‹ La decouverte des sources du Mississippi et de la rivière sanglante. Description du cours entier du MississippiChapitre 9 sur 15 · LETTRE VII · texte numérisé non relu

LETTRE VII

DuLacTR^ VERS, àla Cohnie de PEMBEJS’AR, ou de la Compagnie de la Baie ctHUDSOJY.

Da la Colonie dite de Pembenar, eor la Rivièra * Sanglante, 10 Août 1823. '

Quoique vous devez encore courir un peu, Comtesse, et dans des régions, où la Nature ne s'oITre pas sous des traits aussi intéressans, que ceux que vous avez vu dans la promenade précédente, néanmoins, comme je vous conduit toujours vers la traicheur, c’est-à-dire, vers le Pôle, et à des incidens plus variés, j’espère, que vous en serez moins fatiguée.

Le pays, que nous allons parcourir est une prairie éternelle, qui n’est entrecoupée, que par des rivières, et des lisières de bois, qui parent leurs bords. L’horison seul borne les espaces immenses, qui les environnent, et la direction, que chacun veut prendre vers, ou entre les quatre points cardinaux du monde, est la seule route, qui se présente à vos pas. Nous nous tournâmes vers le point septentrional, et nous l’avons constamment suivi jusqu’ici.

Nous parûmes le 24 Juillet du Lac Travers, en le saluant de nos coups de fusils ; et ce même jour les Buifaloes parurent à nos yeux. IVlon cheval lui-même les annonça aussitôt, par l’ardeur, qu’il fit paraître. Etant le plus beau, et le moins fatigué de l’Expédition, il se montra aussi le plus vaillant dans cette chasse extraordinaire. Marchant Burles traces de Mr. Renville, chasseur renommé, parmi les Sauvages mêmes, je laissai la bride à mon cheval, pour courir le Bufifaloe, que nous vîmes le plus près Je l’eus bientôt atteint, et dépassé, quoiqu’il fut à la distance de deux ou trois milles de nous ; et l’ayant tourné, nous le pous-

Diqilir

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iiâmeB vers nos gens, pour leur ménager le plaisir d’un spectacle si nouveau ; et sous leurs yeux, je l’abattis d’un coup de fusil. En même tems Mr. YefFray. un de ces Messieurs du Lac Travers, qui nous, servait de guide, en tuait un autre à peu de distance ; et le soir, le chartier, qui portait dans sa cbarette, mon bagage, dont j’avais déchargé mon cheval, nous fournit le troisième. L’abondance était pour la première fois dans notre camp ; il n’y avait point de bois, mais la fiante de BufTaloe, qu’on trouve dispersée partout suppléa à merveille ; elle fait un tèu d’une force étonnante.

La surprise, qui me frappa, en voyant de près cét animal, fut égal au plaisir, que j’éprouvai en le chassant; il est d’une aspect terrible, effrayant. Sa grosseur approche de celle de l’Eléphant; A sa crinière mouvante, au poil long, qui lui couvre le cou et la tête, et lui retombe sur les yeux, on le prendrait pour un lion. Il porte une bosse comme les chameaux; ses fesses et sa queue sont celles de l’Hipopotame ; il a des cornes qui ressemblent à celles du Grand Bouc des Roeky Mouniains, et des jambes de Boeuf.

Le jour d’après, nous trouvâmes le Grand Chef campé dans ces prairies, près de la Rivière des Sioux, Ciantapà-Wàipà, qui sert de débouché aux eaux du Lac Travers. Il était sous une tente toute neuve et très propre ; il nous offrit des bosses, et des langues de Buffaloe très bien assaisonnées, et qui sont les morceaux les plus friands ; mais il garda toujours un maintien, et un silence rigoureux. On voyait des troupeaux innombrables de Buffaloes, partout, où l’oeil se tournait. Je priai le Major de vouloir bien engager le chef à nous donner le spectacle d’un chasse à coup de flèches ; mais comme il n’avait pas assez exercé ma patience, il me dit, avec sa complaisance ordinaire, qu’il ne pouvait pas s’arrêter.

Je le laissai aller; et Mr. Renville obtint ’du

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cbeC()e satisfaire ma curiosité. Nous galopâmes vers une prairie, qui eiiétail noire. Mon cheval, qui n'écoutait plus ni le t'rein. ni la vois, enfonça le centre du troupeau, et en le partagant en deux, il en tourna plu ieurs. Le chef, qui me suivait avec Mr. Ken\ille, décocha sa Üêche, et il en

f n rça une vache ; elle se sauvait encore, mais a tléclte, s’enfonçait toujours d'avantage à mesure, que la bête tuai chait, et elle tomba, quand le Irait eut pénétré toute entier. Jamais attitudes plus belles, que celles de ce chef, n’excitèrent mon admiration. Je voy ais tour à tour eu lui la statue équestre du Marc-Anréle du Capitole,e< celle du Grand Uoi Mumide. Jamais spectacle ne me frappa d'un tel étonnement. ,Je cro^ ais voir les jeux, et les combats des Anciens. Je jouais presque le même rôle des premiers Indiens, qui voyaient un être d'un drdre supérieur, dans le premier Eurôpéen à cheval, qui parût à leurs yeux : et lui, son carquois, son cheval, et sa victime formaient des modèles dignes du pin; ceaii de Raphaël, et du ciseau de Canova. J'étais tellement ravi, par tout cet ensemble prodigieux, que j’oubliais, que j’étais un chasseur: et ce ne lut qu’au son de la voix du chef, qui m’indiquait une génisse, passant à peu de distance de moi. que je me réveillai, la tirai, et l’abattis. Sa Majesté me fil i'bqiineur de me dire, que jel 'avais tirée à 'merveille. Celui de uos Grands Veneurs, qui recevrait un tel compliment d’un de nos rois, passerait à rimmortalité ; et les poètes do Cour se disputeraient l’honneur de le chanter. Mr. I^nville tua un BulTaloe.

