CHAPITRE V
La Déclaration de foi de 1872 et la Question d'autorité.
SOMMAIRE : Les cercles concentriques. — La Bible ne fait autorité qu'en matière de foi. — Conséquences. — L’Inspiration plénière. — Les « Evangéliques » y croient encore. — Ils n'ont pas de dogmatique.
Chacun décide lui-même ce qui est « matière de foi » — La prétendue liberté de la théologie dans l'Eglise Catholique. — Décision toute catholique du Synode officieux d’Anduze.
Exemple tiré des récits bibliques de miracles. — Comment les comprennent les « ÆEvangéliques ». — Influence de la Théopneustie. — Un miracle au Congo français en 1905. — Citation de M. le missionnaire F. Faure. — Comment il faut comprendre le miracle. — Plus d'autorité extérieure. — Ou naïfs ou habiles.
Je me propose dans ce chapitre et dans le chapitre suivant d'étudier de près la Déclaration de 1872 et d’en faire en quelque sorte l’exégèse.
M’autorisant de la fameuse théorie des cercles concentriques ‘, d’après laquelle certaines parties
4. Voir Euize DoumerGur, Rapport sur les demandes de revision de la Déclaration de foi de 1872. Marseille, imprimerie Barlatier, 1902.
sont moins obligatoires que d’autres et qu'il y a des degrés dans l'obligation (ô énormité!), je ne parlerai que de ces deux expressions : Autorité souveraine des saintes Ecritures en matière de foi et Salut par la foi en Jésus Christ, Fils unique de Dieu, mort pour nos offenses et ressuscité pour notre justification. I est clair que là est, pour les auteurs de la Déclaration et pour ses défenseurs actuels, sa partie centrale, son noyau même.
L'intention a été bonne. La restriction en matière de foi est destinée à mettre au large la conscience du pasteur. La Bible ne fait autorité qu’en matière de foi; donc elle ne fait pas autorité « en matière de science ». Le pasteur n’est plus tenu de montrer à ses catéchumènes l'accord merveilleux (comme on disait et comme peut-être, hélas!
quelques-uns disent encore) du premier chapitre de la Genèse avec les découvertes de la science moderne. Il n’est plus tenu de leur dire que les six jours sont des époques d’une durée indéterminée et que, si l’auteur a employé le mot jour (j'ai entendu un pasteur distingué donner cette explication à ses catéchumènes), c’est parce qu'aux yeux de l'Eternel « un jour est comme mille ans et mille ans comme un jour ». Il peut dire que le premier chapitre de la Genèse nous raconte comment les Hébreux, dans leur ignorance, se représentaient la création du monde; qu’il y a eu une Cosmogonie hébraïque, comme il y a eu une Cos-
mogonie grecque et une Cosmogonie hindoue.
Elles sont tout aussi humaines les unes que les autres,et l’auteur du premier chapitre de la Genèse a certainement voulu dire que le monde a été créé en six jours de vingt-quatre heures chacun. Le pasteur, tout en restant synedal, comme on dit, peut apprendre à ses catéchumènes que la Bible renferme passablement d’erreurs géologiques, astronomiques, géographiques, cosmographiques et même historiques. Elle ne fait autorité qu’ « en matière de foi ».
Mais — et voici qui est singulier — bien peu de pasteurs de la droite synodale usent de la permission et, malgré l’autorisation donnée par la formule votée, la plupart restent théopneustes! dans leur enseignement. Ils ne sont pas tels en théorie ; mais ils sont tels en pratique. La doctrine de l’Inspiration plénière, qui a été le dogme fondamental de l’orthodoxie du Réveil, n’est abandonnée qu’en apparence, elle est encore en vigueur parmi les « orthodoxes? » actuels. Aucun n’enconviendra,maisilenest dela doctrine actuelle de l’Inspiration de la Bible comme de toutes les autres ; elle n’est pas définie. Les « orthodoxes »
1. On appelle Théopneustie la doctrine d’après laquelle chaque mot de la Bible est Parole de Dieu, et comme si Dieu lui-même l’avait écrit. On appelle aussi cette doctrine, doctrine de l’Inspiration plénière.
