les ont détruits en Orient. En Europe, les ordres monastiques ont commencé sous l'inQuence d'hommes zélés, à s'organiser en associations réguKères. Au milieu des persécutions des barbares, les malheureux trouvaient un refuge dans les cloîtres. Les murs des cloîtres contenaient dans leur enceinte des établissements de bienfaisance. Plus tard, les personnes qui y vivaient obtinrent l'instruction et s'exercèrent dans les métiers et les arts. Ce fut la première source de la nouvelle civilisation chrétienne.

Les premières conquêtes de la science, les manuscrits, les trésors, trouvèrent aussi un refuge dans les cloîtres. Saint Benoit, qui descendait de la célèbre famille de Norcia, fut un des premiers fondateurs des règlements monastiques. Les régies qu'il a établies se sont conservées jusqu'à nos jours dans les cloîtres qui portent son nom. En Europe, l'Italie fut la première le siège de ces assemblées. Le couvent du Mont Cassin attirait des fidèles de tous pays. Comme à l'explication de l'Écriture sainte, ces religieux joignaient l'éducation de la jeunesse, les familles les

(1) Les iémoins oculaires en font mention : RufTmus, Palladius, •tint Jérôme, saint Jean Chrysostome, saint Augustin.

plus considérables et les plus riches envoyaient leurs enfants faire leurs études dans les cloîtres^ où les connaissances s'étaient uniquement conservées au milieu de l'ignorance générale et Tinvasion des barbares.

Les moines moins instruits s'occupaient de travaux manuels^ desséchaient les marais^ facilitaient les communications, bâtissant des ponts, construisant des routes ; ils rendaient la terre fertile en défrichant les forêts, en cultivant les champs. Le pays profitait de leurs travaux, et de cette façon les endroits sauvages et inutiles se changeaient en propriété monastique, qui servait h nourrir les moines, et en même temps à subvenir aux besoin^ de la société. Les moines répandirent les premiers V idée (T une prch priété légitime, c'est-à-dire qui ne fut pas conquise par la force, la violence ou l'injustice comme c'était l'usage avant les temps chrétiens, mais par un travail libre, ayant pour but le bien public. Des espaces de terre vides et n'appartenant à personne, s'animèrent par leurs soins et entrèrent au nombre des biem eommum de la société unie dans le Christ, c'est-à-dire au nombre de ce qu'on appelait les biens de l'Eglise, Telle fut la réalisation du communisme du Christ : L'acquisition de la propriété à faide d'un travail libre, ayant pour but le bien commun, sous la condi' tion d'une complète unité de principes.

Tous les pays d'Europe doivent aux moines la première lumière de la doctrine du Christ, la première instruction, les premières notions de liberté, de morale, de propriété légitime, les premiers germes d'une nouvelle civilisation chrétienne, le premier sentiment de la puissance des peuples, dans l'union .

Pour atteindre tous ces buts, l'Église dirigeait vers les contrées lointaines des missionnaires ou envoyés. C'étaient des hommes qui se dévouaient avec une complète abnégation d'euxmêmes au service de l'humanité, en répandant te culte de Dieu et la civilisation parmi les peuples. Ils se distinguaient par leur zèle infatigable et une vie exemplaire. Du sein des cloîtres sortirent des hommes célèbres qui, par leur science et leurs vertus, rayonnèrent dans l'Europe entière. Les plus célèbres d'entre eux sont : saint Isidore, archevêque de Séville ; saint Colombans

saint Aurélien^ évèque ; saint Augustin, apôtre de TAngleteTre; saint Boniface, apôtre de l'Allemagne ; saint Albert^ apôtre de la Pologne ; Bède, Guthbert, Auperth, Paul, moine de la montagne du mont Cassin ; Hincmar de Reims ; saint Pierre Damiani ; saint Yves et beaucoup d'autres. Plusieurs d'entre eux périrent de la mort des martyrs.

Quand la civilisation commença à se répandre et que les peuples barbares se furent organisés en sociétés plus régulières, les moines s'occupèrent à copier les anciens manuscrits dont la société leur doit la conservation. Ce travail fut général dans les cloîtres jusqu'au moment de l'invention de l'imprimerie. Beaucoup d'entre eux s'adonnaient aux sciences, à collectionner des actes, des documents, à raconter les événements les plus saillants ; et l'histoire trouve dans leurs travaux, malgré le désordre qui y règne et les appréciations individuelles qui y ont ajouté une foule de contes, une source de renseignements précieux sur les siècles passés.

Aux plus célèbres historiens de l'antiquité chrétienne appartiennent : Adon, archevêque de 'Vienne, auteur d'une histoire universelle, fondée sur les traditions conservée^par les pères de l'Église; Abbon, moine de Saint-Germain-des-Prés; Aymond'Aquitaine, saint Yves, Dittmar de Mersebourg, moine allemand; Adhémar, Glaber de Cluny, Herman, Sigebert, Guibert et d'autres.

Quand la vie des cloîtres commença à s'organiser pour propager la religion chrétienne et l'instruction, on établit des ordres religieux ayant pour but le rachat des prisonniers. Le fondateur de l'ordre de la Sainte-Trinité fut Jean de Mathy, docteur de l'Université de Paris. Le fondateur des Rédemptorisles fut Pierre Noiasco, qui consacra toute sa fortune au rachat des esclaves et ordonna, dans sa règle, d'être prêt à porter leurs chaînes. Les annales de l'Église offrent une foule d'exemples de captivité volontaire acceptée pour la délivrance du prochain (I).

(\) Il ne faut pas confondre cet ordre avec celui que LisTUori onda en 1732.

Au douzième siècle le christianisme était déjà tellement enraciné en Europe par les soins des moines^ que l'esprit chevaleresque de ce temps n'apparaît pas sous une autre forme que la forme chrétienne. On peut dire qu'alors il y avait deux classes principales de population : la chevalerie et les moines. Deux idées sedïement animaient la société : la guerre ^ reste de l'ancienne barbarie^ et la religion^ fruit de la nouvelle loi. L'idée chrétienne^ dans le choc des traditions des siècles passés avec les nouveaux principes qui tenâent à la paix, remporte la victoire^ absorbe les restes de TincHnation barbare des peuples^ et, sans détruire encore l'esprit chevaleresque, change les hommes en gverriers de Dieu, en chevaliers chrétiens combattant pour la vérité. Le glaive et le froc s'unissent, et il est impossible de distinguer un soldat d'un moine. Sur les cuirasses et les casques brille la croix du Sauveur. Le mot d'ordre des chefs est la foi; le but des armées est Jérusalem.

De grands nuages menaçaient la chrétienté du côté de l'Orient. Le croissant de Mahomet voulait l'emporter sur le symbole du salut, le fatalisme sur le libre arbitre, le matérialisme sur l'idée; l'esclavage était sur le point d'absorber la liberté. Les hordes sauvages se préparaient à éteindre la lumière de la civilisation qui commençait à peine à luire. La population trois fois plus nombreuse des bords de l'Asie pouvaitenvahir l'Europe. Les fruits des victoires de Mérovée, de Charles Martel allaient être détruits.

L'esprit guerrier s'accrut avec le danger. Alors commencent les croisades, efTroi des Sarrasins. Le tombeau du Christ, voilà le seul mobile, le seul but. Et des millions d'hommes abandonnent leurs paisibles foyers, leur famille, leurs biens et oiïrent leur vie, leurs richesses, animés d'un seul et même esprit. Les peuples unis sentent leur force. Oui, je le répète, c'était un grand moment. Jamais, ni avant ni après, l'humanité ne s'est élevée à une dignité aussi idéale que pendant les croisades. Qui donc inspirait ces masses? l'idée chrétienne, l'amour de la vérité. Qui les aiguillonnait? les moines.

Pour la défense de la Croix et de la civilisation s'élèvent des ordres militaires. Les Templiers, les chevaliers teutoniques, les

religieux de Saint-Jean, de Saint-Raymond, fondent des légions pour la foi et l'indépendance.

Mais au milieu de cet enthousiasme, au milieu de la civilisation chrétienne, au fond de la société reposent encore les restées de l'ancienne barbarie qui remontent à la surface à chaque mouvement de l'humanité. L'ignorance lutte sans cesse avec les lumières et remporte souvent l'avantage. Le mal ne se laisse pas facilement vaincre après s'être habitué pendant tant de siècles à une existence légitime sous le règne des conquérants. Bien que l'idée chrétienne animât tous les hommes, néanmoins une morale pure et pratique ne venait pas rendre témoignage à cette idée. Le corps des hommes était baptisé, mais ils n'avaient pas encore admis ce baptême dans leur âme. D'autre part, le clergé, n'étant pas suffisamment pénétré du sens de la doctrine du Sauveur, s'attachait de préférence à la forme de la religion, au préjudice de sa signification véritable. Les formes chrétienne:*paraissent trop lourdes à beaucoup de gens. L'esprit de l'humanité commençant à se réveiller, donne un plus libre essor à la pensée et s'efforce de s'affranchir de l'influence de l'Église. Les monarques en profitent ; ils tendent à l'affermissement exclusif des gouvernements civils.

I/union chrétienne des peuples commence à les inquiéter; la force de l'idée qui unit les nations les épouvante; l'autorité du clergé leur parait dangereuse. Ne pouvant détruire chez les peuples le respect inné pour la religion et l'Ëglise, ils cherchent à couvTir leur politique d'une forme religieuse. Une lutte s'engage entre les deux partis également aveuglés.

Les mauvaises idées se propagent vite et s'implantent facilement parmi les hommes dont elles flattent les passions; les idées morales s'inoculent lentement et avec difficulté. Pour donner l'essor aux premières il suffit d'un léger souffle, pour soulever les autres il faut de pénibles efforts et des mesures bien prises. En nous transportant par la pensée dans ces siècles, nous voyons que les rapports sociaux étaient très-difficiles dans ces immenses espaces vides. Les voyages exigeaient de grands frais, et dans beaucoup de localités étaient impossibles à cause de la difQculté à traverser

les forêts, les fleuves et les marais. La doctrine du Christ, grefTée sur la terre vierge de l'esprit humain, avait rapidement pris racine, mais elle se desséchait tout aussi rapidement, au souffle de la corruption, si elle n'était pas soignée. Le plus léger contact avec un élément hostile favorisait la croissance des mauvaises herbes qui l'étouffaient et souvent la détruisaient entièrement. Déjà pendant les croisades, entreprises avec un si pur enthousiasme, la corruption s'était montrée dans la société et n'avait fait que grandir. C'est alors que le zèle des serviteurs du Christ redouble pour sauver l'idée propagée avec tant de peine et de dévouement ; alors apparaissent des hommes vraiment inspirés, qui sacrifient leur vie entière pour faire revenir l'humanité dans la voie de la morale.

Au treizième siècle, des hommes qu'animait la pensée de purifier la société de tous les restes de la barbarie, et qu'uue inspiration irrésistible poussait à se dévouer au bien public, sans y Atre incités par aucun mobile extérieur, se revêtent de cilices, renoncent aux richesses, à toute propriété, à leur famille même. Leur famille c'est désormais le genre humain; ils se dispersent dans tous les pays de l'Europe pour fortifier la foi chrétienne. Les uns se consacrent exclusivement au rachat des prisonniers faits par les mahométans; d'autres établissent des prières perpétuelles en l'honneur du Sauveur et de la sainte Vierge, avec l'obligation de certaines mortifications et de certaines abstinences pour affermir la vie morale et s'exercer dans la pratique des vertus ; d'autres enfin fondent des maisons de refuge, des hôpitaux, des écoles, pour les maladies, la misère et l'ignorance. Tous se distinguent par un égal mépris du monde et de ses vanités. Le culte de Dieu, le bien public, voilà l'objet de leur travail, voilà le but de leur vie. Ils diffèrent aussi des ermites de l'Orient et des moines de Saint-Benoit; leur activité n'est plus circonscrite dans un cloître, limitée par les murs d'une paisible retraite ; le monde entier leur est ouvert : les villages, les châteaux, les villes, les palais princiers et les cabanes des bergers sont le but de leurs pieux voyages.

Telle est la force de l'esprit du temps, tel est le besoin de l'hu-

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Au douzième et au treizième siècle" naissent des sectes qui

prennent un caractère effrayant. Les traits principaux du manichéisme se répètent chez les Albigeois et les Vaudois. Un déchaînement de passions plus hideuses les unes que les autres, voilà ce qu'on prend pour la liberté. Des foules de fous et de débauchés s'assemblent autour d'orateurs qui formulent de nouvelles doctrines, pleines de scandales et de principes criminels. Pour donner une idée de celte direction de la société, il suffit de rappeler qu'au commencement du douzième siècle apparut à Anvers, en Zélande, un certain TanqueHnus qui séduisait un grand nombre de femmes, et déclarait en touchant de sa main sacrilège une image de la Sainte Vierge, qu'il la prenait comme épouse. Trois mille hommes se pressaient à sa suite. Les femmes, après son discours, jetaient dans son panier des bagues, des boucles d'oreilles, des bijoux de toutes sortes et le suivaient en foule pour «vivre librement, » d'après la doctrine de ce fdou enrichi.

La politique se mêlait à ces effervescences qui arrêtaient le progrès de la société. Le despotisme voyait déjà dans toute apparition de l'esprit de liberté la démoralisai ion et l'hérésie. On ne savait ou on ne voulait pas distinguer les hommes doués d'idées plus élevées des hypocrites qui semaient le scandale. Cela fit naître en France de longues guerres qui, avec le temps, envahirent toute l'Europe. On introduisit l'inquisition, à la honte éternelle des souverains. Même les ordres chevaleresques se chan-' gèrent en hordes d'envahisseurs . Alors survint un moment de chaos affreux où toutes les lois étaient violées, tout ce qui était saint foulé aux pieds, moment enfin qu'on ne peut comparer qu'à l'état actuel de la société. Pour sauver l'humanité dans un temps où non-seulement la religion et les vérités évangéliques, maistous les principes de la morale naturelle allaient être abolis, où tous les liens sociaux allaient être brisés, des hommes zélés réunirent des fidèles en associations régulières et leiu* donnèrent des règles. Un grand nombre d'ordres religieux appanit sous l'inspi- .ration d'hommes pieux qui soumettaient à la ratification des papes les plans de leur institution et les règles de leurs ordres. Ainsi grandissait, avec le danger qui menaçait la société et l'Eglise^ la sublime association catholique.

Les hommes de mauTaise volonté s'efTorcent toujours de corrompre l'œuvre commencée par le bon esprit. Au moyen âge le clergé était le médiateur entre l'autorité et le peiiple;ilétaitàmême de rapprocher les classes, de les égaliser, d'élever les petif s, d'abaisser l'orgueil des riches. Au lieu de cela, le mélange de l'autorité spirituelle et temporelle, des intérêts terrestres avec des considérations d'un ordre supérieur, fit naître rh)i)Ocrisie,et vint corrompre la pureté de resi)rit du christianisme. De la société, la corruption passa au clergé ; l'orgueil des monarques siégea sur le trône de ceux qui, sans en être dignes, s'appelaient les vicaires du Christ. Quelques papes zélés cherchèrent néanmoins h réformer les mœurs du clergé, et ils rassemblèrent très- souvent des conciles à cet effet. Parmi les réformateurs les plus ardents il faut nommer Grégoire VII (Hildebrand) et saint Bernard. Au concile de Trente on publia à cet égard de très-importantes résolutions. Mais les idées de ces grands hommes furent mal comprises.

Le zèle de l'Église ne se bornait pas à étendre la religion du Christ et à veiller sur la morale; l'éducation supérieure de la société était aussi l'objet de ses soins. Non-seulement des écoles nombreuses s'élevaient par les soins du clergé, mais la majeure partielles universités européennes avaient été fondées sur l'ordre exprès des papes. Si nous envisageons les choses au point de vuer . actuel il nous est facile de voir que la direction de l'enseignement n'était guère conforme aux besoins de l'esprit humain ; mais, à cet égard, nous devons être très-indulgents dans notre jugement, et nous rappeler l'état de la société de ces temps-là. Ce qui est incontestable, c'est que les autorités religieuses ouvraient à la pensée un champ de plus en plus vaste et de plus en libre, et il n'y a que l'ignorance ou la mauvaise foi qui puissent dire le contraire. Dès le onzième siècle, le mouvement de la libre pensée se montre parmi les théologiens catholiques. Saint Anselme dU :

(( Le but de la philosophie est de mener l'homme à la con~ naissance do Dieu auquel tout doit se rapporter, mais il faut faire tous ses efforts pour que dans des choses aussi difficiles que celles qui composent l'objet de la religion chrétienne, on ne

donne pas lieu aux erreurs qui peuvenl en ternir la pureté (4). »

Ces dernières paroles s'appliquent également à ceux qui fondent tous leurs raisonnements sur la raison seule, sans le concours de la foi^ et à ceux qui veulent tout expliquer par la foi sans le concours de la raison. Dans le premier cas naît le fanatisme du rationalisme; dans l'autre le fanatisme d'une foi aveugle. Tous les extrêmes sont incompatibles avec la nature de l'homme^ et contraires au sens commun. Si nous avons un penchant inné pour la foi^ nous n'en sommes pas moins doués de raison pour conserver un jugement indépendant et maintenir l'équilibre.

Saint Anselme^ en donnant un tel pouvoir à la philosophie, ne s'appuie pas seulement sur la foi, mais il reconnaît aussi l'au^ torité de la raison.