Les loups figuraient aussi sur la scène, et ajoutèrent à cette grande représentation des épisodes les plus singuliers, et très liés avec l’action principale, suivant toutes les règles de l’Epopée.

Cet animal est aussi friand, que l’homme, de la viande délicieuse du BulTaloe ; mais, comme il cfit trop faible pour s’attaquer à lui, il emploie

la rase, pour en faire sa proie. Quand il voit des chasseurs, il se met aussitôt sur leurs traces, et il en tire tout le parti, que les circonstances lui offrent. Tantôt il se régale des restes, qu'on laisse sur la prairie ; tantôt il suit ceux, qu’il aperçoit avoir été blessés, et que les chasseurs ne peuvent pas atteindre ; mais cette fois<ci ils se sont montrés dans un rôle, tout à fait nouveau.

Trois de ces animaux chargèrent avec nous sur la grande bande, et au moment, que les vaches, occupées à nous fuir, ne pouvaient 'pas défendre leurs petits, chacun de ces loups ht sa prise d'un veau, et ils se retirèrent à la hâte du champ de bataille, prenant la direction, qui le» éloignait plus promptement do 'danger. Quand la faim les irrite, et qu’ils 'ne trouvent point de chasseurs, qui les aident, ils ont recours à une autre ruse, qui est encore plus êtonnaiite. Il» s'approchent cinq ou six d'une barnle, sans avoir l’air d’y toucher. Les Buffàloes, qui ne les crai-

K ent pas, ni ne les fuient, ni ne les chassent.

signalent entr'eux la victime, qui est toujours une femelle, comme beaucoup plus précieuse, que le mâle, et ils choisissent, sans faute^ la plus grasse. Tandis que deux ou trois l’amusent, sur le devant, faisant semblant de jouer avec elle, un des plus babiles, la saisit par derw rière. aux mamelles, et au inoment qu’elle se tourne pour s’en débarrasser,' ceux' du devant lui sauteiit au gosier, et l’étranglent. Il arrive néanmoins quelquefois, que leurs ruses, et leur» effijrts deviennent inutiles. Mais rejoignons notre , troupe. Comtesse, car elle avance, tandis, que je ' demeure à contempler les prodiges de la Nature- Mr. Renville vint me mettre sur les traces de ces Messieurs, et s’en retonriia rejoindre le CheÇ qui, en attendant, préparait à sa famille on plu» grand nombre de victimes à écorcher. Son vo-

Î rage avec l’Expétlition finit là: car ses affeire» ’empêcbaieat de pousser plus loin. Je les trou-

rai campés près d’un petit bosquet, qui semblait avoir été placé là par la Providence, pour fournir dequoi nous refaire d’un orage terrible, qui nous avait mouillés jusqu’à la moelle des os.

Le 27 nous arrivâmes à midi au confluent de la Rivière des Sioux, et de la Rivière, qu’on appèle Rouge; et ici il faut nous arrêter un instant, pour signaler une erreur, ou plutôt une fraude géographique.

Charles II, d’Angleterre, par sa charte de 1 670, donna, de son chef, ce qui ne lui appartenait pas ; etcommelés hommes profitent volontiers des abus, V qui favorisent leurs vues, il s’appuya aussi sur la bulle du fameux Borgia, indigne du nom sacré de Pontife, c’est à dire, sur le droit de découverte, et le prince Robert et ses associés, sous le nom; de Compagnie de la Baie tt' Hudson, s’approprièrent non-seulement le commerce exclusif de pelleteries &c. de ces cotitrées, mais aussi toutes les terres voisines, et au-delà de la Baie <P Hudson. Notez, que cette Baie avait été découverte, avant les Anglais, par le Danois Ânschild. Ils imaginèrent ensuite, que cette propriété s’étendait jusqu’aux sources de la Rivière Rouge, et sur toutes les terres baignées par lesdiflerentes rivières, qui s’y' jettent: et, comme le cours de la véritable Rivière Rouge ne remontait pas aussi loin, et ne recevait pas un aussi grand nombre de rivières tributaires, que ces Messieurs le desiraient, iis bapti-;; aèrent celle-ci du même nom ; et les géographes,' qui souvent font des caries, sans avoir jamais perdu de vue le clocher de la paroisse, et, quelqueftfis, avec une plume, une boussole, et un sextan infidèles, sanctionnèrent cette escroquerie. En conséquence, d’après eux, il y a deux Rivières Rouges, l’une près de l’autre, comme vous verrez par la suite, et qui s’unissent et se confondent ensemblent. Celle-ci, donc, je répète, dans laquelle la Rivière desSioux se jette, n’est nullement la Rivière-Rouge, mais bien la Rivière JS'egtàquano-

sibi, comme les Chypowais l’appèlent, ou de la Queue de Loutre^ parcequ’elle sort du Lac de ce nom. Les Sioux la connaissent sous le nom de Kakawennpé-Watpà. ou des Chutes, parcequ’elle en rencontre beaucoup en sortant de ce Lac.

Dans l’après diner nous découvrîmes un trou-

Ç eau de bêtes fauves, qui paissaient au loin. Mr.

eflfray me suivit ; et comme mon cheval, avec toule sa vitesse, n’aurait pu les atteindre, nous eûmes recours à la ruse, comme les Loups. Nous marchâmes vers elles, trainant le ventre contre terre, et nos chevaux, qui nous suivaient, la bride attachée à notre bras droit, et qui fixaient seuls leur attention, nous ménagèrent le moyen de les approcher assez, quoique en pleine prairie, pour pouvoir les tirer ; nous en tuâmes une. C’est un superbe animal, avec des formes, qu’on ne saurait peindre assez belles. 11 appartient à la famille des Rennes, et on peut comme ceuxci, l’aprivoiser, le dresser pour la charette, et le traîneau. C’était une femelle, qui, n’ayant pas de bois, ressemblait absolument à un beau cheval Anglais. Mr. YefTray Técorcha, et nous en emportâmes autant de viande, que nous pûmes ^ car elle est délicieuse.

