‹ La découverte du Mississipi [microforme]Chapitre 2 sur 16 · JOLLIET · texte numérisé non relu

JOLLIET

Toute la partie supérieure du grand fleuve était encore inconnue, lorsqu’au mois de juin, 1673, le canadien Louis Jolliet et son illustre associé le Révérend Père Marquette, missionnaire de la Compagnie de Jésus, partirent de Green Bay (1) dans le Wisconsin, après avoir transporté leur canot à travers les terres jusqu’à la rivière Ouisconsin, la descendirent et entrèrent, à son embouchure, dans la grande artère du Mississipi, où cette rivière se jette. —(Bancroft, Hist. of United-States, vol. III.— Charlevoix, Histoire de la Nouvelle France.)

(1) GREEN BAY, appelée par le R, P. Allouez Baie Saint- François-Xavier onu Mission Faint-François-Xavier (Relation desJésuiles, année 1670, p. 87) était aussi nommée Grande Baie. Les Anglais ont fait de ce mot Green Bay et ce dernier a prévalu; on s’est décidé même à en adopter p:ndant quelque temps la traduction ‘‘la Baie- Verte.” On l’appelait aussi la Baie des Puants. On croyait rendre par ces expressions la signification du nom que lui donnaient les naturels, ce qui est certainement inexact. Voy. Relations des Jésuites, années 1618, chap. X. Les Puants étaient appelés Winipegoueks, par les naturels,

Comme c’est au jeune canadien de Québec que fut donnée par le gouverneur Frontenac la commission d’aller à la découverte du cours et de l'embouchure du Mississipi, il est jaste de rappeler les notions que nos chroniques nous fournissent sur le compte de cet illustre enfant du s6l.

Les premiers colons venus de France au Canada se trouvèrent engagés trop tôt dans les guerres que se faisaient entre elles les nations indigènes. Les travaux et les soins que commandaient leurs premiers étaolissements les occupèrent tellement, que ce ne fut que plus d’un demi-siècle après leur arrivée en ées con: trées qu'ils purent aller à la découverte des pays situés au-delà des grands lacs. Après que le zèle des missionnaires les eût déterminés à déployer leurs tentes au milieu des tribus dés Hurons, alors répandues dans les forêts qui couvraient les rives orientales du grand lac qui porte leur nom, les traiteurs et les marchands, poussés par l’appât du lucre, traversèrent ces mers intérieures.

Les Jésuites, touchés du triste soït de ces nombreuses nations barbares qui erraient dans ces forêts lointaines et sans limites, se déci-

dèrent à tout mettre en œuvre pour les amener à la lumière de l'Evangile, et pour leur procurer les bienfaits de la civilisation qui en découlent nécessairement.

Le Rév. P. Claude Allouez, missionnaire zélé et plein de courage, entreprit de bonne heure des courses apostoliques dans ces régions inconnues. Comptant su: la bonté de .

Dieu, et s’abandonnant en toute confiance à la miséricordieuse Providence, il se jeta au milieu des tribus qu’il rencontra au Sault-Sainte- Marie, qu’avaient visité les RR. PP. Jogues et Raymbault, en 1641, et porta même ses pas au süd du Lac Supérieur. Encouragé par le beau naturel de ses indigènes, il se promettait de grands succès, c’est-à-dire copieuse moisson, Messis multa. Ses confrères, les Pères Marquette et Dablon, s’associèrent à ses travaux trois ans après qu'il eût ouvert, seul, des missions en ces tristes parages. Et pendant cinq ans ces courageux messagers de l’Evangile déployèrent un zèle incroyable en travaillant au salut de ces peuplades barbares.

Ce sont eux qui ont établi les missions de la Baïe-Verte, du Sault Sainte-Marie, ou de Sainte-Marie du Sault, et de Michillimakinac.