2. Je me sers iciet me servirai dans la suite de ce mot orthodoxe pour désigner les pasteurs et les théologiens de la droite conservatrice actuelle.
ont gardé toute la théologie du Réveil, en disant qu’ils l’abandonnaient, et aucun de leurs dogmes, n’est actuellement nettement formulé. C’est la grande faiblesse de l’orthodoxie d'aujourd'hui.
Les orthodoxes disent gravement : La Bible n’est pas la Parole de Dieu, mais elle renferme la Parole de Dieu. C’est parler d’or assurément ; seulement ceux qui s’expriment ainsi devraient nous dire où est la Parole de Dieu dans la Bible et où elle n’est pas ; et aucun pasteur ou théologien de la droite ne peut le dire clairement. Aucun ne sait ce qu’il entend par Inspiration de la Bible, depuis qu’il a déclaré ne plus être théopneuste.
Il en est ainsi, d’ailleurs, de tous les autres dogmes de la théologie du Réveil, de la Divinité de Jésus-Christ, de la Rédemption, de n'importe quel Grand fait chrétien.Il n’y a pas actuellement de dogmatique réformée. On est de la droite synodale ; on s’occupe beaucoup des affaires ecclésiastiques ; on fabrique des livres de cantiques et des liturgies nouvelles ; on revise la traduction reçue de la Bible ; on discute une refonte de la Déclaration de 1872 ; on bataille contre les libéraux ; on organise son Association cultuelle avec tels ou tels statuts ; on est plus ou moins intransigeant ; on cst de la droite, de la droite modérée ou du centre droit. C’est l’apparence de vie, le bruit, la surface; mais aucune doctrine n’est clairement définie. Quelle est, par exemple, la doctrine orthodoxe actuelle de la Divinité de Jésus-Christ? Les
pasteurs orthodoxes, sauf exceptions, repoussent ce qu’on appelle, dans le langage des théologiens, La « DÉITÉ » du Fils. C’est la doctrine catholique ; elle a l’avantage d’être une doctrine claire et nette. D’après elle, Jésus est Dieu tout simplement ; le sang de Dieu a coulé sur la croix ; Dieu y est mort; la vierge Marie est la mère de Dieu; les protestants les plus affirmatifs, même ceux qui signeraient le Symbole d’Athanase (et il yen a), ne tiennent jamais ce langage. Il en est qui parlent de deux « natures » : la « nature divine » et la « nature humaine » coexistant dans la personne du Christ. Tantôt il parlait et agissait en homme, tantôt il parlait et agissait en Dieu. Mais aucun ne peut défendre sérieusement une pareille thèse, pas plus que ne pouvaient la défendre ceux qui l’ont inventée aux 1v° et v° siècles. La plupart des orthodoxes actuels déclarent accepter une explication de la Divinité de Jésus-Christ qu’ils appellent d’un mot grec : la Æenosis ; Jésus aurait renoncé à sa divinité métaphysique en venant habiter sur la terre et n'aurait gardé que la divinité morale ou sainteté parfaite. Je n'ai pas à exposer ici les objections formidables soulevées par une telle explication ; qu’il me suffise de les déclarer irréfutables. Notre mentalité moderne se refuse à prendre au sérieux de pareilles subtilités; elles doivent passer à l’état de curiosités historiques. Quelle est la doctrine orthodoxe de la Rédemption ? Une sorte de compromis, sans base
exégétique, entre le dogme de l’Expiation au sens juridique et opinion de ceux qui voient, dans la mort de Jésus,un simple acte d’obéissance à Dieu.
