CHAPITRE VII
Conclusion.
SOMMAIRE : L'avenir du Catholicisme. — L'avenir du Protestantisme. — Le seul Réveil possible. — Les Intellectuels. — Les Certitudes acquises. — Les trois groupement actuels. — Une
lettre du père Hyacinthe.
Je voudrais terminer par un S'ursum corda.
J'ai beaucoup critiqué, blämé, condamné; est-ce tout ? Non certes. Le Christianisme sous ses deux grandes formes, le Catholicisme et le Protestantisme, va-t-il s’affaiblir et disparaître, victime de l'indifférence générale, mourant tout simplement parce qu'il est vieux et a suffisamment vécu ? Un certain Catholicisme, oui, un certain Protestantisme, oui; mais le Christianisme lui-même non.
Une religion qui dure depuis vingt siècles a, derrière elle, des générations de penseurs, de théologiens, de docteurs qui ont façonné ses dogmes. Ceux-ci ont pris des sens divers, suivant les besoins des temps. Leur lettre subsiste; leur esprit se modifie. Les nuances se sont accrues peu à peu,
de siècle en siècle ; les Synodes, les Conciles, les Souverains Pontifes ont apporté chacun leur pierre à l'édifice. Nous voici arrivés à l’époque où il se trouve miné, au regard des uns, disant : « La lettre n’a plus de sens », et rajeuni, au regard des autres, disant : « L'esprit seul importe. »
Chacun de ceux-ci cherche dans les dogmes les nuances qui conviennent à sa mentalité. Il les conserve en les transformant ; il les spiritualise et leur donne ainsi leur véritable valeur. Les dogmes sont interprétés de façons diverses, et l’âme pieuse sait toujours y trouver ce dont elle a besoin.
Que se passera-t:1l ? Les personnes qui vivronten l’an 2000, nos petits-fils et arrière-petits-fils assisteront à la disparition du Christianisme ecclésiastique actuel. La prophétie est facile à faire; cette disparition a commencé.
On verra d’abord la fin du vaste édifice politicoreligieux appelé le Catholhicisme romain. Il s'est bâti du 1v° au xur° siècle; à peine achevé, il a commencé à s’ébranler; et, à l'heure présente, malgré certaines apparences contraires, il est en partie démoli. Le grands Etats catholiques, même l'Autriche, même l'Espagne, ne sont plus catholiques que de nom. L’immense majorité des populations de ces pays échappe à toute croyance religieuse. Elles gardent encore les formes, par tradition et par habitude ; elles ne croient plus.
Pour la France, cela est plus vrai encore. Le Catholicisme y mourra de vicillesse, sans crises,
sans troubles. Les manifestations plus ou moins violentes auxquelles nous assistons de la part des catholiques, tiennent davantage dela politique que de la religion, et lorsqu'une religion se change en politique, elle entre dans la dernière phase de sa décadence.
La séparation des Eglises et de l'Etat sera partout accomplie dans une centaine d'années ; elle terminera, pour le Catholicisme, l’œuvre de désagrégation commencée par le schisme d'Orient au ix° siècle et continuée au xvi° par la Réforme.
Le Protestantisme ecclésiastique, sous ses formes diverses, ne mourra point, mais il subira des transformations telles, qu’il sera méconnaissable. Ces transformations seront en grande partie, je le crois, l’œuvre du Protestantisme social qui prend chaque jour plus de force et d'extension. Dieu veuille seulement que les socialistes chrétiens ne se laissent pas devancer par les socialistes non chrétiens. C’est un des grands dangers pour le Protestantisme de l'avenir.
Avec l'édifice chrétien catholique disparaîtra ou plutôt se transformera entièrement son contenu. Déjà le progrès des lumières rend l'indifférence pour lui toujours plus profonde.
J'appelle son contenu, l'explication de l'énigme de l’Univers donnée jusqu'ici par la théologie catholique, les définitions dogmatiques et les affirmations métaphysiques qui forment la clef de voüle de l'édifice de l'Eglise romaine, toute la
mythologie compliquée et bizarre qui a été, pendant tant de siècles, et est encore, pour tous les catholiques croyants, la vérité absolue.
Elle à été maintes fois exposée dans des Symboles ou Confessions de foi plus ou moins riches, et plus ou moins explicites. Notre pauvre petite Déclaration de 1872 fait bien maigre figure à côté des imposants Symboles antiques. Ceux-ci disparaîtront, parce que leur contenu est de moins en moins compris et bientôt ne le sera plus du tout. La Confession de 1872 disparaîtra, pour la raison inverse ; elle est une simplification de la doginatique telle, qu’elle équivaut à sa disparition. On ne donne pas en deux lignes l'essence du Christianisme ; cette essence est ailleurs; je l’ai surabondamment montré. Nos formes ecclésiastiques protestantes disparaîtront aussi. Nos liturgies commencent à être singulièrement démodées; leur effondrement dans l’oubli n’est plus qu'une question de temps. Notre culte sera aussi transformé. Un Réveil se produira, qui opérera toutes ces transformations sans secousse, sans difficultés ; elles se feront presque d’elles-mêmes. Notre Protestantisme est vieillot, et ce qui est vieux, dit l’Ecriture, est près de disparaître.