ail

Les nations limitrophes qui visitaient les tribus auxquelles les missionnaires apportaient les consolations de la foi, leur parlèrent des grandes eaux du Mississipi, qui arrosaient les immenses territoires de l'Ouest. Ce que l’on rapportait de son cours si prolongé, du volume de ses eaux, de sa majesté et de la limpidité de ses ondes, fit naître la curiosité dans les esprits des Canadiens et des voyageurs, qui les visitaient, comme aussi des missionnaires qui ambitionnaient d'étendre le royaume de Dieu. On présumait que ce grand fleuve, le Mississipi, se déchargeait dans le golfe de la Californie, aussi appelé Mer Vermeille, ou dans le golfe du Mexique. D’autres conjecturaient que son embouchure se devait trouver sur les côtes de la Floride, et même en deçà, probablement dans la Virginie. Les divers rapports des infatigables missionnaires de la Compagnie de Jésus ne tardèrent pas à exciter l'attention du gouvernement désireux d'agrandir les domaines du roi de France. Les traiteurs ou marchands de pelleteries se proposaient de porter leur industrie en ces parages lointains, dès qu’on leur aurait tracé la route qui devait les conduire au milieu de ces tribus

qui habitaient des terresriches, fertiles, et dont les forêts promettaient large aubaine à leur cupidité. L’intendant Talon, homme intelligent et plein d'énergie, se proposait ds faire explorer ces contrées, encore inconnues, dans l'intérêt de la science, et dans le but de procurer des ressources à la France. Ainsi, la religion, lo commerce et la politique se trouvaient unis dans la même pensée, poussés par des intérêts divers, il est vrai, mais aussi activement servis par des dévouements signalés et acclamés.

Le gouverneur de Courcelle et l’intendant, obligés de repasser en France,communiquèrent leurs vues au comte de Frontenac, qui prenait après eux les rênes de l’administration de la colonie. Cet homme fier et ambitieux désirait signaler son passage en Canada par quelques grandes découvertes, et se proposait bien de mettre à profit les suggestions de ceux qu'il remplaçait; mais il ne voulait pas se mettre en rapport avec les Jésuites, ni les employer à l'exécution de ses desseins. On sait que cet esprit d’hostilité contre une compagnie si illustre lo porta même à faire des rapports

calomnieux contre elle et à des procédés indignes de sa position (1).

Pour s'assurer l’honneur d’une importante découverto, faite sous ses auspices, comme aussi pour écarter les Jésuites dont il profitait des renseignements, le gouverneur se décida à confier la mission de l'exploration des terres à l'Ouest des Lacs, et de la découverte du grand fleuve, de son cours, de sa source et de son embouchure à un jeune canadien, Louis Jolliet, qui avait déjà été employé par les autorités comme message: auprès des nations sauvages.

C'est de ce personnage que nous allons nous occuper après avoir exposé les circonstances qui l'ont fait mettre à la tête d’une si glorieuse entreprise.

Louis Jolliet naquit à Quebec, au mois de septembre 1645. IL était fils de Jean Jolliet, originaire de la Rochelle, charron, employé par les directeurs de la compagnie de la Nouvelle-France. (FERLAND, Notes sur les Registres, etc.) (2) Sa mère, Marie d’Abancour, était fille

(1) On sait aussi que pour noircir leur réputation, il prit le service de plumes serviles, et que souvent il imposait ses idées à ses scribes, Voy. Histoire de la Nouvelle-France,

t. Il; Liste des auteurs, page LIV.

(2) D’après ce qui nous revient de la conversation de

d’Adrien d’Abancour, qui descendait d'une ancienne famiile noble de la Picardie. (Voir Armorial Universel, vol. IL.) Jean Jolliet mourut en 1650, et sa veuve épousa, en 1651, Geofroi Guillot, puis, plus tard encore, en troisièmes noces, Martin Prévost, veuf lui-même d’une femme sauvage.

On voit par les Relations des Jesuites, et par l’histoire du P. Charlevoix, que Louis Jolliet reçut son éducation au Collége des Jésuites, à Québec.

Un autre Louis Jolliet, son fils, fut éduqué au Séminaire de Québec, et y finissait son cours en 1693. Zacharie Jolliet, un des frères de Louis, avait aussi étudié au collége des RR. PP. Jésuites (1). Quoiqu'il en soit, Jolliet avait entrevu le P. Marquette au collége des Jésuites, il avait été touché de son dévoucment, de sa grande jeunesse et de son esprit de sacrifice.

quelques anciens, il semble que le nom de Jolliet n'était qu’un sobriquet ajouté au vrai nom de ses ancêtres qui était Damours. Ce nom Jolliet provenait d’une circonstance que la chronique n’a pas enregistrée fidèlement, mais qui se conserve dans les traditions de famille.