Au moyen âge le développement intellectuel était généralement théologique, car la religion, fondée exclusivement sur la foi, était l'élément prédominant. De cette direction extrême devait naître avec le temps une réaction tout aussi extrême. Les adeptes de ces deux extrêmes ne savaient pas trouver le juste milieu. La philosophie du rationalisme absolu a plus tard frayé la route à l'irréligion. Les doctrines théologiques, en conseillant une foi absolue, oubliaient une chose, c'est que la foi ne peut être im- {)oséej et en mettant de côté la liberté de penser, qui est le droit suprême de l'esprit, ils ne faisaient qu'éveiller une lutte inutile et nuisible.

Si l'esprit de l'humanité n'avait pas été si longtemps enchaîné par le clergé h l'aide des prescriptions qui ont reçu le nom de dogmes, et qui souvent n'avaient aucun rapport avec la doctrine du Sauveur, si on n'avait pas imposé la foi en ces dogmes, inventés par des mystiques et des assemblées d'hommes élevés dans des principes exclusifs, la civilisation générale et avec elle l'existence politique de la société se seraient développées autre-

(1) Saint Anselme, archevêque de Gantorbéry, né en 1053 et mort en 1109, reconnaissait la liberté de la pensée conforme aux lois divines, à une époque où nul philosophe n'osait encore la rêver. 11 fut compté par le pape Clément XI en 1720 au nombre des plus grands docteurs de l'Église catholique»

ment, et auraient contracté une tout autre forme. Poussé par le besoin intérieur de se répandre au dehors, la raison humain perdit patience et s'arracha avec fracas de l'ornière dans laquelle on voulait le maintenir de force. On ne comprit pas ce noble élan^ et on rappela révolte contre l'Église. Le pouvoir ecclésiastique voulait faire passer comme autonï<< infaillible tout ce qu'il annonçait au nom de l'Église. Le choc qui en résulta entre la raison et la foi, la liberté et le despotisme, causa cette terrible secousse nommée la Réforme. On peut dire cependant, sans crainte de se tromper, que s'il avait été possible de calmer, pour ainsi dire, l'esprit humain, l'Église serait entrée t6t ou tard dans la voie des réformes radicales, dans la voie d'un libre développement de l'esprit, et, en reconnaissant la compétence de la raison libre, elle aurait sauvé les véritables dogmes, la véritable autorité de l'Écriture sainte et même des traditions conformes à l'esprit de la doctrine du Christ.

C'est un fait irrécusable pour tout juge impartial que l'Église a toujours donné d'elle-même des proportions de plus en plus vastes à la civilisation. Les moyens qu'elle a employés ont pu être insuffisants, la voie qu'elle ouvrait au progrès était peut-être trop étroite, mais il n'en faut paj moins convenir que ce que l'Église a fait pour la civilisation universelle, et pour l'émancipation des peuples gémissant sous le joug de tous les monarques et en particulier des empereurs allemands, était non-seulement la garantie d'un progrès rapide dans un avenir peu éloigné, mais un pas en avant vers la liberté politique de toute l'Europe unie. Des découvertes aussi importantes que celles de la boussole et de l'imprimerie, les voyages de Christophe Colomb, Americ Vespuce, Vasco de Gama, etc., devaient amener de telles conséquences que l'Église, l'eftt-elle voulu, ne pouvait plus s'arrêter dans la voie une fois choisie ; d'autant plus que Rome était devenue un centre qui répandait chaque jour plus de lumière autour d'elle. Au pontificat de Léon X se rattache une des plus importantes crises de la Société ; ce môme pape était pourtant un des propagateurs les plus zélés des sciences et des arts. A peine monté sur le trône, il appela à Rome le savant Lascarîs, pour ranimer

rétude de la littérature et de la langue grecque, il releva Tuniversité de Rome en Tenrichissant d'ouvrages célèbres qu'il faisait venir de toutes parts. 11 y établit beaucoup de savants professeurs, non-seulement religieux mais laïques, il ajouta aux cours de théologie et de droit civil les cours de médecine et de mathématiques, ainsi que les chaires de logique, d'éthique et 3'éloquence ; il collectionnait avec la plus grande sollicitude les ouvrages se rapportant à la philosophie payenne, les travaux des anciens Grecs et des Romains, il paya 500 sequius (6,000 francs) le manuscrit des cinq premiers livres des Annales de Tctcite, trouvé dans l'abbaye de Corvey en WestpkaUe; il ne ménageait rien pour élever l'esprit de l'humanité.

Raphaël, Michel-Ange, Léonard de Vinci travaillèrent sous sa protection; les travaux commencés par Michel-Ange, sous le pontificat de Jules I!, à l'église deSaint-Pierre, fiu-ent poursuivis sous Léon X. Par son ordre on sauva à Rome beaucoup de marbres antiques, ornés d'inscriptions et de sculptures, ainsi qu'une foule de statues qui étaient négligées ou menacées de destruction, et qui forment maintenant la principale richesse des musées de Rome.

Léon X attirait vers lui beaucoup de savants, qu'il encourageait, qu'il récompensait et qu'il animait. Le noms les plus célèbres se groupent autour de cet amateur de sciences et de beaux-arts.

Outre les artistes déjà nommés, il faut citer encore : le cardinal Gaëtano, Machiavel aussi instmit que pervers, Bembo, Sadolol, Favorinus; les poètes Berni, Arioste, Sannazar, Vida, Tristino, Frascator médecin et poète; Ambrogio, philologue, qui parlaif presque toutes les langues; l'orientaliste Pagnini^ l'historien Guichardin, Paolo, Jovius, e^c.

Pour soutenir la guerre contre les Turcs et achever la basilique, il ordonna la vente des indulgences. Il faut avouer que l'idée était malheureuse et le moyen mal choisi. Mais il n'y a que les gens de mauvaise foi ou les ignorants et les fourbes intéressés à tromper le peuple, qui ne veuillent pas convenir que cet ordre, ayant principalement pour but le désir de sauver la religion chrétienne et la civilisation^ avait été mal compris et mal exécuté,

et avait amené des abus que le pape ne prévoyait guère. D'après les ordres du pape, Tetzel fut sévèrement réprimandé par le cardinal Gaètano, pour avoir mal rempli les fonctions qui lui avaient été confiées, ce qui Taflligea tellement qu'il tomba malade et mourut de chagrin, en voyant les conséquences dont il était le premier auteur.

L'histoire impartiale a démontré que Léon X n'avait pas de mauvaises intentions ; il ne se figurait pas que ce moyen provoquerait ou plutôt accélérerait un bouleversement dont on n'avait alors aucune idée. La Réforme prenait déjà des proportions menaçantes que le pape, occupé des sciences et des arts, s'en souciait encore fort peu et l'appelait une querelle de moines. Il ne s'éveilla que quand il aperçut en elle le caractère violent d'une passion effrénée, il voulut la vaincre par la douceur, il voulut convertir Luther; mais cela ne réussit pas, car Luther était seulement l'expression d'une disposition générale ; la Réforme avait son siège dans l'esprit de l'humanité, elle avait été préparée par les événements des siècles précédents; le bas clergé eu sentait le besoin, le siège apostolique introduisait lui-môme chaque année des changements très-importants. La vente des indulgences ne fut que l'éthicelle qui mit le feu aux matériaux amassés dc> puis de longues années.

L'incendie qui embrasa alors toute l'Europe n'est pas encore éteint. C'est une chose étonnante que les gouvernements civils, ainsi que les autorités ecclésiastiques, profitent si i)eu des leçons de l'histoire; c'est une chose étonnante que la société d'aujourd'hui répète avec indifférence : « Après moi le déluge, »

De l'Église.— De l'autorité religieuse. — Disputes des chrétiens entre eux. — L'injure et le soufflet selon le christianisme. — Comment faut-il comprendre cet ordre du Christ : ■ Aimez vos ennemis. ■ — Unité de l'Église. — Les Papes.

Jésus-Christ a préveim son Église qu'il ne lui avait pas encore apporté la paix, mais la lutte qui doit précéder la victoire défini-

tive et le Iriomiihe de la vérité éternelle. Dès le moment de Tapparition du christianisme, le clergé s'est vu dans la nécessité de lutter avec une foule d'éléments qui lui étaient hostiles. Mais comme il circule différentes idées sur la signification de l'Eglise et que les hommes n'ont encore pu tomber d'accord sur ce point jusqu'à présent, demandons-nous d'abord : ce que c'est que l'Église ? Cela nous servira de préambule pour expliquer le point de vue d'après lequel elle envisage les relations politiques.

De deux choses l'une : ou il y a pinceurs Eglises, ou il n'y en a qu'une véritable. S'il y en a plusieurs, il y a aussi plusieurs Dieux, plusieurs Christs, plusieurs doctrines vraies, plusieurs vérités absolues. Il n'y a pas de milieu. Or, un esprit droit se refuse à admettre plusieurs Dieux. Donc il n'y a qu'une véritable Eglise.

Et laquelle? Consultons les sources chrétiennes les plus authentiques, a Et ego dico tibi: Ta es petra, et super hanc petram œdificabo Ecclesiam meam, et portœ inferi non prœvalebunt advexsus eam, et tibi dabo claves regni ccBlorum, et quœcumque lU gaveris super terram, erit ligatum et in cœîis et quodcumque soîvens super terrain, erit soîutum et in cœlis, »

a Et moi aussi je vous dis que vous êtes pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Église ; et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. Et je vous donnerai les clefs du TDyaume des cieux; et tout ce que vous lierez sur la terre, sera ausîji lié dans les cieux ; et tout ce que vous délierez sur la terre sera aussi délié dans les cieux. » (Év. saint Matt., ch. xvi, V. 18, 19).

Voilà comment le Christ lui-même nous explique ce que c'est que l'Église, et laquelle est la vraie? Tout se trouve dans ces paroles.

Le Christ dit non-seulement ce que c'est que l'Église, mais il dit clairement (jue l'Église est celle qu'il va bâtir, et aucune autre que celle qu'il va bâtir sur la pierre, et que cette pierre c'est l'aiiùtre Pierre auquel il doit donner les clefs du rovaumc du ciel.

Quand doit-il lui donner ces clefs? Évidemment après sou dé-

pari. Donc il en a fait son vicaire, et ce n'est que cette Église que le Clu-ist appelle la sienne. « Sur cette pierre je bâtirai mon Église. » Donc TËglise de Jésus-CIirist est seulement l'Église de Pierre, ou l'Église du vicaire du Christ. « Les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle, » c'est-à-dire, selon l'expression d'un des théologiens d'aujourd'hui, ni la rage et la perfidie des ennemis, ni la fureur des bourreaux, ni la puissance des Césars, ni la ruse des hérétiques, ni le nombre des barbares, ni les révoltes des faux chrétiens, ni l'ingratitude des hommes, ni même la négligence et les faiblesses des m^inistres mêmes de la religion.

L'Église (du grec txjcîijjffia), ou l'assemblée (ecc/esta), est l'ensemble des peuples unis entre eux par le Christ et dans le Ciirist. Analysons cette déûnition.

Les peuples unis entre eux par le Christ sont ceux qui accei)tent tous les principes donnés par le Sauveur et par ses apôtres; ils sont unKs dans le Christ quand ils reconnaissent son autorité. Puisque Jésus-Christ en établissant ses lois, que les apôtres et les évangélistes nous ont transmises d'une façon visible, c'està-dire oralement et par écrit, a fondé son pouvoir au moyen d'un pouvoir DWtô/e (sans lequel les lois n'auraient pas été exécutées), l'Église du Christ est donc l'assemblée des chrétiens unis et reconnaissant la doctrine du Christ et son autorité. La condition de l'union est non-seulement la reconnaissance des lois du Christ, mais la soumission à son autorité, car il ne suffit pas de reconnaître la loi, il faut encore l'exécuter. La garantie de l'exécution des lois, est l'obéissance à l'autorité gardienne de ces lois. Autrement les lois ne seraient qu'une lettre morte. Si l'on ne reconnaît que la loi sans reconnaître l'autorité, il n'y a pas d'union, l'adoption des lois n'est qu'apparente et trahit le désir de leur refuser obéissance. Les peuples chrétiens en s'unissant, c'est-à-dire en reconnaissant et la loi du Christ et son autorité visible, donnent par cela même leurs pleins pouvoirs à ceux auxquels Jésus a déjà donné les siens. Cette autorité représente le Christ devant les peuples, et les peuples devant le Christ ; en un mot elle est la représentante de Vassemblée chrétienne^ Vexpression de l'Église unie.

L'Église est donc Vautoiité visible du Christ^ qui gouverne selon ses lois, d'après les pleins pouvoirs au Christ et des nations chrétiennes.

Si je parle ici de rËglisc^ et si je maintiens cette définition^ à laquelle selon moi on ne peut retrancher un seul mot^ je le fais en considérant non-seulement la religion, mais encore la politique, Et les peuples doivent tendre vers l'union^ non-seulement pour des motifs religieux^ mais dans des buts politiqv^is, car la conquête d'une idée, d'une loi, d'une vérité éternelle capable de gouverner la société, est indispensable pour l'humanité dans l'intérêt aussi bien de la vie temporelle que de la vie future. Si la loi du Christ qui est l'explication des droits de Vhomme devient une autorité, l'iniquité disparaîtra de la face de la terre.

En réfléchissant pratiquement aux conditions de l'union des peuples, je répéterai les paroles de monseigneur de Ségur. Quand même l'autorité suprême de l'Église n'aurait pas été instituée par le Christ, est-il possible qu'une aussi grande association que l'assemblée des chrétiens puisse se passer d'un pilote?... En vérité, il n'y a que la passion aveugle qui puisse nier cette inévitable nécessité, il faut le dire franchement^ si le chef du christianisme n'était pas l'émanation de la volonté et de l'ordre du Christ, les fidèles, pour leur bien, devraient donner un chef à l'Église.

Quiconque pousse les chrétiens à secouer l'autorité actuelle de l'Église à laquelle ils sont volontairement soumis, est un despote. L autorité de l'Église est la seule qui gouverne au nom du Clirist dans la stricte signification de ce mot. Celui qui veut détruire le pouvoir divin intronise fautorité de l'homme; au lieu d'établir les lois suprêmes, il ouvre la voie à de nouvelles iniquités, il sème la discorde au lieu de l'union ; en place de la liberté il apporte aux peuples la démoralisation, le chaos, l'esclavage.

!^es adversaires des Papes, ont refusé obéissance à l'Église pour faire triompher leurs propres vues, comme on le sait par l'histoire, et cela sous prétexte de son mauvais gouvernement. Mais l'abus du pouvoir n'est pas une preuve suffisante que l'autorité soit inutile. Je parle de la nécessité d'une autorité chrétienne

suprême confiée à une seule personne. Cela est exigé par la faiblesse de la nature humaine^ par l'ordre^ le bien^ le salut de la société. Ce n'est pas ici le lieu de s'étendre sur le caractère que doit revêtir le pouvoir papal.

Il est certain que si, dans le passé, les successeurs de saint Pierre, de même que cet apôtre, « n'ont pas compris ce qui est divin et ce qui est humain » (S. Math., xvr, 23) ; que si même certains d'entre eux ont abandonné entièrement les principes du grand fondateur du christianisme, il n'en est pas moins vrai que la protection papale a sauvé Tunité de TÉglise catholique, en réalisant ces paroles : « et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle. » Ceux qui se sont séparés de l'union de l'Église se sont divisés en mille sectes diverses, qui diffèrent entre elles non-seulement par la forme, mais par le sens de la doctrine.

Ils sont devenus les esclaves de l'erreur.

L'Église, comme assemblée des fidèles, doit avoir sa représentation. Cette représentation, composée de beaucoup d'individus, forme Tétat ecclésiastique émanant d'une 'i>ocation libre, autrement dit, le clergé. Cette partie de la société est l'expression du peuple chrétien, l'interprète de ses besoins moraux, son confident, c'est la pépinière de l'autorité hiérarchique.

Ainsi se forme le gouvernement ecclésiastique. Le clergé, qui est le médiateur entre le peuple et le gouvernement, choisit le Souverain-Pontife conformément aux ordres du Christ. Le Souverain-Pontife dirige l'Église chrétienne du sein même de l'Église; aussi le gouvernement ecclésiastique est^il, comme je l'ai déjà dit, une représentation républicaine s'élevant d'en bas, et un pouvoir autocratique dirigeant d'en haut. Mais comme le choix de l'autorité est un témoignage de la liberté des peuples, et par suite un droit qui leur est accordé par Dieu, l'autorité du Souverain-Pontife lui étant concédée d'en haut et d'en bas, c'est-à-dire par le Christ et par le clergé intermédiaire du peuple, cette autorité vient de Dieu. Les élus du peuple, c'est-à-dire ceux qui par inspiration ont senti la vocation religieuse, s'élèvent de plus en plus haut dans la hiérarchie, selon leurs capacités, leur

mérite et la grâce divine; et le prêtre le plus élevée Télu inspiré qui représente le peuple chrétien reçoit l'autorité instituée par le Christ.

L'organisation de la famille est le type de l'organisation de la société. La société arrivée au plus haut degré de perfection doit avoir la forme d'une famille parfaite. Le modèle d'une excellente famille sociale est l'assemblée des véritables chrétiens. Dieu qui a créé la famille lui a indiqué en même temps l'autorité naturelle; uu groupe de familles^ c*est-à-dire une nation^ doit avoir une autorité. Et puisque l'humanité se compose de peuples^ la société doit avoh* aussi au-dessus d'elle une autorité suprême qui est le Christ. Le remplaçant du Christ est le Pape.