Le Réveil se fera par les inteilectuels, car le Christianisme doit regagner le monde des intellectuels, auxquels 1l est actuellement de plus en plus étranger.
On a porté l'Evangile, sous sa forme protestante,
aux classes populaires (réunions Mac-All, bateau évangélique, etc.); on a fait quelque bien, je ne le conteste pas,mais on n’a exercé d’action profonde et durable que sur des individualités isolées ; il n’y a pas eu de mouvement des masses se tournant vers l'Evangile. On avait préconisé un moment l'inscription protestante des parents nés catholiques, mais non-croyants, et faisant élever leurs enfants dans le Protestantisme. L'idée était fort ingénieuse ; elle n’a point donné ce qu’elle semblait promettre. On n’avait pas compté avec l’indifférence religieuse de la foule. Cette indifférence est le grand ennemi, le formidable obstacle; elle constitue une force d'inertie colossale.
On a dit encore : « Ce qui importe, c’est de sauver les âmes. Ne nous occupons pas de faire des protestants ; faisons des chrétiens, voilà l’essentiel. » Sans doute, voilà l'essentiel, mais la mise en pratique de ce programme est encore à trouver. Au fond de la pensée de ceux qui parlent ainsi, il y a un reste de l'individualisme du Réveil. — Chaque âme est éternellement perdue, si elle n’adhère pas à cette croyance intellectuelle, ce dogme que Jésus-Christ a expié ses péchés sur la croix. Il faut sauver les âmes, au sens strict, littéral du mot. Qui n’est pas sauvé est perdu; et ceux qui n’ont jamais entendu parler de Jésus-Christ iront en enfer. — Ce n'est pas cette prédication-là qui sauvera la France.
Dans les milieux cultivés, on ne veut plus de la
plupart des croyances traditionnelles, on ne veut plus de cette dogmatique usée des Réformateurs et du Réveil, à laquelle beaucoup de pasteurs « évangéliques » croient encore ou laissent les fidèles conclure de leur silence qu'ils croient encore.
Il y a quelque chose d’équivoque dans l’attitude de plusieurs d’entre eux. Or les intellectuels ne veulent plus de ces vieilleries. Il ne viennent pas entendre précher les pasteurs; il sont agnostiques ; ils saluent respectueusement les anciennes croyances, mais ils s’en passent et n’en ont aucun besoin, soit pour leur vie intellectuelle, soit pour leur vie morale.
Il faut leur apporter un Evangile qui réponde à leurs besoins intellectuels et à leurs besoins moraux. C’est par les classes cultivées seules que le Christianisme se rajeunira, et c’est de leur hauteur qu'il descendra dans les milieux populaires.
IL faut hardiment renoncer à ce qui est fini, à ce que personne de sensé ne peut plus croire, aux impossibilités historiques et à toutes les légendes dont les acquisitions définitives de la science moderne nous empêchent de tenir aucun compte. Il faut donc faire la part de l’agnosticisme ; le Christianisme de demain reposera sur l’expérience; il dira que toute vérité non expérimentée est nulle et non avenue, qu'on n'expérimente pas la vérité d’une formule dogmatique, on expérimente seulement la vérité que cette formule exprime. Il faut
renoncer à nous servir, pour soutenir le Christianisme, de vieilles béquilles pourries dont il n’a aucun besoin pour vivre. Il faut que jamais un pasteur n’emploie avec ses catéchumènes d’arguments dont il rougirait de se servir ailleurs que devant des enfants; et qu’il renonce à faire en chaire de ces raisonnements dépassés dont il sait pertinemment la faiblesse.
« Le Christianisme, dit Vinet, est jeune comme au premier jour et, dans son immortelle espérance, toujours prêt à recommencer »'. Sa vieillesse n’est qu'apparente, c’est la vieillesse de nos formes ecclésiastiques et de nos dogmatiques finies, ce n’est pas la vieillesse de l'Evangile éternel. Et puis laissons Dieu agir, apprenons à être patients ; l'avenir est à la vérité. Elle est grande et elle prévaudra. Dès à présent, nous pouvons constater quelques acquisitions définitives: Dieu agit dans l’histoire, le Christianisme vient de lui, le salut n’est pas lié au fait d’avoir ou non entendu prêcher VEvangile?, et à la croyance en la réalité historique de tous les faits racontés dans la Bible, même aux