IL QUEST-GE QUE LE COUPABLE
J'ai déjà affirmé que c'était un être mal organisé ou ignorant, que c'était un mineur soit par le vice de son organisation physique, soit par l'insuffisance du développement de ses facultés.
Que d'abord le coupable soit souvent un homme dont l'organisation cérébrale est vicieuse, c'est là un point hors de conteste. Les anatonïistes et les physiologistes, je ne parle que de ceux qui ont souci de rechercher la vérité à tous risques, ceux-là ont maintes fois constaté le fait, maintes fois ils ont constaté chez certains grands criminels que le cerveau était défectueux, que tel ou tel lobe était adhérent et tel ou tel autre atrophié ! Vérification de nature à troubler profondément la conscience de nos juges !
Vous envoyez un homme à l'échafaud, vous décidez qu'il sera privé de la liberté pour toute sa vie ; mais ce n'est pas lui seulement qui est l'infirme ou l'ignorant, ce n'est pas lui seulement, qui est le coupable,
c'est VOUS aussi, juges, qui osez prononcer de telles sentences !
J'ai dit que ceux qu'on nomme des scélérats sont des infirmes, des hommes incapables par nature de se rendre compte de leurs actes, ou qu'ils sont des ignorants. Sur le premier point, j'ai fait mon enquête et j'en dénonce le résultat (62) ; reste le second.
A côté du groupe des infirmes, placez celui des ignorants, des ignorants par Tesprit ou des ignorants par le cœur, faites undénombrement exact, faites-le, statistiques en main et, je vous le garantis, vous aurez tous les criminels.
Pour quiconque, en effet, admet Tidée d'un invividu autonome, pour quiconque déduit de cette idée la conséquence nécessaire, irréfutable, que les droits, les devoirs, les intérêts sont solidaires, pour celuilà il ne saurait y avoir de doute; et ce jugement, môme à priori, s'imposerait : s'il n'est un infirme, le criminel est un ignorant.
Répéterons-nous notre démonstration sur le fond : répéterons-nous que chacun ne peut avoir son droit qu'à la condition de ne rien prendre du droit des autres, que celui qui prend aux autres a un droit anormal, qu'il a un droit monstrueux, que partant il n'a pas son droit ! Redirons-nous aussi que le titre du droit pour chacun est dans une qualité qui pour chacun est la même ; chacun est homme, voilà pour chacun le titre du droit ; si tu méconnais en moi le droit et le titre d'homn(ie, tu méconnais en toi ce droit et ce' titre, et la question n'est plus que de force ou
IH LA DÉCLARATION DES DROITS DE L'hOMME
de ruse ; entre nous deux, le rempart du droit est renversé.
Donc, puisqu'un homme ne peut en offenser un autre sans s'offenser lui-même, puisqu'il y a solida* rite entre tous les membres de la famille humaine, qu'ils aient le teint blanc, le teint jaune ou le teint noir, qu'ils descendent de cent souches ou d'une seule, quiconque manque à cette solidarité n'y manque que parce qu'il ne la comprend pas, et, s'il ne la comprend pas, cela ne peut tenir qu'à un vice de sa conformation physique ou à un défaut de développement de ses facultés.
Voilà la philosophie que renferment les statistiques des délits et des crimes. Avant de pénétrer dans les masses, ces idées, je le sais, demeureront longtemps la conception de quelques penseurs isolés. Mais, dans cet ordre, je me nomme raison, — c'est pour moi l'évidence, — et c'est aussi à cause de cela que je me nomme conviction ! Si, pour être acceptée, mon idée doit attendre des siècles, elle attendra, non pas que, personnellement, je sois détaché de mon temps et que j'entende renoncer à exercer sur lui la part d'influence, si petite qu'elle soit, qui pourrait être la mienne ; j'aime mon temps, j'ai conscience de mes devoirs envers lui, et, même quand je le censure le plus vivement, c'est encore une manière pour moi de l'aimer et de chercher à le servir. Que si les hommes de ma génération continuent de penser autrement que moi sur ce point, ce que j'ai à déclarer sera net :
Je prédis aux sociétés, quelles qu*elles soient,
que, tant qu'elles n'en seront pas venues à confesser ridée vraie, Tidée scientifique telle que je me suis efforcé de Texposer, c'est en vain qu'elles chercheront des systèmes de pénalité et des répressions efficaces, elles n'en trouveront pas, elles n'arriveront à en trouver qu'à mesure qu'elles se dirigeront davantage du côté de ce qui est la vérité, de ce qui est la science, de ce qui, par conséquent, est aussi la justice.