Je pourrais multiplier ces exemples. Je répète qu'il n’y a pas actuellement de dogmatique protestante orthodoxe. Celle des Réformateurs du xvi° siècle était la dogmatique catholique expurgée de certains dogmes, mais nullement revisée pour ceux qu’elle conservait. Elle rejetait en gros les dogmes créés au moyen âge; elle conservait en gros ceux créés au 1v° et v° siècles, sur la personne du Christ. Au xvut siècle on couvrit toute cette dogmatique du dogme de l’Inspiration verbale de la Bible ; on en cacha ainsi l'insuffisance, et on fit le silence. Mais la critique biblique est née, et le fragile édifice construit au xvur siècle s’est effondré. La théologie du Réveil au xIx° siècle a été un impuissant essai de restaurer l’orthodoxie du xvire. Les laïques pieux confondent encore cette théologie avec le christianisme, et de funestes malentendus subsistent, persistent et pèsent sur toute la vie ecclésiastique et religieuse des protestants français. Ils sont divisés, séparés ; ils restent adversaires, et la plupart ne savent pas clairement pourquoi. Les protestants ont en commun un passé de traditions respectables ; tous disent : «Nos pères », en parlant des martyrs de la Révocation ; tous se sentent les enfants des anciens huguenots et de la même famille; mais tous n’acceptent pas les mêmes solutions ; la question d’autorité les
sépare. Pour les uns, il y a une autorité extérieure indiscutable, «les grands faits chrétiens », base inamovible, et qui doit rester à l’abri de toute critique. Pour les autres, l’autorité intérieure de la pensée et de la conscience doit passer avant tout.
C’est surtout sur la question de la Bible que le désarroi dogmatique est le plus complet. Or, la formule synodale ne peut, à cet égard, qu’entretenir l’équivoque. Que signifie : « Autorité souveraine en matière de foi » ? Rien, et pour ce simple motif: ce qui est matière de foi n’est pas expressément distingué, dans la Bible et par la Bible ellemême, de ce quin’est pas matière de foi. Or elle ferait cette distinction, si elle prétendait être un bloc faisant autorité en matière de foi. La Bible est composée d'écrits fort divers, et elle renferme d’autres matières ; et si les autres « matières » ne font pas autorité, si les « matières de foi » font seules autorité, la Bible devrait distinguer nettement celles-ci de celles-là. Autrement qu’arrivet-11? C’est que chaque croyant doit lui-même distinguer, choisir avec son jugement, sa conscience, sa raison, tout ce que l’on voudra, mais choisir et séparer dans chaque écrit biblique ce qui est matière de foi de ce qui ne l’est pas. Par suite, sa propre autorité passe avant l'autorité
extérieure de la Bible. Il est tout à fait impossible qu'il en soit autrement.
En 1872, les orateurs de la gauche avaient, à propos de cette évidence, posé à ceux de la droite les questions les plus pressantes etles plus accablantes. Pas un n’a même essayé de répondre. Il est certain, de par la formule synodaie, que le pasteur n’a d'autre autorité que celle de sa propre personne qui décide. Mais il ne s’en doute pas ; sa force est dans son ignorance ; il s’enferme dans cette ignorance comme dans une forteresse imprenable. Les portes et les fenêtres en sont hermétiquement closes, les verroux en sont tirés ; rien n’y pénètre, ni air, n1ilumière. D'ailleurs, il n’a pas le temps de réfléchir ; il est absorbé par les devoirs de son ministère : faire du bien, soulager les pauvres, consoler les affligés, visiter les malades, excellente pratique des vertus chrétiennes. Mais cette pratique n'empêche pas que les questions existent, et ce n’est pas parce que les pasteurs auront prêché d’édifiants sermons de morale ou qu'ils auront répété de vagues formules dogmatiques et auront déclaré qu’ils acceptent la Déclaration de 1872, qu’ils se seront mis en règle avec la vérité. La réalité leur échappe, et 1ls restent tranquillement théopneustes sans le savoir.