(1) Il n’y acheva pas son cours classique, ses parents le placèrent chez Noël Morir, charron, pour qu’il y apprit le

métier, ‘ Adrien, un autre frère de Louis, alla s'établir à Sainte-Madelaine du Cap,

Louis ayant fini ses études, demand* à être enrôlé dans la milice du sanctuaire. On voit, au Journal des Supérieurs des Jésuites, qu’il reçut la tonsure cléricale, et les quatre ordres moindres, le 10 août 1662, alors qu'il n'avait pas tout-à-fait dix-sept ans. La cérémonie eut lieu dans la chapelle de la Congrégation au collége des Jésuites. (Journal, Idem.)

Jolliet, bien qu'admis à la cléricature, n'avait pas encore néarmoins commencé son cours de philosophie. Dès qu'il y fut admis à cette étude, il s’y livra ardemment et avec succès, pendant quatre années, comme on en peut juger par les lignes suivantes que nous extrayons du Journal des Supérieurs des Jésuites :

1666, juiliet le 2.—Les premières disputes de philosophie se font dans la Congrégation avec succès. Toutes les puissances s’y trouvent ; M. l'Intendant éntr’autres y a argumenté trèsbien. Monsieur Jolliet et Pierre Francheville y ont très-bien répondu de toute la logique (1).

En 1667, Jollict avait encore l’habit ecclésiastique, mais peu après il quitta le Séminaire et les études théologiques, puis se livra au

(1) Nous mettons de côté notre copie manuscrite pour suivre le texte de l’édition de MM. Laverdière et Casgrain.

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commerce de pelleteries chez les nations sat: vages, à l’ouest des grands lacs; y fortifia sa santé, acquit de l’expérience, la connaissance des langues indigènes comme aussi beaucoup d’'haäbileté dans les affaires. Toutes ces circonstances lui attirèrent bientôt la confiance des naturels, et les regards de ses concitoyens et des autorités se portèrent simultanément vers lui. Dans quelques actes il est qualifié de marchand. Son nom se rencontre au registre des actes des baptèmes et des sépultures de la paroisse de Notre-Dame de Québec.

Pour s'être engagé dans le commerce des pelleteries et avoir ouvert une boutique à Québec, Jolliet n’en maintenait pas moins ses rapports avec les Pères de la Compagnie de Jésus.

Le gouverneur Frontenac (1), ayant décidé de mettre à exécution les plans de M. de Courcelle pour la poursuite de la découverte du Mississipi, et ne voulant avoir à ce sujet aucun rapport avec les missionnaires, chargea Jolliet, qui s'était familiarisé avec la langue

(1) Frontenac remplaça, en 1672, M. de Courcelle, et resta en charge jusqu'en 1682 qu’il eut pour successeur M, Lei

febvre de la Barïe, Frontenac reprit l'administration ên 1689, et mourut à Québec en cui

des tribus Outaouacks, appelés aussi Courtes- Oreilles, où il avait fait quelque séjour, d'aller à la découverte de la Grande Rivière, par laquelle on allait à la Mer Vermeille.

Jolliet, tout en acceptant les propositions de l’ambitieux gouverneur, se réservait de s'associer le concours du R. P. Marquette, qu’il demanda à ses supérieurs, pour l’accompagner dans l’expédition qui devait les immortaliser tous deux.

C’est sous ces circonstances qu’en 1672 il fut nommé hydrographe du Roi. Le Révd. P.

Dablon dit que ce choix fut très-heureux. On a pu voir son témoignage sur Jolliet en tête du Journal du Père Marquette: ‘,..... Ils ne se trompèrent pas dans le choix qu'ils firent

‘du sieur Jolliet, car c'était un jeune homme natif du pays, qui a pour un tel dessein tous les avantages qu’on peut souhaiter, il a l’expérience et la connaissance des langues du pays des Outaouacs, où il a passé plusieurs années; il a la conduite et la sagesse qui sont les principales parties pour faire réussir un . voyage également dangereux et difficile. Enfin , ila le courage pour ne rien appréhender où tout est à craindre; aussi a-t-il rempli l’attente

qu'on avait de lui, et si après avoir passé mille dangers il ne fut venu faire naufrage au port, son canot ayant tourné au-dessous du Sault Saint-Louis proche de Montréal, où il a perdu et ses hommes et ses papiers, et d’où il n’a échappé que par une espèce de miracle, il ne laissait rien à souhaiter au succès de son voyage... 5