La société ne saurait exister sans autorité. Les autorités nationales n'auraient aucun rapport entre elles si elles n'étaient pas unies par un seul lien qui joignit également tous les peuples, et qui menât toute l'humanité vers un seul but commun. Le pape, d'après l'autorité que lui ont donnée le Christ et l'assemblée des fidèles par l'entremise du clergé, est le chef naturel de toute la population chrétienne, comme chargé de Vexécutùm des lois du Christ et du gouvernement de l'Église.

On sait par quelles alternatives a passé l'autorité de l'Eglise, comment elle a fmi par s'afraiblu:. Pourquoi cela ? c'est que le clergé, se tenant à la lettre de la loi et marchant vers le despotime, contrairement à la doctrine du Sauveur, a donné une signification trop étendue à l'expression : a Et ce que vous lierez sur la terre, sera lié, )> etc. : on oublia que ces paroles se rapportaient aux actes de l'autorité ecclésiastique, qui ne contrariaient en rien l'esprit des lois du Christ.

La hiérarchie s'attribua une puissance encore plus grande en s'appuyant sur ces paroles : « Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez, et ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez. » (S. Jean, ch. xx, 23.)

Ces paroles furent dites aux apôtres inspirés par le Saint-Esprit. « Le Christ soufila sur eux et leur dit : Recevez l'Esprit Saint. » (S. Jean, ch. xx, v. 22) ; la condition indispensable à cette haute mission, donnée par le Christ à l'Église, était donc de recevoir

i'Esprit Saint, c'est-à-dire d'être pénétré de la doctrine du Sauver. Dans les temps où le clergé n'était pas instruit il abusa de son pouvoir. Cela donna lieu à une révolte contre l'Église et à l'hérésie. Mais l'importance de l'autorité ecclésiastique n'en est pas moins restée intacte, en principe^ car cette autorité n'est pas une invention humaine^ mais une institution du Christ. Nous voyons clairement que le Sauveur place au-dessus de tout le pouvoir de l'Église.

« Que si votre frère a péché contre vous, allez lui représenter sa faute en particulier entre vous et lui. S'il vous écoute, vous aurez gagné votre frère. — Mais s'il ne vous écoute point, prenez encore avec vous une ou deux personnes, afin que tout soit confirmé par l'autorité de deux ou trois témoins. — Que s'U ne les écoute pas non plus, dites-le à l'Église. — Et s'il n'écoule pas l'Église même, qu'il soit à votre égard comme un payen et un publicain. » (Evangile de S. Math., ch. xviii, v. 15,

Dans ce précepte règne une telle clarté, qu'aucun raisonnement ne saurait aiîaiblir la portée de ces paroles. Dans toute ^'Écriture sainte nous voyons des preuves de cette importante loi du Christ.

Pour détruire l'influence de l'Église, de soi-disant réformateurs de la religion lui ont donné je ne sais quelle signification nominale, et sous le nom d'Église ils comprennent la œmmunion des saints (die Gemeinde der Heiligen). Ils ont affaibli par là non l'autorité de l'Église, mais celle du Christ. Les protestants ont aussi donné aux chrétiens ^ans lesquels le but idéal de l'Eglise est atteint, /e nom d'église invisible et sainte (dieunsichtbare heilige Kivche), Combien cette manière de voir est contraire à la doctrine du Christ, combien cela dénatiu-e l'Écriture sainte, inutile de le dire, cela saute aux yeux. La société chrétienne n'est pas seulement composée de chrétiens pieux et parfaits; et ceux qui sont pieux et parfaits ne composent pas une société à part. Le nom d'Église, c'est-à-dire association religieuse, dans la signification vraie de ce mot, ne leur appartient donc pas exclusivement. Du reste, le Christ, en parlant de l'Église, n'emploie pas

de métaphore ; et en ordonnant d'aller le dire à l'Église^ il n'envoie pas les parties chez les saints^ ni cliez les peuples, ni chez Tautorité civile^ mais bien évidemment devant l'autorité ecclésiastique. Et pourquoi ? parce que c'est entre ses mains qu'il a déposé ses loiS; lois divines complétées et expliquées, et auxquelles il accorde la priorité sur toutes les autres. Aussi, nulle part le Christ ne conseille d'avoir recours dans les disputes aux autorités séculières; car alors les lois civiles n'étaient nullement conformes à sa doctrine. Au contraire, il recommande de les éviter.

Il ordonne aux fidèles de terminer d'eux-mêmes toute contestation qui s'élèverait entre eux : que, s'il leur est impossible de tomber d'accord, il établit un tribunal arbilral composé de deux ou trois témoins, dont l'arrêt doit être obligatoire, pour que par leurs lèvres toiUe parole soit décidée. Au cas où cette démarche serait aussi sans résultat, reste la plainte à l'Église. En ce qui concerne l'autorité civile, le divin législateur conseille d'éviter ses arrêts. Déjà en envoyant les apôtres, il leur dit : « Mais donnez vous de garde des hommes, car ils vous feront comparaître dans leurs assemblées... et vous serez présentés, à cause de moi. aux gouverneurs et aux rois. » (S. Math., ch. X, V. il, 18; S. Marc, ch. xiii, v. 9; S. Luc, ch. xii,

Ainsi donc, le Christ regardait les fonctionnaires et les rois comme ses ennemis et avait d'eux une assez mauvaise opinion. Il veut protéger tous ceux qui confessent sa doctrine contre les arrêts de l'autorité civile qui n'observe pas la loi divine et pour laquelle les lois du Christ n'existent pas. « Accordez-vous au plus tôt avec votre adversaire p^idant que vous êtes en chemin avec lui, de peur que voire adversaire ne vous livre aux juges et que vous ne soyez mis en prison. Je vous dis, en vérité, que vous ne sortirez point de là, que vous n'ayez payé jusqu'à la dernière obole. » (S. Math., ch. v, v. 25,26; S. Lie, ch. xii, v. 58, o9.)

Prêchant avant tout l'amour et la concorde, le Christ dit aussi ; « Si quelqu'un veut plaider contre vous pour vous prendre votre robe, quittez-lui encore votre manteau. Et si quelqu'un veut

vous contraindre de faire mille pas avec lui, faite&-en encore mille. » (S. Math. 9 ch. v, v. 40, 41.)

Le Sauveur même ajoute : <( Si quelqu'un vous a frappé sur la joue droite, présentez-lui encore l'autre, d (S. Math., ch, v, V. 39; S. Llx, ch. vi, v. 29.)

« Donnez à tous ceux qui vous demanderont, et ne demandez point votre bien à celui qui vous l'emprunte. » (Ibid.)

Ces paroles ont été expliquées de différentes manières, ainsi que les suivantes : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient. » (S. Math., ch. v, v. 44 ; S. Luc, ch. vi, V. 27.)

La malice et l'orgueil ont donné une fausse signification à ces paroles ; mais quiconque approfondira attentivement ce passage de l'Écriture sainte, comprendra qu'il s'applique exclusivement à la paix et à la concorde, pour eu faire de cette manière une puissance contre laquelle les portes de F enfer ne prévaudront pas. Il né s'agit ici ni du pouvoir, ni de la violence, mais bien de la société chrétienne. Le Christ lui donne l'amour pour base, comme garantie de concorde et de force. 11 ne condamne pas par ces paroles la défense légitime, mais il enseigne la patience, pour que l'homme, de son côté, aime mieux supporter un préjudice que de se venger ou de plaider; car le Christ rejette la vengeance et ne conseille pas de plaider devant les autorités civiles, qui ne sont pas sorties du sein d'une association chrétienne. Un frère doit plutôt céder à son frère et lui pardonner son injustice ; car autrement on porte atteinte à l'union, on affaiblit la force de la société. Quand ton frère veut prendre ton habit, donne-lui aussi ton manteau ; pourvu qu'on ait la pai^, pourvu que les chrétiens n'aillent pas plaider devant les payons. Le Christ, ayant fondé les lois et l'autorité, a indiqué les moyens de convertir les méchants; voilà pourquoi il conseille la patience à ceux qui ont souffert quelque dommage. Le frère qui a commis une injustice peut se repentir; il trouve pour cela des prescriptions et des conseils dans la loi du Christ. Il peut encore réparer les préjudices causés; l'amour et l'indulgence sont la meilleure arme

celle qui offre le plus de chances de succès. En disant de tendre l'autre joue, le Sauveur veut montrer combien la dignité chrétienne peut être grande dans Thumilité d'un homme parfait. En vérité ! Un soufflet peut-il avilir celui qui imite le Sauveur ? qui, par ses actions, prouve qu'il est baptisé par l'eau et l'Esprit saint? Celui qui donne un soufflet à son frère serait digne de mépris, si l'amour prescrit par le Clirist ne le sauvait pas. Celui qui le reçoit est honoré, est élevé s'il souffre pour la vérité; mais combien ne faut-il pas être pur pour endurer un soufflet avec dignité ! Quelle certitude consciencieuse de l'innocence exige une manière aussi humble de supporter rinsulle! Le Christ, étant l'idéal de l'homme, a indiqué toutes les voies de perfectionnement, il n'a rien négligé pour rendre semblable à lui-même celui qu'il est venu sauver. Afin de faciliter à tous une vie conforme à ses principes, il a ajouté à la dignité de l'homme, une autre sauvegarde : la dignité du chrétien.

Les paroles citées plus haut, qui ont trait à la concorde frater. nelle, sont expliquées par l'apôtre Paul : « Je vous ai écrit, dans une lettre, que vous n'eussiez point de commerce avec les avares, les ravisseurs du bien d' autrui et les idolâtres : autrement il faudrait que vous sortissiez de ce monde. — Si celui qui est du nombre de vos frères est fornicateur, ou avare, ou idolâtre, ou médisant, ou ivrogne, ou ravisseur du bien d'autrui, vous ne mangerez pas avec lui. — Retranchez le méchant du milieu de vous. — Comment se trouve-t-il quelqu'un parmi vous qui, ayant un différend avec son frère, ose l'appeler en jugement devant les méchants et les infidèles , et non pas devant les saints ? Ne savez-vous pas que les saints doivent un jour juger le monde? — Si doiû vous avez des différends entre vous touchant les choses de cette vie, prenez plutôt pour juges dans ces matières les moindres personnes de V Eglise. Je vous le dis pour vous faire confusion : est-il possible qu'il ne se trouve point parmi vous un seul homme sage qui puisse être juge entre ses frères ? Mais on voit un frère plaider contre son frère, et encore devant des infidèles. » (Lettre de Faul aux Corint., l, ch.v, v. 9 et 11., ch. vi,v.4 à 6.)

li y a là^ je le répète^ une preuve évidente que la doctrine du Christ avait pour but d'établir entre les frères chrétiens la concorde et l'union sou<« une autorité qui reconnût ses lois. F^a même signification se retrouve dans ces paroles : « Donnez à tous ceux qui vous demanderont. 9 Le Christ ne dit pas : a Donnez à qui vous arrachera votre propriété. » Pour inspirer Tespril de concorde, il dit : « Cédez. Et si l'on prend ce qui vous appartient, ne réclamez pas. » Nous voyons que dans ces paroles : « ce qui vous appartient, » la propriété est reconnue par la loi du Sauveur. Mais en même temps le Christ conseille de ne pas en faire trop grand cas. Dans tous les passages de l'Écriture sainte où il est question de l'amour du prochain, nous trouvons définis les rapports de la vie privée. Pour qu'on ne pense pas que les devoirs envers le prochain ne s'étendent qu'aux frères unis entre eux par la même religion, le Christ ordonne également d'aimer ses ennemis. Il l'explique aussitôt : « Que si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, quel gré vous en saura-t-on ? Priez pour ceux qui vous persécutent, pardonnez-leur î » (S, Lrc, ch. VI, V. 32).

Tout cela se rapporte à l'amour universel qui doit embrasser l'humanité entière, mats cela n*a aucun rapport avec la vie politique et les droits des nations, ainsi que le supposent quelquesuns et à plus forte raison cela n'oblige pas à vivre -en commun avec des ennemis injustes et « idolâtres. »

Tout individu « qui|se nomme notre frère» n'est pas toujours un frère, il peut être un démon : « Arrière !» a dit le Christ au démon ; l'Apôtre dit clairement : « Jetez le mauvais hors de votre société, » Lunion dans la foi, dans l'acceptation de tous les principes chrétiens, peut seule amener toute la société à l'unité. Ceci est le but de l'Église universelle. Alors seulement arrivera le régne de Dieu. Le Christ dit aux infidèles : « Je vous déclare que vous ne me verrez plus désormais, jusqu'à ce que vous disiez : Béni soit cehii qui vient au nom du Seigneur. » (S. Mathieu, ch. xxrii, V. 39.)

L'unité de l'Église est si bien le fondement d'une existence sociale normale, une condition tellement indispensable de l'union

des peuples, qu'elle n'a pas besoin de preuves. Les Juifs restèren forts aussi longtemps qu'un lien religieux les unit. Aujourd'hui, disséminés dans l'exil, ils forment à l'aide d'une religion commune, un corps national à part, qu'aucune influence hostile ne peut détruire. Le secret de la puissance des Grecs était l'unité de leur religion. Les Mahométans ont été dangereux aussi longtemps qu'ils ne se sont pas divisés en sectes. Les protestants même ont tendu vers l'union, -et quelques-uns d'entre eux se sont unis en 4817 sous le nom d'Église évangélique wde,

L'efTort incessant des papes a toujours été la réalisation de cette idée qui est innée dans le sein de l'humanité ; réalisation prédite par le Christ : « Un seul pasteur, et un seul troupeau. » En gouvernant la société chrétienne comme corps collectif, dont le but définitif est la vie étemelle, les papes lui donnaient des souverains de leurs choix dans les temps où les peuples ne savaient pas déclarer leur volonté ou étaient menacés par la cupidité des conquérants. Leur but était de donner aux peuples des monarques dont le gouvernement, pût fournir les moyens de propager la doctrine du Christ. L'autorité ecclésiastique n avait et ne pouvait avoir d'autre but. La majeure partie du clergé, en renonçant à la famille, à la fortune et même à la liberté, en se soumettant volontairement aux lois sévères de la hiérarchie, ou aux sévères prescriptions des règles monastiques, prouve éloquemment qu'elle n'avait en vue que le bien public. C'est ce que la passion seule oserait nier. 11 n'y a qu'un esprit étroit qui n'aperçoive pas cette vérité qui saute aux yeux. L'autorité ecclésiastique n'a donc jamais eu et n'a pas de dynastie î L'Église a même introduit le célibat des prêtres, pour que la famille personnelle n'enlevât pas les serviteurs du Christ à la grande famille sociale. Quand l'influence des papes se fortifia, on vit naître dans les premiers siècles l'usage de désigner l'autorité civile au nom du Maître des maîtres. Ainsi , au nom du Christ, le pape reconnut Charlemagne comme empereur, supposant qu'un empire universel, sous ce sceptre unique d'un monarque zélé, serait plus propice au développement du christianisme, auquel l'ignorance, la mauvaise foi, les passions et les Iiérésies portaient

alors tant de coups douloureux. En travaillant avec Taide des successeurs de Charlemagne à l'organisation de la société , l'Église^ pour agir plus sûrement, chercha à fortifier son autorité et à étendre l'influence du clergé. Depuis le huitième et le neuvième siècle, les papes avancèrent dans cette voie, lentement, prudemment, mais avec persévérance. Les peuples barbares qui avaient brisé la puissance de Rome courbaient le front devant le vicaire du Christ ; car ils voyaient en lui l'interprète et l'exécuteur des lois suprêmes de Dieu. Le siège apostolique, souvent menacé par des voisins infidèles, souvent souillé par des chefs indignes qui usurpaient le gouvernail de la barque du Christ, s'est plus souvent encore fait respecter par la probité et le caractère inflexible des hommes qui y étaient placés, et ni les terribles tempêtes qui ont ébranlé l'Église, ni les fautes des pasteurs du troupeau du Christ ne l'ont fait tomber, car elle est /bnd^e ^lun' un rocher, •

La puissance de l'Église a sa source dans cette institution du Christ, et l'esprit divin pouvait seul donner à l'autorité suprême cette force qui a réprimé le crime, et a été pendant longtemps même l'eiïroi des monarques. Non-seulement le pape, mais les évêques et les prêtres, pouvaient châtier les criminels qui foulaient aux pieds les lois divines. Dès les premiers jours du christianisme, les souverains du monde qui opprimaient les peuples asservis, tremblaient au nom du Sauveur, prononcé par les lèvres d'un prêtre ; la menace de l'Église, citant les tyrans devant le tribunal de Dieu, était un soulagement pour les peuples qui gémissaient sous le joug. Des siècles entiers conservèrent l'usage de la soumission des monarques à ceux qui représentaient l'autorité du Christ. Quand, au quatrième siècle, l'empereur Théodose ordonna, à Thessalonique, le massacre de milliers d'hommes sans armes, pour punir le meurtre du chef de la garnison, saint Ambroise, archevêque de Milan, s'étant placé devant la porte, une croix à la main, lui interdit l'entrée de l'église. Qui donc peut arrêter aujourd'hui les crimes des souverains lorsque, par orgueil ou par vengeance, ils massacrent également les peuples j désarmés? Les nations ont-elles la force de leur résister? Si

elles ne l'ont pas, oùpeuvent-elles puiser cette force qui leur est nécessaire? Qui est-ce qui mettra fin à ces effroyables guerres, à ces meurtres sous une forme toujours nouvelle, que les monarques commettent sans interruption ? où est l'autorité qui commande rhumilité aux tyrans et appelle les peuples à la défense commune?