En voici un exemple qui m'a beaucoup frappé : Il y a quelques années, un pasteur « synodal », un des plus connus dans les Eglises protestantes, un homme qui a beaucoup d’autorité et qui est di-
gne du plus grand respect, rendait compte, dans un journal religieux protestant, d’un volume de sermons qui venait de paraître. L'auteur de ces sermons trailait entre autres un texte tiré d’une parole de Jésus-Christ, dont l'authenticité a été suspectée, et le pasteur dont je parle, le louant de traiter ce texte sans soulever la question de son authenticilé, a écrit textuellement cette phrase : L'auteur de ces sermons... «ne fait pas de concessions à notre maniecontemporaine d'ergoter et de distinquer entre les enseignements de Jésus ». Ainsi, pour ce pasteur, il faut accepter, comme si l’on était théopneuste, toutes les paroles attribuées à Jésus dans les quatre Evangiles. La critique historique qui, par respect pour le Christ et pour sa parole, cherche son véritable enseignement dans les Evangiles etne déclare pas, a priortel d'avance, que tout est authentique, mais réserve ses droits et considère l'exercice de ces droits comme un devoir sacré (devoir envers la vérité et envers Jésus-Christ lui-même) ; la critique qui se demande d’où viennent les Evangiles, quand ils ont été écrits, et si nous avons des garanties suffisantes de leur exactitude ; la critique (mot pris scuvent en mauvaise part, mais qui signifie tout simplement : recherche de la vérité), la critique est un manie d'ergoter et de distinquer entre les ensetgnements de Jésus. I serait difficile de se déclarer plus naïvement partisan (au moins en pratique) de l'inspiration verbale la plus absolue.
Cependant ce pasteur, j’en suis persuadé, serait le premier à déclarer qu’il ne croit pas à l’inspiration plénière. Mais cela ne l'empêche pas d’être très sincèrement convaincu que toutes les paroles attribuées à Jésus, dans les quatre Evangiles, sont infailliblement rapportées, et qu’essayer de faire entre elles une distinction quelconque, ne pas les accepter aveuglément comme ayant été nécessairement toutes prononcées par le Christ, pour cette seule et unique raison qu’elles sont dans la Bible, cela s’appelle /a manie d’ergoter ! Et c’est ainsi que la Théopneustie, à laquelle on ne croit plus, continue à fausser le jugement des pasteurs et des laïques et à leur donner une idée erronée du respect que l’on doit avoir pour la Bible et pour les paroles authentiques de Jésus. On se figure que les accepter aveuglément, c’est les respecter, et que ceux qui cherchent si elles sont fidèlement rapportées ne les respectent pas. Or, c’est exactement le contraire qui est vrai. Le véritable respect de la parole d'une personne qui a vécu autrefois et n’a pas écrit elle-même, est de se demander, avant tout, sises disciples, tout respectueux qu'ils étaient et désireux d’être fidèles, étaient en mesure de l'être et l'ont été. Est-ce que trente-cinq ou quarante ans au minimum ne se sont pas écoulés avant la rédaction du plus ancien Evangile ? Estce que Jésus avait rédigé lui-même un texte immuable, revu par lui pour une édition ne varietur et signée de sa main ? Non, n'est-ce pas ? Pourquoi
alors nie-t-on les droits de la critique? Pourquoine les réclame-t-on pas au contraire ? Pour une seule et unique raison : on est invinciblement théopneuste.
Dans l'Eglise catholique, on interdit la critique aux prêtres ; il leur est permis de faire semblant d'en faire, mais il ne leur est pas permis, par exemple, d'étudier impartialement les questions d’Introduction biblique. Tout est authentique, tout est historique, tout est vrai dans la Bible, l'Eglise l’a dit. Le pasteur dont je parlais tout à l'heure ne pense pas autrement. Cependant, comme il a reçu une éducation protestante, il sera le premier à dire que la critique est permise au théologien. En effet, dans l'Eglise protestante, on parle beaucoup des droits de la critique ; on les affirme ; on est très fort, en théorie, sur la science indépendante ne recevant son mot d’ordre de personne, et sur la liberté qui doit être laissée aux professeurs de théologie dans leurs travaux et dans leurs cours. Mais, en fait, cette liberté n’existe pas pour les pasteurs et théologiens de la droite, puisqu'ils ont une confession de foi obligatoire et que, par conséquent, il est interdit de discuter. Les professeurs de théologie, disent les Synodes de la droite, ont toute liberté de construire leurs systèmes comme ils l’entendent, mais sur la base des faits chrétiens essentiels". C’est une contradiction. S'il y a des faits essentiels à accepter d’abord, des