La nuit nous surprit, et les feux lointains du camp furent notre seul guide pour rejoindre l’Ex; pédition. A notre arrivée, nous la trouvâmes toute en agitation.

Ils avaient rencontré une bande de Stoux. H Major croyait avoir vu dans leur traits, des intentions hostiles; il croyait même avoir été menacé, et conséquemment tout le monde le croyait; comme les courtisans de l’Abbé Casti, qui convenaient avec Sa Majesté, qu’il pleuvait à verse, quoique le Soleil brillait dans sa plus grande splendeur. Il fallait donc faire semblant aussi de le croire ; et pour la première fois, depuis que je me promenais en Amérique, je mis mon épée à mon côté. Mais, comme le Major avait eu

l’imprudpnce de leur dire, que nous étions restée en arriéré avec nos chevaux, qui sont le priiici* pal appât des Sauvages, sans qu’ils fussent venus nous attaquer; ce qu’ils auraient pu faire aisément, au moment que nous rentrions au camp; que, d’ailleurs, il avait mis quatre ou cinq sentinelles, qui criaient pour qninze.autourdu camp, je crus n’avoir aucun danger à craindre ; et je me mis traquillemeiil à dormir sous une charrette. Mais à minuit je fus réveillé. Le camp était plus en fuite, qu’en marche. L’agitation du Major n’était pas encore calmée ; et nous ne fîmes halte, qu’à midi, le 28, sur les bords de la rivière de la Queue de Loutre, là, où la rivière la Folle-JÎvoine, ou Saû- Watpà, s'y décharge du côté de l’Ouest. La nuit nous avions traversé deux autres petites rivières, qui descendent de l’Est, la Perelle, ou Wayeceiaos'iH- Watpà, et celle du Bois Fort, ou Cioutanka- Watpà. Il faisait une chaleur terrible, d’autant plus sensible, que les nuits étaient très froides. Le thermomètre de Farenheit montait quelquefois, le jour, à 94, 96, et 98, et la nuit descendait jusqu'à H2.

Je me reposai encore à l’ombre d’une charrette, car dans le bois les moustiques nous dévoraient ; et pour comble de malheur, je ne pouvais pas me baigner; cette rivière est si bourbeuse, qn’on enfonce dans la vase jusqu’au col.

Ces Sauvages, qui nous faisaient tant courir, tâtaient ceux mêmes.qui nous avaient donné un festin au Lac de la Grosse-Roche. Je crois que, par la peur, qu’ils ont faite au Major, ils ont voulu se venger de ce que, ce jour là, il ne leur avait donné. que des paroles: et cette peur n’a pas été petite.car depuis lors il n’a plus permis, qu’on chassât les Butfaloes. de crainte d’irriter ces Sauvages ; et, pour mettre des postes avancés et des vedettes, au tour du camp, il avait fait de nous une conscription générale, qui dura jusqu’à une journée de marche de Pembenar.

Vous auriez bien ri, Comiesbe, de m’entendre

déclamer le Æ is welL et le Who cornes there f quand j’étais en sentinelle la tiuit. Les oies, qui sauvèrent le Capitole, ne criaient pas de meilleure grâce. Je n’aurais jamais cru qu’il dût m’arriver de monter la garde en Anglais Mais

c’est le sort des pauvres Italiens Ils ne la mon-

teront jamais, je crois, dans leur langue.

Des régions, qui n’ont jamais été parcourues par aucun autre promeneur, ni par d’autres Expéditions, exigent quelque détail géographique de plus, que le laconisme épistolaire, et m’a paresse ordinairement n’accordent. C’est pourquoi je vous occupe de toutes les rivières, que nous rencontrons, et j’ai la patience de torturer la votre, même par leur nom sauvage, parceque les Savans, les Hellénistes, les Orientaux &c., dont vos beaux cercles fourmillent, pourraient peutêtre y deviner, ou présumer, par quelque analogie de langue, l’origine de ces peuples.

Les rivières, que nous avons passées le 29 et le 30, jours très avares d’incidens, sont la Kautà- Watpà, ou Rivière aux Prunes ; qui n’avait ni prunes, ni eau, et nous mourions de soif; la Ko/’ tapà-Watpà. ou R'^ère aux BufTaloes, lesquels auraient souvent poussé mon cheval à enfreindre le Veto du Major, si je ne l’eusse pas strictement rappelé à l’ordre, et à la discipline ; et une autre, qui s’appele aussi de la Folle Âvoine : elles se jettent dans la Queue de Loutre, toutes du côté de l’Est. La rivière la Cayenne, ou Kayoës-Watpa, du nom des peuples, qui habitaient autrefois ses *rives, et que les Sioux ont chassé vers la Colombia ; la Rivière des Ormeaux, ou Kousioü-Watpà, de la quantité de ces arbres d’une espèce, et d’une hauteur extraordinaire, qui parent ses bords, et la Rivière aux Outardes, oa Magassan-Watpà, du nom de ces oiseaux, qui la fréquentent. Toutes ces dernières affluent du côté de l’Ouest ; celle des Kayoé's est assez considérable. ‘

Le 31 Juillet nous arrivâmes à la véritable Rivière Rouge, qui descend à l’Est, du Lac du

même nom. et reçoit, 15 milles au-dessous de l’endroit, où nous l’avons passée, celle de la Queue de Loutre, la Rivière Rouge de la Compnenie de la Baied’Hudson, dont les sources sont au S. S.-E. de son confluent.

Des Géographes disent, que le sable, et le gravier rouge, qui couvrent son lit, ont été l’origne de son nom ; mais il n’j a là rien de rouge. La raison en est bien differente ; et quoique le rouge y entre pour quelque chose, néanmoins on s’est trompé sur la manière de l’appliquer.