Aux temps où le christianisme commençait à s'étendre dans l'Europe entière, l'Église, fidèle au principe de l'ordre et d'un développement régulier, tendait à la réorganisation de la société, de la manière qui lui paraissait la plus pratique. Pour pénétrer plus profondément dans les différentes couches sociales, les papes cherchaient à étendre leur autorité sur les souverains, afin de donner des formes convenables à l'administration et de diriger la législature. L'autorité suprême se concentrait donc à Rome comme dans le foyer de cette religion, fondée par le Christ, pour accorder la liberté aux peuples. Ayant devant elle un vaste champ d'activité, elle accordait moins d'attention aux rapports des peuples, qu'à l'état de l'humanité entière. C'est pourquoi elle devait souvent tolérer avec patience l'injustice des souverains envers leurs sujets, comme un phénomène passager d'une importance secondaire en face de sa grande tâche. Mais tous les hommes étaient regardés comme les enfants d'un même père et la protection vigilante de l'Ëglise s'étendait sur eux. Seulement l'Église, toujours contrariée dans ses tendances par les ennemis de la liberté, avait à combattre soit Tavidité insatiable des souverains qui opprimaient les disciples du Christ, soit l'impiété effrénée qui les arrachait du sein de la religion universelle. Il n'y a pas de gouvernement au monde qui ait eu tant de difficultés à vaincre, qui ait eu besoin de tant de prudence et de tact dans sa manière d'agir que le gouvernement du chef de l'Eglise, et néanmoins il a résisté à tout, et a maintenu l'union dans le groupe des fidèles, en doimant par là la preuve de la sublimité et de la vérité de sa mission.

Au moyen âge, la civilisation européenne, étant sous la {)ro^ tection de la religion catholique, tendait à une harmonie universelle. Le clergé, en influant sur les gouvernements, unissait les

peuples et les trônes, et l'autorité papale contrôlait les arrêts des monarques. En cas de malentendu entre les . souverains et le peuple, l'Église se plaçait entre les deux partis dans la personne du lé{^at du Pape, et les souverains devaient obéir aux oHtoes de l'Église. De cette manière l'union intérieure des nations se maifttenait, la société se développait d'après des principes uniformes et la civilisation s'étendait dans un même esprit.

Si le progrès était lent, en revanche il gagnait en force intérieiu-e, en élaborant en soi des matériaux pour son développement ultérieiu". L'uniformité et l'harmonie du progrès étaient l'objet de la plus grande sollicitude de l'Église. Aussi l'Église s'efforçait de maintenir l'accord entre les souverains et les sujets, sans égard aux formes de gouvernement. Mais tant qu'elle eut de l'influence, tant que les monarques la respectaient les priaces criminels et rebelles furent privés du pouvoir. L'harmonie entre le gouvernement et le peuple était depuis des siècles pour l'Église un moyen d'obtenir l'harmonie universeUe, dans le but de maintenir l'unité de la religion. De là il découle que l'Église, à son point de vue, regardait comme légale toute autorité, toute forme de gouvernement qui assurait cette harmonie, et évitait soigneusement toute dispute, qui pouvait compromettre une union aussi indispensable pour ses buts sublimes. Aussi l'autorité papale se trouva souvent dans une position très-difficile, quand l'usurpation ou le despotisme d'un côté, le manque d'indulgence de l'autre, troublaient les rapports sociaux d'une façon contraire à l'esprit de la doctrine du Clmst.

Comme il devenait chaque jour plus difficile de maintenir la concorde entre les souverains et les peuples, les papes ne se contentèrent plus de leur influence, mais ils voulurent conquérir la prépondérance dans le groupe des souverains. Ds croyaient par lu agrandir la signification des lois du Christ, et assurer le triomphe de la religion chrétienne. Il est difficile de ne pas voir que leur but était manqué, par cela même que pour des choses divines ils employaient des moyens terrestres. De vicaires du Christ, les papes devinrent des souverains séculiers; et les plus zélés même ne s'aperçurent peut-être pas qu'ils s'étaient éloi-

l^nésdes principes du christianisme pur^ que les intrigues terrestres les occupaient plus que leur mission divine. Sitôt que la papauté devint de la politique^ la religion dut nécessairement en souffrir. C'était une conséquence inévitable du caractère qu'on lui avait donné. Certains papes étaient meilleiu's politiques et guerriers que pasteurs I leur main tenait le glaive au lieu de la croix. Alors^qu'ils commettaient les plus grandes erreurs, ils se proclainaient infaillibles (1).

Cependant, pour être juste, il faut ajouter que les papes, ayant épuisé tous les moyens possibles, eurent recours à cette extrémité, animés des meilleurs désirs. D'abord le despotisme des seigneurs féodaux, plus tard le despotisme de tous les monarques et particulièrement des empereurs d'Allemagne les força à prendre une attitude menaçante. Rien donc d'éloiniant que la lutte qui en résulta ait causé rivalité et antagonisme. Les abus du clergé, agissant au nom de l'Eglise, ont été grands ; cela ne fait pas le moindre doute. Il est impossible de nier qu'au moyen âge le despotisme des papes ne fut illimité; mais, ce qui est aussi incontestable, c'est que les papes voulaient réagir, par leiu* absolutisme, contre celui des monarques. Toute autorité fondée sur la volonté arbitraire soit d'un individu, soit d'une corporation, est chose mauvaise et nuisible ; en un mot, c'est un joug que tout l>ouvoir illimité ou se couvrant d'une interprétation arbitrain*. de la /ot qu'elle fait plier selon son bon plaisir; néanmoins, on peut dire que l'absolutisme des monarques avait pour but l'esclavage éternel des peuples, taudis que celui des papes devait avoir pour résultat, dans un avenir éloigné il est vrai, la liberté université.

Cet effet du système de l'autorité papale, déposé en germe dans le sein de la doctrine du Sauveur, était d'une nécessité logique et rigoureuse. Tôt ou tard les vrais préceptes du divin

(1) L'idée de l'infaillibilité des papes n'apparut que mille ans après Jésus-Christ et nommément au xi« siècle. Elle sj développa (léfinitivemcnt au xiii" siècle. On attribua l'infaillibilité des lois du Sauveur aux arrêts du pouvoir poutilical. Hien ne pouvait nuire davantage au christianisme.

législateur auraient été expliqués ai, avec le progrès de 1h civilisalion, délivrés des commentaires fdiiatiques dont on les avait souillés.

A choisir entre deux maux, l'absolutisme des papes valait mieux que la tyrannie des empereurs d'Allemagne, car le premier, quoiqu'il pût violé certains principes dn cliristianisme, s'apiniyait toujours, par ses bases fondamentales, sur la doctrine du Sauveur ; tandis que le système des monarques pouvait prendre pour emblème l'inscription de l'enfer de Dante, Les Allemands cependant ne voyaient rien de meilleur au monde.

Les guerres qu'on appelle de religion ne devraient pas porter ce nom. A l'origine, c'était la lutte de deux puissances: l'autorité ecclésiastique et l'autorité civile, le papisme et le monarchisme, disons mieux, le christianisme et la violence ; plus tard los pas> sions se mêlèrent des deux côtés à la lutte. A la Un l'autorité de l'Église s'affaiblit : qu'est-ce qui Ta remplacée? Le règne des monarques et des ministres, puis celui des actrices et des danseuses.

F/autorité sécidière, qui s'étendait de plus en plus en proportion de sa croissance et de son éloignement des influences de Home, embrouillait de plus en plus les rapports des souverains avec les peuples, en rendant très-difficile le problème du rétablissement de l'harmonie dans les États.

Les idées fausses sur la liberté répandues dans la société \qt^ des premières hérésies, renouvelées à différentes reprises par des hommes qui voyaient la liberté dans le débordement des passions, provoquèrent des troubles qui compromirent l'affranchissement de l'esprit humain selon la doctrine du Christ, ce bouclier si certain contre tout esclavage. Cela donna lieu à des conflits sanglants et crue)s, qui devinrent un instrument personnel entre les mains du plus fort. Ainsi l'inquisition, fondée dans un moment monstrueux de délire pour la destruction des héfétiques^ qui semaient réellement parmi les peuples le désordre, et la démoralisation, fut pour Philippe le Bel, Ferdinand et Isabelle, Philippe II, Catherine de Médiciset Charle:;» ÏX un masque de piété, un appui pour leurs trônes, aussi bien que le massacre de Ja Sainl-Barthélemy, les dragonnades, etc.

Les eniu^miii du christiaui^iue, comma pour faire Tapologie des souverains^ pe cassent de rejeter sur le clergé toute la faute de ripquiiiition, Ces reproches, ^mpreints de partialité, ue sopt qu'au panégyrique du despotisme mouarchique et rien de plus. Ou a déjà tant écrit pour réfuter cette calomnie calculée^ qu'il est presque superflu d'en parler encore. Les cruautés des souverains ci-dessus mentionnés sont généralement connues, De Thou, Brantômci et tous les historiens dignes de foi, conviemient quo la duphesse de Montpensier fut le principal hrandon, « le hmUfeu» de la Ligue* Sa politique suivit l'impulsion de sa haine contre Henri 1||, Eille parcourait les rues en encourageant le peuple à la révolte. Il est très-probable que c'est elle qui poussa le fanatique Jacques Clément à tuer le roi et lui donna un poignard empoisonné.

L'anecdote suivante est tellement caractéristique qu'elle mérite d'être citée ici. Après la mort de Catherine de Médicis, cette femme cruelle et superstitieuse^ le prédicateur annonça ainsi sa mort aux personnes rassemblées à l'église ;

« Catherine est mortet C'esl une question de savoir si rÉglisc catholique doit prier pour elle, An reste, si par charité vous voiliez risquer pour elle un Pater et un A^e^ je le laisse h votre liberté. Ils vaudront ce qu'ils vaudront, »

Une preuve que les persécutions religieuses, l'inquisition, eti\, étaient un moj'en politique pour établir le despotisme des nmnarques dans les pays de l'Europe méridionale, centrale et occidentale, c'est que l'inquisition fut positivement rejetée par la Pologne, qui devançait tous les peuples par ses institutions libérales. Les papes qui, ayant oublié leur mission, sympathisaient avec les monarques, comptant avec leur aide réaliser leurs espérances^ trouvèrent facilement en eux des complices de leurs crimes j et le plus souvent ils ne commencèrent les persécutions que sur le désir des rois* Quand Jean XXII voulut introduire l'inquisition en Pologne, le roi et la nation n'en purent entendre parler sans indignation. Sauf quelques jugements exceptionnels rendus par le clergé, cette institution infernale n'y fut jamais connue. C'est |e seul pays d'Europe qni n'ait pas été souillé par

l'inquisition. Ajoutons que certains papes en ignoraient les abus.

Et pourtant^ chose triste à dire^ et néanmoins certaine ! c'est l'inquisition seule qui a maintenu l'unité de la religion en France^ en Espagne, en Italie, et a prévenu l'affluence des différentes sectes. De même, la religion prétendue réformée doit son établissement aux plus affreuses violences.

En Allemagne, en Danemark, en Suède et en Angleterre, le protestantisme a établi son règne par le fer et le feu; en France et en Espagne, le catholicisme se défendait également à l'aide du glaive et du feu contre la nouvelle religion. Telle est la faiblesse de la nature humaine et l'ignorance des masses, qu'à de certains moments, quand il s'agit d'une prépondérance et d'une victoire momentanée, la violence seule assure le triomphe, soit de la vérité, soit de Terreur.

Rien d'étonnant donc qu'on inspire facilement aux hommes le fanatisme ou l'impiété au lieu de la foi, l'humilité servile ou la licence au lieu de la liberté. En cela, le passé ressemble au présent, et le présent au passé.

Quelles que soient les idées qui circulent dans la société sur le christianisme, dans sa signification générale, et du catholicisme on particulier, comme application praticpie de la doctrine du Sauveur, ]>ersonne n'ose nier que le principe du catholicisme ne soit la morale la plus pure et la plus sublime, et de plus l'esprit de dévouement. C'est là une question d'un très-grand poids, la plus grave peut-être en politique. C'est le seuil de la liberté. Aussi ceux qui travaillent dans cette voie pour le bien de l'humanité, ainsi que les opprimés, ne doivent jamais perdre de vue cette vérité irréfutable que : la mesure de Vaptiiude du f>euple à accepter la liberté est le degré de son instruction morale.

Malgré les tempêtes effroyables et les fausses routes que certains pilotes ont fait traverser à la barque du Christ, l'Église (et je rappelle encore une fois que je parle de la réunion dans laquelle s'est conservé l'esprit immaculé du christianisme], ne s'est jamais arrêtée dans ses efforts ayant pour but le bien suprême. Son zèle redoublait avec le nombre de ses ennemis. C'est par suite du développement du protestantisme qu'on fonda, pour

affennir la religion catholique^ Tordre des Jésuites (1536-1540), qui s'est distingué par un zèle poussé à une telle absence de scrupules dans le choix des moyens, qu'à la fin, devenu un objet d'épouvante universelle, il lui a été plus nuisible qu'utile.

Les passions religieuses s'apaisèrent après les désastres de la guerre de Trente ans ; les différentes sectes perdirent leur popularité. Le protestantisme, quoique reconnu pour religion légale à la paix de WestphcUie, se changea plutôt en une protestation continuelle et organisée contre l'autorité papale et contre toute union. Depuis la mort de Gustave Adolphe, jblessé par la même balle, il n'a fait qu'errer et n'a jamais pu recouvrer ses forces.

Cependant le siège apostolique cherchait à fortifier l'union des catholiques. Malgré les intrigues des protestants, les catholiques comprenaient, qu'une association aussi vaste et embrassant déjù toutes les parties du monde, ne pouvait n^aintenir l'unité dans les principes, les moyens et les buts, d'une autre façon que par une union très-étroite, sous les ordres d'un unique et suprême pasteur. Leurs principes généraux étaient communs à tous, et les buts étaient nobles ; mais il n'y avait pas de concorde dans le choix des moyens.

Le désir des catholiques d'amener leurs coreligionnaires à la reconnaissance des mêmes moyens, donna lieu à de nouvelles intrigues. Gomme auparavant, l'absolutisme du clergé luttait avec l'absolutisme des monarques ; de même maintenant, depuis la Réforme, l'intrigue entre en lutte avec l'intrigue. Les conspirations souterraines commencèrent; une lutte aveugle troubla l'Europe entière.

La hiérarchie catholique ne releva pas sa visière dans cette lutte, au contraire, elle enfonça plus profondément son froc. Elle ne voulait pas comprendre que la lumière du jour est une condition nécessaire pour fortifier la vérité, que la lumière est pour elle une garantie de triomphe; elle voulait, s'entourant elle-même de mystères, maintenir, par le mystère, tout le monde dans l'obéissance. Elle changea en théosophie mystique la doctrine éclatante que le Christ avait ordonné de prêcher sur les

places ftibliqiles et stif les toits, et la société de« fldèlês en tiné espèce de conspiration.

Les gouYernements ri'dîU jatnais laissé passer aii(*tine (^Itcotistance sans en profiter pour leurs buts. II se créa en Europe deui grands partis d'intrigants politico-religieux. Les fois de Russe se placèrent d'un côté tomme représentants du protestantisme, les empereurs d'Autriche de l'autre.

Les souverains des autres croyances jouaient danS cette lutte le rôle des chaures-souris. Toutes les fois qu'il fallait s'entendte pour maintenir l'Europe entière dans l'obéissance, les erineraië les plus acharnés qui aTaient combattu peu de temps auparàtant au sujet de la religion se donnaient la main pour agir de conCert. La hiérarchie catholique ne savait pas apprécier^ fl sa juste valeur, la portée de la conspiration diplomatique des monart)ues. Suivant la politiqlte traditionnelle des papes, qui voulaient agir à l'aide des souverains^ elle ne s'appuyait pas sur les peuples, mais sur les trônes.

Cela lui donnait toujours un Caractère sécùlief qui prenait le dessus sur sa mission divine. Pour n'avoir pas rejeté 10 caractère politique qu'elle avait pris depuis le huitième siècle^ die commença à perdre de plus en plus, dans les derniers temps, son autorité et la confiance publique.

Si cela a été très-sensible pour l'Eglise, la société n'en a pas moins souffert. Depuis le congrès de Westphalioi l'autorité papale a perdu sa force et son influence sur les souverains | depuis ce temps aussi les gouvernements tiennent impunément les peuples courbés au pied de leurs trônes^ Les traditions des guerres de religion donnèrent souvent aux monarques l'occasion de guerroyer, sous prétexte de religion. Ce n'était plus le siège apostolique qui servait de forteresse défensive à la ehrétienté^ mais c'était tantôt l'un, tantôt l'autre des ennemis des vrais chrétiens qui se proclamait le défenseur du Christ*

Pendant la révolution française^ l'Europe entière se coalisa contre la France, sous prétexte de sauver la religion el la morak* Le clergé ne voyait rien de plus dans la révolution que l6 terrorisnie^ l'impiété^ et une folie momentanée. Il erut aui geuTer-

nements hypocrites et espéra que les monarques sauveraient la société.

La déception ne se fit pas attendre. Depuis que l'autorité ecclésiastique s'était aperçue que l'intérêt dynastique dirigeait Ips actions des souverains, elle penchait tour à tour d'un coté et de l'autre, et lie savait quelle politique suivre dans celte position critique. Le mieux eût été de n'en suivre aucutie, et de développer les droits des nations siif la hase des lois du Glitist.

Quand l'activité du clergé, pttf suite de Ift Victoire de Taulofité séculière, fut limitée aux affaires ecclésiasliqties, l'activité des gouvernements réussit h faire (*tttrer les lois civiles dans les lois de l'Église.

