AU BORD DU LAC
RÊVERIES Bt RÉALITÉ
Semblable à une mer, la surface limpide du Léman se perd dans Tinfini. En suivant ses ondes azurées Tesprit se détache de la terre pour monter vers le ciel; il oublie la réalité et entrevoit Tavenir. Les rayons du soleil se baignent dans cette eau transparente, et après Tavoir caressée vont dorer les cimes altières du pays bienheureux qui, par Tamour de la liberté, a mérité la bénédiction de Dieu.
Une douce clarté et un air suave entourent le lac. Le silence solennel de Pabri champêtre remplit Tâme d'un calme délicieux. Les sens sbmmeillcnt ; le bruit du monde ne vient pas troubler ce repos ; les liens qui nous unissent à la terre sont brisés... Triste, mais paisible asile.«» Le regard habitué se tourne encore vers ces lieux qu'il quitte et, entraîné par un élan mystérieux, se plonge avec effroi dans des sphères inconnues ; mais ranimé par le brillant éclat de Tespoir, provoquant le sourire céleste d*une paix ineffable, il abaisse sa paupière fatiguée, dans un abandon ravissant. Alors cette seconde vue qui Teille éternellement, la vue de T&me, douée d'une force nouvelle^ dépouillée de ses liens terrestres, pénètre les
régions inaccessibles aux jeux du corps, en levant le voile qui les cachait, et Ton entend des sons inouïs, inconnus. Le temps et l'espace disparaissent ; la vie passagère n'est plus qu'un songe ; un monde infini se déroule... Adieu, ô terre! il est terrible et doux de te quitter.
Le corps s'endort, mais l'âme veille ; elle puise sa force et son inspiration dans la source de l'immortalité et les prodigue suivant la loi éternelle, car elle est infinie et impénétrable, vivifiante et inépuisable; elle n'a pas de bornes parce qu'elle découle de celui qui est seul l'origine et la fin ; elle ouvre les portes d'une vie nouvelle et conduit avec elle à l'éternité.
A droite, on ne voit pas de rivage; des rochers gigantesques s'élèvent en face ; l'œil les contemple en tremblant, et le pied d'un mortel n'ose les aborder. Au loin... la robe argentée du sommet, semblable à un cadavre énorme, brille par sa blancheur éclatante et entraine vers elle en déployant la richesse de ses tons, mais elle inspire de l'effroi, elle glace. A côté des charmes, une menace terrible se cache sous ses plis perfides.
0 ma patrie ! Ranime-moi. Que mon âme, inspirée par ta sainte chaleur, réveille les peuples qui dorment et annonce la résurrection à ceux qui sont morts. Que ces glaces fondent sous le souffie de ton esprit qui me remplit. Que les rayons qui m'entourent et qui sont le bien commun de tous, dissipent les ténèbres du malheur. Donnemoi la force. Tu es Télue de Dieu.
A l*autre bord, l'œil effrayé n'aperçoit que précipices, Tavins. Le soleil n'y envoie pas les baisers de son amour.
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Il fait sombre au milieu de ces flancs hérissés de rocs. La nature j est sauvage, austère, implacable. Quelques vieux manoirs, quelques tours crénelées se dessinent sur un fond noir de hêtres et de sapins. Des chaumières chétives se cramponnent aux côtes des vénérables témoins du déluge. Sur les ruines d'un château, qui jonchent la terre, s'élève un palais somptueux, formé d'anciens débris, souriant comme une vieille coquette parée de robes de dimanches.
Dans la vallée, entre l'espace limpide du lac et la chaîne de sombres montagnes, la joie seméle àla tristesse, le mouvement au repos. On n'y saisit point l'harmonie des tons. C'est moins qu'un bruit ; mais en longeant les rues pavées on aperçoit une agitation fébrile à côté d'une tranquillité apparente. Les uns se promènent absorbés par le désir desjoulssances, ne songeant point à l'avenir; les autres se dépêchent soucieux, inquiets, ruisselants de sueur on animés de l'espoir du gain. Des éclats de rire et des chants, le bruit des marteaux et les gémissements du labeur frappent l'oreille en même temps. Les richesses et la misère, le luxe et les guenilles forment un assemblage confus, discordant. Ceux-là jouissent de toutes les délices de la vie, ceux-ci manquent des moyens indispensables pour entretenir eux-mêmes et leur famille. Ceux-là accourent par milliers, quittant nonchalamment les cabines splendides pour s'étendre mollement dans les wagons élégants ; ceux-ci fouillent la terre, battent les pierres, ou montent les escaliers de marbre, courbés sous le poids de caisses remplies de broderies et de dentelles fournies par leurs enfants au détriment de leurs jeux^ Des millions de ces malheureux peuplent l'Europe.
