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L'Art à travers les mœurs, p

Ce désappointement résulte de ce que toutes les parties de l'édifice étant rigoureusement tenues à la même échelle, rien, au premier coup d'œil, ne vient, en vous fournissant un point de comparaison, vous avertir de l’immensité de ce géant de pierre‘. Il faut avoir vu le prêtre gravir les marches de l’autel pour s’apercevoir que celui-ci est prodi-

gieusement élevé. [Il faut avoir vu un fidèle s'approcher

des petits anges qui portent les bénitiers, pour constater P QUISF

que ces petits anges sont des géants; puis, par l’énormité

même de ce bénitier, on est conduit à juger de la taille des

piliers, et par la taille de «ces piliers on se rend compte,

1. « L’exacte proportion de la fameuse église de saint Pierre, écrit Montesquieu, fait qu’elle ne paroït pas d’abord aussi grande qu’elle est; car nous ne savons d’abord où nous prendre pour juger de sa grandeur. Si elle étoit moins large nous serions frappés de sa longueur ; si elle étoit moins longue, nous le serions de sa largeur. Mais à mesure que l’on examine, l’œil la voit s’agrandir. » (Œuvres complètes, tome VII, p. 156.)

enfin, des étonnantes dimensions de la nef, de l'incroyable hauteur de la voûte et des proportions gigantesques de la coupole!. De pareilles impressions, au surplus, sont assez fréquentes. Peu de personnes ayant contemplé, même avec attention, la façade de Notre-Dame et celle de Saint- Sulpice, ont pu se rendre compte que la tour du Nord de cette dernière église est de cinq mètres plus élevée que ‘les tours de Notre-Dame?. Peu d'étrangers, après avoir visité les Invalides et le Panthéon, arrivent à se persuader qu'il y a une différence de 22 mètres entre l'élévation de leurs dômes respectifs, et que le dôme des Invalides est d’un cinquième plus haut que celui de son rival. On comprend, sans qu'il soit besoin d'entrer dans de plus amples explications, tout le parti qu’un décorateur peut tirer

1. On voit, par cette constatation si facile à faire, combien Diderot avait tort d'écrire : « Il ne faut jamais interrompre les grandes masses par de petits détails. Ces détails rapetissent en m'en donnant la mesure. Les tours de Notre-Dame seraient plus hautes si elles étaient tout unies. » (Pensées détachées sur la peinture, dans Œuvres complètes, tome IV, p. 547.) Ce sont justement ces détails qui, en « donnant la mesure », permettent de juger de l'étendue.

2. La hauteur exacte du dôme des Invalides est de 105 mètres ; celle du Panthéon n’est que de 83 mètres; la tour nord de Saint-Sulpice mesure 73 mètres ; celles de Notre-Dame n'en comptent que 68. Très frappé par cette infériorité apparente du chef-d'œuvre de Mansart et de la belle tour achevée par Chalgrin en 1777, j'ai voulu en rechercher la cause, et j'ai mesuré moi-même un certain nombre de détails d’ornementation qui pouvaient fournir à l'œil une échelle de comparaison. J'ai trouvé pour la tour nord de Saint-Sulpice que les balustres ornant la galerie du premier étage comportaient 0",80 de hauteur, alors que ceux du second étage et du sommet en comptaient 0",95. J'ai remarqué, en outre, que les balustres de la seconde galerie, au lieu d’être posés directement sur le sol, comme ceux de la galerie inférieure, étaient placés sur des dés mesurant eux-mêmes 0,10, ce qui en portait la hauteur totale à 1",05. Cette différence entre les balustres des divers étages, en les faisant paraître tous de la même taille, empêche qu'on ne sente l'éloignement de ceux qui sont situés au second étage et au sommet, et par conséquent qu'on se rende compte de la hauteur de la tour. De même pour les Invalides ; l’énormité des fenêtres du premier et du second étage fait qu’on se trompe sur les dimensions réelles et sur l'élévation du dôme.

de cette ressource, et des illusions auxquelles elle donne naissance.

LVIII. — LORSQUE LA FIGURE HUMAINE APPARAÎT DANS UNE DÉCORATION, C’EST ELLE GÉNÉRALEMENT QUE L'ŒIL CHOISIT COMME ÉCHELLE. IL IMPORTE DONC DE NE L'Y INTRODUIRE QU'AVEC PRÉCAUTION ET DANS LA MESURE OÙ ELLE PEUT FAIRE VALOIR L'ENSEMBLE.

Si la hauteur d’un balcon, la taille d’un prie-Dieu, la dimension d'une chaise, fournissent, par induction, une

échelle permettant de juger l'étendue d’un édifice, la figure humaine, à plus forte raison, lorsqu'elle se rencontre dans une décoration, est, de suite, choisie par notre œil comme terme de comparaison avec ce qui l'entoure; et cela s’explique aisément. La décoration, le mobilier, les pièces, les objets sur lesquels nous avons un jugement à porter étant

conçus, édifiés ou exécutés par nous-mêmes ou par nos semblables ; grâce à une disposition toute naturelle de notre esprit, c'est nous-mêmes ou nos semblables que nous sommes enclins à prendre spontanément comme échelle. Mais la comparaison entre un être mobile et agissant, — qu’on est forcé de considérer tantôt debout et tantôt assis, et qui par son instabilité, présente des dimensions variables, — et un objet fixe, immobile, inerte, réclame un certain effort intellectuel et offre, par conséquent, quelque difficulté. C’est pourquoi, dès que la figure humaine joue un rôle dans une décoration, par une espèce de compromis en quelque sorte fatal, notre œil s’en empare, et elle devient le point de repère qui fournit l'échelle, le critérium du jugement que nous portons. Aussi les décorateurs expérimentés ne la font-ils intervenir qu'à bon escient, c’est-à-dire dans la mesure où elle est utile pour faire valoir le reste.