La société émancipée, qiil ttvait commencé par secouer l'aulo" rite des lois du Christ, finit par reconnaître l'autorité deâ baïonnettes.

L'esprit de lil)erté ne put supporter Ce joug, mais il fut réduit à l'inertie faute d'apptii ; dès tiraille tnents stériles n'ont donné d'autres résultats que ceux que flous voyons aujourd'hui. Dans la lutte persévératite de Topprésslon avec la liberté, on s'est livré h tous les e.tcês. Les hommes qui ont pris le progrès pour mol d'ordre, se sont saisis de tous les moyens, ont employé tous les ressorts, excepté ceux qui assurent la solidité de Tcfeuvre.

Ceux qui voyaient dans le siège apostolique un moyen d'union contre les éléments qui poussaient violemment l'humanité dans la voie d'une liberté illimitée, effrayés par le débordement des idées, cherchèrent à se mettre sous la protectioti de l'Eglise. I^es autres, au contraire, qui ne voyaient dans cet acte que réaction et conservdlorisme, se pincèrent dans le camp opposé, et résolurent de porter le dernier coup à l'autorité papale. Une courte liberté, qui n'avait pas de base durable, puis l'anarchie, qui est ordinairement l'amas des débris d'un édifice peu aoiide^ furent suivies du despotisme civil, teUant ime épéc menaçante levée sur rÉglise et sur la société.

Chapitre XIII de l'épltre de saint Paul aux Romaini : i Tout pouToîr vient de Dieu. » — Comment l'Eglise catholique oompreod-elle ces paroles f

I/ordre est la loi naturelle de la société, de même que la loi naturelle de rbomme, est de vivre en société. Or, pour maintenir l'ordre, l'autorité est nécessaire, car autrement la société se disperserait et les hommes vivraient comme des animaux : ce qui est contraire à l'ordre social.

Les fausses doctrines ont tellement obscurci l'idée du christianisme, tellement aveuglé l'humanité courbée depuis tant de siècles sous l'oppression de la force matérielle et des sophismes, que ceux mêmes qui se disent chrétiens, et jusqu'aux dépositaires de l'Écriture sainte, interprètent faussement les paroles du Sauveur et des Apôtres, malgré l'unité de la tradition.

Ainsi, le chapitre xiii de l'épitre de saint Paul aux Romains est, depuis les temps les plus reculés, l'objet de discussions et de commentaires sans fm. Le despotisme appuie sur ce fondement ses droits imaginaires. Les libéraux ont préféré le condamner, et même le rejeter comme étant d'une autorité suspecte. Sans parler de l'authenticité de cette épitre, analysons-Ià avec attention.

Nous lisons au commencement du chapitre xiu, à la première ligne : a Que toute personne soit soumise aux puissances supérieures, car il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu... Celui donc qui résiste aux puissances résiste à l'ordre de Dieu. (Saint Paul, épitre aux Romains, chap. xiii, 4, 2.) Gomment comprendre cela? On peut évidemment expliquer ainsi ces paroles : « Tout homme doit se soumettre aux puissances supérieures. » Peut-il en être autrement, sans que l'anarchie se produise? Mais l'Apôtre dit : « Le prince est le ministre de Dieu pour vous favoriser dans le bien ; » si donc on doit être soumis, surtout aux autorités supérieures, suhlimioribus potesiatibus, c'est non à la violence, non à la force, non à une puissance inférieure diabolique, mais à l'autorité supérieure agissant conformément aux lois divines.

Nous voyons ensuite à la même ligne : « Car il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu. Et c'est lui qui a établi toutes celles qui sont sur la terre. » Sans doute. L'autorité vient de Dieu, l'oppression^ la violence vient du démon. Les autorités qui le s(mt réellement sont établies par Dieu^ car elles découlent de l'ordre naturel de la loi^ mais celles qui ne sont pas des autorités^ mais une oppression, une violence, une tyrannie, proviennent de l'esprit du mal, sont contraires à l'ordre naturel, et produisent l'anarchie. Voici le texte grec : U£^% ^u^:? i^outrcaïc xmtpt/oùtrcu^ VTroTatfffffaOw. Où yùp cartv tÇouffioc il pn ccn6 3iot7, cfi âk ovvai iÇouTiai virô roû ^nO, rêTayjiiyfM i ifftv. Le root tÇouaia signifie liberté, loi; au pluriel^ aî tc.oùam, se traduit par les magistratures*

Dans le texte hébreu, ces paroles ont tout à fait la même signification.

Les véritables chrétiens, qui comprenaient bien l'Écriture sainte et étaient inspirés par la liberté de la doctrine du Sauveur, repoussaient si loin toute pensée d'esclavage, que les Pères de l'Église, saint Jérôme, Rufin et Sedulius ont même retranché du premier verset du chapitre xuc ces paroles, a Non est enim potestas nisi à Deo ; quas autem sunt, à Deo ordinate sunt » (Car il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu, et c'est lui qui a établi toutes celles qui sont sur la terre). Elles parurent dans d'autres traductions. C'est un détail d'une énorme importance.

Le second verset de ce chapitre dit expressément : « Celui donc qui résiste aux puissances résiste à l'ordre de Dieu. Et ceux qui y résistent, attirent la condamnation sur eux-mêmes. »

6Î ^f âv6(9T9xoTtc fflcuToî; ntpifjLOL >r!>|iovrai. Cela devient clair quand on a compris le premier verset. Celui qui résiste aux autorités établies par Dieu, obéit à la violence diabolique, qui n'est pas la liberté, une loi, exusia^ mais l'anarchie. Et celui qui obéit au démon, est esclave, et mérite la damnation.

Nous voyons l'explication de ces paroles dans la même lettre, au troisième verset : a Car les princes ne sont pas à craindre lorsqu'on ne fait que de bonnes actions, mais lorsqu'on en fail

de maUYaises. Voillez-Yous ne pas redouter les ptiissâtices? Faîtes le bieti, et elle vous en Ioue^ont. »

N'est-il pas clair que TApôlre parle de la bonne autorité ; cat c'est la seide qui mérite ce nom. Pour savoir si Tautorité est réellement une autorité, c'est-à-dire un pouvoir légal, du si elle n*esi que la Violence, faites une bonne action. Si après avoit* bien agi vous recevez des louanges, les supérieurs sont une atttorité ; si le supérieur a peur de votre bonne action, il n'exercé pas d'autorité, mais il possède un pouvoir diabolique. Le quatrième verset dit que le supérieur « est le ttiinistre de DieU jxïur ixms favoriser dans le Men, n S'il vous conduit vers le mal^ c'est uti serviteur du démon.

Nous lisons plus bas : « Rendez donc à chacun de (Jiii lui est dû : la crainte, à qui vous devez la crainte ; le tribut,- à <|ul vous devez le tribut; les impôts, à qui vous devez les impôts; Thonnenr, à qui vous devez l'honneur. » Rendez ce que votis devez aux supérieurs, aux chefs, d'est-à-dire h l'autorité légale,- tnais ne dotmez pas ce que vous ne devez point, surtout ft Ceux qii! n'ont le droit de rien exiger de vous.

Comme toute réunion des fidèles, la société doit avoir, oUtfc l'autorité invisible du Christ, c'est-à-dire, outre les lois <}«'il a laissées, une autorité visible, gouvet'nant en soH nom Sous difpê^ rentes formes.

Si cette autorité, soit religieuse, sôit dvile, est cotiforrtie aux lois du Sauveur, ou si elle a en elle Vesprit dwin, et si pat* dohséquent elle est elle-même un bon esprit, alors elle tnefi^dt^Dtieté. C'est dans ce sens que l'Apôtre dit : « Toute autorité vient de Dieu.n Sans doute ; car tout vient de Dieu.

Ceux qui ne comprennent pas ces paroles, disent ironiquement : Alors le pouvoir du démon vient aussi de Dieu 7 Oui | mais le démon «est uU ange chassé du ciel. 4 C'est Dieu qUi l'a evilé, et il a donné à l'homme le Hbre Arbitré^ c'est-&-dhre la faculté de l'accepter ou non. SI les hommes ont employé eette Volonté pour le mal, malgré les eflbrts du Christ et des apôtfres, qui ont tout fait pour leur apprendre les moyens de combattre le mauvais esprit^ et d'anobtir leur volonté, s'il» se sont voJetitëire^

ment souinls à l'autorité du démon et qu'ils la supportent, bien qu'ils ne toient dans ses lois pas une seule lettre de la doctrine du Sauveur^ à qui en est la faute ?

On me dira peut-être : Pourquoi Dieu a^t^il créé le mal ? Pourquoi a^t^il créé le démon? Car il y a des hommes qui parlent ainsi. Dieu n'a pas créé le démon . Dieu n'est pas le fauteur du mal. Le mal est la négation naturelle du bien^ c'est l'ombre de la lumière. Dieu n'a pas créé l'ombre^ mais il a créé la lumière* Là ou il n'y a pas d'ombre^ c'est une preuve qu'il n'y a pas de lumière. II ne peut y avoir qu'une obsciuité complète. C'est comme s'il y avait un mal a&solu. S'il n'y avait pas de mal^ il n'y aurait pas de bien ; c'est-Mire que s'il n'y avait pas de mal> le bien n'aurait pas d'existence. Le bien a une existence réelle, affirmative; donc il doit y avoir une existence cotitraire, réelle et négative. Le bien a une existence positive dans la réalité, le mal a une existence négative dans la réalité. Le bien s'incanie dans certaines formes, et s'appelle ordinairement le bon esprit | le mal apparaît sous différentes formes, et c'est ce que l'Écriture sainte appelle le démon. Si le mal n'existait pas, que serait donc le bien? Quelque chose d'insaisissable. Gomment saurions-nous que le bien est un bien? Gomment pourrions-nous l'apprécier, sans avoir de mesure comparative, sans savoir ce que c'est que le mal ? Le bien ne serait alors qu'une sorte d'abstraction^ et nous n'aurions aucune idée de cette abstraction j car nous n'avons pas conscience de ce qui n'a pas d'existence réelle.

La Providence nous a donné beaucoup de moyens de vaincre le mal : d'abord les lois naturelles que nous sentons en nousmêmes, et qu'elle a fait annoncer par Moïse inspiré ; ensuite, les préceptes du Sauveur qui est venu compléter ces lois; enfin, par le Clurist, les sacrements qui sanctifient notre volonté. Armés de ces dons divins, nous pouvons lutter contre le mal, et par cela même mériter 2a grâce, c'est-à-dire l'aide de Dieu^ qui^ avec notre bonne volonté, nous donne la victoire.

Donc le pouvoir du démon vient de Dieu, mais ttan pas de la volonté divine ; il existe comme pouvoir contraire à Dieu et à ses lois ; comme powooir rejeté, damné, comme révolte contre le

Créateur de tout bien, révolte du libre arbitre ; enfin^ commo violence contraire aux lois de la liberté^ violence quô Dieu a répudiée, et avec laquelle il n'a rien de commun. Les moyens que la Providence nous a donnés pour vaincre toute espèce de mal doivent donc nous servir à triompher du pouvoir du démon.

Toute autorité est divine^ en tant qu'elle est réellement autorité, en tant qu'elle est conforme aux lois divines. Elle vient de Dieu, en tant qu'elle n'est pas une révolte contre la volonté divine et contre ses lois. Si elle est mauvaise, elle vient de Dieu, en tant que le mal vient de Dieu, comme tout vient de Dieu . Dieu est la source unique de tout ce qui existe au monde, car il est le seul Créateur tout-puissant et l'origine de toute chose ; mais Dieu n'est pas l'auteur immédiat du mal : car étant lui-même la perfection, il n'a pas pu créer l'imperfection. Dieu n'a créé que le bien, et le bien absolu ; le mal est né de la négation du bien, ou de la révolte contre le bien ; le règne du mal ou le pouvoir du démon n'est donc non plus une création immédiate de Dieu, mais une nécessité qui découle du bien, parce que l'ennemi du bien, c'est-à-dire l'esprit du mal^ s'en est détaché dans sa révolte. C'est donc du pouvoir divin qu'est sorti comme un rebut le pouvoir non divin ou pouvoir du démon. Pour mieux nous faire comprendre, figurons-nous une eau pure, saine et fraîche, coulant dans un torrent. Cette eau provient d'une source pure. Si le torrent dans son cours s'arrête tout à coup ou passe par des endroits fangeux, son eau devient impure et malsaine. Elle vient primitivement de la source, mais la source iie l'avait pas produite telle qu'elle est.

L'autorité n'est légitime que lorsqu'elle est divine, c'est-à-dire quand elle s'accorde avec les lois données par Dieu aux nations. Toute autre autorité est une usurpation, et, pour m'exprimer exactement, ce n'est pas une autorité, ce n'est pas un pouvoir, c'est la loi du plus fort, la violence. L'Ecriture sainte, comme source de toute justice et de toute sagesse, a en vue la bonne autonHté dans le sens exact. Que les hommes reconnaissent donc le pouvoir divin et non la violence du démon ; car, qui dit auto^ rite dit ordre, justice, protection paternelle, civilisation, mora-

lité, liberté. C'est ainsi que le Sauveur comprenait l'autorité^ c'est ainsi qu^ la comprenaient les apôtres; et nous avons^ pour confirmer cette opinion^ les témoignages les plus anciens des Pères de l'Ëglise.

Saint Jean Chrysostome^ qui vivait au quatrième siècle^ s'exprime ainsi (1) :

« Il n'est pas d'autorité qui ne vienne de Dieu. — Que ditesvous ? Alors chaque prince a été établi par Dieu ? — Je ne dis pas cela. Je ne parle pas du premier prince venu^ mais de la chose elle-même^ de l'autorité. L'existence des États et la substitution de l'ordre au désordre et au hasard^ sont l'œuvre de la sagesse divine ; voilà ce que j'enseigne. Et voilà pourquoi l'Apôtre ne dit pas : Il n'est point de prince qui ne vienne de Dieu ; mais il parle de la chose même en disant : Il n'est pas d'autorité qui ne vienne de Dieu. » (S. Jean Chbysostohe. Hom. xjiui, sur l'ÉpUre aux Romains.)

Saint Augustin, qui vivait dans la seconde moitié du même siècle et au commencement du suivant, définit ainsi l'autorité :

« Ceux qui commandent ne commandent pas par un esprit de domination, mais par le désir charitable d'aider ceux qui leur sont soumis, et de leur. faire du bien ; car Dieu, après avoir créé l'homme raisonnable et l'avoir fait à son image, n'a pas voulu qu'il dominât sur les hommes, mais sur les bêtes. » (S. Auc, de la Cité de Dieu, 1. XIX, c. xiv et xv.)

« L'esclavage est la conséquence et la peine du péché, et non pas une loi de la nature. » (I6tcl.)

Saint Anselme explique avec une grande clarté le chapitre xiii de l'Épitre aux Romains : « Omnis anima potestatibus sublimioribus subdita sit. Non est enim potestas nisi a Deo. QuaD autem

(1) « Non est potestas nisi a Deo. — Quid dicis. Ergo omnis princeps a Deo constitutus est? — Istud non dico : Non enim de quovis principe mihi sermo est, sed de re ipsa id est de ipsa potestaie. Quod enim principatus sint, ^uodque non simpliciter et teraere cuncta ferantur, aivinae sapientiae o])U8 esse dico. Propterea non dicit (ille) : Non enim princeps est nisi a Deo. Sed de re ipsa dissent dicens : Non est postestas nisi a Deo.» (Hom. xxinin Ep. ad Rom.)

sunt^ a Deo ordinats sunt. ttaque qiii resistit potestati^ Dd ordinationi resistit. Qui aulem resistunt^ ipâl sibl damnationetti dequirunt. » Il distingue les atUorités supérieures céleste et tetrëstfe. L'autorité suprême est l'autorité divine, à laquelle Thomme doit être soumis avant tout ; il ne 16 sera qu'ensuite à l'autorité terrestre^ si elle est conforme aux lois divines, c'est-à-dire à \û toi de Tautorité divine. Et il dit clairement : « SI l'âutotité terrestre vous ordonne de faire ce que vous ne devez pas faire, rejetM cette autorité et ne craignez que l'autorité supérietire. Si fMmdana potestas, jusserit : quod non debes fàcerê, contemne potestâtem timendo sublimiorefn potestntem, » Et plus bas il se pose celle question : « Que faire si l'Empereur ordonne Une chose et Dieu Une autre? » Sans se perdre dans de longues etplicatiotis, il répond : « Comment! Dieu ne doit-il pas passcf avant l'Empereur ? Si ahud Imperator et aîiud Deus jubeat, fpiid fatierriUi f Nwnquid non Deus imperatori est prœferendtis ? « El pour ne laisser aucun doute^ il dit expressément : « Il faut obélf aux autorités supérieures, fiublimloribus potestatibus anima id est homo subjiddtur. — a Toute autorité vient de Dieu, mais h condition d'ôlre une autorité, c'est-à-dire, d'avoir été établie par Dieu. Potestas est a Deo. Sed quœ sunt a Deo ordinatœ sunt. Ërgo potestas est ordinata, id est rationabUiter a Deo disposita. Ita^UB qui resistit potestati Dei ordinationi resistit. » Ceci est dit pour ceux qui croyaient que la liberté chrétienne consistait A ne rendre d'hommage à personne, à ne pas payer d'impôts, ce qui pouvait provoquer un scandale et nuire beaucoup à la religion du Clirist qui Venait à peine de naître. « Hoc enim contra illos dicitur qui se putabant ita debere ut( liber taie christiana, ut nuUi vel honorem déferrent, vd tHbuta redderejit, Vnde magnum poterat. adversus chrtsiianam religionem scandalum nasd a pnmipibus sœculi, »

L'Écriture sainte était la base des raisonnements des Pères de l'Église^ et c'est là qu'ils ont puisé les idées politiques que nous trouvons chez tous les écrivains catholiques, conformes à l'esprit de la doctrine du Christ.

a Les royaumes ne sont pas pour les rois, mais les rois pour

les royautiies^ » dit saint Tliumas d'Âquiti^ théologietl du H'elzième siècle^ conite de Roccasica^ élève des Bénédictins ail Mont-Cassin^ plus tard moiiie de Tordre de Saitit-Dotniniqiie et professeur aux académies de Paris, de Rome, de Bologtie, de Pise et de Naples. « Dieu à établi les rois pour gouverner les peuples selon leurs lois, et pour leur assurer la puissance de ces lois. Et si les rois agissent autrement. Ils ne sont plus des tois, mais des tyrans, n (De regimifie principum. Cap. ii.)