1. Décision du Synode officieux d’Anduze (1902) et répétée aux Synodes de Reims (1905) et d'Orléans (1906).
faits qui échappent à la critique et qu'il n’est pas permis de discuter, c’est à dire à propos desquels on n’est pas libre, il ne faut pas parler de fberté. On ne nous donne que la liberté telle que l'entend la théologie catholique, liberté sur la base de l’enseignement de lEglise. Ainsi l'Eglise enseigne que lPapôtre Matthieu a écrit lui-même notre premier Evangile, et qu'il date de l’an 40 environ, deux erreurs, disons mieux, deux impossibilités, que le père Didon, dans sa Vie de Jésus, a été obligé d'accepter.
Le couvent dominicain de Saint-Etienne, à Jérusalem, à établi une école pratique d’études bibliques. Le prospectus, sans date, signé du frère Paul M. Séjourné, prieur, que j’ai sous les yeux, porte textuellement ces mots : « L'école est catholique, c’est à dire qu’elle professe la soumission à l'autorité de l'Eglise et spécialement au Siège apostolique. On n'a pas à expliquer ici comment cette soumission n'empêche pas le libre exercice des bonnes méthodes critiques et historiques. » On ne l'explique pas plus ailleurs qu'ici; on ne peut pas l’expliquer. Il est clair comme le jour que cette soumission empêche précisément « le libre exercice des bonnes méthodes critiques et historiques ». S'il y a soumission, il n’y a pas liberté ; s’il y a liberté, il n’y a pas soumission. Chez les théologiens protestants, soumis à la Déclaration de foi du Synode de 1872, confirmée par tous les Synodes officieux, il en est exactement de même
que chez les dominicains de l’école d’études bibliques du couvent de Saint-Etienne, à Jérusalem. Si on lit leurs écrits, on y verra que jamais ils n’aboutissent à des conclusions opposées à celles que leur point de départ leur imposait d'avance. Ils ne trouvent jamais que les solutions conservatrices ; leur critique est apologétique. Certes leur bonne foi est entière; mais il est permis de les soupçonner d’obéir à un secret a priori. Ils n'en conviendront pas; ils sont persuadés que leur soumission aux décisions synodales n’empéche pas de leur part /e libre exercice des bonnes méthodes critiques et historiques, et, en cela encore, ils sont très sincères. Mais comment se faitil qu'ils aboutissent toujours à la solution orthodoxe ou, du moins, à celle qui ne se trouve pas en désaccord avec la base des faits chrétiens essentiels? Que dirait-on d’une Faculté de théologie protestante qui écrirait ceci dans sa déclaration de principes : « La Faculté professe la soumission aux décisions doctrinales des Synodes et spécialement à la Confession de foi de 1872. On n’a pas à expliquer ici comment cette soumission n'empêche pas le libre exercice des bonnes méthodes critiques et historiques » ?
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Si je prends comme exemple le miracle, le fait que j'avance devient étrangement significatif.