Le 17 mai, 1673, nos intrépides voyageurs partirent de la mission de Michillimakinac, sise, non pas dans l’île de ce nom, mais sur la côte nord, à l’opposite. D’après Charlevoix, il paraît que cette mission fut portée sur la rive sud et que ce ne fut que plus tard qu’elle le fut dans l'Ile. Ces hommes intelligents et hardis se mirent d’abord sous la protection de la sainte Vierge et s'engagèrent à appeler de ce nom, Sainte Marie, ou de celui qui rappelle un de ses augustes priviléges, l’Immaculée Conception, la grande rivière qu’ils tentaient de découvrir et de donner pareiïllement ce nom béni à la première mission qu’ils établiraient sur ses bords, Le 117 juin 1673, ils entrèrent dans les eaux du Mississipi, où ils laissèrent aller quelques moments leur modeste embarcation au cou-

rant, traversèrent les régions fertiles qu'il arrose, et le descendirent jusqu’à trois jours de son embouchure. La date du 17 juin 1673 appartient donc au Canada "comme à la France, et l'événement qu'elle rappelle forme une page glorieuse aux deux pays. C’est un jour qu’on se garde bien de laisser passer sous silence dans nos grandes institutions, cette année surtout.

Nous avons Île récit des aventures de leur excursion däns le Journal du Père Marquette, qui nous a été conservé par le Supérieur de la maison des Jésuites de Québec, le R. P.

Dablon. Quoiqu'il en soit, au mois d'août 1674, Jolliet était de retour à Québec, et la nouvelle qu’il y äpportait de la découverte du grand fleuve ÿY causa une joie, une allégresse générale, qui se traduisit pär de grandes démonstrations publiques.

On sait qu'à son arrivée au sault Saint- Louis l’infortuné Jolliet faillit périr dans un ouragan qui fit chavirer sa frèle embarcation, et que son compagnon de voyage, un petit sauvage qu'il amenait de ces lointains parages, ne put échapper à la mort. Il fut englouti dans les flots comme aussi les plans et

les journaux qu'il avait dressés de ce voyage. Le gouverneur Frontenae le félicita à son ar- rivée à Québec. La lettre du gouverneur au \ ministre, où il parle de Jolliet, nous reste comme un monument qui reconnait à notre compatriote l'honneur insigne d’avoir fait la découverte du grand fleuve,

L'intrépide Jolliet se proposait de faire des établissement dans ce pays des Illinois, mais les autorités refusèrent toujours leur assentiment à ce projet.

On a contesté à Jolliet la découverte du Mississipi, mais ce ne fut que quelques années après sa mort, Le gouverneur Frontenac, dans son mémoire du 14 novembre 1674, le. recommanda à la faveur de la cour de France; et, si les récompenses et les distinctions ne lui arrivèrent que tardivement, c’est que l’habile explorateur ne put, que longtemps après son retour, refaire ses plans et relations de voyage ; et, pour y réussir, il dut attendre des copies et des extraits du journal de son pieux compagnon de voyage, le R,. P. Marquette.

Nous ne reviendrons pas sur les prétentions de ceux qui ont attribué à d’autres qu’à Jolliet la découverte du grand fleuve,

On a contesté aussi à notre compatriote la priorité de cette découverte, maïs on n’a pas pu produire de preuves convainquantes de cette assertion. Des écrivains anglais affirment qu'un voyageur de leur nation, Wood, voyageait sur le grand fleuve en 1670, mais leur avancé est plus que hasardé, puisqu'il n’est étayé d’aucune démonstration. Nous ne devons pas plus nous arrêter aux dires du Père Hennepin qui, après la mort de La Salle, dont il avait été le compagnon dans son expédition, a écrit de diverses manières le récit de ses aventures, et toujours avec un grand renfort de fables et de contradictions qui ôtent toute valeur à ses relations. Plusieurs écrivains, à la suite des puérilités écrites par Le Clerq (Le Roux) Membré, Hennequin, etc., ont absolument méconnu le mérite de Jolliet et raillé la narration du Père Marquette, de sorte que La Salle, au préjudice de Jolliet et du célèbre Jésuite qui l’accompagnait, est considéré comme le découvreur principal du Mississipi, et comme le premier qui ait vogué sur $eS CAUX.

Un peu plus d’un an après son retour du voyage de la découverte du Mississipi, Jol-

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