Le Pape Urbain IV, en 1261, l'appela eti Italie de France, où sa renommée s'était accrue. Les Dominicains l'élurent défîniteur de la pro\dnce rQinaine. Grégoire X l'appela au concile de Lyon, ou il hé put arrivel", car il fut empoisonné par les ordres du roi de Sicile, Charles !•% en 1274. Le Pape Jedn ttil le compta au nombre des martyrs en 1323. Pie V ordonna d'éditer soigneusement la collection de ses couvres complètes, ëti tB70, en le plaçant au nombre des plus grands docteurs de l'Ëglise (catholique, l'endant sa vie, saint Thomas était déjà nommé Docior^ universalis et Doctor angelicus, et on l'appelait aussi titi second Augustin.

Les Pères de l'Église et les théologietis prouvent que les souverains n'ont pas un pouvoir venant itn médiate ment de Dieu, mais en venant indirectement, autant qu'il est dans la volonté du peuple de l'établir ou de le reconnaître quand il est imposé. La première autorité venaht immédiatement de Dieu est l'autori té de la nation. C'est ce que le cardinal Bellarmin explique ainsi ; « C'est un fait certain que l'autorité civile vient de Dieu ; ceci est prouvé dans l'Écriture sainte et les Pères de l'Église. Mais cette autorité est déposée immédiatement dans la société entière, comme provenant des lois divines. La loi divine n'a pas donné cette autorité à un homme séparé^ donc elle l'a donnée à la société* Et, lorsqu'une loi formelle n'existe pas, il n'y a pas de raison pour que, dans une assemblée d'hommes égaux, l'un ait plus de droits à régner qUe l'autre. L'autorité politique envisagée OH point de vue général, sans descendre aux cas particuliers, comme la monarchie, l'aristocratie ou la démocratie, vient im^ médiatemeni de Dieu, Donc la société entière, ayant Uti pareil pouvoir, doit être une république parfaite^ et, de plus> avoir la

force de se maintenir et de réduire au silence les fauteurs des troubles^ qui voudraient attenter à sa puissance (1). » De là sort la conclusion évidente que la société^ par suite du droit qui lui est accordé par Dieu^ crée elle-même l'autorité à laquelle on doit obéissance, et qu'elle n'est pas tenue à l'obéissance envers une autorité qu'elle n'a pas choisie.

Telle était l'opinion de ce Jésuite qui, au seizième siècle, se distinguait par son instruction ainsi que par ses grandes vertus. Il fut élevé par Pie V, en 1605, à de hautes fonctions. Ses ouvrages furent, en 1770, prohibés comme révolutionnaires par les gouvernements civils de Paris et de Venise.

Au dix-huitième siècle, un théologien, dans un ouvrage imprimé avec l'autorisation de l'autorité ecclésiastique, donne la même définition du pouvoir que Bellarmin et les autres cités plus haut : <c Tous les hommes sont égaux naturellement ; aucun n'est supérieur ni inférieur par la naissance ; la nature n'a donné à ' personne l'autorité sur un autre, mais l'autorité a été donnée par Dieu à la société. » (R. P. Antonio, procurator generalis in Romana curia pro Carm. dise. cong. Rom», superiorum permissu, 1779. De legibus (2).

J'ai cité les paroles des apôtres et les opinions des écrivains ecclésiastiques de différents siècles, en commençant par les plus reculés. Nous voyons par là que le mérite d'avoir relevé la di-

(1) Gertum est poliiicam potestaiem a Dec esse. Sed hic observanda sunt aliqua. Primo politicam potestatem in universum consideratam non descendendo in partîculari ad monarchiam, aristocratiam^ vel demooratiam, immédiate esse a solo Deo. Secundo nota : hanc potestatem immédiate esse tanquam in subjecto in tota roultitudine^ nam hsc potestas est de jure divino. Ât jus divinum nulli homini particulari dédit hanc potestatem^ ergo dédit multitudini. Prseterea sublato jure prositivo non est major ratio cur ex multis œqualibus, unus potius, quam alius dominetur, igitur potestas totius est multiiudinis. Denique hiimana societas débet esse republica, ergo débet habere potestatem seipsam conservandi [et proindc puniendi perturbatores pacis. {De iatcis, lib. III, c. vi.) '

(2) Omnes homines sunt in natura aequales, nec unus est supérior nec alius inferior ex natura, nuUi autem dédit natura supra aiterum potestatem sed haeo a Deo data est hominum eommunitati.

gnité de rhomme n'appartient ni aux philosophes du dix-huitième siècle ni à la Révolution de 1 789^ puisque l'Église depuis son origine a toujours gardé les mêmes idées sur l'autorité et sur les droits des peuples.

Lorsque l'autorité spirituelle introduisit^ d'après ce principe, l'usage d'oindre les monarques, la première condition fut pour le souverain le serment de respecter les droits de l'Église, c'estù-dire, de garder les lois du Christ. Telle est l'origine de l'autorité séculière dans l'esprit chrétien, ou de l'autorité légitime, qui doit contenir les lois divines et, par cela même, agir conformément aux droits de la société. Les déviations de cette idée principale ont été les conséquences d'abus quelconques ou d'une mauvaise application ; mais le principe n'a jamais varié, bien qu'il ne soit pas respecté même de nos jours.

Da pouvoir législatif. — Gomment l'Eglise eatholiquele comprend-elle?

Le pouvoir législatif est la conséquence logique de l'autorité suprême de la nation. « 11 faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. Ohedire oportet magis Deo quam hominibus, » dît l'Apôtre. Donc les lois humaines n'ont aucune signification si elles ne découlent pas des lois divines. Donc toutes les prescriptions qui ne s'appuient pas sur les Ipis n'engagent personne à l'obéissance. Qu'est-ce qu'une loi politique? Une constitution que la nation a établie pour elle-même. Saint Augustin dit : « Une loi qui est injuste n'est pas une loi. »

L'idée de l'Église sur la loi peut se résumer par les paroles suivantes de saint Thomas d'Aquin déjà cité plus haut : « La loi est un règlement dicté par la raison, ayant pour but le bien universel, et publié par ceux qui ont soin de la société (1). »

(1) Qusdam rationis ordinatio ad bonum commune, et ab eo qui curam communi'atis habet promulgata. (ii, Q. 90.)

Ainsi donc^ dans ce siècle de profonde ignorance et de profonde barbarie, ce savant théologien établissait par de pareilles idées stir l'autoftté politique et les lois, les bases de IWdre soclôl et de la liberté des peuples. Il est visible, d'après la définition citée plus haut, que, suivant la doctrine de l'Église catholique, la loi ne peut pas être le fruit d'une volonté arbitraire, mais d'une ftidre réflexiort de la raison, et elle n'est une loi que lorsqu'elle tend au bien universel. Suivant l'opinion de saint Thomas, l'autorité civile ne peut gouverner la société qu'avec l'aide de la loi, et 11 dit clairemeht que la Volonté du souverain ne petit pas créer des lois; il faut qu'elle soit dirigée par la raison; oportet quod sii aMcjua rutiore regulata. Ce n'est que dans ce cas et dans cette signification que la volonté du souverain a force de loi ; et hoc tnodo iiitclligitur quod voluniaé principis habëi t^/gforem legU. Autrement la volonté du souverain serait plutôt une iniquité qu'une loi ; alioquin voltmtas principis magis esset iniguitas quant hx. (QtuBst, XC, ar. I.)

« Du reste^ dit ce religieux, la loi n'est obligatoire qu'autant qu'elle est juste : ce qui est juste engage la conscience. De là viennent ces motfi de la parabole de Salomon, cb. vm : « Par « moi les rois gouvernent et prescrivent les lois. » (Li6. Il, QuœstXGy\,ar.iU.)

Saint Thomas appelle injustes les lois gui sont ceniraire$ au bien universel et qui ont un but mauvaiSt c'est-à-i-dire la'cttpi^ dite ou Yorgueil, « De pareilles institutions ne sont pas des lois^ mais des violences^ HujUsmodi magis suntviolentiœquam legestit (Lib, II, Quœst. XCVI, ar. iv.)

Il explique aussi que si un ordre est contrabre aux lois divines^ ce n'est pas l'ordre d'une autorité venant de Dieu^ Si nous nous soumettons au despotisme et aux ordres du plus fott^ c'est uniquement parce que nous ne voulons pas provoquer des troubles et des scandales ^ ce qui force souvent l'homme h céier même sts propres droits, suivant les paroles de saint Mathieu : « Et si quelqu'un vous force de le suivre pendant mille pas, suivez-le encore deux mille autres; et si l'on veut plaider pour vous prendre |T0tfe habit, ùotinètAtÛ aussi totre

inàDteati(i). t)Dè mèttië, tous les écrïvaitiâ (iAthoiiques qui rie se sont pas éloignés de h doôtrine du Christ etiseiguent que le poUvovr législatif nâ peut être donné ftti* scuteraim qm par rMennêdiaire dU peupJe, ni eùcéctité qu^aiièfi iùpermUHon.

Quelle doit être la forme du gouvernement d'après les principes da catholicisme

Saint Augustin, en parlant des fortnes de gouvernement, prétend que la forme populaire est bonne, si les mœurs dd peuple sont bonnes, et par cela mèrtie si le peuple a urie Coriscience pure. Pour une nation corrompue, il reconnaît, comme nécessaire, l'aristocratie ou la monarchie. Le principe de Télection et la forme républicaine sont admis par lui soda les conditiotis suivantes : Si un peuple grave et modéré est tellement attaché au bien public que chacun, parmi le peuple, mette l'intérêt commun au-dessus de son intérêt personnel, il doit ejtistef une loi permettant à un pareil peuple d'élire les (bnctionUaii'efi pour administrer la propriété commune, c'est-à-dire la République (î).

Saint Thomas d'Aquîn exprime ropiriiôti suivante sur la forme de gouvernement : «i L'Etat (civitas) ou le royaume (regnum) le fnieux organisé est celui où un seul obtient la prééminence par ses vertus, et où il dirige tous les atitreë en ayant «eus ses ordres plusieurs gouvertieurs, auâsi nomtnéâ i^eldnleufâ Vertus, v

(1) Injusta^ leges magis sunt violentise quam leges, quia sicut Augustinus libre 1» de libero arbitrio in capite 6» Ict esse non videtur quaî justa non fuerit, unde taies leges in ford conscienti* non obligant, nisi forte propter vitandum scandalum vel turbationem propier quod etiam homo juri suo cedere débet, secundum illud Matth., cap. y. Qui te angariaverit mille passus, etc. (Th. 1, 2, Quœst. LC, or. i.)

(2) Si populus bene moderatus et gravis communisque utililatitf diligentissimus eut custos, in que unusquisque minons rem privatam quam pubticam pendat, recte lex fertur qua haie ipsi populo liceat creare sibi magistratus per quos stut res id est publica administretiu*. {De libero arbitrio, edp.vi.)

Il ajoute qu'il faut aussi qu'un pareil gouveroement apparHenne à tous, premièrement pour que les gouverneurs puissent sortir du milieu de tous, et pour qu'ils puissent être élus par tous, (rest au peuple qu'appartient le choix des souverains, ei ceci est une institution selon la loi divine. Le gouvernement mixte est bon lorsqu'il procède à la fois de la royauté, puisqu'un seul préside ; de l'aristocratie^ puisque plusieurs citoyens gouvernent selon la vertu, et de la démocratie, c'est-à-dire de l'autorité du peuple, puisque les princes peuvent être élus parmi ce peuple. Le meilleur gouvernement est composé d'éléments divers : et, d'après cela, on promulgue la loi que les supérieurs sanc^ tionncnt de concert avec le peuple (1).

tt Mieux vaut tout soumettre aux lois que de laisser quoi que ce soit à un 'jugement arbitraire. Premièrement, parce qu'il est plus facile de trouver un petit nombre de sages suffisant pour composer des lois justes, que d'en trouver beaucoup qui soient capables de porter un jugement sain sur certaines choses. Secondement, parce que ceux qui composent les lois consultent l'expérience du passé pour leurs prescriptions, tandis que les jugements particuliers sont le plus souvent rendus en vue de faits isolés et imprévus. Or, il est plus facile de voir ce qui est juste en embrassant d'un coup d'œil un ensemble de faits, qu'en se renfermant dans un seul. Troisièmement, les législateurs jugent des cas généraux et en vue de l'avenir, tandis que les arbitres ne sont appelés à se prononcer que sur les faits présents, et sont souvent aveuglés par l'amour ou la haine, ce qui

(1) Optima ordinatio principum est in aliqua civitate vel regno in que unus praeficitor secundum virtuteni, qui omnibus prsesit et sub ipso sunt aliqui principanles secundum virtutem, et tamen talis principatus ad omnes pertinet, tumquia ex omnibus eliçi possunt, tum quia eliam ab omnibus elig^untur. Talis vero est omnis politia bene coromixta ex vegno in quantum unus praeest, ex arislocratia in c^uantum multi principantur secundum virtutem, et ex democratia id est poteatate poputi in quantum ex popularibus possunt eliçi principes; et ad populum pertinet electio principum, et hoc fuit mstitutum secundum legemdi vin am. Optimum regimenest ex variis commixtum et secundum hoc aumitur lex, quam majores natu BÎmu! oum plebibus sanxerunt. {Q. c. v. 1, 2 e/ seq.)

rend leur jugement inique. En résumé^ il est difficile de trouver beaucoup de juges en qui, règne une justice inébranlable; aussi est-il absolument nécessaire de définir^ autant que possible^ par la loi, tout ce qui doit être jugé, et de laisser le moins de choses possible au jugement arbitraire des hommes (2). n

La meilleure forme de gouvernement et par là même la meilleure garantie des peuples, est donc le règne des lois composées par des hommes consciencieux et savants.

Bellarmin soutient que la forme du gouvernement dépend de la volonté du peuple, qu'il veuille un roi, des consuls ou d'autres magistrats. Leur autorité est médiate, car elle provient de l'autorité immédiate du peuple par le moyen d'mi conseil et par suite de l'élection qui est un droit des hommes {De laids, lib, ni, c. 6).

Antonio, théologien du dix-huitième siècle, dit aussi : « De la volonté du peuple nmt la forme du gouvernement. Si la République a confié tout sonfiouvoir à un seul citoyen, un pareil gouvernement s'appelle monarchique; si elle l'a confié exclusivement à la noblesse, il s'appelle aristocratique. De cette façon, le souverain tient de Dieu le pouvoir de gouverner, car si la Bépublique le choisit. Dieu par l'intermédiaire de la nation lui donne ce pouvoir que la nation tient de Dieu. De là, il résulte que le souverain gouverne au nom de Dieu, et celui qui lui résiste

(2) Melius est omnia ordinari lege quam dimitterc judicum arbitrio. Primo quidem quia facilius est invenire paucos sapientes qui sufficiant ad rectas legcs poncndas, quam multos qui requirercntur ad recte judicandum de singulis. Secundo quia illi qui leges ponunt ex multo tcmpore considérant quid Icge ferendum sit, sed judicia de singularibus factis fiunt ex casibus subito cxorlis. Facilius autem ex multis consideratis potest home videro quid rectum sil,

cupiditate^ et sic eorum depravatur judicium. Quia ergo justitia animata judicis non invenitur in multis et quia flexibilis est : idco neccssanum fuit in quibuscumque estpossibile, logem determinaro quid judicandum sit et paucissima aroitrio hominum commitere. (Ç. XCV, a. 1.)

résiste ^\ii ordres de Dieu selon les p^^oles de l'Ecriture svnta {supra cU,) t

Dernièrement encore, ep décembre 1863, le P. Hyacinthe disait, du haut de la chaire de Kotre-Damç de Pms : « 11 faut convenir que la démocratie est la plus fertile école des talents, puisqu'elle produit sImuItauémeDt des hommes comme Lincoln, Johnson, Seward, V'Culioch, Gr&ot, Shermann, Sheridan, Farrugut. Porter, Dalghrien, C'est un tableau imposant que celui d'un gouvernement libre on tout^ les forces de ^ mtwn sont mises en ntouvemenl pour arriver d'un seul coup à la supériorité (les talents de toute espèce, dont la production paraissait être le privilège exclusif de monarchies séculaires. Les Etats- Unis sont le type de l^ force, de la civilisation et du christianisme, lis en ont donné la preuve en reconquérant la liberté, et en eu r<^ndant f^âce à Dieq. >>

• Rendez dope à Césc^r ce oui app»rlient j^ C'''.-(ar, et à Dieu e^ qui «pparUept à Dieu.* — Gomnnent l'Eglise catholique compreod-eile ces paroles {()7

De ce que nous avons vu plus haut, H résulte clahrement que TEglise ne reconnaît que l'autorité légitime et évite la lutte avec l'oppression, quoiqu'elle la condamne. Les Pères de FEglise disent expressément que certaines recommandations ont été données par les apôtres pour maintenir Tordre dans la société* Car au commencement de la naissance de TEgiise, du temps de Jésus*Christ et de saint Paul, on croyait et le bruit s'était répandu que l'Evangile allait détruire Tétat de choses politique d'alors et abolir les royaumes et les répubHquBS. Voilà pourquoi le Christ a répondu à ceux qui le tentaient et qui voulaient le

(1) J'ai traité plus haut cette question ainsi que cotle qui est le

suiet cju § 9, avec plus de détail. Voyez art. « État et Natioiialitc. »

faire iomler dans un i^iéy^ : « Rendez donc à César ce qui est à César, etc., » afin que la religion chrétienne ne fût lasfyrise en haine, et pour que les chrétiens n'abusassent pas pour le mal de la liberté de la foi. — Ne in odium traheretur christiana reli' gio et 7ifi christiani abuserentur libertate fidei ad omnem mali* tiam. » {Clément d'Alexandrie, lib. iv, Strom,; S, Aug., ps. 418,

cont, 31.)