Une statue transformée en lampadaire, une cariatide de proportions exagérées , peuvent réduire considérablement les dimensions apparentes d’un escalier dont elles marquent le départ. Il suffit d’un buste placé sur une cheminée étroite ou d’un portrait en pied accroché dans une pièce de grandeur moyenne, pour écraser tout ce qui entoure, et faire paraître cette pièce étriquée ou basse de plafond. En outre, pour ce qui concerne les portraits, les figures de grandeur naturelle qu'ils représentent étant, par suite de la disposition même du sujet, rejetées au second ou au iroisième plan et se trouvant ainsi dans un éloignement relatif, ces figures, disons-nous, semblent grandir à proportion, et, par comparaison, diminuent d’autant les dimensions de la paroi. qui les porte. | |

Remarque intéressante : même dans l’ornementation des vases, des cadres de miroirs, des meubles de toutes sortes, la taille qu’on donne aux représentations humaines n’est pas indifférente. Deux vases exactement de même hauteur et de même forme, paraîtront de dimensions sensiblement

différentes, suivant l'échelle des personnages choisis pour leur décoration (voir fig. 79 et 80).

LIX. — A DÉFAUT DE LA FIGURE HUMAINE, LES ANIMAUX, LES PLANTES, LES FLEURS, DONT LA TAILLE ET LES DIMEN- SIONS NOUS SONT FAMILIÈRES, CONSTITUENT FACILEMENT L'ÉCHELLE A LAQUELLE NOUS RAPPORTONS LES PROPOR- TIONS D'UN OBJET DÉCORÉ.

Fig. 82.

Il est nombre de circonstances où l’échelle humaine ne saurait intervenir comme critérium des jugements que nous portons sur les dimensions d’un meuble ou d’une œuvre d'art. Dans ce cas, l’œil peut adopter pour jouer ce rôle tel autre objet dont la taille lui est connue. Supposons que nous ayons à décorer une assiette de grandeur ordinaire, et qu’une rose doive constituer le principal motif de notre décor. Nous connaissons tous les dimensions moyennes d’une rose. Dès lors, c’est elle qui fournira l’échelle à laquelle nous rapporterons l’étendue de la surface décorée, et, comme conséquence, à mesure que notre rose diminuera de taille, les dimensions de notre assiette paraîtront augmenter. Les deux figures (n° 81 et 82) que nous donnons ci-contre, bien qu’il soit facile de constater qu’elles ont un diamètre égal, offrent un exemple assez frappant de l'impression que l'on peut produire en tenant compte de cette observation.

LX. — LE CHOIX DE L'ÉCHELLE NE DEVANT JAMAIS ÊTRE ABANDONNÉ AU HASARD, LE DÉCORATEUR HABILE LE SU- BORDONNE LE PLUS SOUVENT AUX CONDITIONS DANS LES- QUELLES L'OBJET OU LA SURFACE DÉCORÉS SONT APPELÉS A ÊTRE CONSIDÉRÉS PAR LE SPECTATEUR, ET AUSSI À LA NATURE DE L'OBJET ET AU RÔLE ASSIGNÉ A LA SURFACE.

Il est clair que l'échelle de décoration ne saurait être la même pour un bijou, une boîte, un éventail, une tasse à café, que l’on tient à la main et qu’on est appelé, par conséquent, à regarder de très près, que pour un vase à fleurs, un coffret, un bouclier ou une cuirasse, qui doivent être contemplés à une certaine distance. Un plat de faïence, suivant qu'il est destiné à figurer sur une table ou à être suspendu à la muraille, réclame dans son ornementation une échelle différente. Celle-ci doit se développer à mesure que le spectateur, pour apprécier l’objet, est obligé de prendre un recul plus considérable. C’est pourquoi l'échelle des décorations intérieures est toujours plus réduite.que celle des décorations extérieures, et, pour cette même raison, il est généralement admis en architecture que, « dans les monuments élevés, l'échelle doit croître de la base au faîte, les détails des parties supérieures ne pouvant être perçus qu'à une grande distance ! ». Le contraire cependant produit parfois une impression des plus heureuses. Nous citerons notamment l'arc de triomphe de l'Étoile, où l'échelle humaine diminue à mesure que l'élévation augmente. L'effet obtenu par cette diminution progressive est même fort curieux. Il aide à faire paraître le monument encore plus colossal. La plupart des édifices de la période ogivale dérogent également à cette règle. Ils respectent de la base au sommet l'unité d'échelle, et doivent en partie à cette unité leur étonnante élévation. Nous avons vu, au contraire (proposition LVII)

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