Aucun protestant, même le plus orthodoxe, n’admet une seule violation des lois de la nature, en dehors de celles racontées dans la Bible; mais 1l admet celles que Ja Bible raconte. C’est un a priori manifeste, qui tient uniquement à un reste invincible de croyance en l'inspiration plénière. Un petit nombre de pasteurs de la Droite synodale feront peut-être le sacrifice de quelques-unes des légendes les plus évidentes de l’Ancien Testament ; mais ils le feront tout bas, à contre cœur et en vous disant : « Après tout, vous n’en savez rien ; ces miracles sont peut-être authentiques. » Quant à ceux du Nouveau Testament, je ne sache pas qu'ils en nient un seul: ni l'étoile des Mages, ni le statère, ni la résurrection de saints personnages rencontrés dans les rues de Jérusalem, au moment où le Christ expirait sur la croix, ni l'ombre de saint Pierre et les mouchoirs de saint Paul guérissant les malades; ou, s'ils nient ces faits, c’est dans leur for intérieur, et ils se gardent bien de le dire à âme qui vive. Cela vient d’une conception enfantine de l’Inspiration de la Bible ; le livre est infaillible et parfait. Cette idée est tellement ancrée dans les esprits, que le mot légende que j’employais tout à l’heure, appliqué à un passage biblique quelconque provoque une petite révolte intérieure et fait l'effet d’un blasphème. Est-ce là l'esprit de la Réforme? Non, certes. Pour ces orthodoxes-là, la critique des miracles bibliques ne doit pas se faire. Oh l'ils diront qu’elle doit se faire
et qu'ils l’ont faite, et qu'après avoir admis la possibilité abstraite et philosophique du miracle, ce que personne ne peut leur contester, ils se sont demandé, pour chaque miracle en particulier, est-il réel ? etl’ont examiné. Mais comme ils les trouvent tous authentiques ou à peu près et n’admettent aucun des autres, leur critique est certainement en défaut, et leur a priori inconscient et indéniable.
IL faut le reconnaître franchement : le véritable miracle est une violation des lois de la nature, et à cette violation, personne ne croit plus, parce que la certitude de l’impossibilité de la violation des lois de la nature est une des conquêtes définitives de la science ; et cependant la Bible est remplie de récits où les lois de la nature sont certainement violées. I n’est donc plus possible de croire ces récits authentiques.
Je sais bien que les théologiens protestants orthodoxes écrivent sur les miracles de copieux et interminables articles dans leurs Revues de théologie, où ils disent admettre pleinement linviolabilité des lois de la nature et cependant accepter les miracles de la Bible. Mais parler ainsi, c’est jouer sur les mots ; c’est dire deux choses contradictoires, et ils les disent, parce qu’ils ne peuvent se décider à rompre avec la croyance en linfailhbilité de la Bible.
Il est bien certain qu’un pasteur qui vous dit : « Je crois que Jésus est né d’une vierge, maisje ne crois pas d'avance a prior tout ce que me dit la
st
Bible » estencontradictionaveclui-même,car laconception virginale ne se démontre pas par la critique. La seule raison de l’admettre c’est la Théopneustie.
Les théologiens protestants de la nouvelle École, comme on l’appelle, en détruisant la notion de l'autorité infaillible de la Bible, ont ouvert la porte à la critique et à la négation des miracles de la Bible, en tant que faits violant les lois de la nature; ils ont mis au jour linconséquence de ceux qui nient, les yeux fermés, tous les miracles extra bibliques et qui croient, toujours les yeux fermés, tous les miracles bibliques, ou du moins, qui sont très faciles sur les preuves de leur authenticité. Parlez leur d’un miracle qui se serait accompli hier, dont vous auriez été témoin, ils n'auront jamais assez de raillerie pour votre crédulité ; essayez de prononcer le mot de légende, sur un des miracles de la Bible, vous souleverez leur pieuse indignation.
Et cependant le silence des pasteurs sur certains miracles est assez significatif. Ainsi je mets au défi le plus conservateur de tous de dire à ses auditeurs, le jour de l’Ascension, qu’il prend au pied de la lettre le récit du ch. I du livre des Actes.
Mais on me demandera qu'est-ce donc qu’un miracle? Quelle est la vraie notion du miracle compatible avec la science moderne ?