Les Pères de l'Bglise racontent même h quel propos ces paroles furent prononcées. Une rumeur s'était répamJue qu'il y avait une secte de ifuifs et de Galijécns qui s'ét^ent révoltés contre l'autorité romaine. Et comme le C)irist et les Apôtres étaient Galiléens, tous ceux qui [trofessaient .ou qui prêchaient la nouvelle doctrine furent soupçonnés de soulever le peuple. Quand les Caliléens de la secte en question conseillaient aux Romains de ne pas payer les impôts et de ne pas reconnaître l'autorité romaine, prétendant qu'un libre chrétien ne doit pas être soumis aux Romains infidèles, les Pharisiens demandèrent au Christ ce qu'il fallait faire de cela. Là-dessus le Christ, ayant reconnu leur médiancett^. et s'élant fait montrer une pièce de monnaie, donna aux hypocrites une réponse digne de ceux qui reconnaissaient l'autorité illégitime de l'Empereur romain.

La doctrioe de Jésus-Christ, sans détruire l'ordre de choses que le Sauveur avait trouvé existant, tendait à le transformer sur (le nouveaux principes, c'est-à-dire à réformer Ttiumanité, ce qui ne pouvait èlro acoinpli que dans des circoijstances favorables au progrès chrétien.

L'oliéiMStinco selon los principed du cothulicisirie.

Et pourtant rolinssunn) uu*nie a ses limites. Saint Thomas d'Aqutn ne crainf pis do dire: «Gloire à ceux qui délivrent la société de Tautorilé d'un tyran. » Laudantur qui mullitudinem a potestate tyrannica libérant. (Quest. 42, art. 2.)

Le cardinal Bellarmiii dit aussi : « 11 n'est pas permis aux chrétiens de supporter un roi infidèle ou hérétique^ s'il force ses sujets à rhérésie ou aux iniquités, d « Non licet chrisHanis tok" rare regem infidelem aut hœreiicum si ille conetur, pertrahere subdilos, ad suam hœresim vel iniquitatem. (De r(m. Fontifico, lib. V, cap. VII.)

L'Eglise catholique enseigne clairement qu'il y a des circonstances où il est permis et même nécessaire de résister à l'autorité. Par exemple :

4" Si le tyran force au paganisme ou à l'hérésie;

2» S'il emploie la violence physique pour gouverner^ au lieu de la force morale de la loi ;

3° S*il ne possède pas une autorité venant indirectement de Dieu d'après les principes des droite sociaux^ ou s'il est un usurpateur^ car l'usurpation étant un pouvoir illégitime^ ne peut pas venir de Dieu.

Insurrection. — L'Eglise caUiolique aatorise-t-elle à lever les armes coolre un

pouvoir illégitime?

L'Eglise permet d'employer la force contre un pouvoir illégitime, c'est-à-dhre de lui résister par la force, car la défense de la liberté et de la propriété étant une loi divine, est un droit naturel. A ces droits. Dieu a lié l'existence de l'homme. Or, ce que Dieu a lié ne peut être délié par les hommes. Les lois du Christ, qui domient aux hommes la liberté et tout ce qui en résulte, ne peuvent être arrachées que par la violence. C'est pourquoi l'Église permet de défendre les armes à la main les droits de rfwmme sur lesquels reposent toutes les lois sociales.

(( Car nous avons à combattre non contre des hommes de sang et de chair, mais contre les principautés et les puissances, contre les princes du monde, c'est-à-dire de ce siècle ténébreux, contre les esprits de malice répandus dans l'air. C'est pourquoi, prenez toutes les armes de Dieu, afin qu'étant munis de tout, vous

puissiez au jour mauvais résister et demeurer fermes (1). »

« Tollenda est culpa, ut cesset a tyrannofwn plaça, »

11 ne s'en suit pas que FÉglise autorise un meurtre arbitraire et isolé. Aussi^ quand on souleva la question de savoir s'il était permis de tuer un tjTau, cette pensée fut condamnée par le coii' cile de Cojistance dans sa quinzième séance.

Mais une résistance générale^ en* un- mot^ Yinsurrection contre une autorité illégitime^ n'est pas défendue par l'Église catholique.

En cas de violence, l'Église reconnaît les sujets déliés de leurs serments et elle permet de résister à l'oppression dans les cas suivants :

1« Si l'autorité abuse de ses droits d'une façon nuisible au bien général;

2** Si elle outrepasse ses droits ;

3» Si elle ne respecte pas les lois fondamentales;

4® Si elle persécute la religion ;

5^ Si elle corrompt les mœurs;

6® Si elle ofTense la dignité publique ;

7« Si elle ne respecte pas l'honneur des citoyens;

8° Si, ayant le droit d'établir les impôts, elle opprime par des exactions excessives;

9* Si elle viole les droits de la propriété individuelle ou nationale;

lOo Si elle partage les provinces formant la totalité du pays.

Tous les théologiens catholiques qui ont écrit sur ce sujet dans l'esprit de la doctrine de l'Eglise s'accordent à dire qu'alors l'insurrection est légitime. L'Église, dans sa position, ne peut pas

(1) Lettre de saint Paul aux Ephésiens, ch. vi. II dit allégorigueincnt aux esclaves de ce tcmçs de s'armer « du bouclier de ut foi et du glaive spirituel, » Et il leur conseille de prendre la VK/'ité pour ceinture de leurs reins pour être en état, aux jours nlauvais, de résister fermement. En un autre endroit, le m/^mc apôtre dit : a Vous n'avez pas encore résisté jusqu'à répandre votre sang:, en combattant contre le péché. » (Aux Juifs, ch. xii, v. 4.)

établir des dogmes ordonnant l'iuburrectiou et olie ne lei établit pas, mais elle ne condamne pas les doctrines théologiques qui expliquent, de cette façon, le droit de défense. Elle ne promulgue pas non plus et ne (leut pas promulguer un dogme interdisant l'insurrection, c'est-à-dire la résistance aune autorité illégitime ou à la violence.

Saint Thomas d'Aquin dit, comme nous venons de le voir : « Gloire à ceux qui délivrent la société du pouvoir des tyrans. » Mais il ajoute aussitôt ces paroles remplies de sagesse pratique. « Cela ne peut s'accomplir si facilement, sans amener certaines dissensions dans la communauté } car une partie de la société désire maintenir le tyran, et l'autre, au contraire, veut le renverser. L'insurrection, néanmoins, peut .se faire sans péché. »(n, Qtiest. 42, art. 2, arg. 3.)

« Le règne des tyrans ne peut être long, car il est insupportable à la société. »

« Ce qui est désagréable aq plus grand nombre ne paut se miantenir longtemps. La yie présente pose à chacun, quind il faut supporter chaque jour de nouvelles contr8i*iétés. Et dans les temps de malheur, on ne manquera jamais d'occasions ia s'insurger coutre le tyran ; quand cette occasion se présentera, il s'en trouvera plus d'un dans la foule qui en profitera. {De régimim principim, Ir h o, x.) Il en résulte que les tyrans ne maintiennent leur gouvernement qu'à l'aide de la crainte ; aussi, ils font tous leurs efforts pour exciter la peur chez leurs sujets. Mais la peur est une base sans consistance. Car ceux qui sont maintenus dans l'obéissance à l'aide de la peur, sitùt qu'il se présente une occasion d'espérer qu'ils pourront résister impunément, s'in^ surgcnt d'autant plus activement qu'ils étaient forcés rie se soumettre par l'intimidation contrairement à leur volonté. Ainsi, l'eau enfermée par force, s'écoule avec d'autant plus de rapidité, silot qu'elle trouve une issue. » {ïbid.)

ICn flétrissant les torts rio In tyrannie avec tout le sentiment de la dignité de l'homme et l'amour de la liberté, saiu)^ Thomas soutient justement quHl ne suffit pas de détruire h maf, mais qu'il faut le prévenir, ce qui est plus sûr. Il conseille donc

(le tempérer l'autorité du prince^ de manière qu'elle ne pu isse pas devenir tyrannique. Il recommande aussi au peuple^ après avoir renversé un tyran, d'éviter soigneusement les dissensions et les partis. (Lib. I, cli. vi. De reg. princ.)

Enfin il termine ainsi ; « Espérez en celui qui, en voyant le malheur de son peuple en Egypte et en entendant ses gémissements, a précipité dans la mer le tyran Pharaon avec son armée^ en celui qui a jeté l'orgueilleux Nabuchodonosor non-seulement à bas de son trône, mais hors de toute société humaine et Ta changé en bête. Son bras ne s'est pas raccourci qu'il ne puisse enrore délivrer un peuple courbé sous le joug. Car il a promis par Isaïe à son peuple fidèle de lui accorder le repos^ après les fatigues, les soucis et un long esclavage. 11 a dit par Êzécliiel : tt Je délivrerai mon troupeau de la gueule de ces bergers (pli s'en nourrissent eux-mêmes.» Mais pour que le peuple mé* rite de Dieu ces bienfaits^ il doit renoncer au péché; car les impies reçoivent en punition les monarques du consentement de Dieu. Ainsi le Seigneur dit par la bouche d'Osée : « Dans ma colère je te donnerai un roi ; Dabo tibi regem in furore meo, » et par celle de Job: «Un homme hypocrite gouvernera pour les péchés du peuple ; quod regnure facit hominem hypocritam propter peccata populi, » Il faut donc anéantir la faute^ pour que le fléau des tyrans disparaisse (I). » (Ibid.)

(1) Laudantur oui multitudinem a potestate tyran nica libérant. Sed hoo non ita facile poteat (leri sine aligna diasensione multitu- (Jinis, dum una pars multitudinis nitilur tyrannum retinere alia vero iiitiiur eum abiicore. (Ç. xlii, a. 2.)

Tyran norum vero domitiium diuturhum esse non potest, quam ait multitudini odiosum. Non potest enlm diu oonservari, quod votis multorum répugnât ! Vix cnim A quoquam pra^sens vita iransigitur, quin aliquas advefsitates paliatur. Adversitatis auteni tempore occasio déesse non potest contra lyrAnnum insurgendi, et iibl adsit occasio non deerit eX multis vel unus qui occasione non utatur. (De rog. prino. lib* I,c.x.) Restât ergo ut solo timoré tyranui regimen sustentetur, unde et timeri se a subditis tola intentione procurant. Timor autem est débile fundamentum. Nam qui timori subdantur^ si occurat oooasio, qua possint impunitatem sperarei contra prœsidentes insurgunt eo ardentius, quo magis contra voluntatem ex solo timoré cohibebanturé Bicut si aqua per violentiam

Coutradictiuus.

Telles sont les traditions*de l'Église catholique. Telles ont toujours été, depuis les temps les plus reculés^ les idées du clergé Traiment chrétien sur les droits politiques des peuples. Ces idées ne sont pas le fruit d'une appréciation individuelle^ mais^ comme nous le voyons par les citations ci-dessus, elles découlent de traditions, et datent des prophètes. Elles se sont conservées nonseulement dans la Bible, mais dans les écrits des Pères de TÉglise, dans les actes et les documents émanés de l'autorité ecclésiastique, enfin dans la tradition orale, en passant de génération en génération parmi les serviteurs de Dieu. Ce qui leur a 'donné naissance, c'est une inspiration supérieure. La sagesse les a appliquées à l'existence publique de la société. Les écrits des auteurs que je cite, comme Clément d'Alexandrie, saint Jean Chrysostome, saint Augustin, saint Anselme, saint Thomas d'Aquin, Bellarmin, sont jusqu'à présent regardés par l'Église catholique comme des oracles. La doctrine de cette Eglise se résume dans ces poroles : Quod semper, quoi ubique, quoi ab omnibus traditum est.

Comme on reproche souvent à l'Église catholique d'être favo-

ndudatur, quum aditum invenerit impetuosius fluit (Ibid). Qui.i ergo unius regimen praeeligendum est^ quo<f est optimum, et oontingit ipaum la tyrannidem converti, auod est pessimum, ut ex dictis patet laborandum estdiligenti stuaio ut sic multitudini provideatur de rege ui non incidet in tyrannum. Primum autem est necessarium ut talis conditionis homo ab illis ad quos hoc spectat offloiam promoveatur in regem, quod non sit probabile in tyrannidem declmare, etc. (Lib. I, c. vi). Nec eniro abbreviata manus ejus est, ut populum suum a tyrannis liberarc non possit. Promittit miim |»opulo suo per Isaiam, requiem se daturum alabore et confusione, ac servitute dura, qua aute servierat; et per Ezechiam dicit : f( Liborabo meum gregem de ore eorum pastorum qui pasount se ipsos. Sed ut hoc beneflcium populus a Deoconsequi mereatur, débet a peccatis cessare, etc. ToUenda est tgitur culpa ut cesset a tyrannorum plaga.» {Lib, I, c. vi.)

rable à l'autorité illégitime et même au despotisme^ fidèle à ma tâche d'impartialité^ j'ai pris la défense de cette Église (et non de son clergé) et j'ai cherché à démontrer par des citations^ en commençant par les écrivains chrétiens les plus anciens, que l'origine de l'autorité, sa signification, et le rapport des souverains aux sujets, ainsi que les droits de l'homme, et par suite les droits de chaque nation qui est un homme collectif, n'ont jamais été compris autrement par l'Église catholique.

Reste maintenant celte question : Pourquoi, dans les décisions des autorités spirituelles et même dans celles des papes, y a-t-il des contradictions choquantes?

i* Toute réunion du clergé ne constitue pas l'Eglise; par suite, toute décision n'est pas un ordre de l'Eglise ;

2° Même en ce qui concerne les traditions, l'Eglise distingue soigneusement l'une de l'autre, et n'attribue pas à toutes la même autorité. Errare humanum est. Les papes peuvent se tromper;

3» Quoique un des plus graves reproches qu'on fasse aux Papes soit de s'attribuer VinfaxUihUité, il ne faut pas oublier que l'Eglise ne reconnaît VinfailUbiliié du Pape que lorsqu'il parle ex cathedra. C'est une circonstance d'une .très-haute gravité. L'Eglise se propose, dans ce dogme, pour but principal de reconnaître l'infaillibilité des paroles du Christ et de ses lois interprétées par les lèvres du Souverain Pontife. Néanmoins il est évident que, même dans ce cas, il pourrait y avoir des exceptions. Si, par exemple, au moment de parler ex ccUkedra, le Souverain Pontife, en qualité d'homme, était atteint d'aliénation mentale, et prononçait des paroles incompatibles avec l'esprit de la doctrine du Sauveur, l'Eglise ne regarderait pas ces paroles comme infaillibles;

4° La société, ayant renoncé aux lois naturelles, ayant dévié de la voie normale qui lui était indiquée par la I^ovidence, ayant rejeté les commandements de Dieu, les ordres et les conseils de Jésus-Christ, est tombée dans un esclavage où elle gémit depuis longtemps et où elle est encore aujourd'hui. L'humanité supporte non-seulement des entraves physiques, mais aussi des

chaînes morales. Le corps et l'espHt sont assel^vis. Sur toutes les classes de la société s'ctctid^ ou le règne de la violence^ ou celui de l'erreur, oU celui de l'une et de l'autre à la fois.

Enfin, nous devons nous rappeler que^ dans le chaos où se trouve la société, malgré Tordre apparent qui y règne^ toutes les autorités tant civiles que religieuses^ qu'elles soient animées de bonnes intentions ou qu'elles aient Un but coupable^ perdent le bon sens, cet équilibre de la piuisée, comme tous ceux quij sans autorité, veulent guider la société par leur parole oU par leurs écrits. Les uns et les autres ont recours à tous les moyens^ sans savoir souvent lesquels sont les bons. Nombre de vérités ont été détruites; chaque jour voit se diminuer la puissance des autres, et à leur place ou bien on n'introduit rien de nouveau, ou l'on introduit des principes dénués de tout fondement. Pas tme idée commune qui vienne tout éclairer de sa lumière. Et ({uoiqu'elle existe de toute la puissance de l'immortalité, car la vérito éternelle ne se perdra jamais, des nuages l'entourent d© tous côtés et la société marche volontairement dans les ténèbres ù la suite d'une lumière trompeuse. C'est ce que le Christ a prédit pour tous les siècles en disant :

a Prenez garde que quelqu'un ne vous séduise.