Cette Rivière, comme le Lac, d’où elle sort, sont les frontières, qui séparent, de ce côté-ci, les prétentions territoriales des Sioux, et des Cypotvais,ou du moins, où ils se sont toujours rencontres, et se rencontrent encore, le plus souvent ; et le lac, et la rivière ont été bien des fois le théâtre sanglant de leurs guerres féroces, et leurs eaux ont été mille fois rougies de leur sang ; con è()( emment, les Sioux et \ea Cypowais ont toujours appelé cette rivière, et l’appèlent encore Rivière Sanglante ; Menisàa-Watpâ les premiers. les seconds Sahaguinigney-Sibi ; ainsi que le Lac d'où elle sort, le Lac Sm^glant.

Au deçà de cette rivière, nous n’avons plus vu de Buffaloes. Le pays n’est plus si découvert ; des broussailles, et des bosquets épars leur font craindre, en été, le chasseur insidieux, qui s’y cache; mais, en hyver, ne trouvant rien à manger datis les vastes prairies, dépourvues d’arbres et d’àrbustes, et dont l’herbe est tous les ans incendiée par les Sauvages, ils s’y tiennent fréquemment pour ronger les bouts des rejetons, qui sont leur nourriture principale dans cette saison, ainsi que celle des chevaux de ces pays; car ces frimats terribles dévorent tout.

Jusqu'à présent, Comtesse, vous n’avez vu que la manière dont on chasse les Buffaloes à cheval: mais il en existe d’autres tiès curieuses, car les Sauvages n’ont pas tous deschevaux. Avant,donc, que je m’éloigne de ces endroits, que je ne re-

verrai sans doute plus, asséyons nous un instant, sur les bords de cette charmante rivière, à l’ombre de ces beaux pacaniere, et étudions les traits singuliers qui distinguent cet animal ; observons sur les lieux, et nous en aurons des idées plus correctes, et plus intéressantes, que celles, qu’on pourrait trouver dans des livres, même, des plus profonds naturalistes.

Vous avez vu que les BuflRiloes paissent parmi les loups, sans aucune crainte, peut-être, par mépris, ou pareeque les brutes, aussi bien que les hommes, doivent remplir leur destinée. Les Sauvages se déguisent en loups, les approchent à quatre pattes, et les percent de leurs flèches. Ils se servent exprès de cette arme, en cette occasion, pareequ’ils cachent très bien leur carquois sous le ventre, tandis que leur fusil les embarrasse. Le coup muet de l’arc ne les épouvante aucunement, conséquemment ils multiplient les victimes. De cette manière ils épargnent aussi le plomb et la poudre, et recouvrent toutes leurs flèches, quand ils écorchent la proie.

Lorsque les Sauvages chassent ainsi, plusieurs ensemble, chacun a ses flèches marquées, comme à la guerre, et par ce moyen on reconnaît, après, ceux qui ont été les plus vaillans; et si quelqu’un chasse séparément, il s’empare de^l’animal, qui a été tué par la flèche, qui porte sa marque. Dans la saison, où la Nature réveille, ou renouvelle leurs amours, les Sauvages, sous la dépuillc, et avec le mugissement du Buflaloe, trompent, et attirent les vaches, qui approchent sans crainte, et rencontrent leurs flèches et la mort. Ailleurs, sous les mêmes dèguisemens, iis les amusent, et les entraînent dans un enclos, et en font des boucheries. Ainsi on voit le Dauphin, avec une finesse égale à celle des Sauvages, attirer par un charme irrésistible les Thons dans le filet du pêcheur.

Quand la glace n’est pas encore très épaisse sur rivière, ils épouvantent la bande à coup

de fusils par derrière, tandis qu’un d’eux, sous lu figure d’un Buffaloe, fuit du côté opposé, à fa tête de la bande,et traverse la rivière. Toute la bande le suit, car les Buffaloes sont comme les moutons de Panurge, où l'un va, les autres vont ; la glace, qui ne peut pas résister à l’énorme poids de cette sorte de multitude, se casse, et la confusion et l’embarras offrent bonne prise aux Sauvages, qui sortent de leurs embûches, où ils se tiennent cachés, prêts à profiler du piège. Enfin, le Sauvage les approche, à quatre pattes, dans l’herbe, et les tire de son fusil, et de son arc.

De quelque manière, qu'on chasse le Buffaloe, il faut toujours 'marcher sous le vent, car, autrement, il flaire l'homme de fort loin, et le fuit, même, sans qu’il le voie.

Il est très dangereux de le tirer, quand il est endormi, car, s’il n’est que blessé, il se lève en sursaut, et fonce sur le chasseur, comme lancé par un mouvement irrésistible. Lorsqu’il voit une de ses favorites blessée, il arrive par fois, qu’il combat, comme pour protéger sa fuite, la couvre de «^on corps, et meurt à ses côtés victime de son amour héroïque.

La vache est fidèle au mâle, qu’elle a choisi, jusqu’à ce qu’elle ait déposé le fruit de leur union, tandis que le Buffaloe partage ses affections parmi une foule d’amantes, comme le Grand Turc dans son sérail. C’est une distribution de la Providence, et de la Nature, combinées, pour aider à leur génération; car par une de ces dispositions du Créateur, incompréhensible aux créatures, il y a très peu de mâles, et une quantité prodigieuse de femelles, malgré que cellesci, et par la délicatesse de leurs viandes, et par la qualité de leurs peaux, soient les seules, dont les chasseurs et les loups font leurs proies; et sur cent de ces animaux, qu’on tue, on ne trouve peut-être pas trois males. Ce mois-ci est leur printemps.'

Il est très curieux de voir comment le Buffa-

loe fait aa cour à sa belle du moment. Il danse autour d’elle, parcourant un espace de terrain, en rond, comme un cheval au manège. La vache, immobile, au milieu du cercle, lui exprime, par un doux mugissement, et aa tendresse, et ses désirs, et ils célèbrent leur hymen.