Toutefois, je veux donner une autre réponse ; les voies à suivre pour vulgariser une idée sont nombreuses, et il y a bien des degrés dans la vulgarisation d'une idée.
Examinons donc si, dès ce jour, il n'existe pas un moyen de faire apparaître à la foule l'idéal nouveau ; or, ce moyen existe, il s'appelle l'instruction et la diffusion de la morale.
Mais, quand je parle de l'instruction, j'en veux une d'une certaine espèce; quand je parle de la morale, je ne veux pas de la première venue.
Sur l'instruction, j'ai dit ailleurs et je redirai plus loin comment j'en conçois l'organisation, le plan, les programmes.
Quant à la morale, c'est le lieu de s'y arrêter. La première chose que je regrette, c'est que les morales soient multiples ; j'en regrette une seconde, c'est que toutes soient atteintes d'un vice profond à mon sens, car ce sont des morales religieuses, et, dans notre Occident, des morales chrétiennes!
Or, les morales chrétiennes sont éminemment antisociales ; toutes sont empreintes du plus complet
esprit d'égolsme, et, quant à la sanction, toutes Tajournent jusqu'à un avenir qui n'est pas de ce inonde et qui ne repose que sur une conception mystique, a Fais le bien, .enseignent-elles, pour obtenir une certaine récompense dans le ciel I Evite le mal pour ne pas être atteint d'un certain châ*timent dans l'enfer! » Et alors qu'arrivera-t-il ? L'homme se dit: « La récompense et le châtiment sont problématiques ; dans tous les cas, ils sont loin ! je crois voir où est mon intérêt positif et immédiat; allons du côté de cet intérêt; une récompense ou un châtiment qui ne viendront que plus tard, s'ils doivent venir, c'est trop peu pour m'arrêter ! »
Donc, les morales chrétiennes ne peuvent pas être un frein contre les mauvaises passions et contre les mauvaises actions.
Donc aussi, pour toutes les sociétés politiques, c'est là l'inévitable conclusion: le premier souci doit être d'éliminer ces morales.
Ah! que de fois, pour ma part, en contemplant cette belle philosophie grecque qui évolua de Thaïes et de Démocrite jusqu'à Aristote, que de fois, dis-je, ne me suis-je pas pris à regretter que les rêveries orientales, le mysticisme mêlé de l'Inde, de la Perse, de la Chaldée et de la Judée s'alliant aux vision» poétiques de Platon, fût venu projeter son ombre entre l'antiquité grecque et nous ! que de fois n'ai-je " pas regretté que l'esprit moderne n'eût pas construit directement sur les solides bases posées par le génie d'Athènes ! nous ne serions pas depuis dix-huit cents ans les victimes de la superstition
t)E 1793 COMMENTÉE 147
Ohrétientie ; le moyen que je cherche pour guérir l'ignorance radicale de la foule des hommes, je crois que nous l'aurions en mains : la morale serait une chose de raison, la morale serait une science !
Êdifions-la cette science, en procédant d'abord par un écart absolu de tout enseignement chrétien et de tout enseignement religieux; les éléments de la morale nouvelle seront simples, facilement démontrables, accessibles à tous. Et ceux qui ne pourront aller plus loin que ces éléments, s'y tiendront, et ce sera déjà beaucoup qu'ils les possèdent ; ce sera assez pour leur faire entrevoir, sinon pour leur faire voir tout à fait, que l'homme ne gagne rien à être l'ennemi de Thomme, qu'il y perd au contraire infiniment.