« Parce que plusieurs viendront sous mon nom^ disant : « ie « suis le Christ, » et ils en séduiront plusieurs.

« Vous entendrez aussi parler de guerres, mais gardezvous bien de vous troubler, car il faut que ces choses arrivent; mais ce ne sera pas encore la fm.

a Car on verra se soulever peuple contre peuple, et royaume contre royaume, et il y aura des pestes, des famines et des tremblements de terre en divers lieux.

« Et toutes ces choses ne seront que le commencement des douleurs.

« Alors on vous livrera aux magistrats pour être tourmentés, et on vous fera mourir; et vous serez hais de toutes les nations à cause de mon nom.

« En ce même temps, plusieurs trouveront des occasions de scandale et de chute, se trahiront et se haïront les uns et les autres.

« Il 9'élèYera un grand nombre de faux prophètes^ qui séduiront beaucoup de personnes.

« Et parce que l'iniquité sera accrue^ )a charité de plusieurs se refroidira.

H Mais celui-là sera sauvé qui perséférera jusqu'à la fin.

M Et cet Evangile du Royaume sera prêché dans toute la terrei pour servir de témoignage à toutes les nations. it (S* Matthi^ ch. xxrr, v. 4-14. — S. Luc, ch. xxi. — 9. Mabc, eh. jiin).

Le Christ disait souvent même à ses disciples élus : t Vous ne comprenez pas rÊcriture, » sans excepter Pierre lui-même j il le reprenait souvent. « Vous m'êtes un sujet de scandale^ s'écrie-t-il^ parce que vous n'avee point de goût pour les choses de Dieu^ mais pour celles des hommes, n 11 l'appelle « Satan^ n parce qu'il avait résisté à sa volonté (S. Mat.i ch. xvi)* Au moment le plus important^ avant la mort et la passion du Sauveur, les disciples qu'il avait pris avec lui, Pierre et les dmx fils de Zébédée, dormaient profondément pendant que le Maître « s'attristait et priait, n Jésus le leur reprochait et il disait à }>ierre : « Quoi ! vous n'avez pu veiller une heure avec moi î »

Quand Jésus prédisait à ses disciples, avant la prière de nuil, qu'il leur serait à tous un sujet de scandale, Pierre lui dit : « Quand vous seriez pour tous les autres un sujet de scandale, vous ne le serez jamais pour moi. » Alors Jésus, comme pour lui rappeler la faiblesse et les défauts de la nature humaine, lui repartit : « Je vous dis en vérité, qu'en cette même niiit^ avant que le coq chante, vous me renoncerez trois fois, d Mais Pierre, trop confiant en lui-même, s'écria : « Quand il me faudrait mourir avec vous, je ne vous renoncerai point. » Et tous les autres disciples partageaient avec lui cet enthousiasme. Aussi dirent-ils tous la même chose. Peu de temps après, ils s'endormirent, et Pierre renonça son maître. Car le disciple ne peut être au dessus de son maître. Or, Jésus-Clirist lui-même, comme horame^ avait pleuré et prié Dieu de détourner de lui ce calice. Mais aussitôt il fit monter vers Dieu ces sublimes paroles : « Pourtant que votre volonté soit faite et non la mienne. » Et rempli de miséricorde et d'indulgence, et sage dit à ses ëiseiples

qu'il avait trouvés endormis : a Veillez et priez afin que ne vous tombiez pas dans la tentation. » Et il ajoute comme se parlant à lui-même : a L'esprit est prompt, mais la cbair est faible* » Quel grand enseignement dans ces paroles !

Jésus-Christ, en voyant l'amour de Pierre pour lui et pour sa foi, en fait la pierre angulaire de son Eglise et lui dit : « Simon, Simon, Satan vous a demandé pour vous cribler comme on crible le froment; mais j'ai prié pour vous afin que votre foi ne défaille point. Lors donc que vous serez converti, ayez soinNd'aflermir vos frères. » ,

Et, comme auparavant, il lui ordonna de le suivre partout, il s'adressa plus souvent à lui qu'aux autres; il lui donna la supériorité parmi ses disciples ; il priait pour lui quoiqu'il prévît en lui la faiblesse humaine, pour montrer par là que l'imperfection n'empêche pas de diriger son Eglise. Ainsi les successeurs des apôtres, les serviteurs du Christ, peuvent succomber à la tentation, et sous le fardeau de « la chair qui est faible, ils peuvent avoir les yeux alourdis » comme dit l'Ecriture Sainte ; ils peuvent parfois ne pas comprendre l'Ecriture, et comme Pierre luimême sur la montagne, à l'apparition de Moïse et d'Elie, ils peuvent ne pas savoir ce qu'ils disent. Mais l'esprit de la doctrine du Sauveur reste intact; dans ses paroles il n'y a pas de contradictions. Un jour viendra où « les infidèles et les fourbes » les comprendront, car en elles résident la vérité étemelle, la miséricorde et la liberté, car la terre et le ciel passeront, mais ses paroles ne passeront pas. (Cf. S. Mat., ch. xxvi; S. Marc, ch. xiv ; S. Luc, ch. xxu et ix.)

Opinion des prcmiera r6rormatcura protestants !<ur l'unité du pouvoir.

Si l'Eglise catholique reste intacte, c'est qu'étant une institution du Christ, elle conserve l'unité du pouvoir et du système, malgré les déviations et les abus des individus dépositaires de l'autorité ecclésiastique. La nécessité de l'unité du pouvoir a été

reconnue même par ces réformateurs qui ont refusé obéissance au Pape.

Luther écriTait dans une lettre à Zwingle^ qu'à cause des interprétations différentes de l'Ecriture sainte > il faudrait, pour conserver l'unité de la religion, admettre de nouveau les décrets des conciles et y avoir recours. « Si mundus diutius steterit, ad conservandam fidei unitatem iierum erit necessarhan propter diversas ScriptursB interpretationes ut cùnciliorum décréta recipiamus, atque ad ea confugiamus. »

Mélanchton a dit aussi : « La monarchie papale aurait été trèsutile pour conserver l'unité de la doctrine parmi les hommes qui diffèrent tant d'opinion. » Et Calvin : « Dieu a établi le siège de sa religion au centre de la terre et y a placé un pontife afin que tous, tenant les yeux fixés sur lui, puissent conserver l'unité de la religion. ««Gultus sui sedem in medio terraB coUocavit, illi unum Antistitem prsefecit quem omnes respicerent quo melius in unitate continerentur. » — (Ins., 6, § i I).

Bèze : « Y a-t-il un seul point sur lequel les Eglises qui ont déclaré la guerre au Pape soient d'accord? Examinez-les tous, depuis le commencement jusqu'à la fin, à peine trouverez-vous une chose mentionnée dans un endroit que le passage suivant la contredit. D (Epist. ad Andream,)

Grotius, un des hommes les plus savants du protestantisme, est du même avis. Puiïendorf, ennemi du catholicisme, écrit : « L'abolition de l'autorité papale ' a semé dans le monde les germes de dissensions infinies. Faute d'autorité, le protestantisme se déchire les entrailles de ses propres mains. » {De Mon, Pont, rom»)

Leibnitz écrivait aussi : a II faut avouer que dans tous les cas où on ne peut pas rassembler un concile, ou bien encore dans les choses qui ne méritent pas d'être décidées par les conciles, le premier évêque, c'est-à-dire le Souverain Pontife, a la même autorité que toute l'Eglise. »

Dj l'oh.-icrvatorisme de l'EglIâô.

Le soin principal de l'Eglise n été^ arant tout^ ôomme je l'ai déjà dit, d'établir le culte divin et d'eni'aciner la morale dans la société à l'aide de la doctrine du Christ, espérant que si elle était bien comprise et appliquée^ dans toute son étendue, à la tie pratique, h reste iÂendrait B*ujouter de aur croll, conlme dît le Sauteuf .

L'Ëgiise a toujours regardé la loi de charité et de paix comttie h base de toutes les libertés qui peuvertt découler de la première liberté, la plus digne de l'hommej qui est Tetemption de tout péché. L'indépendance absolue envers le mal conduit à toute atftre indépendance et à l'ordre aocial normal. La véritable Kglisc chrétienne est toujours restée fidèle à ces principes^ Si on reproche le conservatorisme à l'Eglise^ l'Eglise catholique répond ainsi : « Le conservatorisme de l'Eglise est la meilleure prouve que cette institution divine n'a en rien changé depuis le Clirlsi. Comme la vérité éternelle est immuable^ de même i'Ë- ^lise est immuable. Si elle voit le despotisme des monarques, l'Kglise leur dit : «i Tu es poussière et tu retourneras en poussière. ii Si elle voit des guerres fratricides et une réTolutidn sfiuglaUte, l'Eglise dit : u Ge n'est pas là la libeHé et Tégalité telle que je l'enselgtie. Ma doctrine^ c'est la loi du Christi la lumière et la justice, la science et la vertu sont tout. Sans les lois divines, la volonté de l'homme, sa naissance, ses titres n'ont aucune valeur pat eux-mêmes. » Et le christianisme dit aux rois selon la doctrine de l'Eglise : « Nous ne sommes pas vos esclaves^ mais vos subordonnés, car vous êtes des hommes comme nous tous, et vous paraîtrez un jour devant le Juge suprême. Vous pouvez faire des lois, mais seulement avec nous et suivant notre conseil, et celles-là seulement qui sont pour notre bien commun. Vous pouvez nous juger, mais selon la loi. Vous ne pouvez pas nous enlever notre propriété, car notre loi vous jugerait et vous

puoîraitf Vous n'êtes pas les maîtres ni de potre vie ni de notre yolonté^ qui appartiennent à Dieu selon ses lois divines. Votre autorité 9 été exclusivement instituée pour notre bonheur. Si vous voiis sacrifiez pour nous, nous vous reconnaissons comme nos rois ; si vous p'avez pas notre bien en vue^ vous êtes des tyrans (1). »

Ainsi parle le pur et le vrai cbristifinisme, par l'organe de l'Eglise catholique qu'il ne faut pas co|ifondre avec l'Église catholique ofGcielle.

Qu'exige le progrès?

A cette question on peut répondre len quelques mots. Quiconque saura s'élever au-dessus de toutes les préventions et de tous les préjugés, et qui, se proposant pour h* il le bien universel, purifiera son esprit à la source de la vérité, conviendra que les principes fondamentaux de l'Église doivent être inviolables. Le conservatorisme de l'Église est donc à cet égard non-seulement une conséquence de l'esprit de cette institution, mais une nécessité absolue. Néann^oins il n'est pas de défenseur du conservatorisme, si zélé qu'il soit, qui ne voie que l'application des principes à la vie pratique doit changer selon les besoins de l'humanité et se développer avec elle dans la vole du progrès. Les lois fondamentales sont étemelles et vivent éfernellement, par là même qu'elles sont immuables. Les lois qui en dérivent naissent en raison de la croissance de la société, et ne vivent que par le changement. La nature des premières est l'immuabi-

(i) Ce passage ainsi que beaucoup d'autres, dans ce traité, ont été lires au célèbre ouvrage du P. Baltnès. Quoique je ne sois pas d'accord en tout point avec cet auteur, son travail m*a beaucoup éclairé sur bien des questions et m'a servi de guide dans mes recherches. J'ai rejeté ce qui portait un caractère de partialité, accepté ce qui se distinguait par son jugement rigoureusement équitable. J ai toujours cherclié, pour ba.ser mes opinions sur la religion, à compare^' les écrivains catholiques avec ceux du protest autisme.

lité> la nature des autres le mouvement continuel. Aux premières appartiennent les lois du Christ^ aux autres les décisions de l'Église^ fondées sur les principes du christianisme. L'Église ne peut ni changer ni abolir les lois du Christ; mais rÊglise doit changer ses propres arrêts. Le Sauveur a donné des lois pour tous les hommes et pour tous les siècles. L'Église proclame ses arrêts conformément au temps et aux circonstances.

Rien ne peut détruire les premières; les autres s'engourdissent par l'immobilité.

De même que l'humanité vit sans que son esprit puisse s'arrêter un moment^ de même la religion doit se développer el marcher en avant ; car, enfin, n'est-elle pas le guide qui conduit au Royaume de Dieu? Autrement l'esprit l'abandonnera, la dépassera, marchera sans elle, et elle restera... une forme sans âme.

Concile et Cîongrès.

Qu'est-ce qu'un concile? Une réunion de fidèles, composée des re[»résentants du peuple chrétien, assemblés pour délibérer sur les affaires religieuses. L'usage de convoquer des conciles a existé dans l'Église depuis les temps apostoliques. 11 y a là une preuve que le Pape ne décidait pas lui-même les questions graves, mais qu'il les faisait examiner par l'assemblée. Dans des temps où les peuples ne pouvaient se prononcer eux-mêmes, l'Église se prononçait en leur nom dans les questions politiques. Aujourd'hui les représentants des chrétiens, réunis en concile pour délibérer sur les affaires de l'Église, c'cst-ù-dire le clergé, ûe concert avec les représentants de tous les peuples, sans distinction de croyances, pourraient composer un congrès universel chrétiai international pour conférer des affaires politiques. I7ne pareille assemblée serait l'expression d'une autorité suprême, complète, venant immédiatement de Dieu ; elle serait le prélude d'une seule ÈxxX>ïffi« universelle, de l'Église triomphante ; elle serait l'aurore de la réalisation de l'idée chrétienne.

ADVENIAT BEGNt'V TUDM.

t Personne ne peut servir deux mailres à U fois. » — i Ne vous préoccupes

Cas de votre vie, de ce que vous mangeres, ni de votre corps, de quoi vous vous abîlierez. • — Comment faut-il comprendre ces paroles?

La signification de ces paroles du Christ est claire^ et la ratification des droits de Thomme est visible en eUes. Puisque la nation a l'autorité suprême et est par cela même son propre maître^ elle ne se sert pas Hle-même. Elle ne peut servir qu'un seul maître, et ce maUre c'est Dieu. Voilà pourquoi le Christ dit : « Personne ne peut servir deux maîtres à la fois. » (S. Matt., ch. vj, v. 2i.)

La doctrine du Christ, comme source de toute liberté, contient eu elle le ciel et la terre ; elle conduit au ciel par la terre, elle mène par les patries terrestres au royaume du Ciel ; elle est le prélude d'ime vie libre temporelle et éternelle; elle est le Royaume des cieux in potentia. C'est ce qui fait dire au Sauveur que celui qui trouvera ce Royaume trouvera tout, car en lui est la justice absolue. Ne vous préoccupez donc pas du reste, « car votre Père céleste sait que vous avez besoin de tout cela. » Le règne fle Dieu réalisé par la volonté de l'homme et par la prière que le Christ a ordonné, contient en soi tout ce qui nous est nécessaire sur la terre et dans le ciel. La doctrine clu'étienne est un auxiliaire pour notre volonté. Voilà pourquoi le Christ nous ordonne de chercher avant tout le Royaume de Dieu. Le reste se trouvera par suite d'une conséquence inévitable, a Cherchez donc avant tout le Royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste viendra s'y ajouter de soi-même. » (S. Matt., ch. vi, v. 33.)

Cherchez donc avant tout la véritable liberté chrétienne fondée sur les droits de l'homme. Elle est le commencement du Royaume de Dieu.

EXTRA SCCLESIAM NCLLA SALCS.

(Hors de l'BgUsa pas de salut.)

Ces paroles n'ont jamais été suffisamment comprises ni élucidées; aussi elles ont souvent donné lieu à des discussions et à h 25

des interprétations erronées. L'Église catholique a toujours reconnu ce principe que la loi sociale est une loi divine. Car la loi divine comme loi suprême contient tout en elle^ c'est-è-dire elle contient les lois de la nature^ les droits de l'homme et les lois des nations; seulement les hommes, ayant fait cette distinction^ ont détaché les lois divines des lois humaines. La loi divine donnée par Moïse se trouve dans l'Ancien Testament ; dans le Nouveau Testament la même loi est expliquée exactement par le Christ. L'ÉgUse ne connaît pas d'autre loi que celle du Christ. L'Église est l'assemblée des fidèles» c'estrà-dire des tidèles dans la signification complète de ce moi : fidèles au Christ, et par cela même à la société, pour laquelle le Sauveur est venu mourir en martyre.

Qui trahit le Christ trahit la société, car il résiste aux lois divines accordées à cette même «ociété ; qui trahit la société trahit le Christ. L'Église est la personnification des lois du Christ, qui sont le Royaume du ciel in poterUia, et donnent à l'humanité la liberté, le salut. Qui rejette ces lois n'a pas d'autre voie vers la lib^lé et ne peut donc être sauvé de tout esclavage du corps et de l'âme. C'est donc dans cette assemblée des fidèles, dans la société chrétienne, dans ce corps fraternel, uni par le Glirist, dans cette ExnhiaU que les lois du Seigneur Jésus sont exécutéeê. La liberté, le salut, le Royaume des cieux sont au prix de leur observance. Hors de cette assemblée, dans la dispersion, dans les groupes désunis, dans les membres disjoints et isolés, il n'y a pas de liberté, il n'y a pas de salut. Extra Ecdetiam mdla soitcs*

Le choix de la voie à suivre dépend de la volonté des hommes. C'est aussi dans la volonté des nations que repose l'avenir de l'Europe.

AVERTISSEMENT DE jésUS-CHRlSI.

« Si je n'étais point venu, et que je ne leur eusse point parlé^ ils n'auraient point le péché qu'ils ont; mais maintenant ils n'ont point d'excuse de leur péché. » (Se Jaan^ ch. xv, v. 22.)

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