Les Sauvages, surtout ceux, qu’on appèle Gens du Large, c'eut k dire, qui errent au loin datis ces immenses régions de prairie, lesquels, comme je vous ai déjà dit, trouvent presque tous leurs moyens d’existence dans les Buffaloes, regardent, et vénèrent cette danse, comme le présage de leur abondance, et le Palladium de leur Indépendance : et, à la vérité, dans la disette, où ils se trouvent, d’autres animaux, dans un pays si découvert, ils se verraient souvent réduits aux plus extrêmes besoins, à une existence précaire, sans les ressources, que le BufTaloe leur apporte. Ils en font conséquemment un objet de culte, et leur danse, qu’ils désignent sous le nom de danse du Buffabe, où ils imitent sa marche, son mugissement, et tous ses mouvemens, ne peut être représentée, que par les Initiés aux Mystères de la Grande JHedecine,

Il est des saisons, où cet animal disparait; il est comme les oiseaux de passage ; il émigre comme eux ; mais moins régulièrement, et des saisons s’écoulent quelquefois, où l’on attend en vain son retour.

Les Sauvages n’ont pas encore su à quelle cause attribuer cette absence, il arrive aussi, qu’il fait des émigrations soudaines, également incompréhensibles. C’est pourquoi les Sauvages s’empressent davantage, malgré leur inertie, et leur système de vivre au jour, d’en prévenir les fâcheuses conséquences, la famine, et le manque , de tente, de lit, et de manteau, par le soin, qu'ils

f irennent d’en conserver la viande et les peaux. Is préparent celle-ci, mieux que les tanneurs, n’ayant pour inslrumens, que des os de la bête,

qui leur servent de grattoir, &c. Ils en coupent la viande en tranches très larges, et très minces, et les font sécher ou au soleil, ou à la fumée, et en font des balots si bien serrés, qu’ils cofiservent parfaitement saines pendant des années.

Il faut continuer notre promenade. Comtesse.

On quitte à regret ces belles eaux, qu’on veut faire passer pour rouges; mais nous les retrouverons, peut-être encore, plus haut, car le projet d’aller chercher les sources du Mississippi, est toujours l’aiguillon principal, qui pousse mes pas.

Vous serez étonnée, comment j’ai pu m’arrêter assez pour faire cette longue conversation. Vous savez. Comtesse, que chacun a son bon Génie : le mien a fait verser deux charrettes, de l’Expédition, sur ces rivages très difficiles, et j’ai gagné le tems, que le Majora perdu.

Le 1er. d’Août il fit une chaleur brûlante, tandis que la nuit avait été très froide. Cela tombait mal, car nous nous trouvâmes au sec pendant toute la journée. La rivière Ciokan- fValpà, ou du Marais, où nous espérions nous désaltérer à midi, n'avait pas même de la boue, qui dans la circonstance n’aurait pas été mauvaise. Quand le soir nous arrivâmes à un bourbier puant, nous fîmes le pendant de cette fameuse toile, où le Grand Dominicbino a peint, d’une^manière si magique, la soif du peuple Hébreu dans le désert. Nous tombâmes sur ce bourbier, tous pêle-mêle, hommes, chiens et chevaux. L'un couché sur son ventre y enfonçait sa bouche, l’antre sa tasse, un troisième ses mains, et un antre son chapeau, ou son bonnet. On se disputait la place, et chacun cherchait la sienne ; mais ici les chevaux avaient décidément l’avantage et les plus puissans mojens. La boue faisait de nos figures de jolis minois, et, pour achever ce masq ue comique, cette bourbe limpide nous laissait une paire de moustaches ; enfin, pour nous achever de peindre

les coups de pied des chevaii* nous avaient ren* dus presque tous boileux. Qu'il serait commode, dans celle sorte de promenade, d'avoir avec soi ce petit bout de la verge de Moïse, que les Juifs d’Amsterdam p'étendent posséder, dans leur Sauclu Snnctorum.

Nous passâmes le 2. la rivière appelée ^es Deux Rivières. JVipa-Watpà. ei le nous arrivâmes ici, à cette Fameuse Colonie. qu'on apfièle Pembenar, du nom d'une rivière, qui de-^rend de l’Oeu t. et se jette ici dans la Rivière Rouge, et que les Sauvages appèlent Wfttnciu-Waljià.

Depuis le conduenl de la Queue de Loutre, la Rivière Rouge reçoit aussi, du même côté de l’Ouest, la rivière .dtkasia-Wutpà, aux Tortues, la M^niscouya Watpà. ou du Sel, et la Menissiceya- Watpà. ou du Parc, ainsi nommée parce que les Sauvages y ont fait un de ces enclos, dont je vous ai parlé plus haut.

Cette Colonie, où son squelette, est un répertoire de toute sorte de tromperies, de toute sorte de crimes, et d’atrocités. C’est un de ces monstres hideux, que la Générosité .Anglaise a enfanté, et enfante partout, où son avarice, et son égoïsme portent leurs pas.

il est dommage. Comtesse, que je me promène seulement ; «i j’étais voyageur, j'aurais un vaste champ pour vous faire des narrations éternelles, mais je ne puis vous en offrir, qu’un petit tableau, et en esquisse. Afin que vous puissiez mieux juger de la scène, qui va s’ouvrir devant vous, il est bon que je vous trace au|>aravant chorographiquemeut le théâtre de l'action.

La Rivière Rouge partage la colonie, qui s’est étendue jusqu'ici, mais qui a comnveiicé «soixante milles plus bas, directement au Nord, près de lâ, où la rivière des Assiniboins. qui descend de l’O. «'y jette. La Rivière Rouge parcourt encore un espa<-e de 30 milles, en allant toujours vers le Nord, et va tomber dans le Lac Wiuipic; celui-

sb

ci, à IVxtrémité de sa longueur, qui est de 300 milles du Sud au N. N.-O., se décharge dans la Baie d'Hudson, par un grand canal naturel, qui descend N. N.-E., environ 200 milles, et que les Anglais ont nommé la Rivière de Nelson, du nom du capitaine, qui le premier éleva un fort à son embouchure.

