Apocalypse I
expérience intime et profonde. Cette expérience, nous l'avons faite, comme l'ont faite, le premier jour de Pâques et les jours suivants, les disciples et les apôtres. Eux seuls croyaient à la Résurrection. Pas un adversaire de Jésus, pas un Juif, pas plus ceux d'autrefois que les Israélites modernes, n'a cru à la Résurrection de Jésus. La foi au Ressuscité est le résultat de l’expérience intime du croyant, et nullement celui de la constatation historique du savant.
Nous sommes donc en présence de deux méthodes : [a méthode de ceux qui croient à des dogmes révélés, parfaits, fixes et immuables, renfermés dans la Bible, ei la méthode de ceux qui ne voient dans le dogme que l’expression imparfaite et variable de la vie des chrétiens. Cette méthode-ei est pratiquée par ceux qui ne croient qu'à l’évidence intérieure et morale, qui refont chaque jour les expériences du péché, du pardon, de l'amour du Père qui régénère et qui sauve, et ne connaissent d'autre condition au saiut que celle indiquée par Jésus-Christ : Celui qui perd sa vie à cause de moi la sauvera. Cette méthode, maintenant lentière liberté des investigations historiques et philosophiques, et ne partant pas de vérités données, imposées et qu'il est interdit de discuter, est la seule méthode possible désormais. Il est inouï que l’on ose aujourd’hui prétendre obliger Le professeur de théologie, le chercheur quelconque à accepter d’abord une base indiscutable.
Or, en même temps que les chrétiens animés de l'esprit libéral réclament une entière indépendance critique, ils affirment, quelles que soient leurs conclusions, que le sentiment religieux, inné à l'âme humaine, peut garder toute sa vivacité, et la vraie piété toute sa profondeur.
Et alors ceci apparaît avec évidence : la pensée peut évoluer ; on peut, par exemple, d’orthodoxe devenir libéral et cependant garder sa foi et rester aussi pieux, aussi religieux, aussi chrétien qu’auparavant. Dans les milieux orthodoxes, on dit volon'iers de quelqu'un qui a renoncé à l’orthodoxie: il a perdu la foi. C’est une expression courante ; elle est erronée ; on ne perd pas sa foi parce que, vaincu par l'évidence, on résout négativement des questions que l’on résolvait affirmativement d’abord. On perd sa foi quand on perd sa piété. Un orthodoxe sans piété n’a pas la foi, et un libéral pieux a la foi. C’est une grave erreur de dire d’un libéral comme je l’ai entendu dire et parce qu'il était libéral: c’est un incrédule. L’incrédule, c'est l’orthodoxe, s’il a une vie coupable et ne met pas en pratique la morale chrétienne, quand même il signe des dogmatiques très longues et adresse au peuple chrétien des appels à la fidélité docirinale.
La foi, la religion, la piété sont, au fond, identiques. Elles se composent de faits intérieurs qui se passent dans l’âme et se traduisent au dehors dans la vie. Le vrai croyant sent, éprouve que le
Notre père, par exemple, le met en relation avec Dieu; il croit que Dieu l'entend et lui répond; il y a communion intime entre Dieu et lui. Il croit au triomphe final du bien: il combat son égoïsme ; il se dévoue à ses semblables. Ses doctrines expriment ces faits intimes par des termes symboliques et imagés. Son culte réalise ses expériences aussi par des symboles: le chant, la prière, la célébration de la sainte-Cène, etc. Les dogmes chrétiens ne sont pas pour lui l'expression adéquate de la vérité absolue, ils ne sont que des signes exprimant en langage ordinaire des vérités qui lui échappent, parce que toutes ses connaissances sont relatives; mais la réalité est dans son âme. La Paternité de Dieu est une image, la Filialité unique du Christ en est une autre; la 2édemption une autre encore. Les faits religieux de lhistoire biblique viennent instruire le croyant sur l’origine des actes de culte qu’il accomplit, sur l’origine des dogmes qu'il émet, et des sentiments que sa piété éprouve.
Je dis : la réalité est dans son âme. Qu’on me comprenne bien : elle est aussi hors de lui. La doctrine de la Rédemption, par exemple, est l’image par laquelle il représente une réalité très positive : Pœuvre accomplie par le Christ; et l’histoire évangélique est précisément à l’origine d’une certitude intime et profonde, savoir le salut de son âme, dont il est intérieurement convaincu.
Et alors, dans ces jours de doute et de défail-
lance, comme en ont les plus croyants et les meilleurs, dans ces jours où il se demande si tout n’est pas rêverie et songe, si la terre et ses habitants sont autre chose que le jouet de forces aveugles, si le déterminisme n’est pas la seule loi de l’univers, si l’homme n’est pas, comme le disait Mme Ackermann, «le héros d’un drame lamentable qui se joue dans un coin perdu de univers, avec le néant pour dénouement », il triomphe de son doute, non en recourant à l’autorité extérieure et infaillible d’une Eglise ou d’un texte, mais en recourant à l’autorité intérieure et absolue de sa conscience morale, qui lui parle du devoir, et par la notion du devoir et de l’obligation, il retrouve tout : le Dieu qui est le Père, sa Loi sainte, le péché qui le condamne, le besoin du salut, le pardon que Dieu lui accorde, et tout cela lui est apporté par l'Evangile de Jésus-Christ.