Or, qui sait si, la pratique aidant, car la morale qu'on ne pratique pas n'est une morale que par le nom, qui sait donc si, les œuvres étant inspirées par une idée scientifique, on nUra pas ensuite de soi-même un peu plus loin? Quand l'homme est une fois dans la voie de la science et de la vérité, tout lui est un moyen pour pénétrer plus avant.
Telle est ma seconde réponse.
Vous acceptez, je le suppose, ma double réplique; mais je vois poindre une nouvelle objection, et je vais au devant.
Vous me montrez la société actuelle en proie à un antagonisme d'intérêts qui, peut-être, n'est pas profond, qui ne saurait être profond; mais qui, à la superficie, s'atteste par des faits constants.
Pour prendre un exemple tragique, voici un homme très honnête, très laborieux, très capable;
cet homme, cela se voit, ne peut trouver du travail et il est sans pain. Il a un enfant qui a faim. On refuse au père, non pas seulement le travail, mais encore le pain nécessaire pour nourrir Tenfant! Si je suis le père, croyez-vous que j'hésiterai? Non, j'entrerai chez le boulanger, je volerai un paia; entre le mal de laisser mourir mon enfant de faim et celui de porter atteinte à la propriété, qui pourtant, à mes yeux, participe à l'inviolabilité de la personne humaine, entre les deux termes de cette alternative, je me déciderai à voler le pain (64) !
Dans Tétat actuel, il y a donc antagonisme des intérêts, au moins pour des cas donnés, etalors que faire ? Ce qu'il faut faire, c'est mettre les choses peu à peu (car je n'ai jamais prétendu que le progrès pût se réaliser en un instant), c'est mettre, dis-je, les choses peu à peu en un tel arrangement que ces conflits deviennent de plus en plus rares. Et cela est une question d'éducation, de mœurs et d'institutions.
L'éducation, l'instruction, voilà, en définitive, les moyens auquels nous sommes toujours ramenés.
Ouvrez et consultez les états officiels du crime; quels sont les hommes qui, pour la plupart, y figurent? Sont-ce les riches, sont-ce ceux qui appartiennent aux classes aisées ?Non, ce sont les pauvres ! et pourquoi, répéterai-je|encore, pourquoi n'est-cepas vous, homme opulent, à la place de ce misérable, qui êtes condamné au bagne, et qui subissez la mort ? Peut-être parce que, au lieu d'être issu d'une famille nécessiteuse, vous êtes né dans une famille qui pouvait vous donner de quoi satisfaire à vos besoins ;
ut-être parce que, au lieu d*avoîr croupi dès le e âge dans une ignorance à la fois intellectuelle orale, au lieu d'avoir eu sous les yeux le specdes mauvais exemples, au lieu d'avoir été corrompu dès le jeune âge, vous avez été élevé par des parents éclairés et honnêtes I
Or, ce -peut-être n'est-il pas terrible ? N'est-il pas abominable ?
Je comprends bien que, dans l'état actuel, l'enseignement moral scientifique, même répandu avec la rapidité la plus grande, je comprends bien que cet enseignement n'aura jamais que la valeur d'un moyen atténuant et d'un palliatif; je n'ignore pas, certes, qu'il y a autre chose à entreprendre, car aucune question, quand il s'agit de la société, ne saurait être traitée et résolue isolément ; toutes les questions sociales se tiennent; c'est la chaîne électrique qu'on ne peut toucher en un point sans en ébranler tous les autres. Mais il faut commencer!
Je conclus : je m'étais demandé ce que c'est que le coupable ; tout d'abord j'ai répondu : un fou ou un ignorant ; je veux encore ajouter : un homme qui, souvent, par le crime- de la société, de vous, mon concitoyen, et de moi, subit des influences presque irrésistibles.