La Cfompagnie de la Baie d’Hud'On, malgré les grandes concessions, qu’elle s’était arrogées, d’après la charte, dont je vous ai parlé plus haut, n’avait étendu son commerce guères au dessus du Lac Winipic. avant l'an 1806, mais jalouse des progrès, que faisait la Compagnie N. O., qui, comme vous avez vu dans mes troisième et quatrième promenades, gagnait du terrain tons les joors. Elu pensa aux moyens d’arrêter ses progrès, et de pousse r plus loins ses propre? spéculations. On trouva, dans le projet d'une colonie, le moyen le pluf^ certain pour cette double entreprise. Les tetns étaient favorables, car une grande quantité de monde désertait l’Ecosse, l’Irlande, et l’,\ngleterre. Il était même de la politique du Gouvernement Anglais de le favori- ,ser, pour que ce torrent d’émigrés n’allât pas grossir davantage celui, qui devenait toujours plus alarmant pour l’Anglais, la population des Etats Unis.

Mais pour mieux en imposer à la crédulité des aventuriers, il faut toujours quelque chose de grand, qui enflamme l’imagition, et présente des ill usions plus flatteuses, comme les glaces optiques du Cosmorama. On choisit, et on eut l’air de l’associer à cette entreprise. Lord Selkirk, Comte Ecossais, de haut r««g, et d'une grande fortune ; on lui accorda, publiquement, plus de qualités, et de richesses, qu’il n’en possédait; on le déclara Fère tendre d'autres colonies, qu’il avait formées dans le Canada, et qui. par parenthèse, avaient toutes échouées. La Compagnie fit semblant de lui vendre, en 1811, une grande étendue de

terres, sur la Rivière Rouge, qu’elle n’avait acquises ni des Sauvages. auxquels seul elles appartenaient. ni du parlement, qu'on n’avait nullement consulté, et qui ne pouvaient pas même être comprises virtuellement dans la charte de Charles II., car elle leur avait concédé seulement les terres voisines de la Baie d' Hudson.

Cette comédie était propre pour eti donnera croire aux borgnes, mais la Compagnie N. -O., qui était très-clairvoyante, et qui avait ses agens dans le sein même du gouvernement, ne prit pas le change. Elle s'aperçut aussitôt, q e le Grand Lord n’était qu’une marionnette, qui jouait au gré de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Elle vit dans ce projet utie tentative préméditée contre ses intérêts, et tendant à un commerce arbitraire et exclusif. «

Elle ne pût pas empêcher, toute fois, que Mr, Miles Macdonnell, avec quelques motitagnards de l’Ecosse, ramassés dans les terres du Lord, n’en posât les fuiidemens, en 1812, près du confluent de l'Assiniboin, où elle avait elle-même un Fort, établi depuis plusieurs années; mais elle s’occupa immédiatement à en miner les progrès de tous ses moyens, et, d’abord, en excitant, contre les colons l’animosité, et la jalousie des Sauvages voisins. Mais, comme les Sauvages prenaient des deuxrmaitis; et que, d’ailleurs, elle dut. peut-être, aussi s’appercevoir, que les demimesures ne valent jamais rien, elle se réunit, dans l’été de 1814, en grand conseil d’associés, au Fort William, sur le Lac Supérieur, un de ses grands établissemens, et y médita un plan de destruction.

Dès son origine, la Compagnie N.-O. avait obligé tous les Canadiens, qu’elle avait engagés à son service, de se marier, à l’usage du pays, avec des Sauvagesses, pour les attacher à jamais à ces déserts, à ces forêts ; et pour former une génération d’émissaires, et d’esclaves obéissant ;

elle y réussit, et ce fui à cette race exécrable, qu'on appèle les Bois Bridés, de leur teint d'un brun plus foncé, que celui des Sauvages mêmes, et K des chefs, dont le plus honnête avait peutêtre été flétri deux ou trois fois par les lois, qu'elle en confia l’exécution. Dés lors le masque lût levé des deux côtés, et une guerre ouverte en fût la suite.

J’épargnerai à votre cœur sensible le récit des horreurs, qui révoltent la Nature, et l'Humanité, commises de part et d’autre; je me bornerai à vous dire, que la colonie fût battue, et dispersée dans le mois de Juin IHIû; et que, s'étatit de nouveau ralliée, elle fût détruite au même mois, en Itllfi. Le gouverneur Semple. qui avait succédé à Mr. Macdonnell, fait prisonnier l'année précédente, fût massaéré avec une vingtaine de ses braves, et le fort fût pris et pillé.

Cependant Sa Seigneurie était arrivée de l’Angleterre au Canada. Il demandait des troupes pour aller au secours d’une colonie, qu'il proclamait protégée par le gouvernement, et pour arrêter des coupables, qui avaient souillé le sol Anglais de tant de crimes. Mais le gouverneurgénéral, qui écoutait plus volontiers les argument dorés de la Compagnie N.-O.. c^ue la faible voix de Sa Seigneurie, ne voulût lui rien donner. Il intenta un procès, mais on trouva le moyen de faire habiller en juges des hommes, qui étaient aussi parties intéressées dans la cause.

Deux puissans ennemis peuvent se faire .du mal réciproquement, et travailler en mcmetems, sans s’en douter, en faveur d'un troisième, qui peut-être n’est pas leur ami, et guète à dessein leurs faux pas. Il me semble, que Machiavel, dans ce cas, leur conseille de se réunir ; c’est, je crois, ce que se sont dit les Empereurs Napoléon et Aléxandre à Erfurt, et c’est aussi précisément ce qu'ont fait, prudemment, les Messieurs de la Compagnie de la Baie d’Hudson, et de la

Compagnie N.-O., qui tous voyaient les Améri- Ciiiiis se réjouir de leurs dissentions; et, par un pacte d’oubli, de concorde, et d’association, ils ont caché au public, et au gouvernement, et leurs faux droits, et leurs crimes.