Ce luxe et cette misère nous les voyons dans un pays le plus libre, le plus heureux de tous, en Suisse ! Que se
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passô-t-U donc là-bas où les potentats de la terre tiennent le glaive dans une main et de Tor dans l'autre ?...
Patrie de Tell et de Winkelried, patrie de Rousseau ! Tu es aujourd'hui... le sanctuaire de la liberté, Tarche des lois divines... mais aussi... la patrie des actionnaires et des commerçants qui oppriment le peuple, qui étendent leur domination, la fabrique des montres et des fromages, le pays des hôtels î
Les temples des sciences, des beaux-arts, les églises disparaissent à l'horizon dans la foule des maisons consacrées aux profits et aux plaisirs. L'esprit respire à peine sous cette masse formidable d'hôtels, de cafés, de tavernes, de filatures, de magasins, de banques. Partout, sous une enseigne dorée, des appâts immondes pour satisfaire la chair. Dans cette rangée immense d'édifices construits pour l'homme-anima] , d'un bout de l'Europe à Tautre, les forteresses s'élèvent le plus haut. Le temple de la société, c'est la Bourse.
Au milieu de ce vacarme infernal on entend dans toutes les langues : « La liberté se répand partout. Les traces du progrès sont évidentes dans tous les pajs. » On a envie de sourire amèrement toutes les fois que l'on lit ces mots : progrès du dix-neuvième siècle.
Au bord du même lac ou révaît le philosophe de Ge^ nève, je plonge mes regards dans les ondes pures de ces eaux qui semblent s'unir au ciel. Mais l'œil triste rencontre la terre. Alors tout apparaît à ma vue : ma maison paternelle, ma famille, mon jardin, les nations, la société entière. Je vois mon tilleul chéri penché vers ma fenêtre. A Tombre de ses branches, j*ai souvent pensé,
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ftn milieu démon bonheur, aux misères du genre humain. Je vois des marronniers, enfermés peu avant dans de petites cupules, plantés de ma main, formant aujourd'hui de beaux arbres grands et touffus. J'entends le bruit des peupliers, témoins de mes jours d'enfance, et le langage mystérieux des forets qui m'abritaient ; j'entends le murmure ravissant des ruisseaux qui m'attirèrent vers ma demeure paisible, après les orages de lajeunesse^etle combat avec la vie. Mais en même temps... j'entends les gémissements des peuples, le cliquetis des armes, le bruit des fers et les vociférations de la foule enivrée qui s'embourbe dans le marais plein de sang et de larmes. Cela me serre le cœur et trouble la paix de mon âme.
Par une étrange coïncidence, au même endroit où le véritable ami de l'humanité méditait sur l'oppression des peuples et la violation de leurs droits, je rêve aussi on cherchant des moyens de remédier à la misère générale. C'est ma destinée, ma mission. Je sens en moi un besoin invincible de secourir la souffrance, de donner un conseil dicté par ma conscience. Je remplis la volonté de Dieu.
Dans cet état anormal de la société son esprit est corrompu et son corps malade. C'est une existence factice, provisoire.
Voyons I Peut-être y a-t-il un moyen... Au secours I Je vous invoque tous; je vous invoque solennellement: au nom de Dieu, au nom des lois éternelles et de la justice ! Je ne compte point sur mes propres forces. Je n'ai pas de confiance exclusive dans mon opinion individuelle. Je présente des remèdes ; il ne dépend que de vous de les accepter ou de les rejeter. Je partage avec vous mes idées qui mûrissaient longtemps avant de devenir paroles. Je n'ai aucun droit de les cacher, et vous oSre ce que j'ai
de pins cher. Amis de la liberté et de la vérité , acceptez ee don. Appréciez-le. Tous y trouverez peut-être une étincelle, ne fût-ce qu'une seule étincelle divine ; et elle produira un feu sacré sous le souffle de Tesprit pur et de la bonne volonté.
Courage donc I Travaillons ensemble. Mais dépêchonsnous. Il vlj a pas un moment à perdre.