Je trouve la réponse à cette question dans la lettre d’un missionnaire protestant français du Congo. Il raconte l’histoire d’un Congolais qui
venait de perdre sa femme. Jé cite textuellement!:
« Une nuit Ngouma était seul sur la tombe. Il s’endormit. Il vit alors en rêve sa femme qui lui dit : Tu ne dois plus me pleurer. Je suis heureuse ici; et connais-tu celui-ci? Elle lui montrait un personnage qui se tenait un peu en arrière. Il reconnut la figure de Jésus, et elle lui dit: Voici mon Sauveur qui m'a réunie à lui dans la maison du Père. Réjouis-toi donc. » Plus loin, le missionnaire ajoute: « Il est fort possible que l’on explique cette vision, ce rêve, scientifiquement, qu’on l’appelle phénomène d’autosuggestion par exemple. La science ne se trouvera pas en désaccord avec l'Évangile. Pour nous, chrétiens, Dieu s’est servi des lois scientifiques qu’il a établies lui-même, pour consoler ce pauvre cœur brisé, pour faire briller l'espérance sur cette âme désemparée. Nous ne dirons donc pas qu'il y a ur miracle dans le fait que ce pauvre noir a eu une vision; le vrai miracle, c’est l’amour de Dieu pour cet homme ; c’est Dieu se servant de choses qui ne sont point miraculeuses en elles-mêmes, d’un rêve, d’une vision, pour consoler et relever un cœur désespéré. Voilà le miracle, incontestable celui-là. »
Les paroles de ce missionnaire qui nie le miracle, tout en restant animé d’une piété vivante et profonde, sont d'autant plus intéressantes que la
1. Journal des Missions Evangéliques, n° du 1° août 4905. Lettre äe M. le missionnaire Faure, datée de Samkita (Congo français), le 22 mai 1905.
Société des Missions dont il dépend est attachée à la plus stricte orthodoxie.
Or, on ne saurait mieux s'exprimer que M. le missionnaire Faure. Il devance son parti, et c’est ainsi que, demain, les orthodoxes comprendront le miracle ; c’est ainsi que, demain, ils parleront des miracles bibliques. Tous diront : Il n’y a pas d’autres miracles que ceux-là. Ce jour-là, les deux grandes moitiés du Protestantisme français seront bien près de se réunir.
La foi au miracle, violation des lois de la nature, disparaît d’elle-même. Cette disparition a commencé. Le côté magique du fait est toujours plus en dehors de l'horizon intellectuel de ros contemporains. La question de l'authenticité de cette magie ne se présente même pas; elle n’existe plus. La foi à une violation possible des lois de la nature est la rare survivance, chez quelques attardés, d’une croyance passée.
Les £vangéliques ont donc abandonné presque tous les vieux dogmes. Cependant, sur un point, iis sont irréductibles ; ils reprochent aux Libéraux de tolérer la liberté illimitée de l’enseignement religieux dans l’Église. Ils leur disent: Posez une limite. Pour eux, les Évangéliques, celle qu'ils posent actuellement est celle du surnaturel, en entendant par là le miracle physique ; et ils résument tous les miracles physiques en un seul: la Résurrection corporelle de Jésus; « en chair et en os », comme ils disent. Il leur faut le retour à la vie
orgauique et matérielle du cadavre de Jésus. Le miracle spirituel, le surnaturel intérieur, la foi en l’action incessante de Dieu dans les âmes, les Evangéliques ne trouvent pas cela suffisant. On a beau leur dire que cette foi en l’action incessante de Dieu transforme, pour le croyant, tout acte naturel en acte surnaturel, que là est la vraie piété; ils veulent autre chose ; il leur faut le miracle physique, le prodige, c’est-à-dire, malgré leurs dénégations, la violation des lois de la nature. Tel est le dernier retranchement des Évangéliques, leur dogme essentiel et leur suprême refuge. Je crois qu'ils n'y resteront pas longtemps. Cette croyance au surnaturel physique n'est-elle pas chez eux le dernier vestige des superstitions antiques et de la foi à la magie, survivant à la ruine de la dogmatique de leurs pères ? Sur ce dernier détail ils cèderont. Ils comprendront qu'il n’y a de surnaturel que l’action spirituelle de Dieu sur les âmes, la conversion, la régénération, la nouvelle naissance ; voilà le vrai surnaturel. L’essentiel dans la Résurrection de Jésus n’est pas que les fonctions physiologiques d’un cadavre aient recommencé ; c’est que le Christ éternel exerce une telle action sur une âme, que ce ne soit plus elle qui vive mais lui qui vive en elle ‘; c’est-à-dire de croire à la Résurrection de Jésus, comme saint Paul y croyait.