Mais les massacres ! C’étaient les Sauvages.

Et les viols !...,.C’étaient les Sauvages. Et lés

pillages, &c. &c. &c. ! C’étaient les Sauvages,

qui n'avaient pas même paru sur la scène. Par convenance, ou par décence, on livra aux tribunaux, qui voulaient faire parade de justice, deux ou trois de ces malheureux Bois-Brulés. car, comme dit Lafontaine : “ selon, que vous serez puis- “ sants ou misérables, les jugemens de Cours “ vous rendront blancs o$ npirs,” Et l’afTaire fût terminée. ^ „

Cependant, les deux Com'pa'gnies. réunies trouvèrent, que cette colonie était pourtant très commode, et très utile. C’était une pépinière d’hommes, dont ils avaient grand besoiii, pour les nombreuses stations de leur immence commerce, (]^ui poussait ses branches jusque sur la Colombia, ainsi que pour les transports, pour la navigation intérieure &c., et qu’ils payeraient, comme des esclaves, tandis que les Canadiens leur coûtaient bien cher.

Mais l’Angleterre, l’Ecosse, et l’Irlande avaient déjà appris, que toute la fortune, qu’on pouvait espérer dans cette colonie, c’était tout au plus de vivre seulement, et bien mal ; que quelquefois on y crevait de faim ; que si le terrain était bon, les sauterelles, ou les orages, ou la bruine, détruisaient toutes les denrées en herbe; que, quoique seulement au cinquantième degré, il y faisait aussi froid, qu’en Sibérie, qu’il étaitsi fort, que les hommes y gélaient. les arbres et les pierres se fendaient. Il fallait, donc, se tourner vers d’autres nations, et on trompa de bons et crédules Allemans, des Suisses avides, au moyen du grand prospectus, que je vous transmet ci-joint. (*)

Une partie de ces pauvres gens mourût gelée, ou de détresse; d’aulres ont fui. comme ils ont pu, à travers les fatigues, la faim, et les dangers, et se sont réfugiés dans les Etats-Unis. J’en ai rencontré moi-même au Lac de la Grosse Roche, qui faisaient pitié, ainsi qu'au Fort St. Anthony, où le colonel et ces otliciers les ont aidés de leurs secours, d’une manière vraiment philantropique, et ont eu la bonté de m’associer à cette consolation céleste, la seule réelle sur la terre, et l’ofirande la plus chérie, qu’on puisse consacrer à la Divinité, le soulagement de son semblable, et des malheureux. Le peu, qui est resté aspire aussi à se sauver par tous les moyens possibles. Mais c’est un pas, que la finesse, et l’avarice humaines ont rendu bien difficile.

Les chefs de la colonie, afin d’enchainer. pour ainsi dire, à jamais, dans cette vaste prison, ceux qui ont eu le malheur de se laisser séduire, ou par leurs prospectus flatteurs, ou par leurs missionaires, ont étudié, et trouvé le secret d’empêcher, qu’ils n'ayent jamais un seul sol dans leurs poches.

Aussitôt, qu’il parait du numéraire, la Compagnie le retire soigneusement. Elle a adopté des chiflbns pour monaie du pays, c’est-à-dire, que vous êtes payé, et vous payez avec des mouchoirs, des bas, des culottes, des jupes, des chemises, &c., et quand même vous feriez une petite fortune, ou quelques épargnes, vous n’auriez jamais, que des chiflbns.

On les a fixé à dessein, à prix excessif, afin, que dans le cas, où vous pourriez réussir, cc qui est très difficile, à en réaliser la valeur en arge^it, vous n’ayez à toucher, que le cinquième, ou le sixième de ce qu'ils vdus onf coûté, et afin que vous soyez, conséquemment, toujours dans l'impossibilité de ^us en aller. On a placé ces pauvres gens, au niveau des Sauvages, sans qu'ils ayeiit ni leurs avantages, ni leur indépendance. '

Diéiiîî/'êd by CjOO *Ic

C’e^t une ruse infernale, digne d’une nation généreuse.

La colonie d’abord, comme vous l’avez vu, avait été établie aux environs du confluent de l’Asiniboin. que la Compagtiiede la Baie d’Hudson baptisa aussi du nom de Red River, Rivière Rouge ; mais, pendant ces grands troubles, on en a transplanté ici des détacbemens, parceque le terrain y e t peut-être plus fertile, et que les Buflaloes rodent dans des contrées moins éloignées ; maintenant II ne reste ici, que les Bois- BrCilés, qui se sont Axés dans les huttes, que les colons ont abandonné.

Deux p'êtres Catholiques s’y étaient aussi établis ; mais, comme le Gouvernement, ni la Compagnie ne leur donnaient rien, peut-être pour les dégoûter, ils s’en sont aHés, et l’Eglise bâtie en troncs d’arbres, comme tout le reste, tombe déjà en ruine.

Ce départ est d’autant plus à regretter, que, outre que ces lieux demeurent, par là, privés de toute sorte d’instruction, dont ces Eclésiastiques étaient la source, les Bois Brûlés retomberont dans leur premier état de barbarie, en perdant ce, qu’ils avaient acquis de leurs maximes évangéliques. Pour rendre justice à la vérité, les missionnaires Français, en général, se sont toujours distingués, partout, par une vie exemplaire, etconforme à leur état. Leur bonne foi religieuse, leur charité apostoliqiie,leur douceur insinuante, leur patience héroïque, et leur éloignement du fanatisme et du rigorisme, fixent dans ces contrée^^, des époques édifiantes dans les fastes du Christianisme ; et, pendant que la mémoire des Del Verde, des Vodilla, &’C., sera toujours en exécration dans tous les cœurs vraiment Chrétiens, celle des Daniel, des Brebœuf, &c., ne perdra jamais de la vénération, que l’Histoire des Découvertes, et des Missions, leur consacre, à juste titre. De là cette prédilection, que les Sauvages

témoignent pour le<« Français; prédilection, qu’ile trouvent nalurellement dan» le fond de leur âme, nourrie par les traditions, que leurs pères leur ont laiïisées en faveur des premiers Apôtres du Canada, alors la JVouvelle France.

Plus bas, au Fort Dnglas, il y a encore un Evêque, Monseigneur Provençais. On loue beaucoup son mérité, et ses vertus. On m’a dit qu'il ne mêle pas la Politique avec la Religion, que son zèle n’est point dis de l’Ambition, que sa piété est pure, son cœur naïf, et noblement généreux. Il ne fait point des largesses pompeU'es, des établissemens aux dépens des créanciers; il reçoit très bien les étrangers, et la dissimulation n’entre jamais à souiller son âme. tii son ministère sacré, et paternel. Mais, comme, naturellement, il ne pourra prêcher à des Catholiques au gré de la Compagnie, qui spécule sur leur crédulité et sur leur vie, il est à craindre, que ces malheureux habitans ne soient bientôt aussi privés de ce digne Pasteur.

Hier la charte de Charles II, a été mutilée pre-que par moitié. Le Major a pris possession de cet endroit. La borne, qui sépare les territoires des deux Nations, a été plantée avec formalité, et au nom du Gouvernement, et pour lui, au nom du Président des Etats-Unis. Une quantité de Hois Brûlés é\2t\eui présens. Ils semblaient se moquer de la cérémonie.

il y a entre eux une grande division d’opinion, et d’aflfeclion. Une adresse, qu’on leur a suggéré de faire à leurs nouveaux maîtres, pour obtenir un juge, un prêtre, &c., est encore sans signatures.

Ces Bois Brûlés seront à qui les payera le mieux; dans ce cas je crois, qu’ils déserteront pour descendre an Fort Douglas, et il y en a qui sont déjà descendus. Les Anglais, individuellement, sont avares, mais leur Gouvernemefit, et leurs Compagnies, lorsqu'il s’agit d’arriver à leurs

fins savent réunir la puissance irrésistible de^l’or à la magie de leurs intrigues ; tandis que le® Américains ne sont pas encore avancés dans le secret de cette politique. i • 'Hij

Userait intéressant de savoir où l'on,estiVer6 ce pôle, mais le Major me Ta également- caché, plus que ces prêtres charlatans du Thibet ne ca« chent le Grand Lama. C’est un secrêt que la prudence ne permet peut-être pas de dévoiler.

Je crois, Comtesse, que nous sommes : environ au cinquantième degré de latitude, et au vingùetunième de longitude occidentale, du méridien de Washington, à 260, ou 270 milles du Lac Tra* vers. • I i‘i

Je terminerai cette lettre par un spectacle as^ sez intéressant, et tout nouveau. Les Iiois\Hr&- Us, qui s’appellent d’eux mêmes les gens libres^ lorsqu’ils ne sont pa« engagés au service de la Compagnie, mènent, et sont obligés de méner la même vie, que les Sauvages, pour vivre ; et, lors que la faim les pousse, ils se réunissent en grandes bandes, même avec les chasseurs soldés de la Compagnie, et vont faire la chasse aux BufTaloes. '<

Quelquefois leurs fatigues sont infructueuses, mais avant-hier ils revinrent très riches, aprèsj près de deux mois d’absence. >

Une centaine d’hommes hardiment à cheval ou-' vraient la marche, et 1 14 charettes, lourdement chargées de viande sèche, formaient le centre; des femmes, et des enfans portés, ou trainés par des gros chiens, la fermaient ; car toute la faInil^ le part avec eux, et pendant le tems de la chasse ils s’engraissent, et reprennent les forces, que leur fait perdre leur séjour au village, où ils reviennent maigrir. C’était un coup-d’ceil surprenant, dont je laisse à votre imagination le soin de vous représenter les détails. Ils se rangèrent tous en ordre de bataille, à l’endroit, où nous étions campés, et la foire commença.

ce

Il ÿeiit pins (l’tin de ces pauvres Diables, qui vit sa cliareile bientôt dévalisée ; car la Compagnie. qui lui a fourni quelque secours ; un autre, qui lui a avancé le plomb et la poudre; un troisième, qui lui offre en échange des chiffons, dont il a besoin; le chaudronier, le charpentier, le barbier, l’apothicaire, le collecteur de la Dime &c. tous tombent à la fois sur lui, sa viande s’en va, sa nombreuse famille lui reste, et la faim périodique revient.

■ Les chiens méritent aussi d’arrêter un instant votre attention. Ils sont d'une grande ressource dans ce pajs-ci. Ils font en hiver sur la glace, et sur la neige gelée, ce que les chevaux, qui périssent de froid et de faim, ne peuvent pas faire. Pendant l’été lorsqu’ils ne sont pas la chasse, et qu’on n’a rien à leur donner à manger, on les met>en pension chez des spéculateurs, qui les nourissent de mauvais poisson, dont la rivière abonde, et qui augmentent ainsi le nombre des créanciers, lorsque les propriétaires reviennent de la chasse. J’en ai vu des collèges très peuplés ; c’est une chose curieuse, et en même tems étonnante de voir l’ordre et la discipline, qui y régnent. Ils pourraient presque servir de modèle a bien des établissements. Mais, ce qui e«t encore plus curieux, et plus étonnant, c’est de voir ces pauvres animaux aller faire eux-mêmes la pêche, lorsqu’ils s’aperçoivent, que la clochette du diner tarde trop à sonner. Ils conçoivent par là. qu’il n’y a rien a espérer du côté du Recteur du collège. Ils longent alors les bords de la rivière, et s’élancent avec la rapidité de la foudre, ou sur le poisson, qui s’en approche, ou sur celui qui, échappé avec l’hameçon de la ligne du pêcheur, âotte mort sur l’eau.

Nous nous reverrons, Comtesse, j’espère dans un endroit encore plus intéressant, que celui-ci.

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